Je fus tirée de ma torpeur en sursaut, par un cri nasillard au même moment où quelque chose m'attrapa les cheveux. Prise par surprise, je me dégageai prestement, tournai la tête, et vis que mon assaillant n'était autre qu'un canard que l'on avait attaché par les pattes, la tête à
l'envers nous nous trouvions dans un marché.
Il me fut impossible d'expliquer comment j'avais fait pour dormir avec tout le bruit qui nous encerclait comme une farandole endiablée, toutes les mots que ces voix étrangères prononçaient dans un langage qui m'était inconnu. Tout était si semblable, mais pourtant si différent ces consonnes, ces voyelles tous ces rires, bruit de pas et de sabots foulant le sol une scène tout droit tirée des chinoiseries dont raffolaient les grands de la cours de Versailles. Une image pittoresque dans un livre de contes, qu'un cri soudain déchira, ne laissant plus que des lambeaux écarlates qui, en atteignant le sol, s'écrasèrent liquides et visqueux dans la poussière.
A partir de cet instant, la foule s'amassa en un même point, et ne se dissipa que pour laisser passer un étrange cortège un vieil homme, sans doute un aristocrate, entouré d'une dizaine de gardes, tous habillés de rouge, leur visages cachés sous des chapeaux coniques, traversait cette marée humaine d'un pas de sénateur. Plus loin, à environ cinq mètre de la cage, je vis qu'un homme était attaché à un poteau. Le malheureux, était entouré de deux hommes, qui semblaient le forcer à ingurgiter quelque chose. Les cris qu'il poussait, cessèrent bientôt ses yeux se révulsant dans leur orbites, son corps parcouru de spasmes.
- « Huì fāshēng shénme ? » sembla demander une petite voix.
Je détournai la tête de la scène, et vit que le gamin était blotti contre moi, ses yeux interrogateurs. Je n'avais rien compris à ce qu'il m'avait dit, mais il me paru logique qu'il me demandait ce qui se passait. Je choisis de ne pas lui répondre, mais le serrai plus fort contre moi, un sourire nerveux sur mon visage.
Soudain, une ombre nous recouvrit et, me retournant encore une fois, je tombai nez à nez avec une grande étoffe pourpre. Curieuse, je poussai doucement le tissu sur le côté, et vit une quelque chose que je ne souhaiterai à personne, pas même à mon pire ennemi !
Devant le supplicié, le vieillard se tenait droit comme un 'i', son unique œil fixant le pauvre homme avec dédain, il aboya quelque chose. Un instant plus tard, un géant parmi ces fourmis, s'approcha en silence de l'aristocrate et, d'un mouvement souple d'habitué, dégaina son sabre... non, 'dao', et le tendit à son 'maître'... ou chef... Ce dernier s'en saisit et, tout en lenteur, commença à entamer la chair du condamné.
Étrangement, aucun cri n'échappait de sa gorge, alors qu'on lui excisait la face antérieur de ses cuisses. A ce moment, je sentis quelque chose remuer sur mes genoux, et quand je vis la petite tête ébouriffée du gamin regarder par dessus mon épaule, je le remis sur mes genoux, une main sur ses yeux je ne pouvais tout simplement pas le laisser voir ça !
Pendant près de trois heures, et après avoir vu les quatre membres du supplicié être retirés un à un par un bourreau qui avait pris le relais du vieux, ses muscles jonchant le sol et, presque imperceptible parmi les rugissements de la foule, il me semblait entendre des gémissements de douleur.
Durant la première heure, j'empêchai tant bien que mal le gamin de regarder ce 'spectacle' macabre, mais finis bientôt par abandonner cette idée, car à bien y réfléchir, si à son age il ne se renseignait pas sur ce qui risquait de lui arriver, il ne ferait pas long feu, et ce serait de ma faute. Alors, sans pour autant le lâcher, je me tournai quelque peu, histoire de le laisser voir, sans pour autant le laisser seul devant cette vision.
Toutefois, autre le profond sentiment de malaise que cette exécution me procurait, l'ignoble impression d'être observée m'envahit.
- « Mǔqīn... » gémis le gamin, ses doigts fermement agrippés à ma veste. C'était la première fois que je le voyais comme ça, qu'est-ce qui pouvait bien lui faire si peur, plus peur qu'une exécution ? Je suivis alors son regard, et mon sang se figea le 'géant' de tout à l'heur nous fixait. Et même si ses yeux n'étaient pas vraiment visibles derrière son chapeau, je le savais, je le sentais il nous observait.
Peut-être n'avait-il jamais vu de 'barbare de l'Est' de sa vie, mais à cet instant, quelque chose me paru étrange les quelques mèches de cheveux qui dépassaient de son couvre-chef semblaient blondes... Serait-il... non, jamais personne ici ne ferait confiance à un Européen à ce point ! Ce doit être une teinture, ou juste une parure... c'est ça, ce doit être un assemblage de fils et autres fanfreluches... mais qu'est-ce qu'un soldat ferait de tels falbalas ? Un aristocrate le ferait pour montrer sa puissance et sa fortune, mais un garde, même de haut rang, jamais ne s'encombrerait de choses si futiles...
Je ne saurais dire combien de temps cette échange a duré, mais alors que le monde semblait s'être arrêté, je vis quelque chose de brillant s'approcher rapidement de lui. Surprise, mes yeux s'écarquillèrent, mais je me calmai en voyant que ce n'était que le vieux qui lui rendait son sabre. Il nous quitta des yeux, rengaina son dao et avant de suivre son 'maître', il se retourna une dernière fois et pour sûr, il n'avait rien d'asiatique.
