Il faisait chaud et sombre là où je me trouvais ; peut-être avais-je réellement rêvé tout ça... peut-être n'avais-je même pas bougé de mon lit depuis le début... mais encore une fois, d'où me viendraient toutes ces paroles en Chinois ? Et la douleur que j'avais ressenti lorsque la lame m'avait transpercée le ventre, n'était-elle alors qu'un leurre ?
À ce moment, je perçus une vague odeur de soupe de légumes... je ne me souvenais avoir déjà sentis des odeurs de cuisines jusque dans ma chambre. Interpellée par cette étrangeté, je tentai d'ouvrir les yeux et me retrouvai alors face à face avec un plafond en bois duquel pendaient des paniers remplis de plantes en tout genre. Mais où donc avais-je atterris ? Ce n'était définitivement pas ma chambre alors comment... ?
Réfléchissant, je fronçai les sourcils et le regrettai tout de suite après. Une douleur aiguë assaillit mon front et, plaçant instinctivement ma main dessus, je vis plusieurs marques noires au niveau de mon avant bras. Je les regardai un moment et, septique, j'admis peu à peu l'éventualité que ces bleus soient des restes de mon combats. Soupirant faiblement, je laissai retomber mon bras et me mis à observer les alentours ; l'endroit était assez lugubre et miteux. De vieilles planches de bois s'élevaient en des cloisons au semblant fragile que d'autre morceaux de bois et tissu venaient parfois reboucher. Quand à ce qui me sembla être la seule fenêtre, elle était obstruée par une sorte de papier très épais, que l'on avait dû clouer de part et d'autre de l'encadrement.
Le tout était simple et je ne me fis pas d'illusion sur la précarité des originaux qui avaient dû me recueillir. Après tout, tous ceux que j'avais rencontré jusqu'à présent m'avaient plus traitée comme une bête de foire que comme un être humain... alors pourquoi quelqu'un se serait-il donné la peine de me ramener jusque chez lui ? De plus, je ne me souvenais absolument pas avoir été proche d'une ville ou même d'un village... 'Alors qui ?' me demandai-je tentant de m'asseoir. Toutefois, je n'eus que le temps d'esquisser ce mouvement car une douleur intense me pris un niveau des reins et, de surprise, je ne parvins pas à supprimer un gémissement de douleur.
Alertée, je jetai la vieille toile de jute sur le côté et vis un énorme bandage maculé de sang m'entourer la quasi totalité du tronc. 'Mais qui donc voudrait me garder en vie à ce point ?!' me demandai-je en regardant encore une fois autour de moi. C'est à ce moment, que je vis quelque chose de pourpre dans un coin. Toutefois, il m'était impossible de le voir en restant dans la position où j'étais alors, serrant les dents, je me tournai sur mon coude gauche pour avoir un meilleur aperçu.
À cet instant, je vis un gigantesque morceau de tissu d'un rouge profond qui me parut étrangement familier. C'est alors que ça me revint ; cette étoffe, c'était la même que celle des soldats qui nous avaient attaqué ! Alors c'était donc ça ; l'européen m'avait embarquée pour me soigner puis me soutirer des informations ! 'Salauds' vociférai-je en serrant les poings.
Ils voulaient des informations sur Goupil... ou du moins c'est ce qu'il m'avait semblé... mais pour quoi faire, ce n'était qu'un enfant ! Avait-il dessiné des cornes sur une affiche représentant l'empereur ? Ou peut-être avait-il nargué le vieux noble à l'œil de verre en lui montrant ses fesses... mais même là, ça n'avait aucun sens ! Pourquoi se donneraient-ils tant de mal pour chopper un seul gamin ?!
Bien décidée à ne pas attendre ces types bien gentiment, je pris sur moi et, très lentement, me relevai en prenant garde à ne pas trop sollicité mes abdominaux.. si toutefois j'en avais à ce moment là... et, une fois assise au bord du 'lit', je m'agrippai à un poteau apparent pour me lever. Mes jambes tremblaient sous mon poids et, malgré toutes mes précautions, mon ventre me faisait souffrir le martyr... mais je ne pouvais pas rester ici... je ne devais pas... je devais protéger Goupil de ces types... et peut-être aussi de ma propre lâcheté s'ils en arrivaient à la torture.
J'arrivai devant une toute petite table à côté de laquelle était repliée une natte de bambou. Je ne savais pas exactement ce que les mixtures posées sur cette table basse pouvaient être.. ni encore moins faire, mais les odeurs étranges qui s'en dégageaient, ne me disaient rien de valable. Relevant les yeux vers la cape que j'avais vu et m'en approchai ; personne en vu.
'Quelle idée de laisser un prisonnier sans surveillance' pensai-je en regardant tout autour de moi ; mais toujours personne en vu. Soudain, j'entendis un hennissement dans le lointain et, surprise, je fis un écart. Je me heurtai alors à la cloison de bois et, voulant me rattraper, j'agrippai la cape. Je ne parvins toutefois pas à empêcher ma chute et, atterrissant lourdement sur mon derrière avec l'habit dans les bras, je ressentis, à l'impacte, tous les bleues, courbatures et os de mon corps.
Soudain, quelque chose de relativement lourd me tomba sur les jambes et, relevant la tête, je vis l'épée de la dernière fois...
Fine, élancée et d'apparence légère, elle ressemblait bien plus à un katana qu'aux autres daos que j'avais eu l'occasion de voir. Sa taille aussi, me parut étrange, car devant bien atteindre les un mètre de long. J'avais déjà entendu parler de différente technique s'accordant à la longueur des sabres, épées et autres, mais jamais je n'aurais pensé en voir une aussi grande en vrai.
C'était un objet de destruction, un outil de mise à mort et pourtant ; tous ces ornements, ces dorures et les fils finement tressés qui s'échappaient de l'espèce de pompon sur son pommeau... pourquoi déguiser ainsi une arme de torture ?
Soudain, un bruit sourd retentit. Alertée, je ne pris même pas le temps de relever la tête et, après m'être relevée en vitesse, plaçai la cape à sa place et embarquai l'épée vers le lit où je me recouchai face au mur dans l'espoir qu'ils me croient encore endormie.
Au bout de seulement quelques secondes, j'entendis la porte de bois s'ouvrir et des pas se rapprocher de ma position. Cependant, ils s'arrêtèrent et j'entendis du bois être déposé à terre. Je n'osai trop me tourner, de peur de découvrir quelque chose que je ne voulais pas voir et, serrant l'arme tout contre moi, je tâchais de retenir ma respiration saccadée.
Je parvins peu à peu à me calmer et me mis à écouter attentivement quels étaient les bruits qui m'entouraient à présent. La personne semblait ranger du bois.. puis des bruits métalliques résonnèrent... des outils ? Ou peut-être juste des 'casseroles' ?...
Peu après, j'entendis du feu crépiter et l'odeur de légumes bouillis devint plus distincte que jamais. Pour ma part, l'idée d'une personne se faisant à manger me rassura grandement et, seul un séjour dans le passé des îles Fidji, m'aurait fait changer d'avis !
Toutefois, mon regard était toujours fixé sur l'arme que je tenais fermement entre mes mains tremblantes. Que devais-je faire ? Me retourner et voir qui m'avait amenée ici... ou bien attendre qu'elle se rapproche et en finir avec l'arme ?
Mais je devais sans doute la vie à cette personne... mais si c'était l'autre soldat et qu'il voulait juste user du 'je t'ai sauvée maintenant tu m'es redevable' ?! Au final, qu'est-ce que ça leur aurait apporté, je ne savais absolument pas où Goupil avait été emmené ! Je ne savais même rien du type qui l'avait acheté ! Seule chose que je savais, c'était ce à quoi il ressemblait... à peu de choses près...
Mais encore, le marchant avait dû le voir mieux que moi... pourtant, ils l'ont tué sans hésitation... peut-être pensaient-ils que, comme j'avais été assez proche de lui, qu'il m'avait parlé d'un endroit où il irait... et en effet, il m'avait parlée de la maison de son père.. de son frère qui était mort dans une embuscade en allant vendre des légumes au marché... mais ce type, celui qui l'avait emmené.. je ne savais rien de lui. Bon, en y réfléchissant bien, il était chauve et ne semblait pas si vieux... un moine peut-être ?
Mais là encore, ce n'était que des suppositions... il leur faudrait donc partir à la recherche de ce 'moine' pour le retrouver... et là encore, mon petit Diable avait très bien pu lui échapper depuis le temps...
Perdue dans mes pensées, je fus ramenée à la réalité par quelque chose se posant sur mon épaule. À cet instant, je me redressai d'un bon et, dégainant mon épée à demie, je m'arrêtai. Face à moi, se trouvait une vieille femme ; ridée, les cheveux plus sel que poivre avec une tache plus sombre remontant de son cou jusqu'à la base de sa mâchoire. Je n'osai bouger et, voyant quelle se baissait, je voulu voir pourquoi et me rendis compte de mon erreur ; un bol de soupe avait été totalement renversé sur le sol.
- « Je.. je suis désolée » bégayai-je avant de me rendre compte d'une chose ; je ne savais pas demander pardon en Chinois. Alors, jetant le dao de côté, je voulu me lever pour l'aider mais, la douleur que le stress m'avait fait oublier, se fit à nouveau sentir. Pliée en deux, avec ma main gauche agrippée à mes bandages tandis que la droite me supportait, je tentais de ravaler mes gémissements de douleur.
- « FĀSHĒNGLE SHÉNME ?! » hurla un homme en entrant dans la cabane. Par réflexe, je mis ma main sur l'arme juste au cas où, mais la lâchait après réflexion... j'avais déjà fait assez de dégâts comme ça... cette femme m'avait recueillie, soignée et... cette soupe... je ne savais pas combien de fois elle mangeait dans la semaine... mais j'avais l'impression que savoir cela me ferait me sentir encore plus coupable.
« NÀ SHÌ SHUÍ?! » cria-t-il encore plus furieux. Je levai alors les yeux vers lui et, voyant son regard, je ne pus m'empêcher de repenser aux gens avec lesquels j'avais voyagé durant des semaines.
- « Wǒ zhǎodào tā zài lùshàng » répondit-elle calmement. Je comprenais le choc de cet homme, trouver un barbare dans sa maison... et voir qu'il est traité comme un invité... Toutefois, il ne répondis rien et se contenta de m'observer. Je connaissais pas exactement la marche à suivre pour bien se faire voir, mais quelque chose me disait que même en ayant une telle connaissance, mes chances d'êtres acceptées étaient plus que minces.
- « Bǎ tā rēng chūqù ! » ordonna-t-il sèchement. Je connaissais le mot 'Chūlái'... Alors, soupirant, je pris mon épée et, faisant bien attention à ne pas bousculer la vieille femme, je me levai lentement. Je vis son regard inquiet ; mais je n'avais pas ma place ici...
- « Xièxiè » lui dis-je en inclinant légèrement la tête ; cela sembla l'étonner. Ignorant cela, j'avançai vers la cape pourpre à l'aide du dao et m'entourai dans la chaleur du tissu. Une fois chose faite, je me dirigeai vers la porte et, avant de sortir, je retirai ma dernière bague de mon doit et la posai sur la table basse. Je jetai un coup d'œil au nouvel arrivant et vis que ses yeux étaient collés au bijoux.
Parfait, j'en avais plein le dos de sentir ses yeux êtres rivés sur moi.
J'étais finalement dehors et, essuyant les bourrasques, j'optimisai la grande taille de la cape pour m'en entourer le visage. Ma progression était lente et, marchant péniblement dans les nombreuses nappes de brouillard, je dus faire une pause quand la pente se fit plus raide.
Debout dans le froid, je ne pus m'empêcher de ressasser tout ce qui m'était arrivée ; la faim, le froid, la solitude, la haine... et après chaque moment joyeux, chaque action dénuée de violence chaque petite étincelle d'espoir, la réalité venait la fouler du pied et éteindre les flammèches en forçant nos larmes à couler et nos veines à saigner. Mais peut-être, juste peut-être... ne pouvait-on juger ces moment à leur juste valeur qu'en faisant l'expérience de chacun d'entre eux...
Soudain, j'entendis des bruits sourds mais étouffés semblants venir de nulle part. Je tendis alors l'oreille pour voir si elles ne me jouaient pas des tours et, après un certain temps, les bruits se firent plus insistants. Et de plus en plus, le bruit distinctif du martèlement des sabots dans la boue glacée me parvint. Toutefois, il était difficile de savoir d'où exactement venaient ces bruits et, au moment où une rafale me heurta, un cri me parvint. Aiguë, lancinant et terrifié, ce son résonna dans mes oreilles au point de m'en donner mal au crâne.
La vieille dame !
À un tel moment, je me fichais éperdument des mes muscles endoloris ou même de ma blessure ; elle m'avait sauvée la vie et même une mine entière de diamants ne serait pas suffisantes pour remplir entièrement ma dette. J'avais déjà pris des coups pour mon petit diable, j'avais combattu à corps perdu dans un combat inégal qui ne m'avait valu que des souffrances... mais j'en avais marre ! Je n'étais peut-être pas courageuse et certainement pas une combattante, mais j'avais la rancune tenace ! Et je savais que je m'en voudrais à jamais de n'avoir rien tenté !
Le blizzard était dense, mais la route était néanmoins visible et les bruits de plus en plus forts. Un hennissement ; j'accélérai. Un rire gras ; je doublai le rythme. Des supplications ; je claudiquai. Des cris terrifiés ; je courus. Tout résonnai dans mes oreilles et, des battements de mon cœur aux bruits des armes s'entrechoquant en passant par les hurlements du vent, tout me poussait à avancer plus vite.
Non loin, je vis une demie-douzaine de points rougeoyants serpenter dans les bourrasques. Je les suivis et, voyant que l'une d'elle m'approchait de trop près, je dégainai et envoyai ma lame dans sa direction ; la flamme s'éteignit dans un souffle. Je me remis en route et, une à une, je mouchais ces chandelles bruyantes aux formes de plus en plus visibles mais grotesques.
Le vent sembla se calmer et, alors que je venais d'éteindre ma cinquième, j'entendis une personne tousser difficilement non loin de moi. Je me retournai alors et vis deux formes noires se dessiner peu à peu dans la brume.
C'est alors qu'un cri fendit le silence et, d'une bourrasque, la scène me fut révélée. L'homme de tout à l'heur était à genoux, une pioche brisée à la main, sa bouche dégoulinant de sang et devant lui, un homme de grande taille arnaché et paré de multiples sabres, dagues et même d'un arc. Frôlant le sol neigeux qu'elle tachait de rouge, l'épée qu'il portait se leva et alors que son utilisateur tenait les cheveux de sa future victime, il l'abattit.
Encore une fois, le sang coula et une tête roula. Et je la vis, son expression de douleur, de haine et de peur... celle de la fille qui avait légué son corps pour une chance de survivre... celle du marchant qui m'avait nous avait vendu pour survivre... fallait-il donc toujours donner pour ne rien recevoir sinon le droit de vivre jusqu'à la prochaine douane ?
A cet instant, des pleurs parvinrent à moi et, relevant la tête, je vis l'homme se rapprocher de la vieille ainsi que d'un petit corps qu'elle cachait à moitié au milieu des cadavres.
La lame se leva encore une fois ; la vieille raffermit sa position. Elle marqua une pause dans les air ; la vieille ferma les yeux. La lame s'abattit ; le sang coula.
AHHHHHHHHHHHHHH
Convulsant sur le sol près de son bras, l'homme se débattit contre la mort, mais j'avais moi aussi quelque chose a donner pour ma survie ; un tribut ; sa mort.
