En me réveillant le dimanche matin, je suis pas vraiment joyeux. Pourtant, ça devrait être le plus beau jour de ma vie, puisque je sors avec Aiba-chan en tête à tête (ma mère a accepté), mais ma « dispute » de la veille avec Tesshi m'en empêche. Il m'a pas appelé ni envoyé de mail, bref il fait le mort et j'aime pas ça du tout. Il doit vraiment beaucoup m'en vouloir… même si je suis pas vraiment responsable. Plusieurs fois, j'ai failli faire le premier pas et m'excuser, mais je suis pas fautif. Lui non plus en fait. C'est juste trop pas de chance. Pourquoi, alors que tout allait si bien, il a fallu que mon meilleur copain tombe amoureux de moi ? Je soupire lourdement. Bon, allez, aujourd'hui, je vais essayer de penser seulement à celui que j'aime, je verrais le « problème Tesshi » demain.
J'ouvre mon placard à la recherche de la tenue idéale pour ce que moi, je considère comme notre premier rendez-vous. Je commence déjà par sortir mes baskets fétiches : orange vif avec des lacets jaunes. Bon, le bas maintenant. Je farfouille dans mes piles de pantalons divers, en sors un, le déplie, grimace, le rejette sur mon lit. La moitié y passe avant que je me décide ce sera un pantacourt beige finalement. Pour le t-shirt, ça va être plus compliqué, parce que j'en ai des dizaines, de toutes les couleurs et de tous les styles. Quand je vois Tesshi, je m'oblige à mettre des couleurs neutres genre beige, gris, noir, blanc… pour pas lui péter les yeux, mais comme moi, Aiba-chan aime la couleur alors je vais pas me priver. Je teste tout : vert, rouge, bleu, jaune, orange, violet, mauve, rose, avec manches courtes, avec manches longues, sans manches, assez large pour deux comme moi, à peine plus large que moi… J'essaye plusieurs fois certaines couleurs, me regarde dans le miroir d'un œil critique et je finis par me décider pour un jaune pas trop large, avec des manches courtes. Ca fera un rappel de ce que je portais quand on a fait le shoot tous les deux. Je met tellement de temps à faire tout ça, que ma mère, ne me voyant toujours pas habillé, finit par me faire remarquer que je vais finir par être en retard. Je regarde ma montre et constate qu'il est presque treize heures. J'ai une heure tout pile pour faire le trajet jusqu'à Ebisu Garden Place, notre point de rendez-vous. C'est lui qui a proposé qu'on se retrouve là et j'ai pas pu m'empêcher de me dire que s'il flotte, ça fera comme dans le manga « Hana yori dango » où Dômyoji, le héros, attend des heures sous la flotte que Makino, l'héroïne, se pointe à leur rendez-vous (oui, je lis parfois des shojos et alors ?). Enfin, évidemment, j'espère pas, ne, ça gâcherait tout… mais ce serait romantique. Bref, je m'égare. Je dévale les escaliers, mes baskets à la main, me chausse une fois dans l'entrée, attrape mon porte-monnaie presque vide (s'il reste mille yens dedans c'est un miracle), le fourre dans ma poche et sors en criant « ittekimasu ! ». Je suppose que ma mère répond, mais je suis déjà plus dans la maison pour l'entendre.
Pendant tout le trajet, j'essaye de préparer ce que je vais lui dire, mais rien de ce que j'ai en tête me satisfait. De toute façon, je suis presque sûr que je vais perdre tous mes moyens dès que je serais près de lui. Et plus je me rapproche du point de rendez-vous, plus je me sens nerveux. Niveau intensité, c'est presque aussi fort qu'hier quand j'ai découvert l'intérieur du Tokyo Dome, mais en même temps, c'est différent. C'est pas à cause de la peur, mais à cause de l'inconnu (la situation, pas Aiba-chan). Quand le bus stoppe à mon arrêt, mon cœur bat tellement fort que j'ai l'impression qu'il va sortir de ma poitrine. Je lève les yeux vers le ciel. Il est gris sombre. Est-ce que par hasard… Mais nan. C'est là réalité là, pas un manga. J'écarquille les yeux en sentant une goutte, puis deux, puis trois, puis… Heeeeeee ? Mais c'est pas possible ! Et pourtant, je dois me rendre à l'évidence : il pleut. Exactement comme dans le manga. Sauf que contrairement à Makino, moi j'ai pas de parapluie, alors j'espère que lui si, sinon on va être trempés tous les deux et ça va pas le faire. Le bus a été pris dans les embouteillages causés par des travaux, alors je suis à la bourre et j'aime pas ça. Je cours comme un dératé vers la statue moche en béton blanc qui trône au centre de la place, le cherchant du regard. Autour de nous, les gens se grouillent d'aller se mettre à l'abri et je ferais bien comme eux (j'aime pas la pluie) mais d'abord, je dois retr… Le voilà ! Je rêve ou il est appuyé à la sculpture comme Dômyoji ? Uwah trop bizarre ce parallèle. J'arrive devant lui, tout essoufflé, les joues rouges (du moins je suppose), les cheveux plaqués sur le crâne et les fringues collées à moi par la pluie (exactement ce que je voulais éviter…). Je dois ressembler à rien.
- Oha… yo, Aiba-san, fais-je, haletant. Gomen nasai pour le… retard…
- C'est pas grave, fait-il en me souriant.
Au moins ça c'est pas comme dans le manga. Dômyoji, lui, il fait la gueule quand Makino arrive enfin des heures plus tard. Bon, faut vraiment que j'arrête de comparer la réalité avec un manga, ça fait louche. Surtout ce manga et surtout pour un garçon. D'ailleurs, si Aiba-chan devait être un perso de ce manga, il serait pas Dômyoji. Ca ce serait plutôt un rôle parfait pour Matsumoto-sempai ça. Nan, Aiba-chan serait plutôt… le gentil Rui. Ca ça lui irait bien. Bon, stop, Taka, arrête avec ça.
- On y va ? Faudrait pas que tu attrape froid, me dit-il.
- Hai, demo… ça a l'air un peu foiré pour le parc d'attractions. Sous la pluie ce sera pas agréable.
- Tu as raison. Ben on a qu'à aller ailleurs à l'intérieur. On ira au parc une autre fois si tu es d'accord.
Je meurs d'envie de crier « oui ! », mais ce serait un peu grillé, alors je hoche la tête et on se dirige vers un café situé au troisième étage d'un bâtiment. On s'assoit, l'un en face de l'autre et moi je garde les yeux baissés sur mes cuisses. Je sais pas quoi dire ni quoi faire, j'ai les mains moites et l'impression d'avoir un désert dans la gorge.
- Prend ce que tu veux, je te l'offre, me dit-il quand la serveuse arrive avec les cartes.
Un peu embarrassé, je hoche la tête et la parcours sans la voir. Au bout de même pas une minute, j'y tiens plus, il faut que je lui pose la question que j'ai dans la tête.
- Aiba-san…
- Hum ?
- Pourquoi tu… (j'ai encore du mal avec le tutoiement) Pourquoi tu t'es pas mis à l'abri en voyant que j'avais du retard et qu'il pleuvait ?
- Parce que je ne voulais pas que tu croies que je t'avais posé un lapin si tu ne me voyais pas en arrivant.
Cette attention trop adorable me fait rougir et je me mordille la lèvre inférieure, ne sachant pas quoi répondre.
- T'es trop mignon, tout gêné comme ça, déclare-t-il dans un merveilleux sourire.
Mon cœur fait des sauts périlleux dans ma poitrine en l'entendant dire ça. Je me sens tout léger et j'ai envie de chanter.
- Vous avez choisi ? fait alors une voix féminine, rompant la magie de l'instant.
Choisi ? Choisi quoi ? Ah, le café, la carte… D'une voix que je reconnais pas moi-même, je commande un truc au pif, que la serveuse note avant de s'éloigner.
- Tu es nerveux ?
- Anooo… un peu…
- Je vais pas te manger, tu sais. Je suis pas MatsuJun. Oups… Lui dis pas que j'ai dis ça, ne ?
Je secoue furieusement la tête. Pas de danger que je dise quoi que ce soit à « Dômyoji » (oui dans ma tête, c'est son surnom).
- Il te fait peur ? s'amuse Aiba-chan en voyant ma réaction.
- Pas vraiment peur, mais…
- Ouais, je sais, il est un peu réfrigérant au premier abord.
- Hum.
- Mais quand on le connait un peu, il est plutôt sympa.
- Je te crois, mais…
- Ouais, je comprends.
La serveuse revient avec nos boissons chaudes et je regarde mon aîné qui frissonne.
- T'aurais pas du m'attendre sous la pluie… Si t'attrape froid…
- Mais non. T'en fais pas, je suis solide, dit-il alors qu'il est épais comme une brindille. Mais c'est gentil de t'en faire pour moi.
Le silence retombe et je cherche quoi lui dire tout en remuant ma cuillère dans ma tasse de chocolat.
- Anooo… Aiba-san, pourquoi tu m'as invité ?
- Tu n'as pas deviné ? me demande-t-il, sincèrement surpris.
Non, j'ai pas deviné. Enfin pour être précis, je veux surtout pas me faire d'illusions. Je secoue la tête.
- So ka… T'es trop mignon, répète-t-il en souriant, avant de boire quelques gorgées de café.
Je cligne des yeux. C'est tout ? Il répond pas à ma question ni rien ?
- Pourquoi tu as accepté mon invitation ?
Je vire au cramoisi.
- J'ai demandé d'abord, murmuré-je.
- Oh. So ?
Son sourire malicieux me fait comprendre qu'il me fait mariner, même si je sais pas pourquoi.
- Finis ton chocolat, Taka-chan, on va aller s'amuser.
Je m'ébouillante et m'étrangle à moitié avec la gorgée que j'ai prise, au point que des larmes perlent au coin de mes yeux.
- Hé, remets-toi, fait-il, inquiet. Ca va ?
- Co… Comment tu… m'as appelé ? fais-je quand je retrouve le souffle.
- Ton prénom c'est bien Takahisa, ne ? (je hoche la tête) ben je préfère Taka-chan, c'est plus mignon. Ca te correspond mieux.
De nouveau, je me sens rougir. J'ai l'impression que je fais que ça depuis tout à l'heure. Après quelques minutes, on finit tous les deux notre boisson, il paye (j'ai essayé de l'en empêcher mais il est têtu) et on va reprendre l'ascenseur pour sortir. Je me demande où il a l'intention de m'emmener. J'appuie sur le bouton du rez-de-chaussée et l'ascenseur démarre… pour s'arrêter brutalement quelques secondes plus tard.
- He ? Qu'est ce qui se passe ? fais-je.
- J'en sais rien. Ca ne doit pas être grand-chose, ne t'inquiète pas.
Ben je m'inquiète pas vraiment, mais j'aime pas trop ça quand même. J'appuie sur tous les boutons en espérant que ça change quelque chose, mais il se passe rien et même le bouton d'appel d'urgence marche pas. Nous voilà bien. Bizarrement, ça me rappelle encore « Hana yori dango ». Sauf que c'est pas « Domyoji » qui est coincé avec moi là-dedans et que je suis pas Makino. Même si là-haut, ILS ont l'air motivés pour faire ressembler ma vie à la sienne.
Il s'adosse à la paroi et se laisse glisser au sol, ramenant ses jambes contre lui. Je suis pas très sûr, mais il me semble l'entendre claquer des dents. Forcément, on est trempés malgré nos vestes (qui sont trempées aussi, ça aide pas), y'a pas de chauffage dans ce truc et on est en novembre. Du coup on pèle. Ouais, « on », parce que même si je grelotte pas ni rien, j'ai quand même pas bien chaud. J'espère qu'il va pas tomber malade à cause de moi, je me sentirais trop coupable et en plus, contrairement à Makino dans le manga, moi je me balade pas avec de l'eau et des médicaments sur moi, donc je lui serais même pas utile.
- Aiba-san, ça va aller ? fais-je.
- P… Pas de p… pro… blème, dit-il entre deux claquements de dents. T'… t'en f… fais p… pas…
Bien sûr que si, je m'en fais. Il a l'air totalement congelé. Et cette saleté d'ascenseur qui repart pas…
- Je peux faire quelque chose pour toi ? demandé-je, embêté de servir à rien.
- C'est g… gentil, m… mais n… non…
Je soupire et m'assois à côté de lui, si près que je le frôle.
- Finalement, t'as pas répondu à ma question, dis-je pour essayer de le faire penser à autre chose qu'au froid.
- T… Toi non p… plus… mais c… ce qui est s… spur c'… c'est que j'i… j'imagi… nais pas cette so… sortie a… avec t… toi co… comme ç… ça. Go... men nasai…
- Chut, dis pas ça. Aiba-san… Ca m'a fait vraiment très plaisir que tu m'invite. Ca m'a rendu très heureux.
- Hon… to ?
Je tourne la tête vers lui. Comment il peut en douter vu comment j'ai été rapide à lui donner une réponse ?
- Hai. Parce que je… je… commencé-je avant de m'interrompre.
Non, je peux vraiment pas lui dire. Et puis c'est ni le lieu ni le moment pour les déclarations.
Soudain, l'ascenseur redémarre sans crier gare. Tant mieux. Au moins on sera pas coincés dedans toute la nuit comme Makino et Dômyoji.
- Aiba-san, tu peux te relever ?
- Hai… Daijo… bu…
Mouais. Etrange comme j'en crois pas un mot. Je lui tends la main pour l'aider à se mettre debout, ses doigts se referment sur les miens et je sens une décharge électrique me traverser. Je le regarde. A-t-il senti aussi ? Aucun moyen de le savoir. Son regard posé sur moi est aussi chaleureux que d'habitude, mais j'y lis aucune surprise. L'ascenseur arrive à destination et on se dépêche d'en sortir (des fois qu'autre chose arrive).
- Aiba-san, tu devrais rentrer chez toi avant d'attraper la mort, lui dis-je bien que je sois déçu que notre rendez-vous tourne court.
- J'avais pr… prévu de t… te ra… ccompagner chez t… toi…
Je rêve où il y a des regrets dans sa voix ?
- Je crois plutôt que c'est moi qui vais te raccompagner vu les circonstances, fais-je en souriant.
- Ari… gato…
- Do itashimashite.
Je lui emboîte le pas en lui jetant régulièrement des regards inquiets, parce qu'il continue à grelotter et j'avoue que je suis pas vraiment dans un meilleur état. Heureusement, coup de bol, il habite pas super loin et une vingtaine de minutes plus tard, on arrive au pied de son immeuble.
- Bon, je te laisse, fais-je. Prends un bon bain chaud, ne.
Je fais déjà demi tour pour partir, quand il m'arrête en m'attrapant par le poignet.
- M… Matte… Tu es tr… trempé aussi, dit-il en continuant à claquer des dents. T… toi au… ssi tu ri… risque d'attr… aper froid. Su… rtout que t'ha… bite l… loin…
- Ben oui mais j'ai pas trop le choix en fait, répliqué-je, les yeux rivés sur sa main qui enserre toujours mon poignet avec douceur.
- Je v… vais te pr… prêter des v… vête… ments.
J'ai même pas le temps de protester, car il prend ma main et m'entraîne à sa suite. Sa peau est froide, mais douce. Un peu gêné, je rentre dans l'appartement avec lui et me déchausse.
- Y'a personne chez toi ? demandé-je, étonné, en constatant le silence.
- Ma f… famille est partie en b… ballade.
Tiens, on dirait que ses claquements de dents s'espacent. En même temps, il fait plutôt chaud chez lui.
- Viens, dit-il en me reprenant par la main.
Je sais pas pourquoi il arrête pas de faire ça, mais j'adore.
- Dozo, me dit-il en poussant une porte.
Sa chambre. Même dans mes rêves les plus dingues, j'aurais jamais pensé devenir assez proche de lui pour espérer entrer dans sa chambre.
- Je dois encore avoir des fringues d'il y a deux ou trois ans, qui devraient t'aller. Matte.
Il ouvre son placard à la recherche des vêtements en question et je peux pas m'empêcher de regarder autour de moi avec curiosité. Sa chambre est encombrée de meubles, pas franchement rangée (et ça a pas l'air de le déranger), son lit défait et des affaires sont éparpillées partout y compris par terre (ma mère ferait un malaise en voyant ça), il y a des posters d'animaux sur les murs… Bref, pas vraiment ce que j'imaginais, mais c'est pas grave. Finalement, ce désordre lui correspond bien. Aiba-chan, c'est un rêveur, comme moi. Et les rêveurs sont pas attachés aux trucs genre l'ordre.
- Tiens, fait-il en me tendant un jogging. C'est pas ce qu te va le mieux, mais le reste serait trop grand pour toi. Au moins tu seras au sec.
Ben oui, faut avouer qu'il fait déjà un mètre soixante-dix, alors forcément je flotterais dedans. J'ai l'air nain moi avec mon mètre soixante… Je hoche la tête et cherche du regard un coin où je pourrais m'isoler pour me changer, mais y'a rien.
- La salle de bain, c'est la deuxième porte à gauche, me dit soudain mon aîné.
Je sursaute. Comment il a deviné ? En plus c'est pas la première fois qu'il arrive à lire en moi comme dans un livre ouvert. J'arrive pas à décider si c'est flippant ou quoi. Je me dépêche d'y aller et reviens quelques minutes plus tard, mes affaires mouillées à la main. Porter ses vêtements, c'est un peu gênant quand même, parce que ça fait un câlin indirect. Enfin moi je le vois comme ça. Lui, je crois qu'il voulait juste que je me mette au sec. A mon retour, je remarque que lui aussi s'est changé. Et séché les cheveux, comme le prouve la serviette qu'il porte encore autour du cou. Ce que moi j'ai pas pensé à faire et il s'en rend compte. En deux enjambées, il est près de moi et, à ma grande confusion, frictionne ma tignasse avec cette même serviette.
- Anooo... Aiba-san, t'es pas obligé…
- Chut.
Je ne peux qu'obéir et le laisse donc faire, le rouge aux joues.
- Voilà, c'est mieux comme ça, non ? me dit-il en souriant.
J'ai des papillons dans l'estomac. Son sourire arrêtera-t-il un jour de me faire cet effet ? Pas sûr.
- Hai... Ano, je vais y aller.
- Tu arriveras à retrouver ton chemin ?
- Je crois. Mon sens de l'orientation est plutôt bon.
- So...
On retourne tous les deux jusqu'à l'entrée et il me regarde me chausser.
- Jaa... merci pour l'après-midi. J'étais...
Je m'interromps brusquement, car il se penche vers moi et, à ma grande stupeur (et encore, le mot est faible), pose ses lèvres au coin de ma bouche, mais si près qu'il la frôle.
- Moi aussi je, déclare-t-il à mi voix.
Complètement beugué, les joues en feu, le cœur de nouveau emballé, je le fixe sans comprendre, sans faire le lien entre cette étrange phrase incomplète et mes bredouillements de l'ascenseur. C'était presque un baiser... Aiba-chan m'a presque embrassé... C'est pas possible, je dois rêver. Je lève les yeux vers lui qui s'est redressé.
- Tu... Tu... essayé-je de commencer.
- Je ?
- Pou... Pou... Pourquoi ?
- A ton avis ?
Mais je peux pas réfléchir. Mon cerveau s'est mis en mode off.
- Tu...
- Hai.
- Avec moi ?
Les mots s'échappent tout seuls de ma bouche. Je contrôle rien et je comprends même pas le sens de ce que je dis.
- Hai.
- Demo...
- C'est très soudain, je sais, alors je ne t'en voudrais pas si tu ne veux pas.
- J'ai... Je...
Il sourit et me caresse tendrement la joue.
- Prends ton temps pour réfléchir, Taka-chan. J'attendrais.
A ce moment, tout se met à carburer très vite dans ma tête : Aiba-chan + moi + invitation à manger + invitation au parc = il veut être seul avec moi. Bon, ça OK. Ensuite, Invitation à manger + invitation au parc + se prendre la main + sécher les cheveux + presque embrasser = tout ce qu'on fait avec son petit ami. J'écarquille les yeux. Je viens de réaliser.
- Aiba-san, tu... m'aime ?
Il éclate de rire.
- Ah ça y est, tu as compris ? J'ai bien cru que tu étais aussi à l'ouest qu'Ohno, s'amuse-t-il.
- Mais co... comment c'est possible ? Je suis personne moi, je suis juste... moi.
Il m'attire contre lui et je me retrouve avec le nez dans son cou. Il sent bon, c'est agréable. J'hésite, puis lève les mains et les pose juste dans son dos. C'est déjà un miracle que j'ose le toucher.
- Tu n'es pas personne, Taka-chan. Ne laisse jamais personne te dire le contraire. Et pour moi, tu seras toujours quelqu'un.
Je reste dans ses bras plusieurs minutes en essayant de réaliser que je suis pas en train de rêver et que ce que je vis est bien réel, puis je lève la tête vers lui.
- Mais pourquoi ? Je veux dire... on a commencé à se parler qu'hier au Tokyo Dome...
- Tu crois au coup de foudre, Taka-chan ? me demande-t-il pour toute réponse.
Je hoche la tête.
- Un jour, il y a plusieurs mois, je t'ai aperçu dans un couloir. Tu parlais avec Tegoshi-kun et tu riais. Ca a commencé ce jour-là. Tu ne t'es pas dis que c'était bizarre qu'au shoot commun, tu sois le seul habillé différemment et qu'on soit coordonnés ?
- Bah si. Même qu'au début je pensais que c'était un coup fourré.
- S'en était un d'une certaine manière. Quand j'ai appris qu'on allait faire cette séance avec ton groupe, j'ai contacté le photographe pour lui demander d'être pris avec toi.
- Oh…
C'est nul comme commentaire, mais là je tombe un peu du ciel avec tout ce qu'il vient de me dire. Faut que je digère tout. Enfin surtout, faut que j'arrive à réaliser que mon idole, dont je suis tombé amoureux à travers un écran de télé, m'a non seulement adressé la parole (plusieurs fois !), mais qu'il est tombé amoureux de moi en me voyant simplement dans un couloir et qu'il a manœuvré pour se rapprocher de moi. C'est totalement dingue. Ce genre de truc arrive que dans les dramas.
Ne sachant une fois de plus pas quoi dire, je pose ma joue contre son épaule, déplace mes bras de façon à entourer sa taille et je le sens déposer un baiser dans mes cheveux humides. Je veux rester comme ça toute ma vie… mais je peux pas. La condition pour avoir le droit de sortir, était de rentrer avant dix-huit heures. Je sais pas quelle heure il est, mais je crois que j'ai juste le temps.
- Je vais y aller, murmuré-je en le lâchant à regrets.
- Wakatta. Je te raccompagne.
Je souris.
- C'est moi qui t'ai raccompagné. Si tu me re-raccompagne, ça s'annule.
- He ?
Ouais je sais même moi il m'arrive de pas me comprendre, mais j'ai des circonstances atténuantes aujourd'hui.
- Rien, je raconte n'importe quoi.
- So… On y va ?
Je hoche la tête, on quitte sa chambre et il attrape un parapluie dans l'entrée pendant que je me chausse. Il en fait autant et on sort de chez lui. Une fois dehors, il le déplie, puis prend ma main et on se met en route. Je suis pas habitué à ce contact et on est dehors. C'est gênant si on nous voit.
- Ano… Aiba-san, y'a des gens…
- Et ? Tu as honte ?
- Non mais…
Mon air embarrassé doit être plus parlant que des mots, parce qu'il abandonne ma main presque tout de suite. Du coup, elle me semble toute vide. Et je parle pas physiquement, c'est plutôt un vide émotionnel. Bref… On continue à marcher, mais je peux pas m'écarter de lui. Il m'attire comme un aimant. Comme si, d'un coup, il m'était devenu nécessaire. On prend le bus et plusieurs fois pendant le trajet, assis à quelques centimètres, j'ai envie de lui prendre la main. Mais j'ai peur du regard des gens. Après tout j'ai que treize ans, lui presque dix-sept et on est des garçons. Si quelqu'un nous voit… Surtout lui d'ailleurs. Moi je suis un illustre inconnu, donc tout le monde s'en fout, mais lui est déjà connu. Soudain, mon oreille est attirée par une conversation qui se déroule derrière moi un peu sur le côté.
- Je te dis que c'est lui.
- Arrête, t'es folle. C'est un Johnny's, qu'est ce qu'il ficherait dans un bus ?
- Je sais pas, mais j'en suis certaine.
- Bah demande-lui.
- J'oserais jamais. Imagine c'est lui, quoi.
J'ai bien envie de dire que c'est deux Johnny's qui sont devant elles, mais aucune me croirait. J'ai pas exactement la tête ni le physique de l'emploi. Je me demande si mon compagnon a entendu leur conversation ou s'il y a que moi qui ai les oreilles qui traînent.
Soudain, l'une s'approche.
- Ano… Sumimasen… Vous êtes bien Aiba-san, d'Arashi ? fait-elle, apparemment calme.
Pas comme sa copine qui grille sur place de ce que je vois du coin de l'œil. Copine qui la rappelle à mi voix comme on rappelle son chien qui fait des bêtises. D'un ton pas content.
- Satomi !
- Anooo… hai… murmure mon compagnon en se retournant à moitié.
Aussitôt la confirmation obtenue, la deuxième fille se précipite, bousculant presque sa pote au passage. Youpi, une groupie…
- Kyaaaaa ! On peut avoir un autographe ?
- Je suis désolé mais je ne peux pas, je n'ai pas le droit. C'est écrit dans mon contrat.
Je cache pas mon étonnement. Ah bon ? Y'a ça d'écrit dessus ? Je m'en souviens pas.
- Oh… So ka… fait-elle, visiblement déçue. Et une photo ?
- Non plus. Sumimasen, fait-il en s'inclinant, ce qui fait bizarre vu qu'il est assis.
Ah ouais ? Ben là ça m'en bouche un coin. Elles ont droit à quoi alors les fans si on peut pas faire d'autographes ni de photos ? C'est bizarre.
- Hikari, c'est notre arrêt, fait Satomi quand le bus s'arrête. On va laisser Aiba-san tranquille.
Elles finissent par descendre toutes les deux, nous laissant seuls et le bus repart.
- Tu as du succès, commenté-je. Les filles ont l'air de t'adorer.
- Hum. Mais tu sais, c'est juste des fans. Je veux dire, elles sont importantes, mais le plus important pour moi c'est toi.
Il me dit ça en me regardant dans les yeux et j'oublie mes questions à propos du contrat. Et je rougis. Encore. Je sais pas si je vais finir par m'habituer à ce qu'il me dise ce genre de trucs adorables. Nos doigts se frôlent sur le côté de nos sièges et j'ai envie de les entremêler mais c'est dangereux. Un gros quart d'heure plus tard, passé à lutter contre moi-même, on arrive à ma station, on descend et je me dirige vers ma maison, située juste en face.
- Ano… voilà je suis arrivé. C'est chez moi, dis-je devant la barrière du jardin.
- So.
- A bientôt, fais-je en me préparant à entrer.
- Matte…
Je me retourne, interrogateur. D'un bras, il m'enlace, sa main libre se pose sur ma joue et il caresse ma pommette du pouce en me regardant tendrement, puis il se penche et m'embrasse pour de bon. Je sens son souffle chaud sur ma bouche et ses lèvres toutes douces remuer contre les miennes… mais c'est mon premier vrai baiser et, sans tenir compte du fait que je suis dans un état pas possible, je sais absolument pas quoi faire. Je sais même pas si je suis sensé faire quelque chose. C'est là que je me rends compte que je suis rien qu'un gosse à côté de lui, il a l'air de très bien savoir ce qu'il fait.
Trop tôt à mon goût et avant que j'ai pu décider qu'il faut peut-être que je fasse quand même quelque chose même si je sais pas quoi, il s'écarte, me caresse de nouveau la joue et me sourit.
- File vite, avant que j'ai envie de te kidnapper.
Tout rouge, je lui rend son sourire et file vite vers la maison avec mon sac d'affaires mouillées. Je me retourne sur le pas de la porte pour lui faire signe de la main et rentre dans la maison. Mon cœur bat très fort et très vite, les papillons dans mon ventre danse la samba et j'ai une idée qui tourne en boucle dans mon cerveau presque beugué : je suis le petit ami d'Aiba-chan. KYAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !
