Si en me couchant, je vivais toujours au pays merveilleux des petits poneys et des licornes violettes, le réveil, ce matin, est dur. Enfin c'est le retour à la réalité qui est dur. Parce que être son petit ami, c'est le truc le plus merveilleux qui pouvait m'arriver de ma vie, mais : 1) je sais pas quand je vais le revoir parce qu'entre son emploi du temps et le mien, on va même avoir du mal à se croiser dans les couloirs de l'agence (surtout que même les vacances de noël vont être occupées par les répétitions du Countdown) et 2) Tesshi me fait toujours la tête et ça va pas s'arranger quand je vais lui annoncer que non seulement j'ai un petit ami maintenant mais que c'est son « rival ». J'ai peur qu'il le prenne comme une trahison. Ca veut dire que j'ai la journée de cours pour trouver une solution. C'est pas gagné.

Je passe donc deux heures de japonais, une heure d'anglais, le déjeuner, une heure de maths et deux heures de sciences à tourner le problème dans ma tête dans tous les sens. A dix-sept heures, la solution, je l'ai toujours pas et je vois Tesshi dans à peine plus d'une heure… Je suis mal. J'en parlerais bien à ma mère (elle, elle me trouverait une solution), mais j'ai peur de sa réaction si elle apprend que je suis gay. En fait, j'ai personne à qui parler de ça, personne à qui demander conseil. Je suis seul.

J'expédie mes devoirs aussi vite que je peux, puis prends mes affaires pour aller à l'agence. Quand j'entre dans l'immeuble, je sais toujours pas quoi faire et avant de passer la porte de la loge, j'hésite longuement. C'est con à dire, mais j'ai peur. Pas de Tesshi lui-même vu que c'est une crevette, mais de le perdre. C'est mon meilleur ami, je veux pas le perdre. Finalement, j'inspire à fond, puis entre.

- Ohayo, lancé-je.

Aucune réponse de personne. Des autres, j'ai l'habitude, ça m'étonne plus, mais je sais que Tesshi m'a vu et entendu, pourtant il m'ignore. Je soupire. Je suis mal, trèèèèès mal. Tant pis s'il m'écoute pas, faut que je lui parle, on peut pas rester comme ça, c'est pas tenable. Je prends donc mon courage à deux mains et m'approche.

- Tesshi… Je sais que t'es déçu et que tu dois avoir mal, mais crois-moi, je le fais pas exprès.

Silence. Rien ne prouve même qu'il m'a entendu, alors je continue.

- Si je pouvais éviter de te faire de la peine, je le ferais sans hésiter, mais je… je peux pas m'empêcher de l'aimer. Et comme toi, tu ne peux pas t'empêcher de… de m'aimer (les mots ont du mal à venir), il faut qu'on trouve une solution.

Silence. Je soupire et change de tactique. Je vais essayer de le prendre par les sentiments. C'est bas, mais là j'ai pas tellement d'autre moyen.

- Tu veux pas que je sois heureux ?

Silence toujours. Facile à interpréter comme un « si bien sûr mais avec moi ».

- Alors on va être obligés de se séparer quelques temps, que tu pense à tout ça à tête reposée.

Je m'arrache le cœur de dire ça, parce que j'ai besoin de lui autant que d'Aiba-chan même si c'est différent… mais au moins ça le fait réagir. Il sursaute, pâlit et se tourne brusquement vers moi, ses grands yeux écarquillés.

- NON ! s'écrie-t-il, si fort que tout le monde se retourne.

- Oi, le Tegomass, moins de bruit, on s'entend plus réviser, fait alors Hayama-kun en nous foudroyant du regard.

- Sumimasen… faisons-nous en cœur, nous attirant un unique claquement de langue agacé.

Je reporte mon attention sur mon Tesshi en peluche, qui a les larmes aux yeux.

- Hé, non, pleure pas, fais-je, catastrophé.

- Je veux pas que tu me laisse.

- Mais Tesshi…

- Nyon !

- Je veux bien, mais alors, trouve une solution. Je veux pas choisir entre vous deux.

- Tu… l'aime tant que ça ? demande-t-il d'une petite voix en reniflant.

- Oui…

Ca sert à rien de lui mentir. Ca se voit direct que j'en suis dingue.

- Et y'a… aucune chance pour que tu m'aime moi ?

- Je… Je crois pas, Tesshi.

- Nande ?

Comment lui expliquer ce que je suis même pas capable de m'expliquer moi-même ? Désespéré de pas avoir de réponse à sa question, je secoue la tête. Je suis triste de lui briser le cœur. J'aime pas ça du tout. De son côté, il hoche la tête sans un mot, d'un air triste en reniflant doucement, tout en évitant de me regarder. Incapable de le supporter, je passe derrière lui et noue mes bras autour de sa taille.

- Fais… Fais pas ça… Fais plus ça… souffle-t-il. Onegai…

Je le lâche aussitôt. Les habitudes ont la vie dure.

- Gomen ne…

Il me parle à nouveau, mais je sens bien que, maintenant, nos rapports vont être différents et ça m'ennuie beaucoup.

Les répétitions s'enchaînent à un rythme difficilement supportable. Je suis crevé, vraiment crevé, mais bon, c'est moi qui ai choisi cette vie-là alors je peux pas tellement me plaindre. Pour me consoler, je me dis que peut-être, une fois qu'on a débuté et qu'on a plus de cours réels en chant et danse, notre emploi du temps est moins chargé. Il faudra que je demande à Aiba-chan. Enfin lui et ses amis ont pas encore débuté non plus (d'ailleurs, je me demande bien ce qu'attend Johnny-san : ils sont déjà connus et populaires, talentueux, demandés… je vois pas ce qu'on peut avoir de plus), mais il doit en savoir plus que moi sur la question. Enfin bref tout ça pour dire que je suis pressé que le Coutdown soit passé, histoire de lever un peu le pied quoi.

Décembre 1998

Je crois que tout le monde devient dingue. Surtout les profs. Et je parle pas seulement de ceux du collège. Ceux-là, ça va encore. Nan, les piiiires, c'est Kizahawa-san et Sakamoto-san. Eux, ils pètent vraiment un plomb et je crois que leur… mince c'est quoi le mot déjà… ah ! leur pédagogie déjà pas tellement développée, est tombée au fond de leurs chaussettes. Maintenant, s'il se passe une heure sans que l'un hurle qu'on fait attention à rien et autre, c'est qu'il y a un miracle. Et en plus, tout le monde en prend pour son grade, même ceux qui sont bons sont pas épargnés parce que « c'est pas parce que vous êtes doué qu'il faut vous reposer sur vos lauriers, alors essayez de vous dépasser, bon sang ! ». Le Countdown, c'est demain faut dire, alors ça doit les stresser. Moi je stresse pas encore, parce que pour le moment, je réalise pas encore. Enfin c'est plutôt que j'ai pas envie de réaliser. Plus la date se rapproche, plus Hayama-kun fait son petit chef et ça m'énerve. Pourquoi il se prend pour le leader ? Leader de quoi, on est même pas un groupe réel. Il donne des conseils à tout le monde, genre c'est le meilleur et les autres acceptent tout comme si c'était dieu. C'est méchant, mais je prie pour qu'il se casse la figure pendant le show, histoire que ça le fasse descendre du piédestal où les autres l'ont mis. Ca lui fera du bien un peu.

En ce qui concerne Tesshi… ben disons que comme j'essaye d'éviter de parler de n'importe quoi qui pourrait lui rappeler que je suis plus célibataire, nos relations sont redevenues comme avant même si elles sont légèrement plus distantes. J'ai Aiba-chan au téléphone ou par mail tous les jours, mais comme je l'avais prévu, on a même pas encore réussi à se re-croiser une seule fois depuis notre premier rendez-vous. Il me manque et je pourrais même pas le regarder pendant le spectacle, parce que je serais trop occupé avec tous mes pas de danse.

Je suis en train de me changer pour l'ultime répétition avant la générale du lendemain, quand Tesshi rentre comme un boulet de canon et me saute pratiquement dessus, en agrippant tellement fort le col de mon t-shirt, qu'il m'étrangle presque.

- Tesshi ? Qu'est ce qui se passe ? demanda-je, inquiet de le voir comme ça.

- Je… Je… Il… Oh Massu, je sais pas quoi faire…

- Attend, calmes-toi d'abord et explique-moi tranquillement ce qui t'arrive.

On s'assoit tous les deux sur le banc derrière, il baisse les yeux et tortille ses mains dans tous les sens en se mordillant la lèvre inférieure, comme à chaque fois qu'il est agité. Et je me demande bien quelle catastrophe va nous tomber dessus.

- Je… Tu te souviens de la première répète au Tokyo Dome ?

Oh que oui… Comment je pourrais l'oublier… Je hoche la tête.

- Il y avait… un autre groupe de Juniors avec nous.

J'opine de nouveau, me demandant où il veut en venir.

- Ben… Ben heu… Je viens de croiser l'un d'eux dans le couloir.

- Et ? l'incité-je à continuer, conscient que ça ne pouvait pas expliquer son état.

- Il s'appelle Fujigaya Taisuke et il… il m'a demandé…

Rah mais Tesshi, accouche, je vais pas t'arracher les mots de la bouche quand même.

- Il m'a demandé de sortir avec lui, termine-t-il.

- Oh. So… HEEEEEEEE ? Honto ?

- Hum… Et je sais pas quoi dire ni quoi faire…

- T'as pas envie d'essayer avec lui ? S'il te parait gentil…

- Ui mais c'est pas toi…

- Tesshi…

- Je sais… dit-il en faisant la moue.

- Essaye. T'as rien à perdre et il sera content.

- Wakatta.

Je souris et lui ébouriffe les cheveux.

- Fais pas cette tête, on dirait que t'es condamné à mort. C'est pas très sympa pour Fujigaya-kun.

- Je lui parlerais demain…

- Hé, te force pas non plus, c'était juste une suggestion. Mais… c'est vrai que ce sera peut-être plus facile pour toi de m'oublier si tu… vois quelqu'un d'autre. (je le vois ouvrir la bouche et je me dépêche d'ajouter) Et me dis pas que tu veux pas m'oublier, ce serait bête.

Nos camarades quittent les vestiaires et je termine de faire mes lacets avant de les suivre. Je sens que ces dernières répètes avant la générale vont être dures. Déjà en entrant dans la salle de danse, je déduis, au visage fermé de Kizahawa-san, qu'on va tous en baver.

- Mettez-vous en place. Aujourd'hui, on revoit TOUTES les chorés, alors soyez concentrés, annonce-t-il. A la moindre erreur…

Je regarde mon pauvre Tesshi et le sens presque trembler. J'articule silencieusement « courage » et « tu vas y arriver », puis rejoins ma place désignée.

Comment qualifier les trois heures qui suivirent… Eprouvantes ? Non, pas assez fort… tuantes ! Voilà, c'est le mot ! Je crois que le prof a été possédé par un esprit démoniaque pendant la nuit, parce qu'en arriver là où il en est arrivé, c'est juste carrément pas possible. Il a passé son temps sur le dos de tout le monde. Rien n'était jamais assez bien, même si on connaissait tout par choeur. A un moment, Hayama-kun a pété un plomb et lui a gueulé que de toute façon on serait derrière les sempai, que personne nous regarderait et que donc c'était pas grave si on faisait des erreurs. Le prof a tellement pas aimé, que Hayama-kun s'est fait sortir et derrière on s'est tous pris une de ces engueulades. Il nous a traités d'ingrats, d'amateurs, il a même douté qu'on ait notre place à l'agence. Je l'avais jamais vu dans cet état, c'était flippant. Et mon Tesshi tremblait comme une feuille. Je le comprends, moi non plus j'étais pas rassuré. Finalement, il nous a laissés filer vers les douches et on est tous sortis avec un intense soulagement. J'ai soupiré et j'en ai entendu plusieurs faire comme moi. Eux aussi devaient penser qu'il était temps que ce fichu Countdown soit fini. On était à la fois tous pressés de le faire parce que ce serait notre première scène et en même temps, on avait tous hâte que ce soit fini pour plus avoir cette pression.

Par contre, je pensais m'écrouler sitôt la tête sur l'oreiller, mais en fait, y'a eu un beug quelque part. Mon corps disait « dodo » et ma tête disait « il se passe un truc de ouf demain, dors pas ! ». Et ma tête a gagné. Longtemps. Trop longtemps. C'était le matin quand j'ai enfin réussi à m'endormir. Du coup, vu que ça fait que quatre heures, quand ma mère me secoue (« Taka, tu va être en retard ! »), j'ai la tête dans le sac, mais d'une force… Et c'est vraiment pas le jour. Je me traîne jusqu'à la douche en espérant que ça va me réveiller et ça fait heureusement effet, mais je suis crevé. Ce genre de fatigue qui te fait penser que jamais t'arriveras à faire ce que tu dois. Mais bon, c'est pas comme si j'avais le choix. J'avale mon petit-déjeuner à la vitesse d'un escargot, comme si aller doucement pouvait retarder le moment de partir, mais après deux « Taka, dépêche-toi un peu ! », je suis bien forcé d'accélérer, surtout que c'est ma mère qui m'emmène « là-bas ». Je peux pas prononcer ni même penser ce nom, ça fout trop la trouille. Bien sûr ça change rien mais bon... J'embarque mon sac et on est partis. J'en suis presque à souhaiter des embouteillages. N'importe quoi pour retarder encore. Mais non, ma mère a décidé d'éviter les grands axes pour arriver plus vite et je soupire en LE voyant apparaître petit à petit devant nous. Ma mère fait le tour, s'assure que mon badge est bien visible (ben oui sinon on pourra pas se garer sur le parking arrière réservé au staff) et on entre.

- Allez mon Taka, courage, tu peux le faire, me dit-elle en souriant, tandis que j'ouvre la portière pour sortir de la voiture.

- Hai...

Wouhou, mon enthousiasme est tellement débordant qu'il ferait trembler les murs.

- Je serais dans la salle ce soir, trésor, ajoute-t-elle.

Je referme la portière. C'est censé me rassurer ça ? Je soupire lourdement. Allez, Taka, gambatte...

Je me dirige vers la porte de service, montre mon badge et entre. Maintenant, il faut que je retrouve la loge « GJ2 ». Il me faut bien deux à trois minutes d'ailleurs et quand j'ouvre enfin la porte, j'ai l'impression d'être au pôle nord tellement l'ambiance est glaciale. Personne dit un mot, tout le monde se change en silence. Et d'où je suis, j'entends des rires dans la loge d'à côté. Celle du « GJ1 ». La porte s'ouvre et, stupéfait, je vois Tesshi en sortir en rigolant, suivi par un garçon aux courts cheveux auburn. Ca doit être lui, Fujigaya-kun. Je décide d'aller les voir avant d'affronter le blizard qui semble souffler dans notre loge.

- Massuuuuu ! s'exclame mon ami en me voyant approcher. T'es arrivé quand ?

- A l'instant. Il se passe quoi là-dedans ? demandé-je en désignant la pièce du pouce.

- He ?

- Ils font tous la gueule, on dirait que quelqu'un est mort.

- Ah. C'est Hayama-kun. Il a décrété qu'il voulait du silence pour se concentrer.

- Et comme d'habitude, tout le monde a obéi... constaté-je, désespéré.

- Oh, Massu, voilà Taisuke, pensa-t-il à présenter le garçon. Tai, c'est Massu.

- Hajimemashite, firent-nous en même temps.

Vu la vitesse à laquelle il m'a appelé « Massu », je suis même pas surpris que ce garçon, à qui il avait jamais parlé avant-hier, soit déjà devenu « Tai ».

- Vous…

- Yuya a accepté de sortir avec moi, fit Fujigaya en souriant.

- Oh… ben heu… omedeto.

Ca fait pas très enthousiaste, mais sur le coup, j'ai pas trouvé mieux.

- Tesshi, faut qu'on y aille, sinon on va se faire engueuler et c'est pas le jour.

- Hai. De toute façon, on est avec le groupe de Tai.

Il lui fait un signe de la main, on rentre dans la loge et o écarquille les yeux en voyant tout le monde agglutiné autour de portants. Ca doit être nos costumes pour ce soir. Je sais pas pourquoi, mais je crains le pire. Quand ils s'écartent, je décroche un ensemble et découvre l'ampleur des dégâts : déjà, on a tous le même, pour les trois ensuite, c'est super flashy. Sérieux, même moi qui adore la couleur, j'aurais pas osé. Après y'a des paillettes sur tout le truc et enfin, y'a des tas de morceaux de tissu parfaitement inutiles qui pendent de partout (épaules, taille, jambes…). Une horreur. Je suis pas un expert en la matière, mais là, quand même, il a abusé, le costumier. C'est juste trop moche. Et ça fait mal aux yeux en plus. Enfin c'est pas comme si on avait notre mot à dire là-dessus. D'ailleurs, je me demande si les sempai ont droit au même genre ou s'ils peuvent choisir. En tout cas, je suis pas le seul à penser que c'est trop laid. Tesshi râle que la lumière des projecteurs brillant sur les paillettes va lui tuer les yeux quant aux autres, ils font encore plus la gueule qu'avant.

Notre nounou vient nous dire de nous dépêcher et je me grouille de me changer, avant d'aller sur la scène. Tiens, y'a un truc pas comme l'autre fois. Je met pas le doigt dessus, mais… Ah si ! La salle est plongée dans le noir et seule la scène est éclairée. Pour qu'on soit dans les conditions du direct je suppose. Et là, je remarque un autre truc : avec la lumière des projecteurs, je vois même pas les chaises du public. Soulagé (parce qu'en fait, c'était ça qui me foutait la trouille), j'ai plus aucun mal à rentrer dans la répète. Enfin, j'avoue que je me déconcentre un peu quand Arashi vient se mettre devant nous. Ne pas fixer mon Aiba-chan sans arrêt, c'est dur.

On enchaîne sans trêve :Arashi, V6, SMAP, Shonentai et j'en passe. Aucun cri en provenance de Kizahawa-san, on dirait qu'il est enfin satisfait. Même Tesshi n'a droit à aucune réflexion. Comme quoi, y'a des miracles dans la vie. Enfin non, pas vraiment parce qu'il a travaillé dur. La générale se termine à seize heures. Ca paraît tôt, mais comme le show commence à vingt et une heures, c'est pour nous permettre de nous doucher, de nous reposer et de manger avant. Sans compter le temps apparemment conséquent qu'il faudra pour être tous prêts (habillés, coiffés, maquillés).

Je me retourne pour demander à Tesshi si on y va, mais il est plus là. Je suppose qu'il s'est grouillé de rejoindre Fujigaya-kun. Bon ben… Je me re-retourne et percute quelqu'un sans le vouloir.

- Gomen na…

J'ai pas le temps de finir, car des lèvres se posent sur les miennes. Je sursaute, puis comprend que c'est mon chéri.

- C'est dur de ne pas pouvoir te voir plus que ça, murmure-t-il.

Je jette un rapide coup d'œil autour de nous. Personne. Je me blottis donc dans ses bras avec bonheur.

- Tu m'as manqué, soufflé-je.

- Toi aussi, Taka-chan.

De nouveau, il m'embrasse. J'avais presque oublié combien ses lèvres étaient douces.

- Tu t'en sors très bien, me dit-il en me caressant doucement le dos. Je suis très fier de toi.

Ca, c'était le compliment qui pouvait me faire le plus plaisir. Parce qu'il vient de lui.

- Comment tu te sens pour ce soir ? Confiant ?

- On est prêts, fais-je en hochant la tête.

- Mais toi, tu te sens prêt ? insiste-t-il.

Il sait que c'est ma première scène, alors il s'inquiète. C'est trop mignon.

- Maintenant que je sais qu'avec la lumière et les projecteurs, on voit pas le public, oui.

- So ka, fait-il en m'ébouriffant les cheveux. Tant mieux alors. Surtout, prend plaisir et amuse-toi. Ca aussi c'est très important. Si tu t'amuse, le public le verra et s'amusera aussi.

Je prends ça pour un au revoir.

- Tu reste pas ?

Il parait surpris que j'ai compris et explique :

- Les autres… enfin MatsuJun a organisé une réunion pour revoir les détails. A mon avis, ça sert à rien, mais il faut que j'y aille quand même.

Grrrrr… M'énerve celui-là. Pour qui il se prend ? Pour leur leader ? Pffff, il est du même genre « j'me la pète » que Hayama-kun.

Il m'embrasse encore.

- On se revoir sur scène, Taka-chan, me dit-il encore en souriant, avant de s'éloigner.

En allant vers les douches, je suis sur un petit nuage. Je crois que je réalise toujours pas qu'on est ensemble en fait. Trois heures de show. On va tous être claqués à la fin, mais si ça peut nous permettre d'avancer, ça ira. Et puis ça va me permettre de voir si ça me plaît d'être sur scène devant un public. Parce que la théorie, c'est bien joli, mais faut voir la réalité aussi. Quoique je sais pas si quitter l'agence est si simple en fait. Si Johnny-san a misé sur nous, ça doit pas être pour rien alors je crois pas que ce soit si facile de partir. Bref, avec tout ça, j'ai toujours pas pris ma douche moi. Je dois sentir le poney crevé. Ouais je sais, c'est pas top comme comparaison, mais ça veut bien dire ce que ça veut dire. Je vais donc chercher ma serviette et mon gel douche, puis y file et je croise Tesshi qui en revient.

- Bah Massu, t'es pas encore lavé ? Je croyais que t'avais fini depuis longtemps, me dit-il, étonné.

- Heu bah… j'ai croisé Aiba-san et… heu…

- So… fait-il seulement en se rembrunissant.

Evidemment, qu'est ce que je croyais. C'est pas parce qu'il sort avec Fujigaya-kun depuis aujourd'hui, qu'il m'a « oublié ».

- Tu fais quoi en attendant dix neuf heures trente ?

- Ben je pensais rentrer me reposer. Histoire de déstresser avant que la pression revienne.

- Ah ok.

- Nande ? Tu voulais faire un truc ?

- Pas vraiment. Je me demandais juste.

- So…

- Massu, je…

- Tesshi, je…

On a parlé en même temps et il rigole.

- Toi d'abord, dit-il, son adorable sourire aux lèvres.

- Je me disais que tu voudrais peut-être m'accompagner. Mais tu préfère sûrement passer du temps avec Fujigaya-kun.

- Non, je viens. Il comprendra.

- Parle-lui en quand même. Je voudrais pas qu'il m'en veuille de t'éloigner de lui.

- Mais non. Il sait que tu es mon… meilleur ami et qu'on est très proches.

Mouais. Je me demande quand même si « Tai » sait ce que ressent son copain. Est-ce que Tesshi lui a dit la vérité sur ses sentiments ou est-ce qu'il lui a menti ? Ca me regarde pas, mais je le plains un peu quand même.

- Bon, ok, donc je vais à la douche et on se retrouve là.

- Haaaaaai.

Il m'embrasse sur la joue et sautille jusqu'au vestiaire. Il a l'air tout content, ce que je comprend pas trop, parce que c'est pas comme si on s'était jamais retrouvé chez moi ou chez lui, quoi. Mais je préfère le voir comme ça que déprimé. J'espère juste que c'est pas qu'une façade. Quoique je crois pas, il est trop transparent pour ça. Tout ce qu'il pense et ressent se lit sur son visage, au point que, pour l'embêter, je l'appelle « mon petit livre ouvert ».

Bref, je vais me doucher pour finir (je pue toujours le poney crevé depuis tout à l'heure, ça a pas changé), puis vais récupérer mes affaires au vestiaire.

- Ta mère vient te chercher ? me demande mon ami.

- Nan. Il est tôt alors je vais pas la déranger, je rentre en bus.

- Wakatta. Ikko ?

- Hai.

On quitte tous les deux la salle. Se retrouver à l'extérieur, d'un coup, ça fait bizarre vu que ça fait des jours qu'on est enfermés (la maison, l'agence, la salle…). Soudain, je sens une goutte, puis deux, trois… plein.

- Oh non ! m'exclamé-je.

C'est pas possible, j'attire la pluie. Dès que je met le nez dehors, il flotte. Le ciel me déteste.

- Vite ! fais-je à Tesshi en courant vers l'arrêt de bus.

On y arrive juste à temps pour pas se faire saucer, mais quand on va arriver à mon arrêt, ça va être autre chose. Je regrette de pas avoir appelé ma mère finalement.

La pluie s'est pas arrêtée une seconde depuis qu'on est sortis de la salle à seize heures trente. Du coup, quand ma mère nous dépose à la salle vers dix-neuf heures vingt, même en se rapprochant au plus près de l'entrée arrière, on échappe pas à la flotte. Ce à quoi on échappe pas non plus, pendant que la voiture fait le tour, c'est à la « splendide » vision de la gigantesque place devant l'entrée principale, totalement noire de monde. J'étais à peu près zen jusque là, mais là… Malgré moi, je saisis la menotte de mon Tesshi et la serre convulsivement. Ca y est, je suis mort de trouille. Fallait pas que je les vois ! Fallait pas ! Pourquoi je les ai vus ?

Il me regarde, étonné.

- Massu ? Ca va pas ?

Je secoue la tête. Non ça va pas. Du tout.

- Qu'est ce que t'as ?

- Le… Le… public…

- T'as peur ?

Il y a de la surprise dans sa voix. Pas étonnant, lui, ça a pas l'air de le perturber, l'idée des je-refuse-de-me-souvenir-combien spectateurs. Je hoche la tête.

- Allez, courage, ça va bien se passer, j'en suis sûr, sourit-il en me tapotant la main.

Il est vachement confiant quand même. J'aimerais bien avoir le quart du tiers de la moitié de son assurance. Les mots d'Aiba-chan me reviennent alors « prends plaisir et amuse-toi ». Mais c'est plus facile à dire qu'à faire. Il a l'habitude, lui.

Je hoche la tête parce que même si ça va pas, faut que ça aille quand même, surtout à une heure et demi du début du show et lâche sa main. L'intérieur de la salle, enfin des coulisses, ressemble à une fourmilière géante : il y a des gens partout. J'aurais pas pensé que tant de monde travaillait sur un concert. Comme l'heure du rendez-vous se rapproche, on se dépêche d'entrer dans le vestiaire et là, on constate qu'en plus des gars, il y a une armée de gens qui s'affairent autour et sur eux : coiffeuses, maquilleurs, costumiers…

- Vous êtes en retard, lance froidement Hayama-kun en nous regardant sévèrement par l'intermédiaire du miroir devant lequel il se trouve, une femme s'occupant de ses cheveux.

- Même pas vrai, il est pas dix-neuf heures trente, rétorque Tesshi, à qui faut pas la faire, nan mais oh.

- Et même si on l'était, t'as pas à nous faire de réflexions, ajouté-je.

Je sens qu'il a envie de dire autre chose, mais il a pas le temps, parce que deux femme se précipitent sur nous.

- Haaaaan chô kawaii ! s'exclame l'une en voyant mon Tesshi en peluche.

- Lui aussiiiiii ! piaille la deuxième en me regardant.

Je crois que je me ferais jamais au fait que les gens me trouvent mignon. Pour moi, ce mot peut s'appliquer qu'à Tesshi. Tout est chou chez lui, même ses petites dents de traviole. Enfin bref, elles nous font asseoir l'un à côté de l'autre devant les miroirs et commencent à nous tripatouiller les cheveux. Je grimace. J'ai horreur qu'on touche ma tignasse. Même ma mère hésite parce qu'elle sait que j'aime pas. Mais encore une fois, c'est pas comme si on me demandait mon avis, donc je laisse faire. Aussi patiemment que possible. Et en redoutant le résultat. De ce que je vois, les autres sont blasés. Je me demande si des gars savent faire autre chose que la gueule. J'ai l'impression qu'ils savent sourire que devant l'objectif d'un appareil photo. Enfin sauf mon Tesshi qui a le sourire aussi facile que moi. Au bout d'un quart d'heure de torture, je me rend compte que la coiffeuse qui s'occupe de moi a fixé mes tifs en bordel. Je soupire et ça l'alarme.

- Un problème, mon chou ? demande-t-elle.

- Ben nan, mais déjà qu'ils sont toujours durs à coiffer, s'ils restent longtemps comme ça, ils vont prendre le pli et je pourrais plus rien en faire.

- Ah je vois. Ne t'inquiète pas, mon chou, je vais arranger ça.

Et elle se met à défaire l'échafaudage, sous l'œil amusé de mon ami, qui est déjà coiffé, lui.

- Te marre pas, fais-je en boudant pour de faux.

- Non non, répond-il alors que je le vois se mordiller la lèvre inférieure pour pas rigoler.

Pour toute répartie, je lui tire la langue et il éclate de rire. Ma coiffeuse finit par déclarer que c'est bon et, interloqué, je me regarde dans la glace. J'ai beau me fixer, je vois pas de différence avec ma coupe habituelle.

- Heu… j'étais déjà comme ça en arrivant, objecté-je en la regardant dans le miroir.

- Je sais, mon chou, mais tes cheveux sont si raides, que pour les coiffer différemment, le seul moyen est de les déstructurer comme j'avais fais tout à l'heure. Et comme tu ne veux pas…

Son ton laisse entendre que c'est ma faute si ma coiffure ressemble à rien. Tout ça pour ça… Je soupire et elle s'écarte, mais elle est aussitôt remplacée par un maquilleur. J'ai pris l'habitude avec les shoots, mais ça fait quand même encore bizarre. Quand c'est fini, je jette un coup d'œil aux autres. Une moitié est déjà habillée, l'autre ne va pas tarder à l'être et Tesshi est en cours. Je crois qu'on va tous être prêts bien avant l'heure. Hélas. Comme ça, je vais bieeeeen avoir le temps de stresser. Misère… Le premier des costumesest rouge et composé d'un pantalon et d'un gilet sans manche sur une chemise blanche. Je crois que, malgré les paillettes, c'est le moins pire. Le deuxième, est bleu électrique et composé d'un pantalon et d'un veste d'où pendent des tas de morceaux de tissu. A paillettes aussi bien sûr. Le dernier est vert pomme et c'est lui le pire. Il est tellement moche, que j'ose même pas le décrire. Woh, le costume rouge va trop bien à Tesshi ! Ca m'étonnerait que ça fasse le même effet sur moi. Pour essayer de pas penser à ce qui m'attend, je pense à Aiba-chan. J'espère que leurs costumes à eux sont moins pourris que les nôtres. Je me demande s'il leur a dit pour nous. Je sais pas comment je réagirais si les autres Arashi sont au courant.

- Au fait, Tegoshi, lance Hayma-kun, me tirant de mes réflexions.

- Nani ?

- Evite de faire tes saloperies devant tout le monde. C'est dégueu et écœurant.

He ? De quoi il parle ? je pige pas. Par contre, mon ami, lui, a l'air de bien comprendre vu comme il vire au rouge.

- Mais c'était rien qu'un petit bisou de rien du tout, proteste-t-il à mi voix.

Ah, je crois comprendre. A tous les coups, croyant être seuls, lui et Fujigaya-kun se sont embrassés, Hayama-kun passait juste à ce moment là et, vu sa réaction, il doit être homophobe. Ce qui me conforte dans l'idée qu'il faut que personne sache pour Aiba-chan et moi. C'est trop dangereux. Pauvre Tesshi qui pensait pas à mal…

- Ah ça me donne envie de gerber. Ca devrait même pas exister.

J'entend Tesshi renifler et, choqué par une méchanceté vraiment gratuite, je réagis au quart de tour.

- Mais fous-lui la paix ! Si ça te plait pas, t'as qu'à ignorer au lieu de faire chier ton monde !

Le silence retombe dans la pièce. Même les coiffeuses ses sont arrêtées de parler pour me fixer avec les yeux ronds.

- T'as dis quoi là, gros lard ? fait Hayama-kun en s'approchant de moi d'un air menaçant.

Je dis plus rien. Il a mis le doigt sur l'unique truc qui pouvait à la fois me faire taire et me faire du mal.

- Il est pas gros ! me défend mon meilleur ami d'une voix indignée, tandis que je me recroqueville sur moi-même.

- Oh si. Gros, gras et graisseux. J'ai toujours pensé que t'étais une erreur de casting. T'as rien à faire ici, gras du bide, rentre bouffer chez toi.

Je dois pas pleurer, je dois pas craquer. Pas devant lui, ça lui ferait trop plaisir. Il attend que ça, de pouvoir m'enfoncer encore un peu plus.

Il y a des adultes dans la pièce, mais personne bouge ou dis quoi que ce soit. On dirait qu'ils comptent les points. Bah ils sont faciles, les comptes : massu0-Hayama1000. J'ai juste envie que le sol s'ouvre sous mes pieds et de disparaître pour toujours.

Soudain, la porte s'ouvre sur Kizahawa-san. Son regard se pose sur les occupants de la salle qui sont comme figés sur les yeux rouges de Tesshi sur moi recroquevillé.

- Qu'est ce qui se passe ici ? demande-t-il.

- C'est Hay… commence Tesshi en reniflant.

Je l'empêche de finir en le bâillonnant d'une main.

- Rien du tout, sensei, réponds-je d'une voix aussi ferme que je peux.

- Alors finissez de vous préparer. Ce n'est vraiment pas le soir à rêvasser.

Lorsque la porte est refermée derrière lui, je lâche mon pote et Tesshi murmure :

- Pourquoi tu m'as empêché de le dénoncer alors qu'il te fait du mal ? Il est méchant, Massu. Faut punir les méchants…

- Trois raisons, soufflé-je en m'habillant du costume rouge. D'abord, comme a dit le prof, on a pas le temps et puis on doit rester concentrés pour le spectacle. Ensuite, les rapporteurs sont jamais bien vus et enfin on risquerait d'avoir encore plus de problèmes.

- Mais en réagissant pas, on le laisse gagner. T'imagine si Kamen Rider laissait gagner les méchants ?

Je souris malgré moi. J'avais oublié à quel point il est fan de ce drama. Enfin des ces dramas vu le nombre de versions qui existent. On dirait moi avec « Hana yori dango ».

- On réfléchira à une solution plus tard.

- Ne, Massu… tu le crois pas au moins ? T'es pas gros du tout. Je peux le dire vu le nombre de fois où on a pris notre douche ensemble. C'est rien qu'un jaloux, c'est tout.

Je lui tapote la tête. Il est gentil d'essayer de me rassurer, mais c'est faux. Je sais bien que mon corps est moche et difforme. C'est bien pour ça que mes affaires sont toutes amples. Là, je me sens mal, parce que le costume est près du corps et que j'ai pas choisi. J'ai l'impression qu'il me… mince elles disent comment les filles déjà ? Ah oui ! qu'il me boudine. Mais je peux rien y faire, va falloir que je fasse avec. Allez, Taka, gambatte ! Quand notre accompagnateur vient nous chercher le moment venu, je me mets en marche et entend Hayama-kun ricaner derrière mon dos. Je tente de l'oublier. J'ai autre chose à penser, je m'effondrerais plus tard. Le silence se fait. On est tous gagnés par le trac je crois. Même Tesshi a perdu son sourire et me regarde d'un air inquiet. Mais je sais pas s'il est inquiet pour moi ou pour lui-même. Là, derrière le rideau, derrière mon cœur qui s'est mis à cogner comme un fou, j'entends des centaines de cris indistincts. Certains du groupe un écartent très légèrement le rideau et jettent des coups d'œil dans la salle en murmurant des commentaires, que je refuse d'entendre. Le technicien qui se trouve à côté de nous regarde sa montre fixement et je guette avec appréhension le moment où il nous fera signe d'y aller. La musique démarre. Une que je connais pas. Quelqu'un prononce quelques phrases que j'entends pas plus. Je suis en pilote automatique. Un robot danseur qui fera ce qu'il a à faire et verra le reste plus tard. Le technicien lève lentement un bras sans quitter son chrono des yeux. Pour moi, le countdown, il commence maintenant. Cinq, quatre, trois, deux, un… En piste, Taka !