Chapitre 13

Déprimé, moi ? Quelle idée…

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- Bon, maintenant, ça suffit ! explose Nishikido.

Je sursaute violemment car, en parlant, il a frappé du poing sur la table devant lui.

- Ryo, stop, essaye de l'arrêter Pi.

- Nan, j'en ai ma claque ! Ca fait quatre mois qu'il fait une tronche pas possible sans daigner donner la moindre explication, il nous fait perdre des shoots, les fans commencent à râler de plus nous voir et…

- Arrête, bon sang ! s'exclame Hiro pour me défendre. Il a sûrement de bonnes raisons de plus sourire.

- J'en ai rien à foutre ! Qu'il les laisse chez lui ou qu'il les dise une bonne fois pour toutes et qu'il fasse pas chier !

Sous sa colère, je me tasse sur ma chaise. Ca fait maintenant quatre mois que Masa-chan… enfin qu'on est plus ensemble et je m'en remet toujours pas. Je suis retourné à l'agence après avoir simulé une maladie, mais toute envie, toute joie, m'ont quitté. J'arrive même plus à prendre plaisir à danser ni à rien d'autre et quand on doit travailler avec Arashi, réduit à quatre membres, les répètes tournent à la torture. Parce qu'il est pas là. Parce qu'il est plus avec moi. Parce qu'on a rompu. D'ailleurs, même eux ont moins d'entrain depuis qu'ils savent que leur ami est gravement malade… mais ils font comme si. Moi, j'y arrive pas. C'est bien trop dur de sourire et de faire semblant que tout va bien, alors que je suis brisé de l'intérieur. Et je peux pas blâmer Nishikido de péter un plomb à cause de ça. Surtout que je leur ai toujours rien dis. Même pas à Tesshi et Hiro. C'est au dessus de mes forces.

- Lui crier dessus changera rien, intervient Pi, avant de se tourner vers moi. Cela dit, Massu, Ryo a pas totalement tort. Si tu as des problèmes, tu peux nous en parler. Ruminer tout seul te mènera nulle part et… le groupe en pâtit aussi.

- Laissez-le tranquille, il en parlera quand il aura envie !

Tesshi et Hiro se sont exclamés en même temps. Du coup, je les fixe, ils se fixent, les autres les fixent… et la porte s'ouvre d'un seul coup sur les mecs les plus bruyants de l'agence : les Kanjani8. Il manquait plus qu'eux. Lassé par avance et pas d'humeur à supporter leur excentricité, je me lève et me dirige vers la porte.

- Je vais prendre l'air, dis-je.

- C'est ça, bon débarras, grommelle Nishikido avec son tact habituel.

- Sois pas méchant avec Massu ! fait Tesshi.

Je le remercie d'un hochement de tête, puis passe la porte en coupant à travers les arrivants et me dirige vers le jardin intérieur, presque toujours désert. M'asseyant sur un banc, je soupire lourdement.

- Je peux m'assoir ?

Je m'attendais si peu à entendre une voix, que je sursaute. Hiro. Il m'a suivi. Je hoche la tête sans rien dire.

- Fais pas attention à ce que raconte Nishikido. Il est juste frustré parce qu'on a pas encore débuté et que ses potes du Kansai ont pas de statut défini dans l'agence. Du coup il se venge sur toi.

- Il a quand même raison. J'en suis conscient, mais…

- Ce qui t'es arrivé est grave au point de te faire déprimer pendant des mois ?

Je hoche la tête.

- Le groupe est triste sans ton sourire, tu sais.

- C'est gentil, fais-je en reniflant doucement.

Malgré moi, des larmes se mettent à couler. J'ai tellement de mal à vivre sans lui… Je sais qu'à la façon dont j'en parle, on dirait qu'il est mort, pas qu'il m'a « juste » largué, mais il faisait tellement partie de ma vie…

- Hé… Massu… murmure Hiro en me prenant dans ses bras, me frottant gentiment le dos. Ca te fait souffrir à ce point ?

J'ai tellement envie de m'ouvrir à quelqu'un, de parler de ma douleur… Mais quelque chose me retient. Je sais pas quoi, parce que Hiro est tout à fait digne de confiance. Son regard brun posé sur moi est plein de gentillesse et de compassion, je le sais sans même lever la tête, parce que je le connais. Et finalement, je craque. Les mots si longtemps retenus se bousculent pour sortir et je lui raconte tout depuis le début, bafouillant, riant parfois à travers mes larmes à certains souvenirs, puis conclus par sa maladie et notre rupture. Hiro m'écoute silencieusement sans me lâcher et j'ose pas m'écarter de lui, craignant de lire quelque chose de déplaisant dans ses yeux.

- Tout s'explique… murmure-t-il. Je m'étonne plus de ton état du coup…

Il comprend… Je suis si soulagé, que mes pleurs redoublent, mais ça a pas l'air de le déranger.

- Pleure si ça te fait du bien, Massu… Tu as le droit après tout ça…

Comme si j'attendais son autorisation, je me lâche totalement et mes pleurs deviennent des sanglots qui me déchirent la gorge et me secouent tout entier. Mes mains ont accroché son t-shirt et le serrent si fort que je pourrais le déchirer si je tirais un peu dessus. Je veux pas le lâcher : Hiro est ma bouée de sauvetage dans la mer de chagrin dans laquelle je risque de me noyer.

Un long moment plus tard (je sais pas combien exactement), je finis par me calmer, le lâche et m'écarte en reniflant.

- Ca va aller ? demande-t-il. Tu es prêt à y retourner ?

- Hai… Je veux pas retarder tout le monde.

- T'en fais pas, je te soutiens, quoi que tu fasses et quoi que tu dises.

- Arigato, Hiro.

J'essuie mes yeux et esquisse un sourire pour que mon ami n'ait pas l'impression de perdre son temps en me remontant le moral.

- Je te préfère vraiment souriant. Ca te va tellement mieux que les larmes. Même si elles sont compréhensibles. Mais te force pas si t'as pas envie, ne.

Cette fois, je lui fais un réel sourire, qui déclenche le sien. Il est si gentil et compréhensif... Parce que même Tesshi était un peu excédé par ma déprime même s'il a essayé de me faire parler plusieurs fois. Mais j'aime pas me sentir contraint.

On retourne tous les deux dans la loge et, apparemment, on est attendus de pied ferme. A notre entrée, la moitié du groupe se précipite vers nous, inquiète (Tesshi, Keii-chan, Pi), alors que l'autre nous regarde de loin d'un œil courroucé (Nishikido, Uchi, Shige) et que comme d'habitude, Moriuchi a l'air de s'en foutre totalement.

- Massu, ça va ? me demande Tesshi en se penchant pour me regarder en contre-plongée.

- Hai. Daijobu desu.

- Merveilleux. On va peut-être pouvoir bosser un peu maintenant que môssieur a fini de bouder, lâche Nishikido.

- Ryo, recommence pas, ça suffit maintenant, intervient immédiatement Yamashita. Bon, on a un changement de dernière minute pour cet après-midi : il y a un shoot avec Arashi qui s'est rajouté.

- Heeeee ? Encoooore ? s'exclame Tesshi. Nandeeeee ?

- Ils en ont besoin pour Myojo. Apparemment, le photographe trouvait les clichés trop vides même avec le décor, donc il nous veut aussi.

- Mais…

- Tegoshi, fais pas comme si ça te gavait alors que t'adore faire ton intéressant devant un objectif. Jouer les blasés devant nous ça sert à rien.

- Ryo, pour la deuxième fois en deux minutes, ça suffit, répéta Pi. Tu es pénible à la fin.

- Ben oui, c'est sûr qu'entre Masuda qui en fout plus une parce qu'il déprime pour on ne sait pas quoi et Tegoshi qui fait genre qu'il est soulé de bosser, c'est moi le coupable. C'est un peu facile de me faire passer pour le méchant de service.

- Personne te fait passer pour le méchant, Ryo, intervient Keii-chan, mais faut avouer que tu t'acharne toujours sur Tesshi d'habitude et que là t'as ajouté Massu à ton tableau ce chasse. Stop quoi, y'a que toi qui râle.

- Oh bordel, j'en ai ras le cul, je me barre. Chao les casse-couilles, fait Nishikido en prenant ses affaires pour sortir.

Malheureusement pour lui, Yamashita est très rapide et il s'interpose entre lui et la porte.

- Personne ne va nulle part, parce qu'on a du boulot et qu'on est un groupe de neuf. Donc on bosse à neuf ou pas du tout. Ryo, tu retourne à ta place.

- Pi, fais pas ch…

- Et sans discuter, merci, le coupe notre leader en désignant le fond de la pièce.

Nishikido le fusille du regard, mais s'exécute presque docilement. Quand je dis que ce mec est génial. Je connais que lui pour être capable de faire fermer sa gueule à cette grande gueule sans risquer des représailles désagréables. Il a un genre d'autorité naturelle, qui fait que tout le monde lui obéit, c'est un truc de ouf, j'ai jamais vu ça.

La répétition reprend donc là où on l'a laissée, jusqu'à ce que Yamashita nous fasse signe de nous préparer à rejoindre Arashi. J'avais à peu près réussi à me détendre grâce à Hiro, mais à l'idée du shoot qui nous attend, je sens l'appréhension revenir au grand galop. Et pourtant, j'ai pas envie de pourrir le boulot de tout le monde. Mon ami semble d'ailleurs le comprendre. Il pose une main réconfortante sur mon épaule et je l'entends me murmurer « gambatte ! ». C'est plus facile à dire qu'à faire, mais j'esquisse un sourire. Juste pour lui.

Le van qui est venu nous prendre nous dépose à l'entrée du studio et on se dépêche de rejoindre la loge où on va être coiffés, maquillés et habillés. Je suis over tendu. Je sais très bien que je vais ressentir son absence avec la force d'un ouragan dès qu'on aura mis un orteil sur le plateau et j'ai absolument aucun moyen d'empêcher ce naufrage qui se reproduit sans arrêt depuis quatre mois. Mon regard croise celui d'Hiro, qui hoche la tête comme pour me dire « tu peux le faire ». Je hoche la tête à mon tour, mais j'en crois pas un mot, pourtant, comme à chaque fois, je vais essayer de toutes mes forces. Parce qu'il m'a jeté justement pour que j'avance. Mais j'ai plutôt l'impression de faire du sur place. Comme un automate, j'enfile la tenue inidentifiable dont on m'a affublé et me laisse triturer de partout, sans même broncher quand on tripatouille mes cheveux. Tout le monde finit par être prêt, moi y compris. Que la séance de torture commence.

Comme prévu, le fait de les voir à quatre me fend le cœur. Je lutte contre les larmes qui me brûlent les yeux et inspire profondément pour les chasser.

- Ohayo gozaimasu, les salue Pi, imité de nous tous.

- Salut les gars, fait joyeusement Ninomiya-sempai. Vous allez bien ?

- Ca va oui. Et vous ?

- Plutôt pas mal.

- Vous avez des nouvelles d'Aiba-sempai ? fait alors la voix claire de Tesshi.

On dit parfois que les personnes qui nous sont le plus cher sont celles qui nous font le plus de mal. Je viens d'en avoir la preuve. Avec une simple question, tout à fait innocente de sa part, mon meilleur ami vient de me transpercer le cœur et je sens que j'ai pâli. Instantanément, Hiro se rapproche de moi et me murmure des paroles encourageantes en me caressant gentiment le dos. Je me sens pas loin de m'effondrer. Encore.

- On est allés le voir hier. Il est encore faible, mais il tient le coup, répond « Dômyoji ».

- Tant mieux. Transmettez-lui nos vœux de rétablissement, déclare Pi.

Juste avant que le photographe fasse son apparition. Ouf, penser à autre chose me fera du bien. Du moins j'espère.

J'ai essayé. De toutes mes forces. Mais j'ai pas totalement réussi. Je suis pas assez bon comédien pour passer au dessus du vide que je ressens à bosser avec son groupe alors qu'il est pas là. Mes sourires manquaient de conviction, mes gestes n'avaient rien de fluide… mais j'ai fais de mon mieux. Heureusement, le photographe a jugé que ma tête du jour méritait pas de se trouver au premier ni même deuxième plan et je me suis retrouvé tout derrière.

Revenus à la Jimusho, je récupère mes affaires, pressé de rentrer me terrer dans ma chambre, quand Hiro s'approche de moi.

- Tu sais quoi ? Il est pas très tard, alors on va sortir faire des trucs tous les deux pour te changer les idées.

J'ai rien le temps de répondre, parce que Tesshi déboule comme un boulet de canon en bousculant presque notre ami au passage.

- Massu, tu viens chez moi ? On va faire des trucs tous les deux comme avant. Ca te dis ?

Il a un sourire radieux, à donner mal aux yeux. Mais derrière lui, je vois que celui de Hiro a disparu et qu'il s'est éloigné, comme s'il se sentait de trop. Il a déjà tellement fait pour moi, je veux pas qu'il pense ça. Son amitié m'est trop précieuse

- C'est gentil, Tesshi, mais Hiro t'as devancé et j'ai accepté, réponds-je, déclenchant le retour du sourire dudit Hiro.

- Tu préfère être avec lui ? Tu m'aime plus ?

- Mais non, c'est pas ça… Arrête de penser toujours ça quand je te refuse un truc. Je te l'ai dis, il me l'a proposé juste quelques secondes avant toi et j'ai dis oui, alors je vais pas lui dire non maintenant.

- C'est bon, Massu. Tu peux aller avec Tesshi, c'est pas grave, intervient alors Hiro.

Mais je sens bien à sa voix qu'il pense tout le contraire et ça me fait de la peine pour lui.

- Tu vois, il est d'accord, rebondit immédiatement mon meilleur ami. Allez viens, ajoute-t-il en m'attrapant par le poignet.

Mais je me dégage doucement.

- Non, Tesshi, je peux pas faire ça. Tu aimerais, toi, qu'après avoir accepté de faire un truc avec toi, je te dise finalement non parce que quelqu'un d'autre m'a proposé autre chose ?

- Nyon…

- Bah c'est pareil pour lui. On fera quelque chose demain si tu veux.

- Ui… A demain alors.

- A demain, Tesshi. Tu viens, Hiro ?

- Hai, dit-il avant de me rejoindre en passant près de mon meilleur ami.

Je suis presque sûr qu'il lui a dit un truc du genre « gomen ». Alors qu'il a à s'excuser de rien du tout. J'adore Tesshi, c'est toujours mon meilleur ami, mais des fois, il se comporte vraiment comme un égoïste, sans penser que si les gens lui cèdent, c'est seulement par gentillesse. Comme Hiro qui était prêt à abandonner sa proposition pour lui permettre de rester avec moi.

Je sors avec mon pote et on marche un moment sans rien dire, puis Hiro prend la parole.

- Ne, Massu… Pourquoi tu lui as dit ça à Tesshi ?

- He ?

- Ben… c'est vrai que je t'avais proposé, mais t'avais encore rien répondu, alors c'était pas grave si tu lui disais oui.

- Ah… Ben j'allais vraiment accepter. Et puis il faut pas toujours tout lui céder, sinon il passera sa vie à faire des caprices. Déjà que c'est souvent le cas…

- So ka…

- Et puis aussi… j'avais vraiment envie de faire des trucs avec toi.

- Honto ?

Je hoche la tête, tout confus de son air sincèrement heureux. Surtout qu'en ce moment je suis pas du tout de bonne compagnie. Je ferais plutôt déprimer un régiment de clowns. Et je veux pas lui faire perdre ce magnifique sourire qui le caractérise.

- Alors on fait quoi ? demandé-je.

- Ce que tu veux. Tu aime faire quoi quand t'es pas à l'agence ni au bahut ?

Ce que j'aime faire… Très bonne question. Je crois que je fais pas grand-chose. A la longue, mon boulot à la Jimusho a fini par devenir aussi mon loisir et je fais pas grand-chose d'autre. C'est navrant. J'ai que dix-sept ans et j'ai déjà une vie de vieux.

- J'en sais rien… murmuré-je. J'ai pas trop d'activités en dehors en fait.

- So… Alors tu veux m'accompagner dans une salle d'arcade ?

- Si tu veux. Mais j'ai pas joué aux jeux vidéos depuis super longtemps.

- Pas grave, c'est juste pour le fun. Viens.

Sur ce mot, il m'attrape par la main et m'entraîne à sa suite en courant. Je m'attendais pas à ce qu'il fasse ça, mais comme l'étreinte du matin, ce contact me réconforte étrangement et je m'autorise même un léger sourire.

Je suis nul. Totalement et définitivement nul. Une vraie catastrophe indigne d'être un garçon. Même les mômes de dix ans sont plus doués que moi. Et pourtant, Hiro a du me faire essayer toutes les bornes : jeux de guerre, de course, d'adresse, de rapidité, de baston… Je me suis taulé en moto, en surf, en snowboard j'ai tué un équipier manqué le panier de basket au moins quinze fois me suis fait bouffer par des dinosaures affamés suis rentré dans un mur en bagnole ai été fait prisonnier par des stormtroopers… et j'en passe. Le seul truc où j'ai été à peu près correct a été, ô surprise, un jeu de danse. A croire que je sais vraiment faire que ça. Mais mon extrême nullité a au moins eu le mérite de faire retentir sans arrêt le rire de mon ami. Et c'est un son que j'adore. Après ça, il m'a traîné dans un purikura où on a pris des photos totalement débiles, puis au bowling. Je savais que c'était une mauvaise idée, mais Hiro est têtu quand il s'y met et il a pas voulu écouter mes protestations. Comment vous dire qu'en dix manches, j'ai pas été foutu de faire tomber plus d'une quinzaine de quilles ? La boule partait directement dans la gouttière, ou alors elle frôlait les quilles et tombait tout de suite dans le trou derrière, ou alors elle en faisait tomber une et tombait… Bref, je suis une calamité. Mais là encore, Hiro a bien ri. Et du coup, moi aussi. Impossible de pas être entraîné quand on l'entend se marrer comme ça.

- Je préfère vraiment t'entendre rire, tu sais, me dit-il.

- Je sais. Merci de tes efforts pour me changer les idées.

- Dis pas de bêtises. On est amis, non, alors c'est normal.

- Hum, acquiescé-je en lui dédiant mon premier vrai sourire depuis quatre mois.

Il m'en renvoie un et à partir de ce moment, il semble qu'un concours de sourire tacite s'organise. Et plus le temps passe, moins sourire me semble difficile. Et ça c'est déjà un grand pas vers la « guérison ». Enfin je crois.