Novembre 1998

Le temps passe vite, quand on est occupé. Avant que je m'en rende compte, j'avais treize ans… et Tesshi douze. D'ailleurs on a passé un week-end à boire des litres de coca en mangeant des tas de saletés, vautrés dans sa chambre à regarder des trucs débiles. On préparait l'évènement de l'année ou plutôt, de la fin d'année : le Countdown. Le Countdown, c'est un concert géant qui dure plusieurs heures, regroupe 90% des Johnny's (Juniors, Majors, Sempai et au-delà confondus) et qui est donné tous les 31 décembre. C'est une machine énorme, qui mobilise l'attention générale pendant les mois qui précèdent. Pendant huit mois, comme j'ai progressé, Sakamoto-san m'a laissé à peu près tranquille, mais avec l'approche de ce show, c'est reparti de plus belle. Même si en tant que Juniors, on va faire que danser derrière les sempai sans chanter un seul mot. Par contre, pour Tesshi avec Kizahawa-san c'est autre chose. Comme il s'est assez bien sorti du deuxième test (avec les SMAP cette fois. Et encore une fois, je savais pas qui c'était quand ils sont arrivés. Je suis un cas désespéré je crois), le prof est encore plus sur son dos qu'avant. Gare à celui qui se plantera dans les différentes chorés. Parce que, bien sûr, même si on sera plusieurs groupes de Juniors à backdanser, c'est évident que sur trois ou quatre heures, on aura plusieurs chorés à faire et donc à retenir. Et comme pour le faire exprès, les profs, à l'école, nous surchargent de devoirs et de contrôles. C'est pas compliqué, entre le travail scolaire et celui de Johnny's, j'ai plus le temps de rien et j'avoue que je commence à fatiguer. Ce matin, en classe, un camarade a du me jeter sa gomme parce que je piquais du nez sur ma table au lieu d'écouter le cours de maths. Je me plains pas spécialement, mais du coup, je suis presque pressé que le Countdown soit passé. Déjà parce qu'on aura un peu moins de boulot et surtout parce qu'ensuite, comme ça fait déjà un an qu'on s'entraîne, si on plante pas le show, on aura peut-être enfin le droit d'apparaître seuls derrière des sempai en live ou en concert. Enfin on y est pas.

Plusieurs mois sont passés depuis ce jour merveilleux où Aiba-chan m'a donné son mail, mais j'ai pas encore osé le contacter, du coup, il doit m'avoir oublié. Ce qui est normal, il a d'autres chats à fouetter. Et pourtant, dans ces moments stressants où je doute d'arriver à quoi que ce soit, j'aurais bien besoin de lui parler. Je soupire lourdement et attrape mon sac en essayant de me motiver. Aujourd'hui est pas un jour comme un autre : on est samedi et c'est la première répétition « en condition » comme dit Kizahawa-san. Donc au Tokyo Dome. J'ai jamais mis les pieds dans cette salle, mais il parait qu'elle est énorme. Ca doit faire peur de se retrouver sur scène là-dedans. Moi, en tout cas, j'ai la trouille, même si je sais qu'on sera des dizaines en même temps. Ah ouais, encore un truc flippant : jusqu'ici, on est restés entre nous, mais aujourd'hui, on va devoir travailler avec d'autres Juniors. Pour couvrir la largeur de la scène il parait.

Un klaxon se fait entendre en bas.

- Taka, le car de l'agence est là ! me crie ma mère.

- Haaaaaaai !

Je dévale les escaliers à toute vitesse, me chausse et sors en oubliant même le rituel « ittekimasu ! » tellement je suis stressé. Je grimpe dans le car, dans lequel il y a des tas de Juniors que je connais pas et cherche Tesshi, mon point de repère.

- Massuuuuuuu ! me fait celui-ci, excité comme une puce, en gesticulant pour que je le repère.

Je m'installe à côté de lui sans un mot et il me regarde, inquiet.

- Ca va pas ? T'es malade ? demande-t-il en posant sa petite main sur mon front.

- Non je vais bien.

- Mais tu souris pas. Pourquoi tu souris pas, Massu ? T'es joli quand tu souris.

- J'ai le trac.

- He ? Mais y'a pas de public aujourd'hui, tu sais. C'est rien qu'une répétition.

- Je sais.

- Alors je comprends pas.

Je fais signe que moi non plus je comprends pas et essaye de faire le vide dans ma tête, mais avec mon copain qui piapiate à côté c'est pas facile. Je ferme les yeux en me disant que ce sera peut-être plus facile comme ça, mais je crois que je finis par m'assoupir, parce que quand je rouvre les yeux, secoué par Tesshi, on est garés sur le parking arrière de la salle. Je sors vite avec les autres (j'ai pas compté, mais vu la capacité du car, on est au moins quarante. Peut-être plus) et on rentre tous par la porte arrière. « L'entrée des artistes ». Mouais, j'ai pas du tout l'impression d'en être un, mais bon… De là où on est, on entend déjà de la musique, mais on est trop loin pour que je la reconnaisse. Pendant que les autres sont pris en charge par leurs « Junior-sitter » habituel, Fujioka-san, qui est toujours avec nous, nous emmène jusqu'à une porte sur laquelle est écrit « GJ2 ». Ca sonne classe, mais nan, on nous a pas soudainement donné un nom, faut pas rêver, ça veut juste dire « Groupe Juniors 2 ». On rentre dans la pièce et il nous prie de nous changer rapidement et de le rejoindre dans le couloir.

Plus le moment approche, plus ma peur devient oppressante (j'ai lu le mot dans un bouquin, ça fait classe à dire je trouve). Je suis presque sûr que ce à quoi je m'attends est en dessous de la réalité. Perdu dans mes pensées, je mets mon pantalon de jogging et mon t-shirt (tous les deux assez larges pour qu'on met « voit » pas), entendant sans écouter le bavardage de Tesshi qui a l'air très à l'aise, lui et dix minutes plus tard, on est tous dehors.

Etrangement, à partir de là, le silence se fait dans le groupe. Plus on avance dans les couloirs, plus la musique devient forte, claire et distincte, plus je sais qu'on approche de la scène. Mes mains sont moites et tremblent tellement, que je me dis qu'heureusement que j'ai pas à tenir un micro.

- Massu, ça va ? me souffle Tesshi en s'en rendant compte. T'es tout pâle…

- Ca va, mens-je.

De toute façon, même si ça va pas, faut que ça aille quand même, alors…

Finalement, on quitte le dernier couloir pour émerger sur la scène, en pleine lumière… et ce que je vois me coupe les jambes, au point que je dois m'appuyer sur mon copain pour pas me casser la figure. C'est encore pire que ce que j'aurais pu imaginer dans mes pires cauchemars. Dire que cette salle est énorme est en dessous de la réalité. Elle est gigantesque, monumentale, titanesque… et moi je me sens si petit dans cette immensité, si minuscule et insignifiant…

Fujioka-san nous renseigne :

- Quand la salle est pleine, il y a cinquante cinq mille personnes.

Un murmure impressionné parcourt notre groupe et moi, je sens le sang s'en aller de mon visage. Le chiffre se met à tourner en boucle dans ma tête, à danser devant mes yeux, tandis qu'un filet de sueur glacée glisse le long de mon dos. Je m'écroule à genoux, le souffle presque coupé.

- Massu ! s'exclame aussitôt Tesshi, alarmé. Fujioka-san !

Notre accompagnateur se précipite vers moi.

- Qu'est ce qui s'est passé ?

- Je sais pas, il est tombé d'un coup.

- Aaaaah c'est pas la première fois que je vois ce genre de réaction. T'inquiète pas, Masuda-kun, ça va aller. Essaye de respirer calmement.

J'essaye de faire ce qu'il dit, mais mon souffle a l'air bloqué dans ma poitrine et j'entends Hayama-kun se fiche de moi une nouvelle fois (« Je… Je… Je défaille… Aiba-san, sauve-moi ! »). J'y arriverais jamais, c'est évident. Je vois seulement les sièges vides et j'ai déjà l'impression d'avoir oublié tous les pas de toutes les chorés, alors je veux même pas imaginer ce qui se passera quand ils seront occupés. Mon cœur bat comme un tambour et j'entends tout assourdi, comme si j'allais tomber dans les pommes. La foule s'écarte alors qu'une voix se rapproche.

- Qu'est ce qui se passe ?

- Masuda-kun s'est senti mal en arrivant sur la scène.

- Masuda-kun ?

La personne se rapproche, m'agrippe par les épaules et me force à la regarder.

- Aiba-sama… murmuré-je en le reconnaissant.

- Allez, relève-toi, tu vas pas rester par terre, fait-il en m'aidant à me remettre debout.

Bien obligé d'obéir, je me relève donc mais je me sens pas bien solide sur mes jambes.

- Je comprends que ça t'impressionne, mais faut pas être sensible comme ça, ne. C'est ton premier Tokyo Dome, mais ce sera pas le dernier, alors il faut que tu te blinde.

- Hai…

J'ai du mal à m'arracher à son regard et bizarrement, lui non plus ne rompt pas le contact visuel. Les secondes deviennent des minutes et je suis plus conscient de rien d'autre que de lui et de mon cœur qui bat de nouveau à toute vitesse, au point que je suis sûr qu'il l'entend. Je l'aime… Je l'aime, je l'aime, je l'aime tellement… Mais j'aurais jamais le courage de lui dire.

- Qu'est ce que c'est que ce cirque ? fait alors une voix mécontente, interrompant le moment enchanté.

- Masuda-kun ne se sentait pas bien, sensei, explique mon idole à Kizahawa-san.

Aussitôt mon nom prononcé, le prof s'adoucit et s'approche.

- Masuda, ça va aller pour la répétition, mon garçon ?

- Hai, sensei, fais-je en hochant bravement la tête.

Aiba-chan me regarde, alors faut que je sois fort. M'effondrer devant lui, c'est la loose totale.

- Bon, alors venez tous, je vais vous indiquer vos placements.

J'ai plus le temps d'admirer mon merveilleux, adorable et si gentil sempai. Il faut se mettre au travail. J'écoute et regarde avec attention, en essayant d'oublier qu'il est là et qu'il regarde. Il y a bien plus d'écart entre nous qu'à l'entraînement à l'agence, mais il faut dire aussi que cette scène est vraiment très très grande, qu'on sera nombreux dessus et que du coup il faut l'occuper. Une fois chacun sur sa croix (ouais ils ont mis des croix en scotch blanc par terre), le prof lance l'une des musiques qu'on fera le grand soir et on commence. Mais je crois que les nouvelles distances perturbent tout le monde parce que, moi inclus, on se plante tous à un moment donné.

- Vous vous fichez de moi ? explose alors Kizahawa-san. Il reste à peine plus de deux mois avant le show et vous me plantez déjà une choré ? Masuda-kun, je suis déçu.

- C'est pas sa faute ! me défend alors immédiatement Tesshi. Il allait pas bien tout à l'heure, d'abord !

- Tegoshi-kun, je serais toi, je me ferais tout petit. Tu étais encore plus médiocre que d'habitude.

Je vois mon copain se recroqueviller sur lui-même et l'entend renifler doucement. J'ouvre la bouche pour le défendre à mon tour, mais, à ma grande surprise, Hayama-kun intervient.

- Vous êtes injuste, sensei. On est pas habitués à danser dans un si grand espace, donc on a plus nos repères. Laissez-nous trouver nos marques et essayer une ou deux fois avant de râler.

Woh, là il m'impressionne. Non seulement il nous défend tous, mais il s'oppose très clairement au prof. J'arrive pas à dire si c'est du courage ou de l'inconscience. Il a agi comme… (ça me fait mal au cœur de le dire) un leader. Du moins il est ce qui se rapprocherait le plus d'un leader si on en avait un. Même si je sais qu'il fait plus ça pour lui que pour nous.

Kizahawa-san le fusille du regard, grogne, râle à mi voix… mais capitule et remet la musique.

- Bon, en place et concentrez-vous.

Aucun de nous veut trop mettre sa patience à l'épreuve, surtout que l'approche (encore lointaine mais l'approche quand même) du concert géant a l'air de le rendre encore plus sévère que d'habitude.

Quand il décrète enfin la pause déjeuner, on est tous à moitié morts d'épuisement. Je sais (enfin je me doute plus exactement) qu'il fait ça pour optimiser au maximum la location de la salle (je veux même pas imaginer combien de millions de yens elle coûte), mais je crois qu'il oublie qu'on a entre douze et quinze ans et que même si on est en forme, on a pas la résistance physique des adultes. Ou alors… il nous teste. Pour voir jusqu'où on est capables de supporter la pression. Je lui jette un coup d'œil d'où je suis (c'est-à-dire affalé sur la scène). Tout s'éclaire, mais c'est tordu son raisonnement. Je me relève lourdement (j'ai l'impression de peser trois tonnes), époussète mon pantalon et me dirige vers les vestiaires en m'étirant, pour aller chercher le bento que m'a préparé ma mère ce matin. J'ai à peine fait trois pas, que j'entends quelqu'un bondir derrière moi. Croyant que c'est Tesshi, je me retourne… et écarquille les yeux en voyant Aiba-chan.

- Ne, Masuda-kun, tu veux bien manger avec moi ? demande-t-il en souriant.

Heeeeeeeeeeeeee ? Nani ? NaniNaniNani ?

- Je… Je… Anooo… Pour… Pourquoi moi ? baffouillé-je stupidement.

- Parce que je t'aime bien.

Kyaaaaaaaaaaaaaaa !

- Tu… (Kamisama, je le tutoie ! Trop trop kya !) Tu mange pas avec ceux de… ton groupe ?

- Ils mangent avec les Juniors. Mais j'ai envie de manger seul avec toi. Après, je peux comprendre que tu ne veuille pas.

- Nyon, il mange avec moi ! s'exclame alors la voix de Tesshi derrière moi, avant de bondir sur moi, d'attraper mon bras et de se serrer contre en lançant un drôle de regard à notre aîné.

Surpris, j'ai même pas le temps de kyater intérieurement qu'il veut manger que avec moi. Je regarde juste mon copain, ahuri de sa réaction.

- Tesshi… fais-je, encore sous le coup de la surprise.

- Ah. Oui, bien sûr, je comprends, fait Aiba-chan. C'est pas grave, ce sera pour une autre fois. Bon appétit à tous les deux.

J'ai même pas le temps d'ouvrir la bouche, qu'il s'est déjà éloigné. Je sens mon cœur se fendiller.

- Gnarc ! triomphe Tesshi, toujours scotché à moi.

- Pourquoi t'as fais ça ? demandé-je tristement. Il me le proposera sûrement plus jamais maintenant.

Je suis même pas en colère contre lui. Je suis juste triste. Vraiment triste.

- Parce que… Parce que t'es que mon copain à moi, répond-il. Je veux pas te partager.

Je hoche la tête sans rien dire. J'ai plus envie de rien. Je regarde simplement dans la direction qu'à pris celui que j'aime, en soupirant comme un désespéré.

- Ca t'allait de manger avec moi avant…

- J'aime toujours manger avec toi, Tesshi… mais…

- Mais tu préfèrerais manger avec lui ce midi.

Je peux difficilement dire le contraire vu la tête que je fais.

- Tu m'en veux ?

Je secoue la tête, mais j'ai les larmes aux yeux. Et il le remarque.

- Non, Massu, pleure pas ! Je veux pas que tu pleure ! Je suis méchant, pardon !

- T'es… pas méchant… mais…

- Va manger avec lui alors… Je veux pas que tu pleure par ma faute…

Je le regarde, indécis. Du coup je me demande quand il me fera une autre crise. Et du coup ça fait déjà la deuxième et toujours à propos d'Aiba-chan. Je me demande s'il est pas jaloux. De quoi j'en sais rien, mais on dirait.

- Je peux ? Tu veux bien ?

Je sais pas pourquoi je lui demande la permission. Peut-être que je me sens coupable de l'abandonner même pour peu de temps ou un truc comme ça.

- Ben surtout, je veux pas que tu pleure par ma faute, alors si c'est le seul moyen…

Je lui souris à travers mes larmes et les essuie d'un revers de main, puis me précipite vers le vestiaire pour récupérer mon bento, avant de revenir, en courant aussi (alors que j'étais mort de fatigue y'a pas dix minutes. C'est dingue le pouvoir qu'Aiba-chan a sur moi sans le avoir) pour retrouver mon sempai adoré.

Je le repère vite, assis par terre au milieu d'un groupe de Juniors et des membres d'Arashi. Je me demande si je vais pas le déranger… mais comme c'est lui qui a dit qu'il voulait manger avec moi…

- Ano… Ano… Aiba-san ? fais-je, hésitant, n'osant pas lever les yeux.

J'ose pas croiser le regard des autres Arashi. Surtout Matsumoto-sempai. Il m'impressionne, c'est horrible. J'ai l'impression d'avoir quatre ans devant lui et c'est pas du tout agréable comme sensation… surtout qu'on a encore moins d'écart d'âge que j'en ai avec Aiba-chan. Bref… « -san », « -chan », « -sama », je sais plus comment m'adresser poliment à celui que j'aime. C'est le bordel dans ma tête.

- Hai ?

- Ano… Si tu… vous… enfin…

Les mots refusant de sortir correctement et conscient que je dois avoir l'air idiot, je me contente de lever un peu mon bento pour lui faire comprendre et je sens mes joues me cuire. Je suis quand même vachement culoté d'aller relancer un sempai comme ça devant tout le monde. Mais lui, ça a pas l'air de le déranger.

- Wakatta. J'arrive.

Il se relève, prend son repas à peine entamé, fait un signe à ses collègues et me rejoint. On va s'asseoir plus loin et on commence à manger. Enfin lui mange. Moi, je lutte pour pas le regarder sans arrêt.

- Tu peux me tutoyer, tu sais, lance-t-il soudain. On a même pas quatre ans d'écart après tout.

Sa deuxième phrase me surprend tellement que le gyoza que j'avais quand même attrapé retombe à sa place.

- Je… Vous… tu… connais ma date de naissance ?

Il rigole. J'aime son rire.

- C'est si surprenant ?

- Ben… oui. Quand même, murmuré-je, le nez sur mon bento intact.

- Tu m'as jamais appelé ni envoyé de mail.

Je sais pas si c'est un reproche ou une constatation.

- J'ai pas osé…

- Pourquoi ? je mords pas, tu sais. Si je te l'ai donné, c'est que tu pouvais t'en servir.

- Je sais. Mais vous… tu es occupé, alors je voulais pas… te déranger.

Bizarre comme le « tu » a du mal à sortir quand je lui parle, alors que je le tutoie depuis longtemps au fond de mon cœur.

- Baka, fait-il en m'ébouriffant les cheveux. Bon, ben donne-moi le tien, comme ça si je te contacte, tu seras bien obligé de répondre, ajoute-t-il en riant.

Heureusement que je m'en souviens par cœur. Il sort son téléphone de sa poche, le note, puis range l'appareil.

- Alors dis-moi, tu t'entend bien avec les autres ? questionne-t-il en reprenant son repas.

- Ben… plus ou moins…

- Plutôt plus ou plutôt moins ?

- Moins…

- Hum… So… Et tu as une idée de la raison ?

Je secoue la tête. J'ai jamais compris. A ma connaissance, j'ai rien fais de mal.

- Je sais peut-être pourquoi. Tu veux savoir ce que je pense ?

- Hai.

- Je crois que tu es trop « en clan » avec Tegoshi-kun. Je comprends que ce soit ton meilleur ami, mais du coup, ça n'encourage pas les autres à t'aborder, surtout qu'il a l'air assez exclusif. Tu vois, si dans un groupe, tu te ferme à ceux qui t'entourent, tu perds des choses et eux n'ont pas envie de venir vers toi, parce qu'ils croient que tu préfère rester dans ton coin avec ton ami.

- Hum… So ka…

- Je dis ça juste pour toi. Ne te sens pas obligé de m'écouter, ne.

- Hai…

Le silence retombe. J'ai chaud, assis si près de lui et mon cœur s'est encore emballé. Comment il fait pour pas l'entendre ?

- Ne, tu as quelque chose de prévu demain ?

A ces mots, mon cœur déjà emballé, se met à faire des galipettes dans ma poitrine. Je devrais pas, parce que j'ai toutes les chances d'être déçu, mais l'espoir m'envahit.

- N… Nande ?

- Ben je me disais que… tu aimerais peut-être aller au parc d'attractions avec moi.

- T… Tout seuls ?

- Oui. A moins que tu ne veuilles inviter Tegoshi-kun.

- Non !

Ma réponse a jailli tout seule. Pardon, Tesshi, je me rattraperais, je te jure, mais là, c'est trop important. Et surtout tellement inespéré, que si je laisse passer cette chance, je m'en voudrais toute ma vie.

- Donc… ? insiste mon merveilleux sempai.

- Je… dois demander à ma mère, mais… pour moi c'est d'accord.

Il sourit. J'aime son sourire. J'aime tout de lui. A mes yeux, il est parfait.

- Génial. Je compte sur toi pour m'envoyer un mail dès que tu as la réponse, ne.

Je hoche vigoureusement la tête. Il veut être seul avec moi ! Je suis si heureux, que je touche presque plus terre. Dans ma tête, je sautille joyeusement dans un monde enchanté peuplé de petits poneys bleus et de licornes mauves valsant gaiement entre des nuages en barbapapa rose. Je m'y vois déjà tellement, qu'il doit claquer des doigts devant mon nez pour que je redescende un peu sur terre.

- Masuda-kun ? Moshi moshi ? Tu es avec moi ?

Je rougis comme une tomate. Pris en flagrant délit de rêverie éveillée.

- Hai. Gomen ne.

- Jaa, je te disais que j'allais devoir y aller. On a encore pas mal de choses à mettre au point.

Je suis déçu, mais c'était évident. Il est célèbre, lui.

- Oh, hai. Gambatte, ne.

Il me sourit encore et, une nouvelle fois (je vais finir par croire qu'il adore faire ça), m'ébouriffe les cheveux.-

- Hai, gambarimasu. J'attends ton mail. Jaa.

Je reste encore un moment à rêvasser après son départ, puis avale mon repas sans même faire attention à ce que je mange. Je rejoins ensuite Tesshi en essayant de pas avoir l'air trop heureux, surtout que j'ai une mauvaise nouvelle à lui annoncer.

- Tesshi, l'interpellé-je pour qu'il me regarde.

- Gnagni ? demande-t-il la bouche pleine.

Je souris et passe la main sur sa joue pour en faire tomber les grains de riz qui y sont collés.

- Petit cochon, dis-je en riant.

- Mou, chuis pas une petit cochon… rétorque-t-il dans une moue une fois sa bouchée avalée.

- Un gros cochon alors ? le taquiné-je.

- Mou, Massu, arrête de m'embêter…

Je rigole de nouveau, puis redeviens sérieux.

- Ne, je pourrais pas venir chez toi demain.

- Heeeeeee ? Nande ? Ta mère veut pas ?

- Nan, c'est pas ça… C'est… Je… En fait, Aiba-san m'a invité au parc d'attractions, tu vois…

- Et tu vas y aller ? Tu préfère être avec lui qu'avec moi ?

- Mais non. Mais je l'aime, tu sais.

- Et moi, tu m'aime pas ?

- Si je t'aime. Mais pas pareil.

- Nande ?

- He ?

- Pourquoi tu m'aime pas pareil ? fait-il en se levant brusquement, renversant son bento par terre ?

Halluciné, je regarde mon adorable Tesshi, dont les yeux brillent de colère.

- Parce que... heu… Mais j'en sais rien moi. Parce que c'est comme ça. Qu'est ce qui te prend ?

- J'étais là en premier d'abord ! Il a pas le droit !

- He ? De quoi tu parle ?

Eberlué, je vois de grosses larmes rouler sur ses joues et je comprends de moins en moins.

- Mais qu'est ce qui t'arrive ? Pourquoi tu pleure ?

Mais au lieu de me répondre, il s'enfuit dans les couloirs en me laissant sur place. Alors là, c'est la meilleure de l'année… Il me fait quoi ?

- Il est jaloux, tout simplement, fait alors une voix près de moi.

Pris par surprise, je sursaute et reconnais avec effroi Matsumoto-sempai.

- Qu'est ce que… vous voulez dire, sempai ?

- Déjà que, comme vous êtes comme des siamois, ça doit être évident pour lui que tu ne peux passer du temps qu'avec lui.

- Oh…

Ouais, ça j'y avais pas pensé, j'avoue.

- Ensuite que, du coup, il doit voir Aiba comme un ennemi. Et enfin qu'il se comporte comme si tu l'avais trahi. Tu déduis quoi ?

Je reste bouche bée. Si je regroupe tout ça, ça veut dire que… Nan, impossible…

- Vous devez vous tromper, sempai… C'est pas possible.

- Crois ce que tu veux, rétorque-t-il avant de s'éloigner.

Uwah… Trop flippant… J'admire son talent, mais il me fout la trouille.

N'empêche que ce qu'il a dit me perturbe, même si je sais que c'est pas possible. C'est juste que, comme on a une amitié fusionnelle (je crois que c'est ça le mot), ben il a du mal à me partager. Voilà, c'est ça. En attendant, faut que je retrouve mon copain avant la fin de la pause déjeuner. Où il a pu aller ? Abandonnant ma boite repas, je me mets à l'appeler comme un désespéré, mais il répond pas. On dirait qu'il est nulle part et je commence à flipper léger. Il est où mon Tesshi ? Finalement, c'est en dernier que je pense à l'endroit où j'aurais du commencer par chercher : le vestiaire. Quand j'y arrive, un reniflement m'indique sa présence. Je m'approche.

- Tesshi… Calmes-toi, c'est pas grave, fais-je en le prenant dans mes bras.

Il se tourne pour enfouir son visage dans mon t-shirt de répète et se remet à sangloter.

- M… Mass… uuuu… Je v… veux p… pas que t… tu me l… laisse…

- Je me rattraperais, je te promets. Mais laisse-moi aller avec lui demain. Onegai.

Encore une fois, je lui demande l'autorisation, mais j'ai horreur de lui faire de la peine et le voir pleurer est carrément insupportable.

Il continue encore un moment contre moi sans répondre et je sais pas quoi dire ni quoi faire pour le calmer. Ses petits bras enserrent ma taille comme s'il voulait plus jamais me lâcher.

- Hé, calmes-toi, ne. Je vais pas m'envoler.

- Tu c… comprends p… pas…

- Ben non. C'est pour ça que je voudrais bien que tu m'explique. Je suis pas dans ta tête.

Il redresse brusquement son visage noyé de larmes et, à me grande stupeur, pose ses lèvres sur les miennes. C'est un simple contact même pas appuyé, mais je beugue. Totalement. J'ai même pas le réflexe de m'écarter, je peux seulement garder les yeux écarquillés. Comme une héroïne de shojo.

- Je… Tu… Pou… Pourquoi ? finis-je par bafouiller au bout de longues secondes.

- T'as tou… toujours p… pas com… compris ?

Je secoue la tête. Enfin j'ai compris, bien sûr, je suis pas si idiot que ça, mais en fait, je veux pas comprendre en fait. Je refuse de comprendre.

- Je t'…

Je pose un doigt sur sa bouche pour le faire taire.

- S'il te plait, continue pas…

-A… Alors, tu as c… compris ?

- Hai…

- Et ?

- Et je… je t'adore, Tesshi. Vraiment et du fond de mon cœur. Mais comme mon meilleur ami, comme mon frère. Mais pas comme tu voudrais.… Pas comme ça.

- J'ai qu… quoi de m… moins que lu… lui ?

- C'est pas la question… Je suis vraiment désolé, mais je peux pas donner d'ordres à mon cœur… Je… peut-être qu'on devrait moins se voir pendant quelques temps…

- Non !

- Tesshi…

Là, il s'est totalement fermé. Plus j'essaye de lui parler, de le raisonner, moins j'arrive à tirer de lui autre chose que des « non » et des « je veux pas ».

- S'il te plaît, me force pas à choisir entre toi et lui, je pourrais pas…

Il hoquète toujours mais dit plus rien et le silence qui s'installe entre nous est pesant. Si seulement j'avais deviné que… qu'il était amoureux de moi, je l'aurais pas autant touché, mais le « mal » est fait…

La voix de Kizahawa-san nous rappelle soudain, nous rappelant où on est et pourquoi on y est. Je jette un regard à Tesshi, qui trace dans sa direction sans même me regarder. Génial, on va reprendre la répète sans s'être « réconciliés ».

Le reste de la répétition se fait dans un silence studieux. C'est un peu la panique parce que d'autres Juniors nous ont rejoints en cours de route et que bosser avec des inconnus qui ont pas le même rythme c'est pas de la tarte, mais tout le monde fait de son mieux et les profs de danse ont finalement pas l'air trop mécontents de nos efforts. Même si « il y a encore du boulot, alors ne vous endormez pas sur vos lauriers ». Je tente de pas trop regarder Tesshi, qui lui m'ignore à moitié, mais c'est pas de la tarte, parce que même si j'ai rien fais de mal, je me sens coupable. Quand on retourne au vestiaire, il se change dans son coin en évitant tout contact visuel avec moi et cours vers l'extérieur une fois ses affaires rangées. Je soupire. C'est pas gagné.