Mars 2002

Dans la loge du plateau, on rigole tous. L'ambiance est très détendue. En plus de nous neuf, il y a aussi Arashi, parce qu'ils ont demandé à ne pas avoir de loge particulière. Je sais pas pourquoi, mais en tout cas, c'est encore plus sympa comme ça. Ca donne l'impression que GJ123 ou Arashi compte quatorze membres. Tout en parlant un peu avec tout le monde, je croise parfois le regard de Masa-chan et on se sourit. Je suis tellement heureux de pouvoir danser derrière lui. On a tous tellement pris l'habitude des lives, que c'est presque devenu une formalité. Du coup, on y va tous pratiquement en touristes, les mains dans les poches. Les pas de toutes les chorégraphies, répétées encore et encore, se sont tellement encrés en nous qu'ils sont devenus presque naturels. On les fait de façon machinale et plus personne ne compte les temps depuis longtemps, ils font partie de notre corps au même titre que nos organes presque. C'est aussi pour ça que tout le monde (moi inclus) est si zen : chacun sait exactement ce qu'il a à faire et à quel moment.

L'avantage des lives par rapport aux concerts, c'est que les costumes sont moins flashy, donc ils tuent pas les yeux. Comme si les mecs qui les créent se disaient qu'ils faisaient la grève des paillettes et des couleurs quasi fluo. Bon, par contre on échappe pas aux bouts de tissu inutiles, mais je suppose qu'il faut pas trop leur en demander non plus. Ceux de ce soir sont relativement sobres, c'est reposant. Je regarde la pendule et, une fois de plus, m'éloigne pour m'habiller. Tout le monde a l'habitude maintenant. Masa-chan n'essaye même plus de me convaincre, il a compris qu'il y arriverait pas. Autant j'arrive à peu près à me dominer quand on est seuls, autant avec d'autres, impossible. Je reviens alors que Tesshi termine de mettre ses chaussures et croise le regarde de Hiro qui me fait un clin d'œil exagéré. J'éclate de rire, attirant douze regards, mais c'est pas grave. J'adore ce mec, il est génial. Le live commençant à vingt-et-une heures, on a tous mangé avant et ce dîner était un grand porte nawak. Je disais que les potes de Nishikido étaient tarés, mais en faitl, les Arashi sont pas plus sains mentalement. Entre « Dômyoji » qui fait des imitations délirantes, Ohno-sempai qui nage dans les airs sans aucune raison, Ninomiya-sempai qui se prend pour David Copperfield à la grande époque et Masa-chan qui rigole sans arrêt… On dirait qu'ils pètent tous un plomb. Le seul qui dit rien et se contente de regarder le tout d'un air amusé, c'est Sakurai-sempai.

Le manager d'Arashi passe soudain la porte. Ce gars a toujours l'air stressé quand il nous regarde, comme si on (les GJ123) était une bombe qui peut lui exploser dans les mains à tout moment. Qu'il flippe au début, ça pouvait se comprendre vu que justement c'était le début, mais là on est plus des débutants. Ca devient presque vexant. Il ouvre la bouche et je sais d'avance (comme tout le monde d'ailleurs) ce qu'il va dire, parce qu'il dit exactement la même chose à chaque fois.

- Alors ça va ? Vous le sentez bien ? Vous allez gérer ? Vous n'avez pas oublié les pas au moins ?

Heureusement qu'il regarde toujours que Pï en parlant, parce que vu qu'on l'imite dans son dos en prenant les mêmes poses et mimiques que lui, il serait sûrement vexé. Surtout que nos pitreries de kohai font pouffer les Arashi.

- Ne riez pas, les gronde-t-il aussitôt. Ce n'est pas amusant. Ce live est…

- … très important, prononcé-je silencieusement en même temps que lui, avant d'enchaîner de même : Votre carrière en dépend.

Cette fois, tout le monde éclate franchement de rire et le manager prend l'air offensé.

- Vous rirez moins si vous vous loupez, tous autant que vous êtes, prophétise-t-il.

Pi et Ohno-sempai, les leaders, échangent un regard entendu.

- Personne ne va se planter, l'apaise le Arashi. Ils sont au point, comme à chaque fois.

- On sait ce qu'on a à faire et on connait la chorégraphie par cœur, ajoute Yamashita. Faites-nous un peu confiance.

- Hum… tenez-vous prêts, ça va bientôt commencer, marmonne-t-il avant de sortir.

De nouveau, tout le monde éclate de rire. Il y a vraiment une bonne ambiance, ça fait plaisir. Histoire de pas filer un ulcère à ce pauvre gars, on reprend notre sérieux et on rejoint nos places. Je croise le regard de Masa-chan, placé en diagonale de moi et lui sourit. Le rideau se lève et les fans se mettent aussitôt à crier, alors que la musique commence à peine. On est tous bien dedans, je me laisse porter par leurs voix et la chorégraphie, quand soudain tout le monde s'immobilise et une grande clameur horrifiée monte du public. Je comprend pas ce qui se passe, jusqu'à ce que mes yeux se posent sur Masa-chan, évanoui dans les bras d'un « Dômyoji » qui fait une tête de poisson hors de l'eau. Je deviens livide et mon souffle se fige dans ma poitrine.

- Non ! crié-je en me précipitant vers lui.

J'ai peur. Non, je suis terrorisé. Il est pâle, une pellicule de sueur recouvre son visage tordu par une douleur manifeste même dans l'inconscience. Le rideau s'est refermé à toute vitesse, tout le monde s'est regroupé et moi je vis plus. L'inquiétude doit se lire sur tous les visages, mais je m'en fiche, lui seul m'importe. Je sais pas à quel moment les secours sont arrivés ni qui les a appelés. Impuissant, je les vois emporter mon petit ami inconscient vers l'hôpital le plus proche. Mes jambes me portent plus et je m' »croule à genoux, des larmes coulant sans arrêt sur mes joues. Je suis encore sur la scène, mais je m'en fous, j'ai si peur de le perdre… les Arashi sont partis avec lui je crois, parce que j'entends plus leurs voix. Dans un brouhaha indistinct, je repère à peu près celles de mes amis, mais je suis pas en état de comprendre ce qu'ils disent. Deux d'entre eux me relèvent et m'aident à retourner à la loge. En trente horribles secondes, ma vie a basculé et même si je sais pas dans quelle mesure, je sens que plus rien sera jamais pareil.

Deux heures, c'est le temps qu'il m'a fallu pour me calmer suffisamment pour courir à l'hôpital. Bien sûr, personne a compris ma réaction. Ils l'ont mise sur le compte de la situation et de mon émotivité. Je les ai pas détrompés vu qu'ils ignorent tout. Et maintenant que je suis devant la porte de sa chambre, j'hésite à entrer. J'ai peur de ce que je vais découvrir, de ce que je vais apprendre. Et pourtant, je suis son copain. Il faut que j'y aille, il a besoin de moi. Je pousse la porte coulissante et retiens mon souffle. Masa-chan est là, presque aussi blanc que les draps dans lesquels il est allongé. Et il est pas seul, parce que les autres Arashi sont avec lui. Je me sens de trop. Je m'apprête à faire demi tour, lorsque sa voix s'élève faiblement dans le silence qui règne dans la pièce.

- Vous pouvez nous laisser un moment, les gars ? Onegai.

Ils font tous des têtes de trois kilomètres de long. Qu'est ce qu'ils ont bien pu apprendre de si terrible ? Je flippe encore plus maintenant. Ils sortent et je reste seul avec mon copain.

- Viens, Taka, approche, dit-il. J'ai du te faire peur. Gomen ne.

- J'ai eu la trouille de ma vie, confirmé-je, avant de m'assoir su le bord de son lit en prenant une de ses mains. Il t'es arrivé quoi ?

- j'ai toujours été fragile des poumons, explique-t-il, mais je n'ai rien dis, parce que je savais que ça mettrait un terme à ma carrière et je ne voulais pas.

- Tu veux dire que t'as continué à te démener comme un fou, en sachant que c'était dangereux pour toi ? comprends-je, halluciné.

Il hoche la tête.

- Je ne voulais pas que tout s'arrête. Et puis les autres comptent aussi sur moi.

- Mais ta vie est plus importante, non ? fais-je, révolté de sa désinvolture.

Le silence qui suit ma question est plus parlant que des mots : à ses yeux, sa vie est moins importante que sa carrière. Je trouve ça tellement… tellement… Rah je trouve même pas le mot qui convient.

- Alors t'as quoi ?

- Le médecin a parlé d'un pneumothorax.

- c'est quoi ?

- Sans entrer dans les détails, ça crée de graves problèmes respiratoires. Et effectivement, j'arrivais plus à respirer tout à l'heure.

- D'un coup ?

- Hum. En tout cas, ça va m'obliger à rester hospitalisé plusieurs semaines, sinon plusieurs mois.

- Des mois ? Tant pis, je viendrais te voir tous les jours pour pas que tu te sente seul !

A ces mots, son visage s'assombrit et je me demande ce qui peut m'arriver de pire que mon copain atteint d'une grave maladie.

- Justement, Taka, il fallait que je te parle à ce sujet… Il vaut mieux… qu'on arrête, tous les deux.

- He ?

La déclaration arrive de façon tellement brusque, que je comprends tout d'abord pas ce qu'il veut dire.

- Taka… Nous deux, c'est fini.

J'écarquille les yeux, ouvre la bouche, la referme, puis la colère me submerge. La douleur aussi.

- NON ! JE VEUX PAS ! POURQUOI ? hurlé-je alors que des larmes brûlantes dévalent mes joues en torrent. POURQUOI ? POURQUOI ?

Je lui martèle la poitrine de coups de poings. Je dois lui faire mal, mais moi aussi, j'ai mal. Tellement mal, que j'ai l'impression qu'on me lacère le cœur avec un couteau. Je souffre et je comprend pas.

- Tu veux plus de moi ? Tu m'aime plus ?

- Au contraire, je t'aime plus que jamais.

- Alors pourquoi tu veux qu'on se sépare ? Je comprends rien, Masa-chan !

Un sourire aussi triste que tremblant étire ses lèvres alors qu'il caresse ma joue mouillée de son index replié.

- Parce que je vais passer des mois ici et que tu es trop prometteur pour perdre ton temps à rendre visite à un malade.

- Je m'en fiche de ça ! Je t'aime, Masa-chan ! crié-je encore, la gorge obstruée par une boule de chagrin qui semble grossir de seconde en seconde.

- Et moi, je veux que tu aille de l'avant et que tu passe à autre chose. Ne me rend pas les choses plus difficiles, Taka, je t'en prie… Je sais que tu as mal, que je te fais mal, mais dans quelques mois, tu me remercieras de ne pas avoir freiné ta carrière.

- Non… Jamais…

Ma colère est partie aussi vite qu'elle est arrivée. Je lui jette un dernier regard et prend la fuite en courant. J'ai trop mal pour rester. Mes yeux sont tellement noyés de larmes, que je vois à peine où je vais. Il fait nuit, il pleut, je connais pas le coin et mon portable a plus de batterie depuis le début d'aprèm, mais je m'en fiche totalement. Un unique mot tourne en boucle dans ma tête, se répercutant à l'infini comme un écho : « non ! ». Je traverse la rue sans regarder, entend une voiture piler, une personne me hurler dessus et m'insulter, mais rien n'a plus d'importance. Je sais pas du tout combien de temps j'erre comme ça dehors, mais je commence à avoir froid, parce que je porte toujours le léger costume du live. Qui est trempé vu qu'il flotte comme pas possible. Toujours ma poisse légendaire. J'avise un banc dans la pénombre, éclairé par un réverbère et me laisse tomber dessus. J'ai tellement pleuré, que je crois que j'ai plus la moindre goutte d'eau dans tout le corps. Des heures ont du s'écouler, parce que la nuit pâlit. C'est l'aube et je sais toujours pas où je suis. Mais je m'en fous en fait. Je me sens trop mal. J'ai envie de vomir mais je peux même pas. Je peux plus rien, comme si mon corps s'était mis en pause.

J'ai du m'assoupir comme un clochard sur mon banc, parce que quand je rouvre les yeux, le jour est totalement levé. Je me lève, m'étire et grimace parce que les fringues mouillées, c'est froid je regarde autour de moi dans l'espoir de reconnaître au moins un truc, mais c'est mort. Tokyo, c'est trop grand, je peux pas connaître tous les quartiers. J'ai plus qu'à espérer trouver un arrêt de bus qui m'emmène dans une direction qui me dit un truc. Et je vais devoir frauder en plus, parce que mon sac et tout le reste est resté dans la loge du studio télé.

Je sais pas quelle heure il est mais vu la façon dont mon estomac grogne violemment, l'heure du petit déj doit être passée depuis longtemps. J'ai bien du prendre quatre bus et je suis seulement devant l'agence. J'ai bien envie d'entrer pour dévaster le réfectoire, mais je crois qu'il vaut mieux que je rentre. Ou pas en fait. Parce que j'ai à peine mis un pied dans la maison, que ma mère fond sur moi comme un rapace sur sa proie et, pour la première fois de ma vie, me donne une paire de claques.

- Tu étais où ? rugit-elle comme une lionne en colère. Tu imagine à quel point j'étais inquiète quand j'ai appelé à l'agence, qu'on m'a raconté pour Masaki-chan et que… Taka ? Tu pleure ? J'ai tapé si fort que ça ?

- Je… suis plus avec… Masa-chan… dis-je d'une voix hachée, avant de fondre en larmes. Encore.

- Oh… Trésor, qu'est ce qui s'est passé ? demande-t-elle en me prenant dans se bras pour m'entraîner vers la salle de bain.

- Je veux… pas en… parler… hoqueté-je.

- Comme tu veux, mon cœur, mais si tu as besoin, je suis là, ne, ajoute-t-elle en me séchant les cheveux avec une serviette.

J'ai plus l'âge, mais je me laisse faire comme un gosse. Sans la moindre conviction, je vais ensuite me changer, puis me terre dans mon lit, sous ma couette, avec l'idée de plus jamais en sortir.

Je devrais le haïr. Je devrais tout oublier de lui, son nom, sa voix, son odeur, son regard… Mais à quoi bon demander l'impossible ? Je l'ai aimé trop et trop longtemps pour que ça ne laisse pas en moi des traces indélébiles. Surtout qu'il était le premier.