Chapitre 3
Entre joie et déception
Le lendemain, c'est avec bonheur que je reste enfoui sous ma couette. On-est-samediiiii ! Ca veut dire aucun cours que quoi que ce soit, rendez-vous avec le jeu et c'est tout. Et c'st là que mon portable sonne. Je grogne comme un ourson des cavernes et tâtonne pour mettre la main dessus. Je le trouve pas et la personne qui m'appelle insiste. Je suis obligé de quitter mon lit et il est que dix heures. Groar. Je soupire, ouvre la couette et cherche d'où vient la sonnerie. Ah ! Mon jean ! J'avais mis le téléphone dans ma poche. Je décroche.
- Mushi mush ?
« Massuuuuuuu ! Tu répond enfiiiiiiin ! »
- Salut Tesshi. Ouais j'avais pas mon portable près de moi. Ne, tu sais que je dors le samedi ?
« Massuuuuuu… » fait-il d'une petite voix déçue.
- Tu m'appelle quand même pas déjà pour le foot ?
« Bah si ! Et tu dors à la maison ce soir, ne »
Rien qu'à sa voix, je sais qu'il est en mode pile électrique. Alors qu'on fait exactement la même chose touuuus les samedis. Il m'éclate.
- Ok, ok. Laisse-moi le temps de déjeuner et de me préparer, je suis encore en pyjama là. Je t'envoie un mail quand je suis prêt.
« hai. Demo hayaku, ne »
- Hai, hai, fais-je en rigolant, avant de raccrocher.
De toute façon, je fais toujours ce qu'il veut. Je peux pas m'en empêcher, il est trop chou et puis c'est mon seul copain parce qu'on venait d'emménager quand j'ai été pris à l'agence. Je mets mes chaussons et me traîne jusqu'à la cuisine en bâillant. Ma mère est là et ça sent super bon.
- 'Hayo, 'kaa-chan, fais-je en posant mes fesses sur une chaise.
- Ohayo, trésor. Tu es tombé du lit ce matin, me dit-elle en souriant. Yuya-chan a encore frappé ?
Je hoche la tête bâille encore à m'en décrocher la mâchoire.
- Il veut qu'on aille faire du foot.
- Comme tous les samedis.
- Ui.
- Alors mange et prépare-toi vite. C'est prêt, tiens.
Elle pose devant moi un bol de soupe miso, un autre de riz et une petite assiette de morceaux d'anguille grillée.
- Itadakimasu ! fais-je en commençant mon repas.
C'est juste trop trop trop bon. L'anguille grillée, c'est ce que je préfère après les gyozas. Aucun resto la fait comme ma mère. C'est la meilleure cuisinière du monde et je l'aime très fort. Mon père aussi, bien sûr, mais c'est pas pareil.
J'engloutis rapidement le tout en manquant me brûler la gorge au millième degré avec la soupe, puis je me précipite à la salle de bain en manquant glisser sur le tapis du couloir et tomber. En un quart d'heure, je suis prêt et je file me chausser, mon sac sur le dos.
- 'Kaa-chaaaan, ittekimasuuuu ! Matta ashitaaaaaa !
- Itterashai ! Matta, ne ! Amuses-toi bien !
A peine dehors, j'envoie un mail à Tesshi pour lui dire que je suis sorti et que je le retrouve au parc. Heureusement, le parc non plus est pas loin de la maison, du coup, en dix minutes j'y suis. C'est un parc avec un étang à canards au milieu et des tas de fleurs partout. Les canards, j'aime pas, ça vaut pas les chiens. Moi j'en ai un, de chien. Il s'appelle Kuroki, mais il habite chez ma grand-mère à la campagne, parce qu'à Tokyo, y'a pas assez de place pour lui. Il me manque en fait, j'aimerais bien jouer avec lui. Et je suis sûr que Tesshi l'aimerait aussi.
En parlant de Tesshi, le voilà qui se précipite sur moi en souriant. J'aime bien son sourire un peu de travers, c'est mignon. Et il a une bouille toute ronde, on dirait un chaton.
- Massuuuuuu ! fait-il en me faisant presque tomber à la renverse. Tu m'as manqué.
Je rigole. On dirait qu'il m'a pas vu depuis six mois, alors qu'on s'est quittés à vingt heures à l'agence pas plus tard qu'hier Et il me fait le coup touuuuutes les semaines. Il est marrant.
- Allez on joue au foot.
- Ouaiiiis !
En fait, j'aime pas trop le foot. Surtout qu'il me fait jouer en gardien de but et que je suis une vraie passoire. Mais comme c'est mon pote et que c'est une de ses passions, je dis rien et je joue inlassablement pendant deux heures tous les samedis, depuis trois mois. Ensuite, je sais d'avance qu'il va dire qu'il est fatigué, moi aussi et on ira chez lui pour manger, regarder la télé, jouer à la console et goûter. Dans cet ordre. Toujours dans cet ordre.
- Aaaaaah, je suis moooort ! s'exclame-t-il deux heures et dix buts plus tard, en se laissant tomber sur un banc, en sueur.
Et voilà, qu'est ce que je disais. Ca rate jamais.
- Moi aussi, fais-je, pas mieux niveau transpiration.
- Jaa, ikko ?
- Hai.
Il se relève, récupère son précieux ballon (la première fois, il était tellement pressé de me montrer sa chambre, qu'il l'avait oublié. Le drame que ça a fait quand il s'en est aperçu…) et me prend par la main pour m'entraîner chez lui. Quand on arrive, une bonne odeur flotte dans la maison. Sa mère a fait un gâteau ! Super ! Je sais que les garçons sont pas censés aimer le sucré, mais j'adore ça moi. Et Tesshi aussi.
- Tadaimaaaaaa ! lance-t-il en envoyant valser ses chaussures pour courir dans la cuisine en chaussettes.
Il a même pas mis ses chaussons. Elle va pas aimer, Tegoshi-san.
- Yuya, trésor, je t'ai déjà dis cent fois de mettre tes pantoufles en rentrant.
- Mais 'kaa-chan, t'as fais un gâteau, ça sent trop bon !
- Et ? Est-ce que ça a empêché Taka-chan de mettre les siens ? Et pourtant lui aussi a senti. Ne, Taka-chan ?
Un peu embêté, je hoche la tête.
- Sois gentil et vas les mettre.
- Mou…
Il fait une moue adorable et traîne les pieds vers l'entrée de la maison.
- Désolée de t'avoir pris à témoin, Taka-chan, mais en ce moment, il ne m'écoute que quand je te cite en exemple.
Je rougis. C'est un peu gênant quand même, surtout que c'est mon copain.
- So…
Tesshi revient en boudant à moitié.
- Vous avez faim, les garçons ? demande sa mère.
- Ouaiiiiis ! répondons-nous ensemble.
Elle éclate de rire.
- Alors occupez-vous pendant que je prépare l'omerice.
- Oh cool ! Trop bien ! sautille mon copain qui, d'un coup, boude plus du tout.
Je le suis hors de la cuisine et on va dans sa chambre. Là, il referme la porte et perd son air joyeux, ce qui m'inquiète.
- Tesshi, ça va pas ?
- Ne, Massu, j'ai bien réfléchi depuis hier…
- A quoi ? demandé-je, un peu surpris qu'il réponde pas à ma question.
- T'es bon en danse, moi en chant et je crois qu'on en a marre tous les deux que les profs nous engueulent, alors je me suis dit qu'après le foot, le week-end, on pourrait s'entraîner ensemble et s'entraider. T'en dis quoi ?
Comme je m'attendais pas à ça, je commence par rien dire. Ah ouais donc ça le perturbe encore plus que moi cette histoire… Je comprends mieux son air sérieux.
- C'est une bonne idée, mais on a pas de musique.
Il farfouille alors dans un tiroir de son bureau et en tire un CD gravé, qu'il brandit entre deux doigts.
- Si si, on a.
- Mais comment t'as…
- Ah ah, secret, fait-il d'un air malicieux. Alors on fait ça ?
- Hai.
- On va leur montrer de quoi on est capable à ces profs ?
- Hai ! Ils vont voir qui on est ?
- Hai !
On se claque dans les mains et on accroche nos petits doigts ensemble. C'est une promesse. Kizahawa-san et Sakamoto-san vont voir !
On a passé tout le week-end à s'entraîner, en se donnant des trucs et astuces divers pour réussir ce qu'on arrivait pas jusque là. Ca a pas été facile parce que, des fois, l'envie de jouer au lieu de travailler revenait, surtout que sa console nous tendait les bras, mais comme on avait vraiment pas envie de se faire engueuler, on a fait comme si on la voyait pas. Du coup, dimanche soir, quand je suis rentré, j'arrivais à faire et à tenir à peu près correctement ce fichu « aéiou » et Tesshi se trompait plus autant dans les pas.
Aujourd'hui, il y a une épreuve qui m'attend : le shoot. Comme je disais, j'avais jamais regardé de magazine pour fille avant d'être un Johnny's. Mais quand je l'ai fais (bien obligé), je me suis aperçu d'un truc : les photographes adorent faire prendre des poses et des expressions débiles aux sempais… et encore plus aux Juniors. Les photos que j'ai faites jusqu'ici étaient plus ridicules les unes que les autres. A croire que dans leur tête, « Junior » veut dire « clown ». Je sais bien que le ridicule tue pas, mais y'a quand même des limites quoi. C'est pour ça que je flippe un peu de ce qui nous attend cette fois. Enfin de toute façon, vu qu'on est tous entassés dans le van en route pour le studio, je vais bientôt être fixé. Et aussi savoir quels vêtements ils vont nous faire porter. Ah bah oui, les fringues sont accordées aux poses et accessoires débiles en général. Sinon où est « l'amusement » ? Cela dit, je crois que je suis le seul à prendre les choses comme ça. Les autres ont l'air content et Tesshi, un grand sourire aux lèvres, sautille presque sur son siège. On dirait qu'il est monté sur ressorts.
- Ca t'éclate à ce point ?
- Bah c'est marrant. T'aime pas ?
- Nan.
- Bah pourquoi ? fait-il en me regardant de ses grands yeux innocents.
Je soupire et lui explique ma vision des choses.
- Tu sais, en prenant ça comme ça, tu vas rater des tas de trucs sympas. Ce que tu trouve ridicule, moi j'y vois juste une occasion de nous amuser tous ensemble.
Il a sûrement raison. Il se prend pas la tête lui. Mais je redoute toujours une série de photos « d'été » où il faudrait que je sois en maillot de bain.
- Allez, Massu, souris ! Sou-ris !
Comme je n'obéis pas assez vite à son goût, il pose les doigts sur les coins de ma bouche et les remonte vers le haut pour me forcer à « sourire ». C'est tellement idiot, que j'éclate de rire, c'est plus fort que moi.
- Aaaaah ben je préfère quand tu rigole ! fait-il en plantant le bout de ses index dans mes fossettes.
Du coup, ça transforme mon éclat de rire en fou rire… qui gagne rapidement Tesshi… puis tout le groupe qui nous regardait. Pendant plusieurs minutes, on entend rigoler de partout. Tesshi a des larmes qui coulent au coin de ses yeux, les copains sont écroulés les uns sur les autres… même le chauffeur a du mal à rester calme tellement il se marre. Nos pitreries m'ont détendu et je me sens mieux. Quand on se calme tous, on est déjà garés sur le parking du studio et Fujioka-san (il parait qu'on peut pas l'appeler « manager » vu que les Juniors en ont pas, du coup, Hayama-kun le surnomme « le Junior-sitter » parce qu'il nous surveille tout le temps) nous accompagne jusqu'à la loge où une troupe de maquilleuses et coiffeuses nous attend. Ca me dérange pas de me faire tripatouiller les cheveux, c'est même sympa (enfin moi j'aime bien). Ce que je redoute, c'est la suite.
Une fois ces préparatifs faits, on se tourne vers le portant auquel le staff (encore un mot anglais grrrr) a suspendu les vêtements que chacun va porter à la séance. Comme d'habitude, nos noms sont épinglés dessus pour qu'on se trompe pas, mais c'est vite la cohue parce que tout le monde se précipite en même temps, au risque de ruiner le boulot des coiffeuses. Ca pousse, ça joue des coudes, ça rigole, ça se moque… et moi j'attends que tout le monde ait récupéré ses trucs pour prendre les miens. Tesshi aussi vu qu'il fait tout comme moi. Enfin la voie est libre et je m'approche. En découvrant les fringues qu'on m'a réservées, un sourire profondément débile me vient.
- Aiba-samaaaaa… murmuré-je, tout content.
Le rapport entre des vêtements et mon préféré parmi mes idoles d'Arashi ? Le style : des Converse vertes, un pantacourt beige avec des legging rouges, un t-shirt jaune avec une énorme étoile et une écharpe orange. C'est le « Aiba-style ». Je sais pas pourquoi c'est à moi qu'ils ont mis ça, mais ça tombe à pic.
- Ne, Massu, pourquoi tu parles d'Aiba-sem… (il s'interrompt en écarquillant les yeux) Uwah ça fait mal aux yeux ces trucs !
- Tu trouve ? Moi j'aime.
- Honto ? Woh…
Il a presque l'air choqué, mon pauvre Tesshi. Sûr qu'il a pas l'habitude d'autant de couleurs d'un coup et sur la même personne.
Pendant que je m'extasiais, les autres se sont changés et je remarque que je suis le seul à avoir ce genre de vêtements. Les autres ont des trucs vachement plus sobres et tous les mêmes baskets blanches. Je fronce les sourcils. C'est louche. Je suis en train de me dire que ça sent le coup fourré à plein nez, quand Fujioka-san entre.
- On va y aller, les g… Masuda-kun, Tegoshi-kun, vous n'êtes pas encore prêts ? Dépêchez-vous, vous êtes tous attendus sur le plateau.
Je hoche la tête, confus de faire perdre du temps à tout le monde et m'éloigne vers un coin de la salle. J'aime pas me changer dans la même pièce que les autres. C'est con, mais c'est toujours à cause de mon corps. Je préfère pas que les autres voient, même pas Tesshi. C'est plus fort que moi. Je me grouille donc de mettre les vêtements « Aiba-style » qu'on m'a prévu et reviens en même temps que mon copain. Je regarde les autres qui me regardent et je me demande s'ils savent quelque chose, parce qu'ils se murmurent des trucs. Mais je suis peut-être parano, j'en sais rien.
On suit Fujioka-san sur le plateau. Reconverti en… je sais même pas quoi d'ailleurs. Il y a une fausse pièce avec des « murs » peints en jaune… et des tas de ballons de couleur partout. Pourquoi je le sens mal ? Mon Tesshi, lui, il pousse un petit cri de ravissement. Il pense juste à jouer lui. Il est trop chou.
- Minna-san, venez, onegaishimasu, fait alors le photographe.
Obéissants, on se regroupe tous autour de lui.
- Aujourd'hui, je vous demande seulement de vous amuser avec ces ballons, lance-t-il. Faites comme si vous étiez seuls sans vous occuper de moi.
- Youpiiii !
L'exclamation vient bien sûr de mon copain et du coup ça me fait rire. Il se précipite sur une balle verte, la soulève et me la balance dessus. Je rigole encore plus, la ramasse et lui renvoie. C'est le signal pour les autres, qui commencent à en faire autant et, en peu de temps, le studio devient une cours de récré géante. Même Hayama-kun, le plus vieux de nous tous, a l'air de s'éclater. Du coup, comme on se marre, on fait pas gaffe au reste et on se rend pas compte tout de suite qu'on est plus douze mais dix-sept. La balle que je lance vers Tesshi est interceptée par d'autres mains et un éclat de rire différent des autres résonne. Surpris, je tourne la tête et… je reste figé, les yeux écarquillés et la bouche ouverte comme un poisson. Incapable de croire ce que je vois. Qui je vois. C'est impossible. Totalement impossible. Comment ce serait possible ? Pourquoi ce serait possible ? Y'a aucune raison pour que ce soit po…
- Massu ? Bouge, ça le fait pas là.
La voix de Tesshi me fait vaguement réagir. Mais dans ma tête, ça tourne en boucle « Y'a Arashi avec nous ! Aiba-sama est là ! ».
- Ca dérange si on s'incruste ? demande la voix clairement identifiable de mon idole, juste à côté de moi.
Là, j'ai juste envie de faire « kyaaaaaa » mais je peux pas. Je suis un Johnny's aussi, ça le ferait pas non plus. Mais c'est pas l'envie qui m'en manque. En plus, Aiba-sama a des fringues trooooop belles : des baskets rouges, des legging arc-en-ciel, un pantacourt noir, une chemise blanche à fleurs bleu pâle discrètes sous une deuxième chemise bleu foncé à fleurs blanches (le même motif en fait) et une écharpe beige. Ca lui va trop bien.
- Ne, Aiba-chan, t'as un mini clone, rigole la voix de Sakurai-sempai un peu plus loin.
Un mini clone ? C'est moi le mini clone ? Kyaaaaaaaaaa. Enfin c'est pas vrai parce que personne peut lui être comparé, mais kya quand même.
La voix du photographe se fait de nouveau entendre.
- Aiba-san, pouvez-vous prendre quelques poses avec ce jeune garçon, pendant que tout le monde joue, onegaishimasu ?
- Hai. Wakatta, répondit-il, avant de se tourner vers moi : Ohayo, Masuda-kun, je peux jouer avec toi ?
Il connait mon nooooooooom ! Kya kya kyaaaaaaa ! Je sais que je le regarde avec des étoiles dans les yeux, mais tant piiiiiis ! Je suis trop heureux, c'est le plus beau jour de ma vie ! Pourtant je perds tous mes moyens et au lieu de lui dire tout ce que j'avais toujours prévu de lui dire au cas parfaitement improbable où je le rencontrerais un jour, je me contente de hocher timidement la tête, les joues rouges de confusion. Et d'un coup, je comprends pourquoi ma tenue est si similaire à la sienne : il était prévu depuis le départ que je fasse des photos seul avec lui ! Ce que je comprends pas, c'est pourquoi et pourquoi moi, mais là, en fait, je m'en fiche totalement. Un petit sourire apparait sur mon visage tout rond et il pose une main sur mon épaule, l'autre faisant un V en l'air, le visage souriant tourné vers l'objectif de l'appareil. Je l'imite maladroitement. On a seulement quatre ans d'écart, Aiba-sama et moi, mais tellement d'autre choses nous séparent, que là… Je me souviendrais de ça touuuuuuuute ma vie. Je suis si content, que j'en oublie mon pauvre Tesshi, qui est pourtant face à Matsumoto-sempai, mais ne lui accorde aucune attention parce qu'il nous regarde Aiba-sama et moi. Et il a pas l'air des masses content de ce que je vois du coin des yeux. Je me demande bien pourquoi.
La séance photo que je redoutais tant passe en un éclair et la déception est grande quand Aiba-sama s'écarte de moi. Pour un peu, j'en pleurerais. Mais il faut pas. Pas devant lui et puis je suis plus un bébé, ce serait trop la loose.
- Otsukaresama, me dit-il en souriant, avant de m'ébouriffer les cheveux.
- Otsukaresama, murmuré-je en réponse.
Il commence à s'éloigner, mais comme je veux pas, je le retiens.
- Anooo… Aiba-sama, je… je…
Je m'interromps. Je sais même pas ce que je vais dire. Mais le « –sama » échappe à personne.
- Oh oh « –sama », carrément. Aiba-chan a un fan, rigole Ninomiya-sempai.
Sans écouter son collègue, mon aîné revient vers moi.
- Oui, tu voulais me dire un truc ? demande-t-il gentiment.
- Anooo… Anooo…
Derrière moi, j'entends des éclats de rire à peine étouffés et la voix de Hayama-kun, le plus proche d'Aiba-sama en âge, qui, pour se moquer et faire marrer les autres, m'imite d'une pseudo voix tremblante en disant « je… je… je vous aime ». Eclat de rire général des membres de mon groupe et moi, je sais plus où me mettre. J'ai tellement honte, que je m'enfuis dans les couloirs, sans même écouter la voix inquiète de Tesshi qui m'appelle. Les larmes que je retenais jusque là m'aveuglent, du coup je vois pas où je mets les pieds et je m'écroule en trébuchant sur un truc que j'avais pas remarqué. Hoquetant, mort de honte, je me recroqueville sur moi-même. Qu'il se fiche de moi, j'ai l'habitude, mais devant Aiba-sama… Je veux disparaitre sous terre pour toujours…
J'ai planqué ma tête dans mes bras, alors je remarque pas tout de suite que quelqu'un m'a suivi. Tesshi sûrement.
- Laisse-m… moi… fais-je à celui que je crois être mon copain.
Mais il m'écoute pas et s'assoit à côté de moi.
- Tu ne devrais pas faire attention à lui, tu sais, me dit une voix familière qui est pas celle de mon pote.
Je relève la tête, ahuri et dévisage… Aiba-sama. Il sort un mouchoir de sa poche et essuie lui-même les larmes qui coulent encore sur mes joues. Je suis si surpris, que je kyate même pas intérieurement.
- En général, les moqueurs sont juste des jaloux, ajoute-t-il en me tendant le mouchoir.
- J… Jaloux ? relevé-je en hoquetant. Pou… Pourquoi Hayama-kun serait j… jaloux de m… moi alors qu'il est b… bon en t… tout ?
- Je ne sais pas. Il peut y avoir plein de raisons. En tout cas, ça me fait plaisir que tu m'aime bien. C'est gentil.
- Je… C'est à cause de vous que je suis un Johnny's, balbutié-je.
- Ah oui, c'est marrant ça.
Encouragé par sa gentillesse, je lui raconte comment tout à commencé et, au fur et à mesure, mes larmes et ma timidité s'envolent comme par magie.
- Je suis content de savoir que notre travail a fait naître ta vocation, sourit-il. Je vais devoir partir, on a une interview bientôt.
Je suis déçu, bien sûr, mais ce tête à tête avec mon idole est déjà tellement un miracle, que je peux pas vraiment en espérer plus. Les Arashi ont pas encore débuté, mais ils sont déjà très demandés un peu partout, alors il est très occupé c'est normal.
- Tiens, fait-il en me tendant une petite carte, c'est mon mail. Appelle-moi si tu as envie de parler, ne.
Ebété, je prends le carton, le regarde, regarde mon aîné, le carton, mon aîné… Il éclate de rire et m'ébouriffe de nouveau les cheveux.
- Jaa ne, Masuda-kun, me dit-il avant de s'éloigner en me faisant un signe de la main.
Je suis tellement halluciné de ce qui vient de se passer, que je reste figé à regarder le couloir pendant un bon moment. Jusqu'à ce que la bouille, kawaii et inquiète de Tesshi, apparaisse à l'envers (il se penche au dessus de moi) dans mon champ de vision.
- Massu, ça va ? Je voulais venir avant, mais Ninomiya-sempai m'a empêché. Il t'as dit quoi, Aiba-sempai ? Tu te sens mieux ? J'ai grondé Hayama-kun d'avoir été si méchant. Même Ohno-sempai l'a grondé. Massu, dis quelque chose. Oh c'est quoi ça ?
Il a dit tout ça sans reprendre une seule fois sa respiration. Moi, à sa place, je serais déjà essoufflé. Il est gentil de s'en faire, mais là il me casse tout.
- Shhhht, fais-je en le bâillonnant de la main.
Mes yeux retombent sur le petit rectangle que m'a donné mon idole. J'arrive pas à croire qu'il me l'a donné, que ça m'arrive à moi. KYAAAAAAAA ! Mais va falloir que je sois assez fort pour pas lui envoyer des mails sans arrêt. Il a autre chose à faire que répondre à un kohai trop collant.
Il me faut encore plusieurs minutes pour revenir à la réalité.
- Gomen, Tesshi, j'avais juste besoin de temps.
- Il s'est passé quoiiiiiii ? piaille-t-il alors, dévoré de curiosité.
Alors je lui raconte la scène, sans oublier l'épisode des coordonnées.
- Et tu vas l'appeler ? demande-t-il.
- Je sais pas, mais je pense.
- Alors Hayama-kun avait raison ? T'es amoureux de lui ?
Je me sens virer au cramoisi. J'ai jamais dis à personne que les garçons m'attiraient. Et encore moins qu'en voyant Aiba-sama à la télé, j'avais eu le coup de foudre. Déjà parce qu'aimer les garçons, il parait que c'est pas bien et puis parce que tomber amoureux en regardant quelqu'un à la télé, ça fait bête. Tesshi a l'air de comprendre ce que veut dire mon silence, parce qu'il murmure :
- So ka…
Soudain, à ma grande surprise, il m'arrache des mains, la carte d'Aiba-sama et court plus loin, ses doigts de part et d'autre.
- Non ! crié-je en comprenant qu'il s'apprête à la déchirer. Tesshi, fais pas ça !
Je comprends pas ce qui lui prend. Ca lui ressemble pas d'être méchant. Surtout avec moi.
- Si je le fais pas, tu l'appelleras et je veux pas ! s'exclame-t-il.
- Si tu le fais, je te parle plus jamais ! menacé-je, le cœur battant de peur.
- Il a tout gâché entre nous ! je le déteste ! Et toi aussi ! fait-il encore en jetant au sol la carte, heureusement intacte, avant de s'enfuir vers la loge.
Je me dépêche d'aller ramasser mon précieux bien et le serre sur mon cœur. Je suis heureux et en même temps, j'ai mal. Je traîne tellement les pieds jusqu'à la porte, que les autres me dépassent en troupeau et en courant. Je rentre derrière eux, mais je regarde personne, je retourne juste dans mon coin pour me rhabiller. J'ai plus envie de sourire ni rien. Je veux juste rentrer à la maison, me terrer sous ma couette et plus bouger. Je regarde plus Tesshi et je crois que lui non plus me regarde pas. Je lui en veux de ce qu'il a dit et de ce qu'il a failli faire et lui m'en veut de… je sais même pas quoi. Il a gâché le merveilleux souvenir de ma rencontre avec Aiba-sama et il a failli détruire ma seule chance d'entrer en contact avec lui. Et c'est ça que je suis pas prêt de lui pardonner.
Pendant presque une semaine, on a eu absolument aucun contact. Pas de mails, pas de coups de fil, aucune conversation ni quoi que ce soit à l'agence. Quand le week-end est arrivé, en me voyant pas courir dehors, ma mère s'est inquiétée.
Elle rentre dans ma chambre, s'assoit sur le bord du lit où je suis toujours et demande d'une voix douce :
- Taka, trésor, tu ne vas pas jouer avec Yuya-chan ?
- Non, fais-je en mettant ma tête sous la couette.
- Tu es malade ?
- Non…
- Vous vous êtes disputés ?
- Il est pas gentil. Je lui pardonnerais jamais, marmonné-je de sous ma couette.
- Allez, mon cœur, ce n'est pas bien d'être rancunier. Ce qu'il a fait ne peut pas être si grave.
- Si.
- Tu veux bien me raconter ? demande-t-elle en rabattant la couette pour me caresser les cheveux.
J'hésite, puis je me dis que je suis pas obligé de puis parler de mes sentiments pour Aiba-chan. Je me surprend moi-même. Depuis quand je suis passé de « -sama » à « -chan » ? Bref je lui parle de ma rencontre inespérée, de la carte qu'il m'a donné, je lui explique la réaction et la menace de Tesshi et puis que ça fait plusieurs jours qu'on s'est pas parlé.
- Je comprends que tu sois furieux et blessé, chéri, mais ton copain avait sûrement une raison. Tu as essayé de lui demander ?
- Non.
- La colère est mauvaise conseillère, Taka. Depuis tout ce temps, tu ne crois pas que ton copain est triste et qu'il s'en veut ?
- Bah il a raison, bougonné-je. Il a même pas dit pardon.
- Peut-être qu'il ne sait pas comment s'excuser ou comment faire finir votre dispute. Tu ne te sens pas seul sans lui ?
Ca m'embête de l'admettre, mais si, je me sens seul et il me manque. D'un coup, je me sens mal. Tesshi est plus petit que moi, il a peut-être pas réalisé qu'il me faisait de la peine. C'est moi l'aîné, c'est à moi que montrer l'exemple. Et puis il me manque pour de vrai, mon petit pot de colle.
Je m'éjecte de mon lit, cours jusqu'à la porte, reviens sur mes pas pour embrasser ma mère et cours m'habiller.
- Ittekimasu ! crié-je depuis l'entrée quelque minutes plus tard, avant d'ouvrir la porte de la maison… et de rentrer de plein fouet dans quelqu'un.
- Itai… fais-je en atterrissant durement sur les fesses.
- Itai… fait en écho une vois familière.
- Tesshi ?
- Massu !
Je l'ai à peine reconnu, qu'il se jette sur moi et du coup, je finis carrément allongé par terre.
- Pardon, Massu, pardon ! dit-il alors que de grosses larmes commencent à couler sur ses joues. Je suis méchants, pardon !
Touché, j'essuie ses larmes de mon mieux et lui sourit.
- J'ai pas non plus cherché à comprendre pourquoi t'avais fais ça, je t'ai condamné tout de suite. C'est ma faute aussi.
- Nyon, c'est que la mienne. Toi, t'es toujours gentil. T'avais raison de pas être content.
Je souris de nouveau.
- On va pas rester par terre. Viens, on va dans ma chambre.
Je le repousse doucement alors qu'il hoquète un « ui » à peine audible et me relève, avant de prendre la main pour l'emmener.
Là, on s'assoit en tailleur sur le lit et je le regarde.
- Alors, tu m'explique pourquoi t'as dis et fais ça ? Je te gronderais pas, je veux juste comprendre ce qui se passe dans ta p'tite tête, dis-je en appuyant un peu sur son front avec mon doigt.
- Je peux pas te dire… murmure-t-il, visiblement embêté.
- Pourquoi ? On se dit toujours tout.
- Ca je peux pas.
- Tesshi… onegai.
Il hésite très visiblement. Il se lèche les lèvres comme toujours, regarde autour de lui et murmure :
- J'ai peur.
- De quoi ? fais-je, étonné.
- Que tu m'oublie si tu l'aime encore plus et qu'il se passe un truc entre vous.
- Baka. T'es mon meilleur ami, je pourrais jamais t'oublier. Tu sais, c'est pas parce que j'ai son mail, qu'il se passera un truc. J'ai pas la moindre chance avec lui. Il est beau, gentil et déjà célèbre, alors que je suis juste un obscur Junior sans intérêt.
- Dis pas ça, t'es pas du tout sans intérêt !
- T'es gentil de le dire, mais je suis réaliste. Y'avait déjà pas la moindre raison pour qu'il m'adresse la parole. J'oserais probablement jamais lui envoyé de mail.
- Mais tu… tu l'aime…
- Oui. Mais il a seize ans. Moi seulement douze. Je suis un enfant à côté de lui. Il s'intéressera jamais à moi.
- Moi en tout cas, je m'intéresserais toujours à toi, Massu. Toujours. Pour touuuuute la vie.
Je rigole. Il est vraiment trop chou.
- Heureusement que je t'ai, dis-je en souriant.
- Tu le pense.
- Bien sûr, pourquoi je le dirais autrement ?
- Ouaiiiiiis !
De nouveau, il me bondit dessus, entoure ma taille de ses petits bras et frotte sa joue contre ma poitrine. Comme un chaton.
- Tu m'as manqué ! Beaucoup, beaucoup, beaucoup !
- Toi aussi, tu m'as manqué, mon petit pot de colle, fais-je en lui caressant les cheveux.
