Mars 1998
Voilà où j'en suis maintenant. Je suis un Johnny's, oui , mais débutant et avant, je savais pas ce que voulaient vraiment dire les mots « travail » et « épuisant ». Depuis trois mois, je sais. Pour commencer, je vais bien sûr en cours tous les jours, de huit heures à quinze heures. Bon, ça, je suis habitué et je suis pas trop mauvais, alors ça passe. Ensuite, je dois filer à la maison en courant (si si, en courant), parce que j'ai seulement une heure pour faire mes devoirs avant de repartir. Inutile de dire que j'ai intérêt à avoir préparé mes affaires la veille, parce que si je traîne, j'arrive à la bourre, gare à moi. A la bourre où ça ? A l'agence. Pour mes cours de Johnny's. Un genre d'école après l'école, mais juste pour nous qui ferons de la scène. Bon, on en est loin, de la scène, ne. Aucun de nous a le niveau en quoi que ce soit pour apparaître derrière même le moins connu des groupes. Aucun des douze. Même pas Tegoshi, qui est avec moi dans la galère.
Hum bon, c'est bien de raconter ma vie, mais si je me grouille pas, je vais vraiment être en retard. Je cours jusqu'à l'entrée, met mes chaussures et sors en trombe de la maison. Heureusement pour moi qu'on habite pas super loin de l'agence. Je plains ceux qui habitent à l'autre bout de la ville. On doit tous courir pour venir parce que, d'après le prof de danse, ça fortifie les muscles et développe le souffle. Mouais... Moi j'ai juste l'impression que ça me fatigue avant même de commencer les choses sérieuses mais bon... c'est lui le prof, il sait ce qu'il dit je suppose.
Après un bon quart d'heure de course, je rentre dans le bâtiment qui continue à m'impressionner et montre mon badge au vigile. Un chouette badge où y'a ma photo, mon nom et le statut Junior écrit dessous en majuscules et en couleur. Il parait que cette couleur évolue au fil de notre carrière et que plus elle change, plus on a des privilèges. Mais bon, nous elle est en vert pour un loooooooong moment. Je file ensuite jusqu'au vestiaire.
- Bonjouuuuur ! lancé-je en entrant.
- Massuuuuu ! Coucouuuuuu !
Comme d'habitude, Tesshi me saute à moitié dessus en souriant. Tesshi, c'est Tegoshi. Je sais même pas comment( ce surnom est venu. Sûrement aussi naturellement que lui m'a appellé « Massu » immédiatement. On est devenus super potes lui et moi. Peut-être parce que c'est le seul du lot que je connais depuis l'audition et qui se soit montré amical avec moi.
- Salut, Tesshi.
Tout en allant à mon casier pour déposer mon sac et me changer, je regarde autour de nous et je compte. Je suis dans les premiers arrivés. Ce qui veut dire que les autres vont être à la bourre et se faire engueuler par le prof. Je me dépêche de me changer et avec ceux qui sont prêts, on descend jusqu'à la salle de danse. Une heure et demi de danse et une heure et demi de chant, voilà ce qui nous attend ce soir. On frappe, ouvre la porte et entre en saluant Kizahawa-san, notre prof, Tesshi me suivant comme mon ombre. Le prof me lance un sourire appuyé et je sais pourquoi : il me trouve doué en danse. Ce qui m'étonne parce que je suis un maladroit. Le genre qui marche sans arrêt sur les pieds des autres, les bouscule ou les fait tomber sans le faire exprès. Mais apparemment, quand je danse, je suis plus maladroit du tout, ce qui est bizarre.
Au fur et à mesure, les dix autres entrent. Malgré le temps qui a passé depuis mon premier jour, je me sens toujours pas à ma place parmi eux et je sais pas pourquoi. Le prof commence par nous faire faire des échauffements, puis il remet la musique sur laquelle on travaille depuis plusieurs jours déjà et me demande de passer en premier. Je sais bien pourquoi il me fait passer d'abord, je l'ai vite compris : comme il me trouve doué, il m'utilise comme point de comparaison pour évaluer les progrès des autres. C'est sympa pour moi, mais je crois pas que les copains apprécient des masses ce « chouchoutisme ». Surtout le pauvre Tesshi sur lequel j'ai l'impression qu'il s'acharne. Le pauvre fait de son mieux, je vois bien qu'il y met toute sa volonté et son énergie, mais ça suffit pas. Je crois que mon copain a deux pieds gauches, ce qui est pas une très bonne nouvelle quand on est censés backdanser plus tard, mais ce qui est pas sa faute non plus. A côté de ça, il a une voix magnifique, claire, douce et pure. Moi, à côté, je croasse. Bon, faut dire que le prof est pas gâté avec moi, je suis nul. Bref, pour revenir à la danse, je me met en place et reproduis la chorégraphie sur laquelle on est. C'est bizarre mais je me sens super bien quand je bouge comme ça. La musique s'arrête, moi aussi, le prof me félicite et, pendant que je retourne à ma place, fait passer un autre. Pendant qu'ils défilent, Tesshi se penche vers moi et me souffle d'un ton envieux :
- T'es vraiment bon… Comment tu fais ?
- Bah j'en sais rien. C'est comme ça. Je fais rien de spécial.
- Je vais demander à mes parents de prendre des cours de danse. J'en ai marre d'être le plus nul. J'aime pas perdre.
- Attend, Tesshi, ça fait que trois moi qu'on apprend. Tu peux pas devenir bon si vite.
- Mais toi, tu…
- Moi c'est moi et toi c'est toi. Donne-toi le temps, ne.
Ma phrase le fait rigoler.
- On dirait un prof, pouffe-t-il.
On est tellement dans la conversation, qu'on a pas fait gaffe que tout le monde était passé (plus vite que moi) et que Kizahawa-san a commencé à parler. C'est un toussotement qui nous interrompt.
- Masuda-kun, Tegoshi-kun, ce que je dis ne vous intéresse pas ?
Je vire au rouge cerise.
- Si. Gomen nasai, sensei, répondons-nous en chœur.
- Alors écoutez. C'est important.
Je reporte donc mon attention sur lui, qui nous explique qu'on a faire une première simulation.
- Une simulation de quoi ? demande Hayama, un garçon de quinze ans.
- De live. Restez ici, je reviens.
A notre étonnement, il quitte la pièce et on se regarde tous, se demandant ce qui va nous tomber dessus. Plusieurs minutes passent, puis le prof revient, mais pas seul. Avec lui, il y a cinq hommes. Des sempais. Que je reconnais aaaaaaabsolument pas. Et je sens que je vais encore me tapper la honte si je le dis alors vaut mieux que je me taise. Un murmure d'étonnement parcours mes camarades.
- Tokio… murmure Tesshi.
Je le regarde, surpris je me demande s'il y a un groupe qu'il connait pas dans cette agence. J'ai pas l'impression. Enfin visiblement, vu les têtes de merlan frits qu'ils font tous, je suis le seul à pas les connaître. Pour changer.
- Les garçons, vos sempai de Tokio ont accepté de se prêter au premier de vos tests. Vous pouvez les remercier parce que leur planning est très chargé.
- Salut les jeunes, nous dit l'un des hommes.
- Ohayo gozaimasu, répondons-nous en chœur, avant de nous incliner pareil. Arigato gozaimasu.
Ca en fait marrer un. Je sais pas lequel.
- Déjà, il sont synchro pour ça.
Ils s'esclaffent tous (ah ah, je suis mort de rire…) et le prof nous demande de nous mettre en place. Et il m'a mis devant. Enfin au milieu de la première ligne, juste derrière les sempai. La musique démarre. En même temps que la voix de celui qui est devant moi. Parfaitement calées ensemble. Et alors que je commence la chorégraphie, imité par les autres, je réalise que c'est pas une musique au pif qu'a pris Kizahawa-san, mais une chanson de ce groupe. Donc il bidouillait ça depuis un bon moment, parce que s'ils sont si occupés, ils ont pas pu se libérer comme ça, donc il a magouillé. Ce qui veut dire que si on se foire, on est pas dans la…
- Stop !
Tout le monde s'immobilise, se tait et regarde le prof. Les sempai inclus.
- Tegoshi-kun, sors du rang s'il te plaît.
A contrecœur, mon copain s'exécute et le rejoint.
- Excusez-le, fait le prof à l'intention des Tokio. Pouvez-vous reprendre du début ?
Les membres du groupe hochent la tête et on recommence. Malgré ma concentration, je peux pas m'empêcher d'observer mon pauvre Tesshi se faire houspiller encore une fois. J'entends pas tout à cause de la musique et de la voix du chanteur, mais il me semble distinguer des trucs du genre « fais attention aux temps, je n'arrête pas de te le répéter » et autres joyeusetés. J'ai mal au cœur pour lui. Vraiment. Parce que je sais qu'il fait de son mieux. C'est injuste.
Après un temps qui me semble très long, il est autorisé à nous rejoindre et on recommence encore une fois. Il a les yeux rouges et renifle, je le vois bien, pourtant, il y met toujours tout son cœur. Finalement, le prof remercie le groupe de son aide.
- Soyez pas trop dur avec le petit, sensei. Il finira par y arriver, lui dit l'un des membres du groupe.
- C'est pour son bien, répond Kizahawa.
Celui qui a pris la défense de mon copain pose une main sur son épaule.
- Courage, petit.
- Nagase-sempai… fait Tesshi, visiblement touché.
Le groupe sort et le prof promène un regard sévère sur nous.
- Quelqu'un peut-il me faire un bilan de ce test ?
On se regarde tous et on entendrait une mouche voler, pourtant aucun de nous se décide à parler. Pare que parler pour répondre à ce genre de question, ça veut dire critiquer les autres et ça, ça le fait pas.
- Masuda-kun ?
Je retiens un soupir. Pourquoi toujours moiiiiii ? Pas étonnant que je sois pas populaire auprès des autres…
- On était pas tous calés... dis-je à contrecœur.
- Exact. Vous êtes douze et sur les douze, seuls quatre étaient en rythme. Vous trouvez ça normal après trois semaines d'entraînement ?
Seul le silence lui répond mais ça l'empêche pas de continuer.
- Combien de fois je vous ai répété que connaître les pas ne suffit pas ? Si vous n'avez pas conscience des autres autour de vous, vous n'y arriverez pas. Masuda-kun, Ueda-kun, Hayama-kun et Hichino-kun, c'était bien, continuez comme ça. Les autres, j'attends une nette amélioration au prochain test.
Je me sens mal pour eux, mais Kizahawa-san est pas le genre à mâcher ses mots. Surtout si les choses se passent devant des sempai.
Le cours se termine dans un calme absolu et on finit par une série d'étirements, avant de récupérer nos affaires. Il faut faire vite pour la douche, on a à peine un quart d'heure avant le début du cours de chant. Celui-là, je l'aime déjà moins, parce que c'est moi qui me fait houspiller. Pas autant que Tesshi en danse, mais quand même. On se grouille donc d'aller se laver et j'évite de regarder les autres, parce que la comparaison est pas à mon avantage et en plus de ça, j'aime pas mon corps, il est moche. Le seul que j'ai moins de mal à regarder (je le mate pas, ne ! croyez pas des trucs bizarres !), c'est mon pote, je sais pas pourquoi. Peut-être parce qu'on est toujours fourrés ensemble. Les autres nous ont donné un surnom à cause de ça : Tegomass. Comme si on était une seule personne. Ca nous fait marrer. Tesshi est un peu plus petit que moi, plus fin (en même temps c'est pas dur d'être plus fin que moi, mais lui l'est vraiment. On dirait une brindille), mais il a les épaules carrées. Ca fait drôle, mais comme il m'a dit qu'il faisait de la natation depuis deux ans, c'est peut-être pour ça. Bref, on se sèche, on se change, on file vers la salle suivante et là je suis déjà vachement moins enthousiaste. Pas que j'aime pas chanter, mais pour le moment je chante même pas et ce que je vis est plus dissuadant qu'autre chose. Sakamoto-san est plus sévère encore que Kizahawa-san. J'essaye désespérément de retenir le solfège, mais j'ai vraiment plus de mal que les autres malgré l'aide de Tesshi. Enfin je le connais, mais j'ai tendance à oublier et ça, Sakamoto-san aime pas du tout. « Le solfège, c'est la base ! Si vous ne retenez pas ça, ce n'est même pas la peine de continuer », c'est ce qu'il dit tout le temps. Il me regarde jamais en particulier, mais je sais qu'il dit ça pour moi. Aujourd'hui, cela dit, il a l'air de vouloir me laisser tranquille.
- Mettez-vous en position, nous dit-il.
La « position », c'est celle qui est la mieux pour chanter : debout bien droit, les pieds écartés dans le prolongement des épaules et du bassin, les bras le long du corps. Ah oui et il faut chanter avec son ventre. Pas dans le sens normal, ne. Dans le sens où le souffle doit venir du ventre. Et voilà tout mon problème, parce que, que je danse ou que je chante, je respire pas du tout, alors je suis très vite essoufflé. J'ose même pas imaginer le résultat si je tente de faire les deux à la fois. J'essaye de me corriger, mais c'est pas de la tarte et j'ai pas l'impression que les autres galèrent autant. C'est décourageant.
Je prends quand même la position et attend la suite des consignes.
- Maintenant, je veux entendre « aéiou » et le « u », vous le tenez au maximum.
Alors, la suite de lettres sort de nos bouches (et c'est moche). Le prof passe évidemment devant moi juste au moment où, à bout de souffle après avoir tenu moitié moins longtemps que les autres (je parle même pas de Tesshi qui a l'air d'avoir une colonne d'air inépuisable tellement il tient longtemps), je reprends ma respiration comme un vieux grand-père asthmatique. Ce que, bien sûr, il remarque tout de suite sinon c'est pas « marrant ».
- Masuda-kun, tu fais l'exercice avec quoi là ?
- Les poumons, marmonné-je.
- Et avec quoi tu es censé le faire ?
- Le ventre…
- Alors fais-le ! Ca fait des semaines que je m'escrime à te le dire
- J'y arrive pas !
- C'est que tu n'essaye pas assez !
Sur ces mots, il pose une main sur mon ventre et me regarde.
- Allez, je veux l'entendre et le sentir sortir de tes tripes, ce son ! Go !
J'aime pas quand il fait ça, ça me met mal à l'aise, surtout que les autres se sont arrêtés et nous fixent. J'essaye de me concentrer sur ce que veut Sakamoto-san, mais c'est pas facile. J'inspire en gonflant mon ventre.
- Aéiouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu…
Je tiens la fin aussi longtemps que je peux, mais visiblement, ça lui convient pas.
- Encore. C'est mou ça. Avec tes tripes j'ai dis.
Il me fait recommencer encore et encore. Tellement de fois que j'en perds le compte et que je suis mort avant la moitié du cours. Et les autres me regardent d'un sale œil parce que pendant ce temps, le prof s'occupe pas d'eux. Comme si j'étais responsable. Enfin si je le suis, mais j'aurais pas demandé mieux qu'il me fiche la paix, moi… Et le pire, c'est que même avec tout ça, Sakamoto-san est même pas satisfait.
- Bon, on arrête pour aujourd'hui, Masuda-kun, lâche-t-il avec un soupir lassé. Je te conseille fortement de t'entraîner pour la semaine prochaine.
- Hai, sensei, soupiré-je, avant de réagir à « la semaine prochaine ».
Parce que oui, comme on est tous mineurs (et même trèèèèès mineurs), ils nous font pas bosser le week-end. Et on est vendredi. J'aime le vendredi, parce qu'une fois à la maison, ça veut dire deux jours sans que le prof de chant s'acharne sur moi. Ces cours, c'est vraiment celui que j'aime le moins de tous ceux qu'on a. Après, dans l'ordre des trucs que j'aime pas, y'a aussi les séances photo régulières pour des magazines genre « Popolo ». C'est-à-dire des machins pour les filles, que j'aurais jamais eu l'idée de regarder si on m'y avait pas obligé pour le travail. Sérieusement, on est juste des Juniors. Qui ça intéresse de connaitre notre visage, notre nom, notre date de naissance et autres renseignements débiles qu'ils mettent dedans ? Et justement, on a un shoot prévu lundi après-midi. Ah oui, un « shoot », c'est une séance photo. On a du apprendre leur vocabulaire bizarre aussi pour pas être largués quand les adultes nous parlent. Alors y'a des tas de mots genre « release », « book », « briefing » etc.
Bref, après encore une demi heure de torture, Sakamoto-san nous libère et je pousse un soupir de soulagement. J'ai l'impression que je resterais toujours aussi mauvais en chant. Je serais sûrement backdanser toute ma vie. Du coup, c'est un peu déprimé que je dis au revoir à Tesshi et que je rentre chez moi. En plus, je meurs de faim.
