Quinze jours après, notre nouvelle nounou (dont je me souviens pas du nom. Fujioka-san me manque presque) rentre dans la loge, alors que Yamapi est en train de nous expliquer les placements sur une nouvelle chanson. Il a l'air surexcité, on dirait un gosse à qui on a promis un tour de manège. Son regard se pose sur Tesshi, Shige, Hiro et moi.
- J'ai une grande nouvelle pour vous quatre, dit-il en nous désignant.
Une nouvelle qui concerne que la moitié du groupe ? Alors là c'est bizarre. On se regarde, avec les deux autres et on attend qu'il nous explique, ce qu'il tarde pas à faire parce qu'il a l'air de griller de parler.
- Vous n'êtes pas sans savoir que les Shonentai vont avoir bientôt un butai, commence-t-il pendant que les autres, interrompus dans la réunion, vont s'affaler sur les canapés de la loge pour discuter à mi voix.
On hoche la tête. Il aurait été difficile de pas le savoir, ça fait des semaines que touuuuuus les Juniors parlent que de ça. C'est même limite soulant.
- Il a été décidé que tous leurs backdansers devaient avoir moins de quinze ans. Donc ça vous concerne.
Là, je peux pas faire autrement que réagir.
- Anooo… Excusez-moi, mais j'ai plus de quinze ans maintenant, objecté-je.
Son regard se pose sur moi et il sourit.
- Je sais, Masuda-kun, mais tu es bon en danse, donc ça compense et du coup, ça passera.
- So ka…
Si j'avais été encore dans le groupe deux, tout le monde m'aurait fusillé du regard pour ce passe-droit, mais quand je regarde les autres, je vois que des sourires. D'accord, j'ai pas vraiment été « choisi » puisque ça concerne tous les Juniors de moins de quinze ans, mais vu que dans un sens, mon talent en danse m'a permis d'accéder à ce show dont j'aurais été exclu sinon, ben… je suis content quoi.
- Les répétitions commenceront demain à dix-sept heures. Voyez avec Yamashita-kun pour accorder votre planning à celui des répétitions du butai.
- Hai !
La réponse a été formulée en chœur. Ca le fait sourire et puis il nous laisse. Dès qu'il est sorti, on laisse éclater notre joie et on entame une série de sauts et de cabrioles, qui font rigoler les autres.
- C'est bien, c'est bien, les gars, mais du calme, finit par dire Yamapi. Vous allez avoir deux fois plus de boulot maintenant, alors il va falloir faire encore plus attention et être encore plus concentrés, ne.
- Haaaaaaai !
J'ai un grand sourire, Hiro et Tesshi aussi. Il n'y a que Shige qui ait presque l'air de faire la gueule. Mais bon, il a tout le temps l'air de faire la gueule aussi, donc ça prouve rien. Il est peut-être content intérieurement, je sais pas.
On était tellement en train d'imaginer comment tout allait se passer le lendemain, qu'on a quand même eu du mal à se concentrer sur notre boulot du jour, il faut bien l'avouer. Compréhensif, Yamapi a supporté nos erreurs sans trop râler, au contraire de Nishikido et son siamois (Uchi). Je crois que globalement, ils étaient contents que vingt heures arrive. Sur le chemin du retour, Tesshi et moi, on a parlé que de ça et au dîner, j'ai soulé ma mère en en parlant continuellement aussi. Il faut dire que c'est quand même la plus grosse nouvelle du moment. C'est pas tout le monde qui peut dire « je vais danser derrière les Shonentai dans leur butai ». Enfin disons que c'est pas tous les Juniors quoi. Inutile de dire que j'ai eu un mal fou à m'endormir tellement j'étais impatient et excité à l'idée de cette nouvelle aventure qui m'attendait. Et jamais une journée m'a paru aussi longue. J'ai presque viré mes camarades à la fin des cours d'été, pour filer jusqu'à l'agence.
Tout a lieu dans la plus grande salle de l'immeuble. Pas le choix vu qu'apparemment on va être vraiment nombreux. Je me demande comment ils vont faire pour coordonner… Ouh là… Deux, quatre, six, huit, dix… quinze… vingt-cinq… quarante… cinquante-cinq… soixante Juniors ! Wahou, je pensais pas qu'on serait autant ! Soixante backdansers, ça fait pas un peu beaucoup ? Surtout qu'ils sont que trois les Shonentai quoi… Enfin c'est pas à moi de juger, ne. Tesshi me fonce dessus à peine arrivé, suivi par Hiro, qui me tapote le dos en souriant.
- On est encore ensemble, Massu, t'as vu ! C'est trop bien !
Je rigole.
- Mais on le sait depuis hier ça.
Le brouhaha dans la salle est presque infernal, parce que tout le monde a l'air aussi excité que moi (enfin sauf Shige quoi) et du coup, ça parle et ça rigole fort. Du coup, personne entend vraiment quand des gens entrent dans la pièce.
- Minna, écoutez onegai, fait soudain une voix forte.
On sursaute tous et on se tourne vers la porte. Je crois que c'est eux en fait. Les Shonentai. Ils sont accompagnés par plusieurs personnes. Sûrement celles qui vont nous faire répéter.
Autour de moi, j'entends des murmures « c'est Higashiyama-san… ». Higashiyama… Ce nom me dit un truc. Forcément, parce que c'est le plus connu des trois. Même moi qui connais presque personne en dehors d'Arashi, j'en ai entendu parler. Faut avouer qu'il est déjà impressionnant comme ça, sans rien faire d'autre que parler.
- On va vous demander d'être très concentrés pendant ces répétitions, afin que tout se passe au mieux, reprend Higashiyama-sempai.
- Nous allons assister aux répétitions, mais que ça ne vous trouble pas, dit à son tour le second du trio.
Plus facile à dire qu'à faire. C'est aussi ce qu'ont l'air de penser les autre membres de GJ123 qui sont avec moi. Un peu stressés, on les regarde aller s'assoir au fond de la pièce, puis on se regroupe autour de nos instructeurs/entraîneurs/profs (je sais pas commet les appeler qui nous explique en gros comment ça va se passer. En les écoutant, je me dis qu'après les Countdown, ça devrait pas être trop compliqué. Moi je vois ça comme un petit Countdown avec un seul groupe. Facile. Enfin je crois.
La musique démarre et, en trois groupes, ils nous montrent les pas, avant qu'on se lance. Ca me paraît assez simple et Hiro et Shige semblent s'en tirer. Par contre, pour Tesshi, je sais pas, on est pas dans le même groupe. D'ailleurs ça me perturbe un peu. On a toujours été ensemble jusqu'à présent... Au bout de deux heures, j'ai à peu près mémorisé un tiers de la première choré et, à la pause, alors que je m'approche de mon sac pour boire un coup, je vois les trois membres de Shonentai regarder dans ma direction en se parlant à voix basse. Je sais ni pourquoi ni ce qu'ils se disent, mais ça aussi ça me stresse. Embarrassé, je détourne les yeux et regarde mes amis du groupe. Hiro s'approche de moi, s'assoit et me fixe.
- Ne, Massu, j'ai entendu les sempai demander ton nom, me dit-il à mi voix.
He ? C'est pour ça qu'ils me fixaient ?
- Tu sais pourquoi ?
- Aucune idée. Mais ça peut pas être mauvais. Et puis tu es le seul dont ils ont demandé le nom.
Heeeeeeeeeeee ?
- Sérieux ? Mais pourquoi ?
- Va savoir...
Ca me fait presque flipper quand même. Pourquoi les gens me remarquent même quand je fais rien de spécial ? Y'a écrit « youhou, je suis là ! » sur mon front ou quoi ? J'ai pas tellement le temps de réfléchir plus, parce que le responsable du groupe dans lequel je suis m'appelle.
- Masuda-kun, tu peux venir, onegai ?
Il est avec les sempai. J'ai la trouille. Qu'est ce qui va me tomber sur le coin du nez ? Je m'approche donc avec prudence et m'incline poliment devant mes aînés.
- Masuda-kun, tu as une très bonne mémoire, commence Higashiyama-sempai. Et tu as également un très bon sens du rythme, de bons placements et une excellente fluidité de mouvements.
Oh oh... tant de compliments, c'est louche même si ça fait paisir.
- Arigato, sempai, dis-je parce qu'il faut bien que je réponde un truc.
- Je dois faire un solo de danse pendant le show, reprend-il. Je cherche quelqu'un pour le faire avec moi et tu me semble convenir.
-Heeeeeeeeeeee ?
J'ai pas pu m'en empêcher, c'est sorti tout seul. Je dois avoir l'air débile à le fixer avec des yeux de merlan frit, la bouche encore ouverte sur mon exclamation. Ca les fait rigoler en tout cas.
- C'est tellement surprenant ? demande le troisième qui n'avait pas encore ouvert la bouche.
- A… A… Ano… Pourquoi moi ?
- Parce que tu es bon pour quelqu'un de ton âge, dit le deuxième. Vraiment.
- Mais… je suis pas… Enfin il y en a d'autres qui…
- Tu ne veux pas ? demande alors Higashiyama-sempai. Ce n'est pas une obligation, bien sûr, mais…
- IL VA LE FAIRE !
Je me retourne à l'affirmation criée à l'unisson par Hiro et Tesshi, qui a coupé la parole à notre aîné.
- He ? Qu'est ce que vous racontez ?
- On dit que tu vas le faire, ce solo, répond Hiro.
- Réfléchis, Massu, c'est une occasion en or, tu peux pas refuser, appuie Tesshi.
- Ils ont raison, mon garçon. Tu devrais écouter tes amis.
Et ben j'ai beau avoir le choix théorique, si ça s'appelle pas avoir la pression ou se faire forcer la main, moi je suis… heu… « Dômyoji », ne. Du coup, maintenant que mes amis (des faux frères oui !) ont dit ça, je me vois plus tellement refuser, ce serait vexant pour mon aîné.
- Ano… D'accord. Merci de votre confiance, sempai. J'espère être à la hauteur de ce que vous attendez de moi, dis-je d'une petite voix.
- Bien, excellente décision, petit, sourit Higashiyama-sempai. Je viendrais te chercher plus tard quand tu auras bien mémorisé le reste du show. Tu peux retourner avec les autres.
- Hai. Yoroshiku onegaishimasu, fais-je en m'inclinant, avant de pratiquement prendre la fuite.
Je sens que je suis écarlate et mon cœur bat comme un tambour. Il faut que je m'asseye. Il m'arrive trop de trucs ces derniers temps et je fais rien pour ça en plus. Je m'assois près de mon sac et bois d'un trait la moitié de ma bouteille d'eau. J'ai beau réfléchir dans tous les sens, je capte toujours pas, mais j'ai comme qui dirait plus vraiment le choix. Si je reviens sur ma parole, je vais passer pour un mec peu fiable et ça le ferait ni pour moi ni pour GJ123 (il s'est quand même pas foulé pour le nom, Johnny-san. Même moi j'aurais pu le trouver ça). Bof, après tout, il suffit que je me dise que c'est juste une choré de plus à apprendre. Une choré où on sera que deux. Gloups… Non non, Taka, te stresse pas à l'avance ça servira à rien.
Cinq minutes plus tard, la répétition reprend et je tente de fermer ma vue à ce qui se passe devant moi, de rester uniquement conscient de ceux qui dansent à côté de moi. Et pourtant je sens que les sempai essayent de me déstabiliser, de me déconcentrer. Peut-être pour me tester, je sais pas, mais je tiens bon jusqu'au bout. Par contre, comme j'ai du être super vigilant en plus du reste, je suis claqué à la fin de la séance. Ca faisait longtemps que je m'étais pas senti aussi mort. Je me demande comment s'en sont sortis Yamapi et les autres sans nous.
Ca fait maintenant une semaine qu'on s'entraîne tous sans relâche dès qu'on met un pied à l'agence et jusqu'à parfois vingt-deux heures passées. Je crois qu'ils ont décidé d'avoir notre peau. On est même obligés de dîner au réfectoire, du coup entre les cours et ça, je vois plus du tout ma mère, à part quelques minutes le matin. Elle doit avoir l'impression de vivre avec un courant d'air la pauvre. Bien sûr, les profs font gaffe de pas nous faire trop bosser sans pause vu qu'on est tous mineurs et donc considérés comme des enfants. Les adultes de cette agence ont appris à flirter avec l'illégalité sans y entrer et du coup c'est nous qui trinquons. Bref…
Un soir, pendant le repas justement, je m'assois à une table avec Tesshi, Shige et Hiro, quand deux mecs que je connais pas viennent se mettre à côté de nous en discutant.
- … et j'ai entendu Sarada dire à Suzuki qu'il a entendu Hichii rapporter que Kitahara s'est fait pincer, dit l'un.
- Sérieux ? fait le deuxième. Merde, il va lui arriver quoi ?
- Une convocation dans le bureau du big boss il parait.
- Il va se faire virer tu crois ?
Curieux et un peu commère sur les bords (je suis un Junior après tout et les Juniors sont des commères), je décide de les interrompre.
- Ano... Sumimasen, demo… de quoi vous parlez ?
- D'un gars qui a été vu avec sa copine.
- Et ?
Parce que je vois pas trop le problème en fait.
- Bah c'est interdit par contrat, tout le monde sait ça.
J'ouvre les yeux comme des soucoupes. C'est quoi cette histoire ?
- Ah tu savais pas non plus ? déduit le premier en voyant mes yeux de merlan frit. T'as pas tout lu ton contrat avant de le signer ?
Heuuuuuuu… non mais visiblement, j'aurais du.
- Bah heureusement qu'on te préviens. Si t'as une copine, planque-la bien sinon t'auras des problèmes, mec, déclare le second.
Sur ces mots, tous deux ayant fini de manger pendant la conversation (pourquoi ils se sont assis s'ils avaient pratiquement fini ? Bizarre de s'assoir pour même pas deux minutes non ?), ils se lèvent et s'en vont, me laissant halluciné. Ils ont le doit de faire ça ? De règlementer jusqu'à notre vie privée ? Ca me parait aussi dingue que démesuré et surtout, je comprends pas à quoi ça sert. Même si je suis pas personnellement concerné puisque ma relation avec Masa-chan doit jamais être découverte, mais pour les autres qui aiment les filles, c'est un peu dégueulasse quand même. On a pas le droit d'être heureux autrement que par le travail alors ? C'est ça que ça veut dire ? Parce que si c'est ça, c'est vachement égoïste…
- Tu as l'air perturbé, fait soudain la voix de Keii-chan juste à côté de moi.
Je sursaute. J'étais tellement pris par mes réflexions, que j'ai pas fais gaffe que lui, Yamapi et les autres nous avaient rejoints. Eux aussi bossent aussi tard alors ?
- Oh salut les gars. Ouais un peu. Je viens d'apprendre un truc en fait.
- Et c'est quoi ? demande Uchi.
En quelques mots, je leur retrace l'essentiel et ils me regardent comme si j'étais un alien. Bon, on dirait que je suis le seul Johnny's de l'agence que la joie d'être pris a empêché de lire son contrat. Je me demande si ma mère a fait gaffe à ça. Il faudra que je lui demande. Et que je lise ce fichu contrat en détails aussi. Histoire de voir ce qui va me tomber dessus.
- Et je parie que tu te demande à quoi sert ce genre de mesure, devine notre leader.
Woh, je suis si transparent que ça ? C'est presque flippant. Je hoche la tête.
- C'est pour le public en fait, m'explique-t-il. Pour que les fans aient l'impression qu'on leur est totalement dévoués, qu'on ne pense qu'à elles et n'appartient qu'à elles.
- C'est un moyen de s'assurer que le public nous conserve son soutien, ajoute Keii-chan.
- C'est pas un genre de manipulation ?
- Un peu. Mais le croire leur fait plaisir, même si elles doivent savoir que ce n'est pas la réalité, répond Uchi.
- Mais pourquoi mettre ça dans le contrat ?
- Pour que personne fasse n'importe quoi et préserver l'image de l'agence, fait Nishikido, qui doit me prendre pour un imbécile fini.
- Oh so…
- Bah alors, Massu, faut lire avant de signer un truc, sinon tu te feras avoir, rigole Shige qui semble avoir entendu la discussion.
- Allez, te fiche pas de lui, me défend Keii-chan.
Je retourne à mes pensées. Ca me plait très moyen cette histoire.. Entre ça et le reste, je commence à avoir l'impression qu'on est rien que des marionnettes dans les mains de Johnny-san etc. Je plaquerais bien tout en signe de rébellion, mais je commence tout juste à effleurer mon rêve du bout des doigts, alors tant pis pour mon amour-propre, je ferais avec.
Un mois a déjà passé quand, à une pause, Higashiyama-sempai s'approche de moi. Il me sourit, me complimente pour mes progrès, puis entre dans le vif du sujet.
- Masuda-kun, il faut qu'on commence à travailler tous les deux.
Ah oui c'est vrai, je suis tellement débordé de partout, que j'avais presque oublié cette partie spéciale. Bon, ben c'est pas la peine de reculer l'échéance, ne. Je hoche la tête, pose ma bouteille et le suis à l'écart.
- Ca va aller ? me demande-t-il.
- Hum, daijobu.
- Bien. Le solo se situe pendant « The start of all night ». Tu peux me faire la chorégraphie normale ?
- Snas musique ?
- Tu ne peux pas ?
- Anooo… si si. Daijobu.
« The start of all nigh », c'est la quatrième. Bon ben c'est parti. Je compte les temps dans ma tête pour ne pas être décalé. C'est une chanson en cinq. Glissé sur le côté, pirouette… tous les mouvements y passent jusqu'à la dernière note. Bizarre, je pensais qu'il m'aurait arrêté pendant au lieu de me laisser finir. Son regard posé sur moi est approbateur, ce qui veut dire que je n'étais pas décalé.
- Tu es vraiment doué pour ton âge, dit-il.
- Arigato, fais-je en rougissant.
Il m'ébouriffe les cheveux (je crois que c'est une habitude des aînés dans cette agence en fait), puis explique :
- Le solo démarre sur le deuxième couplet. Donc au moment où tu tourbillonne en prenant appui derrière. A ce moment là, tu t'avanceras de trois ou quatre pas pour arriver à mon niveau et on commencera.
- Wakatta.
- Bien.
Avec la patience d'un professeur (il a été Junior lui aussi il y a… heu… longtemps), il me montre donc l'enchaînement qui dure un couplet et demi, puis conclut
- Et à ce moment, tu rejoindras les autres pour terminer la chanson. Ca va, c'est clair ?
- Hai, sempai. Demo, pourriez-vous me remontrer plus lentement, onegaishimasu ?
- Tu es drôlement poli, c'est rare. Bien sûr, je vais te remontrer.
J'ai donc passé les deux dernières heures uniquement avec lui, à imiter ses mouvements pour être bien synchro. Malgré sa célébrité et son âge, c'est quelqu'un de très gentil et simple, qui ne se prend pas du tout la tête et ne traite pas les gens de haut parce qu'ils débutent. A aucun moment je me suis senti inférieur à lui, ni rabaissé ou humilié comme je le craignais un peu. Et ça c'est vraiment un soulagement, parce que ça veut dire que je vais vraiment pouvoir m'éclater à danser, sans me sentir mal à l'idée de le faire avec lui.
Un samedi matin, après avoir passé ma fin de soirée à répéter dans ma chambre (oui je suis légèrement accro je crois), je me rends à l'agence et entre dans la salle en criant un joyeux « ohayoooo ! »… qui tombe à plat. La salle est absolument et totalement vide. Stupéfait, je cligne des yeux, parcours la pièce dans tous les sens, mais je dois me rendre à l'évidence : je suis seul. Je regarde ma montre, des fois que je sois trèèèès en avance, mais non, elle est à l'heure. Je comprends rien. On est pourtant samedi, donc ils devraient tous être là. Qu'est ce qui se passe ? Je sors de la pièce, à la recherche de quelqu'un qui pourra m'expliquer, parce que là, j'y pige que dalle. Au détour d'un couloir, je tombe sur Johnny-san (fait extrêmement rare). Je m'incline.
- Ohayo gozaimasu, Johnny-san.
- Hello, my boy.
- Ano… Johnny-san… pourquoi il n'y a personne à la répétition du butai ?
Il me regarde avec attention, puis me fait sursauter lorsqu'il s'exclame :
- But, why are you encore là ? You must be avec les autres !
He ? Où ça ?
- Ano… je ne vous suis pas…
- L'audition, my boy. L'au-di-tion.
Audition ? Quelle audition ? De quoi il parle ? Devant mon air égaré, il m'explique qu'en ce moment se déroule une audition pour un drama qui s'appelle « 3 nen B gumi Kinpachi sensei » et que tous les backdansers du butai des Shonentai y sont.
- Bah alors c'est que j'ai pas été invité… fais-je, un peu dégoûté de cette mise à l'écart.
Encore si on avait été quelques uns à pas y aller… mais là je suis le seul sur soixante quoi. Trop la loose… Enfin ça sert peut-être à rien que j'y aille… On sera pas tous pris de toute façon si on doit jouer des élèves… Et puis bon, je suis pas vraiment bon en cours de théâtre. Pas super mauvais, mais très loin d'être bon, alors c'est peut-être pas un mal finalement.
- Comment ça you ne pas être invité ? tonne alors Johnny-san, me faisant de nouveau sursauter. You y va !
- Demo…
- You y va !
Ok ok, on s'énerve pas…
- C'est où ?
- Follow me.
J'arrive pas à déterminer s'il est furax que je suis l'oublié du lot, ou parce que j'étais pas au courant d'un truc que tout le monde savait apparemment (je comprends pas pourquoi Tesshi, Shige et Hiro m'ont rien dit…) ou parce que j'ai l'air à l'ouest. Je lui emboîte le pas comme je peux (il marche vite pour son âge), jusqu'à l'extérieur du bâtiment. On fait genre deux cent mètres, avant d'entrer dans un théâtre. Je savais même pas qu'il y en avait un là.
- Now, go, fait mon guide, avant de me lâcher dans la nature.
Bon ben… Je m'approche du groupe réuni sur la scène, en remontant l'allée centrale.
- Oh Massu ! s'exclame Tesshi en m'apercevant.
Naturellement, tout le monde tourne la tête vers moi. C'est ce qui s'appelle se faire remarquer. Encore. Mais pourquoi toujours moi ?
- Un retardataire ? Bienvenue, petit. Monte rejoindre les autres, nous n'avons pas encore commencé, fait un homme d'un certain âge, en collant un numéro sur mon t-shirt.
Je m'exécute et Hiro me fait passe un papier, sur lequel sont écrites plusieurs phrases, dont certaines en gras.
- C'est la scène qu'on devra jouer, me souffle-t-il. Notre texte est en gras.
Je hoche la tête. Pas bien dur à dire, mais il faut y mettre le ton, faire passer une émotion et tout ça. C'est pas tellement mon fort.
- Bien on va commencer. Minna, asseyez-vous dans la salle, vous monterez un par un dans l'ordre de vos numéros.
Bon ben je suis le dernier, c'est cool. Je vais avoir le temps de mémoriser mon texte comme ça. Un par un, je vois mes camarades monter sur scène, donner la réplique à l'homme qui est là, avec plus ou moins de talent et de conviction selon les cas et moi, mon stress monte. Bon sang que je déteste les auditions… J'espérais ne plus avoir à en passer après celle qui m'a fait entrer dans l'agence… je me concentre sur mon texte, essayant d'oublier que chaque numéro qui passe rapproche le mien. Je lève quand même le nez quand ce sont mes amis : Tesshi est tendu, mais il joue vraiment bien, on y croit à fond même s'il fait un peu… fluet pour dire ça. Hiro joue assez bien aussi mais il a peut-être l'air trop normal, j'en sais rien. Shige fait tellement la gueule, que ça passe. Bientôt il ne reste plus que cinq candidats à passer. Puis quatre. Trois. Deux. Un seul.
- Numéro soixante !
Le soixante, c'est moi puisque je suis arrivé le dernier. Je me lève lentement et me dirige vers la scène comme si chaque pas était le dernier. Je vais me couvrir de ridicule, c'est évident.
- Quand tu veux, numéro soixante, me dit l'homme.
J'inspire à fond, me concentre et lance la première des répliques que j'ai mémorisé, mais je sens mes jambes trembler. Devant une seule personne, alors que j'ai fais le Tokyo Dome devant cinquante-cinq mille personnes. Mais je trouve vraiment plus dur de passer devant un individu seul, que devant plusieurs milliers. Je sais, c'est bizarre. C'est pour ça que j'ai horreur des oraux et, par extension, des auditions. Ca me tétanise. Pourtant, moins de deux minutes plus tard, c'est bouclé.
- Merci, numéro soixante, tu peux te détendre maintenant.
Mauvaise idée. Si je me détends, je me casse la figure devant tout le monde. Faut que je m'asseye d'urgence. Je titube comme je peux jusqu'à un siège et, aussitôt, Tesshi et Hiro se précipitent.
- Massu ! Ca va ? me demande mon meilleur ami.
- T'es vraiment émotif, ne, sourit Hiro. Allez, remet-toi, c'est passé. On a plus qu'à attendre les résultats.
Je hoche la tête, mais il me faut plusieurs minutes avant de retrouver mon calme. Ensuite, les minutes passent. Le « casteur » (je sais même pas qui c'est dans la prod vu que je suis arrivé après tout le monde) s'est barré je sais pas où en nous laissant plantés comme des poireaux. Mes amis essayent de me distraire, mais je pense juste au résultat. Et aussi au fait que pendant qu'on est là à attendre, les répètes pour le butai avancent pas. Pourquoi on fait tout à la fois ? Au bout de presque une demi heure, le type revient avec une caméra, nous annonce qu'il a visionné tous nos bouts d'essai (ah bon on était filmés en plus ? Heureusement que je l'ai pas remarqué) et qu'il a fait son choix. Je me redresse dans le fauteuil, plus tendu qu'un fil à linge. Pas que je pense avoir la moindre chance d'être pris, ne, mais plus vite on en aura terminé... Les numéros s'égrènent. D'après mes compte, il y en a déjà vingt de pris. Et j'ai entendu ni celui de Shige, ni celui de Tesshi, ni celui de Hiro. Et encore moins le mien. Si on est recalés tous les quatre, c'est la loose intégrale pour le groupe quoi. Soudain, je sursaute. J'ai du mal entendre. Parce que je peux pas avoir entendu ce que je crois avoir entendu, c'est pas logique.
- Ano… sumimasen… vous n'avez pas dis « soixante », ne ? demandé-je au membre du staff.
- Si si, mon garçon, tu es retenu. Omedeto.
HEEEEEEEEEEEEEEEEEE ? NANDE ? J'ai été trop nul, alors nande ?
- Bien joué, Massu ! me félicite Tesshi, pas rancunier.
- Demo…
- Bien, pour ceux qui ont été choisis, les prises de vue commenceront le mois prochain. D'ici là, il faudra essayer vos costumes.
Heuuu… Là, je sais pas comment je vais pouvoir tout concilier de front, je suis pas Superman ni Flash Gordon. J'avais prévu de me planter là, donc je pensais pas devoir en plus ajouter ça à mon emploi du temps de fou… Quand est-ce que je vais avoir le temps de voir Masa-chan ? On a pas réussi à se voir plus de deux minutes dans un couloir depuis plus d'un mois… Il me manque…
Finalement, une certaine routine s'est installée. Les cours, les répétitions générales du butai, celles avec Higashiyama-sempai, les divers essayes etc pour le drama… J'ai absolument plus une minute à moi et si j'arrive à dormir cinq heures par nuit, c'est un miracle, je suis exténué… et pourtant, je suis heureux (enfin à peu près). C'est paradoxal, mais c'est vrai. J'aime vraiment danser, alors ce butai est vraiment une occasion exceptionnelle. Je me rends compte, maintenant, de la chance que j'ai eu d'être remarqué par une célébrité comme Higashiyama-sempai.
Ce soir, c'est la première. Je suis mortellement anxieux et horriblement excité (encore un paradoxe). Je suis derrière le rideau, avec tous les autres. On est à moins de dix minutes de l'entrée en scène. Les Shonentai nous encouragent et quand mon regard croise celui de mon aîné, il me fait un clin d'œil. Je lui souris en retour. J'espère ne pas le décevoir. Le staff fait le décompte et j'essaye de faire partir mon trac en respirant profondément. Ca marche moyen, mais je sais que, comme pour les Countdown et les live d'Arashi, ma peur s'envolera quand je serais sur scène. C'est quasi magique. On se met tous en place pour être prêts lorsque le rideau se lèvera dans quelques instants. Je sais que le reste de GJ123 est là, quelque part, car ils ont promis de nous soutenir. Je veux me montrer à la hauteur et donner le meilleur de moi-même. Le rideau monte peu à peu et j'entends le public féminin crier. C'est parti !
Deux heures et quinze minutes de rappels plus tard, le rideau retombe. Je suis mort de chez mort, mais si heureux que je pourrais m'envoler. J'aime la scène, je le savais déjà j'adore danser, je le savais aussi, mais… après avoir fait ce duo (acclamé !) avec Higashiyama-sempai, je verrais plus jamais ça de la même façon. Je pensais pas que c'était possible, mais ce couplet et demi, seul avec lui, m'a fait aimer ça encore plus qu'avant. J'irais pas jusqu'à dire que je suis fan mais… En fait si, je suis fan. Totalement. Il est vraiment génial, je m'en étais pas vraiment rendu compte pendant les répètes. Malgré ma fatigue, c'est presque euphorique que je vais à la douche et que j'y traîne déraisonnablement, faisant grogner les autres. Je me change ensuite et alors que je suis en train de ranger mes affaires dans mon sac, mon aîné s'approche.
- Tu t'es très bien débrouillé, Masuda-kun, me dit-il en posant une main sur mon épaule. Omedeto. Tu es vraiment doué, mon garçon. Continue comme ça.
- Arigato, sempai… fais-je en rougissant comme une tomate.
Il m'ébouriffe les cheveux et s'éloigne. Moi, j'en reviens toujours pas, de tout ça. On dirait que c'est un rêve. Un super rêve of the dead. Et je veux surtout pas me réveiller. Etre un Johnny's, c'est génial… des fois.
