1er décembre 2004
J'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Et pourtant, j'ai tout essayé : compter les moutons, partir de trois mille à rebours, boire un truc chaud genre lait, essayer de vider ma tête... rien y a fait. Du coup, je me suis levé pour répéter tout seul dans ma chambre. De toute façon, impossible de penser à rien, vu que le concert, le premier où il y aura uniquement nous, c'est ce soir. Et cette scène, on va plus en bouger pendant deux mois (même si le mois prochain, on sera rejoints par KAT-TUN pour le Summary). Rien que d'y penser, je stresse. Je suis content, bien sûr, c'est pas le problème, mais c'est notre première tournée quoi, alors si on se foire... ou que la salle est vide... ou que le public aime pas ce qu'on fait... Surtout que, si on y réfléchit bien, un concert avec trois chansons (« News nippon », « Kibou - yell », « Akaku moyuru taiyou »), ça va pas loin, même si on parle entre chaque. Du coup, je me dis qu'un mois entier, c'est peut-être abusé. On et pas Arashi quoi. Enfin je suppose qu'ils savent ce qu'ils font là-haut. J'espère, sinon c'est inquiétant.
Je vais à la salle de bain, prend une longue douche en m'éternisant dessous, prend mon temps pour choisir mes fringues (sweet et t-shirt verts, pantalon orange, baskets rouges) et, sans me presser, vais faire le petit-déj pour m mère et moi. Vu l'heure plus que matinale, je peux même me permettre de rater une ou deux fois sans que ça me retarde. On a rendez-vous à l'agence dans un peu moins de trois heures. Dire que Pi a retardé l'heure d'arrivée pour que tout le monde puisse dormir vu qu'on a fini tard hier soir... Et je vais pas tarder à tourner en rond comme un ours en cage vu qu'il est pas l'heure de partir. Alors en cuisinant, je chante à mi voix les paroles de nos titres. J'avale mon repas en revoyant mentalement les pas de chaque choré, puis les fais pour de bon. Je crois que je vais virer dingue si je pars pas maintenant en fait. Tant pis pour l'avance, je flânerais en cours de route au pire. Je prends quand même le temps de laisser un mot à ma mère pour qu'elle s'inquiète pas en trouvant la maison vide à son réveil, puis me met en route. A peine dehors, ma respiration fait un tel nuage de buée, que j'ai l'impression qu'elle va congeler, tomber et se casser par terre. J'avais zappé que depuis quelques jours il fait un froid polaire à Tokyo. Je refuse d'imaginer la température à Hokkaido, je risquerais de perdre un orteil rien que d'y penser. Du coup, retour à la maison. J'échange mon sweet contre un gros pull en laine (tout aussi vert), met une parka, un bonnet, une écharpe qui cache aussi mon nez et des gants. « Etrangement », quand je ressors, je me sens vachement mieux.
La rue est silencieuse et l'épais tapis blanc qui recouvre tout brille à la lumière des lampadaires. Une délicate et éphémère étoile givrée se pose sur ma manche, me faisant lever la tête vers le ciel encore d'un noir d'encre. Il neige de nouveau. Notre concert va bien porter son nom. Les décorations de noël sont toutes allumées et, un peu partout, il y a des sapins décorés. Les traditions occidentales se sont plus ou moins installées ? Noël… Je me demande si cette année, je vais pouvoir le passer avec celui que j'aime. C'est encore jamais arrivé jusqu'à présent, même avec Masa-chan. J'ai même pas encore pensé à ce que je vais offrir à mon Hiro, j'ai pas eu le temps. Du coup, dès que je croise une vitrine, je regarde, on sait jamais.
J'ai froid. Malgré la parka etc, j'ai froid. Je cherche du regard un abribus et trace dans l'espoir qu'il y ait un véhicule providentiellement prévu dans les minutes qui viennent. Histoire que je finisse pas en esquimau géant. Un coup d'œil sur les horaires… Vingt-trois minutes. Bon, ok, je suis maudit. Si je reste tout ce temps sans bouger alors qu'il fait -8000, je vais crever. Allez, Taka, en marche, ça va te réchauffer.
En arrivant devant le building, mes doigts sont tellement engourdis, que j'ai du mal ç sortir mon badge de ma poche. Ce badge dont le joli vert dont sont composé les lettres de « NewS », annonce qu'on a débuté. Je le présente au vigile, qui le regarde, puis me regarde (enfin ce qui dépasse de moi entre le bonnet et l'écharpe), puis rigole.
- Vous êtes tombé du lit ce matin, Masuda-san ? Vous êtes le premier de toute l'agence, vous savez. Même Kitagawa-san…
- Ishihara-san, le coupé-je en grelottant, si vous me laissez pas entrer, je vais devenir le premier Johnny's congelé de l'histoire de l'humanité.
- Oh ! Oui, pardon, je vous ouvre.
La porte s'ouvre dans un chuintement discret, laissant passer une bouffée d'air chaud salvatrice et je me rue à l'intérieur en claquant des dents de plus belle. L'hiver devrait être interdit. J'aime pas trop le café et le thé (enfin pas trop), mais là, je suis prêt à acheter un gobelet de n'importe quoi pour me réchauffer les mains. Quitte à pas le boire. D'ailleurs, c'est exactement ce que je vais faire ! Je salue le vigile, puis monte les escaliers quatre à quatre comme si ma vie en dépendait, avant de me précipiter de la même façon sur le distributeur de boissons chaudes. Y'a pas de truc que j'aime, mais tant pis. Vous connaissez cette sensation de bonheur intense, quand on se glisse dans un bon ben bien chaud ? Ben là, c'est tout à fait ça, mais avec un bête gobelet de thé. Il en faut quand même deux, pour que l'impression d'avoir les os congelés s'estompe et que je retrouve des sensations dans les doigts. Soulagé, je rentre dans la loge. Il fait bon dedans, mais comme elle est vide, il s'en dégage une impression de froideur. Pour me dégeler et remplir la pièce d'autre chose que le silence, je décide de mettre notre cd de répétition et, après avoir retiré mes épaisseurs de vêtements et revêtu ma tenue d'entraînement, je revois une fois de plus les chorégraphies. Je les connais tellement par cœur que j'aurais pu les créer, mais c'est pas grave, ça m'occupe. En plus, danser ici a le même effet déstressant que ça a toujours eu. La tête pleine de musique, je pense plus à rien, au point que quand la porte s'ouvre sur les autres, j'ai pas du tout vu le temps passer.
- Massu ?!
- Masuda ?!
Les exclamations interloquées ont jailli des bouches de mes sept compagnons, habillés comme pour une expédition au pôle nord.
- Ca fait combien de temps que t'es là ? demande Shige.
- Heuuu… J'ai pas regardé l'heure, mais vu que vous êtes là, je suppose que ça fait genre deux heures.
Ils se regardent, hallucinés.
- Tu veux dire que t'es arrivé à SEPT HEURES ?! s'effare Tesshi. Ca va pas, Massu ?
- Si si, très bien, j'arrivais juste pas à dormir, alors plutôt que tourner en rond chez moi, j'ai préféré venir ici.
Je juge pas utile de préciser que j'ai passé une nuit blanche, sinon Keii-chan va s'inquiéter et Pi m'engueuler parce que « je vais avoir un coup de barre quand il faudra pas et que ça va retarder tout le monde, c'est malin ça, Massu, franchement tu pense à quoi surtout un jour de concert ». Ben même si c'est le cas, je me donnerais à 3000%, quitte à finir le concert en rampant.
- Ah bon.
L'explication semble suffisante pour mon meilleur ami, mais je vois bien qu'Hiro est pas dupe. Au fil du temps, la perspicacité qu'avait Tesshi en ce qui me concerne s'est presque évanouie, alors que celle de mon copain s'est développée, renforcée. Ca me surprend toujours.
- Bon, ben vu qu'on est tous là, on va pouvoir s'y mettre, décrète Pi.
Ils se dirigent vers leurs casiers pour se changer, puis on se met en place pour « News nippon ». Sauf qu'on a oublié un truc : la loge est sûrement plus petite que la scène où on va se produire. Du coup, si nos placements sont pas faux, ils sont pas du tout… à l'échelle. Et vu que tout le monde y compris notre leader, finit par s'arrêter, ils ont du le réaliser aussi.
- Bon, y'a erreur de calcul, décrète donc Yamashita. On aurait du aller directement à la salle et pas se retrouver ici. Il faut revoir le tout en situation. On doit occuper une bonne partie de la scène et là, je suis certain que c'est pas le cas.
- Donc… on va là-bas ? demande Nishikido.
- Oui, c'est le mieux. Ca nous permettra aussi de nous familiariser avec la salle. Je vais essayer d'avoir le van.
Pi sort et on reste tous les sept à se regarder.
- Du coup, faut prendre nos affaires, parce qu'on va pas repasser ici après le concert, déclare Uchi.
L'idée est approuvée à l'unanimité et immédiatement appliquée, ce qui fait qu'au retour de notre leader, on est tous prêts au départ.
- C'est bon pour le van. Go.
Le trajet jusqu'à la salle se passe dans le silence. Tout le monde doit être crevé de la veille déjà et puis je pense pas être le seul que l'approche du concert rend nerveux. Y'a qu'à voir comment Tesshi se lèche frénétiquement les lèvres, comment Keii-chan se tortille sur son siège comme s'il avait une envie pressante, comment Pi lisse des fringues sans pli… Ils disent rien, mais je les connais tellement bien maintenant… Et c'est normal. Un premier concert solo, c'est pas rien. S'ils étaient tous détendus, ce serait inquiétant.
Le van fait le tour de la salle pour passer derrière, du coup, on découvre avec stupéfaction, que des fans font déjà la queue devant la porte. Alors qu'il est que neuf heures trente, que le concert commence à vingt-et-une heures et qu'il neige à nouveau. Les fans sont folles… C'est quoi l'intérêt alors qu'elles ont sûrement déjà leur place ? Déjà que j'ai du mal à imaginer que des gens puissent payer je sais pas combien pour nous voir chanter et danser… Parce qu'au fond, c'est que nous quoi. Mes pensées quittent les fans (elles y reviendront bien assez vite) pour se tourner vers la salle. Alors qu'on marche dans le couloir des coulisses encombré de caisses à roulettes et de câbles enroulés, j'essaye de me rassurer : après le Tokyo Dome, une salle plus petite ça va être de la rigolade, ah ah. On émerge sur la scène encombrée aussi, devant la salle vide. Je déglutis et l'angoisse me tord le ventre. Ouais, de la rigolade… ou pas. Rien à faire, voir une salle de concert sans public me terrifie toujours autant. J'ai l'impression d'oublier paroles et pas à mesure que les secondes passent.
- Massu ? Ca va ?
La question rituelle de Tesshi avant chaque performance. Il a jamais oublié mon malaise avant mon tout premier Countdown. Malaise qui s'est d'ailleurs jamais reproduit, mais bon il est resté dessus.
- Oui oui, c'est bon, j'ai juste le trac, comme tout le monde quoi.
- On se sent tout petit, ne, me souffle Hiro.
Je hoche la tête. Lui, il a compris. Faut imaginer le truc quoi : huit mecs, tout seuls sur une grande scène (voire immense, ça dépend de la taille), face à des centaines voire des milliers de gens. C'est juste délirant. Et flippant.
On est coiffés, maquillés, habillés de tenues multicolores que même moi j'aurais pas osé porter, en place derrière le rideau baissé. Mon cœur bat tellement vite qu'il pourrait quitter ma poitrine pour danser la salsa tout seul, mes paumes sont moites au point que mon micro glisse et je transpire déjà, alors qu'on a pas commencé. La salle a été éteinte et on entend distinctement les fans scander notre nom. NewS. C'est nous qu'elles veulent, qu'elles acclament. Le rideau commence à se lever. Elles crient. Très fort. J'entends fuser nos noms, même le mien. Le rideau totalement remonté, les premières notes de « News nippon » retentissent en même temps que leurs cris. Je vois seulement une masse sombre et une forêt de penlights. C'est parti !
