Après plusieurs autres jours, nous arrivâmes dans une plus grande ville encore, les bâtiments étaient hauts, les rues bondées et les gens bruyants au point de ne plus s'entendre penser.

Depuis que nous avions passés la grande porte, Kotarō et moi avions laissé tomber notre discussion qui, je dois bien l'avouer, m'avais grandement fait progresser en un rien de temps. Et même si le dialecte de certains des prisonniers m'était encore incompréhensible, je m'amusais parfois à écouter le maximum de leurs discussions et voir si tout ce que j'en tirais avait du sens... un exercice fastidieux mais qui avait même impressionné le gamin, ou 'goupil' comme je l'avais surnommé... à vrai dire, j'avais tout d'abord pensé à 'poussin'..., mais même lui n'arrivait pas à le prononcer, et il était plutôt sauvage avec les autres ainsi que malicieux, donc 'goupil'... était, je trouve, plus que seyant pour lui.

Au bout d'environ une heure, la cage fut arrêtée dans un coin du marché qui me sembla plutôt mal famé. Toutefois, même plongés dans leurs magouilles, ça n'avait pas empêché certains de se retourner sur le passage de notre cage en me fixant du regard. Soudain, alors que je me détournai pour voir ce que faisait Goupil, je fus frappée à la tête. Quand je rouvris les yeux, je vis un caillou rouler devant moi, et quand mon regard scanna la rue, je vis que des gosses me faisaient des grimaces des pierres dans leurs mains.

Alors c'est ça que ressent un animal en cage ? Le sentiment d'être constamment sale, une rage latente qui nous ronge les nerfs, l'envie de mordre et briser ses barreaux juste pour leur faire ravaler leur paroles, leurs actes et plus que tout, leur stupidité ! Je n'étais pas du genre à m'énerver pour si peu, mais étrangement, cette colère était belle et bien là. Sans doute était-est-ce une des conséquences de l'enfermement dont nous étions tous victimes, ou bien seulement en avais-je marre d'être le centre des moquerie ainsi que de l'attention de ces ignorants. Il ne manquait plus qu-

- « Māmā, shì shénme ne? » demanda une petite voix apeurée.

- « Zhè shì yīgè yāo dōng. » répondit sa mère. Alors c'était comme ça ? J'étais un 'monstre de l'Est' ? Le gamin s'était approché de la cage malgré les efforts de sa mère pour le retenir.

- « Nǐ láizì nǎlǐ ? » demanda le gamin en face de moi. Je le regardai un instant, puis m'approchai lentement il tremblait. J'agrippai les barreaux et, faisant mine de regarder si personne n'écoutait, je lui fis signe de s'approcher il le fit. Je me rapprochais autant que possible, ma tête trop volumineuse pour passer entre les barreaux, et lui chuchotai la dernier mot de Kotarō m'avait appris

- « Láishì » lui chuchotai-je, ma voix aussi lugubre que possible. Le se recula immédiatement, ses yeux comme des soucoupes, sa bouche ouverte avec un mouvement continu de sa mâchoire inférieur. L'instant d'après, il était caché dans les jupes de sa mère, tremblant et pleurant toutes les larmes de son corps. Après tout, si la seule chose à laquelle on allait m'apparenter était un monstre, alors pourquoi essayer de changer ça ? Jouer les agneaux ne me servirait à rien dans ce monde-ci, juste à finir encore plus tôt à l'abattoir...

Un peu plus tard, les enchères avaient commencé. Encore une fois, nous nous étions débarrassés de plus de la moitié des autres prisonniers, mais alors que nous pensions tous deux retourner dans notre cage, quelqu'un fit une offre pour le petit. Un type plutôt gras, relativement vieux et qui, à chacun de ses bras, avait une prostituée dont les gloussements s'entendaient au delà de la foule. Si ce type parvenait à acheter Kotarō, qui sait ce qui lui arriverait ?

Malheureusement, c'est cet homme qui remporta l'enchère, non pas qu'il y ai eu tant de concurrents. La transaction se fit devant la cage où j'avais été enfermée avec le petit une fois encore.

C'était la dernière fois que l'on se voyait, et ces adieux furent des plus déchirants. J'avais beau me dire que je ne le connaissais que depuis deux mois, mais d'une certaine manière, je me sentais responsable de lui... C'était stupide de dire ça, mais pour moi, il était comme un fils, un rayon de lumière supplémentaire à travers les barreaux de cette cage. Plusieurs fois, d'affilé, il m'appela 'Mǔqīn', mais je ne comprenait toujours pas ce mot... ce n'est que quand il me l'enlevèrent de force, et qu'il s'écria ' MĀMĀ !', que je pris conscience de l'attachement que nous partagions... s'il était comme un fils pour moi, alors j'étais une mère pour lui. En réalisant cela, je me jetais contre les barreaux de la cage, l'appelant de toutes mes forces, passant ma main entre ces maudites entraves. Je ne pu toutefois pas continuer, car je reçu de multiples coups de bâton sur mes bras ainsi que sur des parties aléatoires de mon corps que le marchand parvenait à atteindre à travers les barreaux..

Soudain, j'entendis quelqu'un crier, et quand je regardai dans la direction du petit, je vis que l'acheteur semblait paniqué. Il tâtait ses poches, et paraissait chercher quelque chose sans doute sa bourse. Il ne semblait pas la trouver et, comme le marchand s'impatientait, une dispute éclata. Après un moment, et suite au départ du vieux, un type habillé humblement arriva et interpella notre tyran. Il voulait apparemment acheter Goupil. Le marchand lui rit au nez, mais s'arrêta bien vite quand le paysan pris l'une de ses mains, et y laissa tomber quelques pièces. Il les soupesa, les mordit et les empocha en lui remettant la chaîne du gamin. Kotarō se débattait, mais quand un chien aboya dans le lointain, il s'arrêta et secoua la tête frénétiquement... comme s'il cherchait quelque chose...

Je ne su jamais vraiment ce qu'il cherchait à ce moment là, car un grand nombre de charrettes, maintenant presque vides, passèrent devant les deux qui s'enfonçaient de plus en plus dans la collai mon visage aux barreaux, changeant de place frénétiquement dans l'espoir de voir où mon petit diable allait être emmené.

Soudain, un coup fut asséné au barreaux juste à quelques centimètres de ma tête. Prise par surprise et, assourdie par le vacarme que ce coup avait provoqué, je tombai en arrière sur la paille à demi-congelée. Ma tête résonnait et mes oreilles me faisaient mal, mais j'ouvris tout de même les yeux et, voyant le marchant taper comme un fou contre les barres, sa bouche remuant sans pour autant faire plus qu'un vague bourdonnement. Je ne comprenait rien, je n'entendais rien.. mais mon regard fut tout à coup attiré par une silhouette familière... elle courrait... ses mains étaient déliées... son cou n'avait pas de collier ni même de corde... libre...

- « Kotarō.. » murmurai-je sans vraiment m'en rendre compte, des larmes maintenant aux bords de mes yeux. Peu à peu, mon ouïe me revint et avec elle, la douleur lancinante du froid sur mes joues. Toutefois, malgré la douleur que je ressentais et l'angoisse de ne pas savoir ce qui allait arriver à mon petit Goupil, mon cœur était en liesse.

Certes c'était au au revoir... mais je lui avait promis de ne jamais lui dire adieu.