Après être sortie de la salle des torpilles, Léa fonça droit vers la salle de conférence, ignorants les salutations des officiers qu'elle croisa. Dès que la porte se referma, elle frappa la table d'un grand coup en lançant un cri. Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas été aussi en colère et elle ne voulait pas le montrer devant un membre de l'équipage.
Elle marcha d'un pas rapide de la baie vitrée à la table sans s'arrêter et sans arriver à se calmer. Ça ne lui ressemblait pas de perdre ainsi le contrôle. Pourquoi était-elle si en colère? Tom avait raison d'être impatient : elle ne faisait que remettre à plus tard sa décision, sans être capable de la prendre.
Elle était en colère parce qu'il soulevé le point qu'elle refusait d'admettre : elle avait peur. Mais elle ne comprenait pas ce qui lui faisait si peur.
Tranquillement, elle se calma et alla vers la baie vitrée d'où on voyait un clair de planète, derrière la silhouette de l'étrange station. C'était magnifique.
Elle repensa à Nathan, son défunt mari, à la façon dont il était mort, torturé devant elle, alors qu'elle était aux commandes. Elle n'avait rien pu faire. Était-ce ce qui l'effrayait? Avait-elle peur d'avoir un jour la vie de Tom entre ses mains et de le perdre lui aussi?
Non, ce n'était pas aussi simple.
- Alors quel est le problème, lui dit une voix familière dans son esprit?
Elle imaginait Nathan qui regardait par la baie vitrée avec elle. Elle devait lui parler même si ce n'était qu'une rêverie, elle avait besoin de faire le point sur ses sentiments.
- Tu sais bien que je ne m'attends pas à ce que tu restes seule tout le reste de ta vie, rajouta-t-il.
- Ce n'est pas ça, Nathan, lui dit-elle. C'est plus compliqué.
- Avec toi, c'est toujours plus compliqué, ajouta-t-il en souriant. Allez! Tu peux me le dire.
- Nathan, je t'ai aimé, je t'ai vraiment aimé... mais je n'ai jamais été amoureuse de toi.
Il lui lança un drôle de regard.
- Je vois mal où est la différence.
- Peut-être qu'au fond, il n'y en pas, mais tout ce bourdonnement d'émotions : les papillons dans l'estomac, les pensées obsessionnelles, les... fantasmes. Je n'ai jamais connu ça avec toi.
- Les fantasmes, reprit-il avec un petit sourire? À quel point dois-je en être déçu?
Elle approcha la fenêtre devant laquelle elle l'imaginait et s'imagina le regarder droit dans les yeux.
- Quand tu es mort, j'ai cru que j'allais perdre la tête. J'ai cru que je ne pourrais plus jamais aimer personne d'autre et voilà que... que j'ai peur de l'aimer plus que je t'ai aimé. Ce n'est pas juste envers toi.
- T'est-il venu à l'idée que l'amour est une émotion qui évolue, qui change au même rythme que notre évolution personnelle et qu'au fond, cette émotion a seulement choisi de se manifester différemment.
- Tu parles comme moi, coupa-t-elle.
Bien sûr qu'il parlait comme elle. Il n'était qu'une projection de son imagination, qu'espérait-elle? Mais avant de mettre fin à cette rêverie, il y avait une chose qu'elle voulait lui demander.
- Est-ce que tu m'en veux, Nathan?
- De quoi? Que tu ne m'aies pas sauvé ou que tu m'aies remplacé?
- Je ne t'ai pas remplacé.
- Non, je ne t'en veux pas. Comment aurais-tu pu me sauver alors qu'ils étaient si déterminés à exécuter un otage? De plus, tu as beau le nier, il m'a tout de même remplacé dans ton cœur. Et pour ça non plus, je ne t'en veux pas.
- Non, dit-elle catégorique. Comment peux-tu croire ça? J'ai beau l'aimer, tu auras toujours une place dans mon cœur.
Dans son imagination, Nathan sourit.
- Alors où est le problème?
C'est le genre de chose qu'il aurait pu lui dire et il aurait eut raison. Elle devait cesser cette fuite stupide. Elle était un officier de Starfleet, habituée à commander, à prendre des décisions difficiles et à en accepter les risques. Elle devait faire la même chose avec sa vie privée: accepter les risques et prendre la bonne décision. Et pour ce choix difficile, il n'y avait qu'une option qui soit acceptable. Elle activa son communicateur.
- Roberge à Parksan!
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Sur la station, Myriam discutait de la situation avec son oncle.
- Si je comprends bien, reprit DeSoto, tu crois que cette créature va attaquer la station parce qu'elle sera attirée par des regrets intenses de gens qui y vivent.
- C'est exact.
- Ne crois-tu pas que tu sautes un peu vite aux conclusions?
Elle soupira.
- Il y a pourtant plusieurs évidences.
- Il y a des éléments troublants qui méritent qu'on y accorde un peu plus d'attention, mais je n'appellerais pas ça des preuves.
- Il y a tout de même un risque.
- Là je te l'accorde, il faut étudier la question, mais ce n'est pas encore le temps de sonner l'alerte rouge.
- Il manque une information importante, pensa Myriam tout haut, si c'est une émotion qui attire la créature, pourquoi s'en prend-elle aux systèmes énergétiques?
- Il faudrait plus d'éléments, plus de témoins. Il n'y en a que deux pour une seule attaque et c'est trop peu.
- Vous avez raison, Amiral, il faut aller à sa rencontre.
- Pardon?
- Moi aussi, j'ai mes regrets.
L'amiral la regarda avec un drôle d'expression.
- Tu veux risquer ta vie pour ta théorie!
- Je veux protéger cette station et mon vaisseau. Il faut plus d'éléments.
- Il n'est pas question que tu y ailles.
- Vous avez beau être plus haut gradé que mon capitaine, elle est mon commandant et c'est elle qui décide si je pars en mission et je vais aller le lui proposer dès maintenant.
DeSoto la suivit.
- Attends Myriam!
- Amiral, je dois faire ce qui doit être fait.
- Dans ce cas, je vais aller discuter avec ton capitaine de cette situation, dès maintenant.
Ils partirent tous les deux vers le quai de transbordement.
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Léa faisait les cents pas dans la salle de conférence. Elle ne s'était pas sentie aussi anxieuse depuis longtemps. Pourtant, c'était une simple décision, mais le fait d'avoir à l'annoncer la remplissait d'angoisse.
La porte s'ouvrit alors devant Tomal. Il entra. Il n'était visiblement plus en colère, mais il lui sembla fatigué. Il mit sa main sur la poche de son pantalon comme s'il voulait vérifier la présence d'un objet.
- Vous vouliez me parler, capitaine?
- Oui, dit-elle. Tout d'abord, j'aimerais que nous établissions une règle claire: dès le moment où nous sommes seuls, nous laisserons tomber le décorum sans qu'il y ait de permission à demander.
Il sourit alors, et étrangement, ça la rendit encore plus anxieuse.
- Léa, dit-il alors avec douceur, je voulais m'excuser pour tout à l'heure.
- C'est à moi de m'excuser pour t'avoir mis sur la sellette comme je l'ai fait. Tu avais raison, j'évitais la question.
Il lui parut alors très nerveux.
- Il m'est venu une idée quand nous étions sur le Rebel. J'ai une vingtaine de cousins et cousines répartis dans Starfleet, je leur ai envoyé des messages pour savoir s'il y avait des précédents, des situations semblables sur d'autres vaisseaux. Il y a certaines informations qu'on ne trouve pas dans l'ordinateur quand il est question de relations...
- Tom, coupa-t-elle, c'est inutile. J'ai pris ma décision.
Il la regarda avec étonnement et anticipation.
- Et alors?
- Je t'ai choisi, toi, avoua-t-elle enfin! Je t'aime!
D'abord surpris, il lui fit un magnifique sourire.
- Moi aussi, je t'aime, mais, comment allons-nous faire?
- Ça ne sera pas une partie de plaisir pour moi lorsque je présenterai ça à mes supérieurs, mais j'en prends le risque. Peu importe ce qu'ils décident, je ne changerai pas d'idée.
- J'ai une idée qui pourrait de faciliter les choses, dit-il alors en tapotant la poche de son pantalon.
- Plus tard, dit alors Léa en lui sautant au cou pour l'embrasser.
Il l'enlaça et lui rendit son baisé. Elle n'arrivait pas à y croire, elle était enfin près de lui, avec lui. Elle réalisait que c'était ce qu'elle avait voulu depuis le début, mais il y avait cette petite voix, la voix de sa peur qui l'avait forcée à prendre ses distances.
Plus maintenant: la voix s'était définitivement tut. Elle avait pris sa décision et rien n'allait se mettre sur son chemin.
Elle entendit alors la porte s'ouvrir, suivie d'une exclamation.
