Une routine s'installa rapidement et la semaine passa. Je revis David le jeudi. Il était toujours aussi mystérieux et… presque fascinant. Je n'arrivais pas à le caractériser, à cerner ce qu'il pensait, ni les sentiments qu'il pouvait éprouver vis-à-vis de moi. D'ailleurs, je ne savais pas non plus réellement ce que je ressentais pour lui. Je ne voulais pas être amoureuse. Mais j'étais bien dans ses bras. Les leçons en sa présence promettaient d'être de plus en plus compliquées à gérer. En fait, je rapprochais chaque mention de sa matière à lui – ce qui n'échappait pas à Kara bien entendu puisque je lui donnais son cours chaque soir, comme annoncé. J'avais bon espoir qu'elle l'emporte.
Nous étions mardi, une journée parmi les pires de la semaine. Le matin, Potions l'après-midi, Amphi. Deux cours que je trouvai aussi terribles l'un que l'autre, chacun à leur façon. J'avais prévu de me coucher tôt, de manière à être en pleine forme le lendemain pour soutenir ma colocataire, mais un évènement perturba mon programme. Kara venait de gagner sa chambre quand un hibou grand-duc frappa au carreau de ma fenêtre. Je sursautai. Je n'étais plus réellement habituée à ce mode de communication puisque la plupart de mes amis avaient adopté la technologie moldue. Je permis au volatile d'entrer et regrettai de ne pas posséder un peu de Miampiaf à lui offrir. Je décrochai la lettre attachée à sa patte et mon cœur rata un battement lorsque je reconnus l'écriture fine de l'expéditeur.
Chère miss Weasley,
J'ai été agréablement surpris de votre missive. Vous suggérez par votre demande que je suis plus fort en duel que votre mère. À moins que cela ne cache autre chose qui ne me regarde pas. Je m'excuse platement d'avoir tant tardé à vous répondre, mais les affaires prennent du temps. Je pense que vous avez l'intelligence de comprendre.
Malgré cela, je suis heureux d'accéder à votre requête. Je vous propose de vous présenter samedi à quatorze heures au manoir. Il va de soi qu'une tenue adaptée à une activité physique agitée est de mise.
Mes sentiments les plus distingués, miss.
Drago Malefoy
Je laissai un petit rire s'échapper de ma gorge. J'avais envie de hurler de joie et d'angoisse. Il avait dit « oui » ! Et comme à l'habitude, il parvenait à glisser un double sens à chacun de ses mots. À moins que ce ne soit moi qui interprétais à ma manière des paroles innocentes. Mais y avait-il objectivement quelque chose de chaste chez Drago Malefoy ? Peu importe, je sautais presque d'euphorie dans ma chambre, ce qui ne manqua pas d'alerter Kara. Elle toqua deux fois.
- Rose ? Tout va bien ? Je peux entrer ?
- Oui !
Ma voix monta dans les aigus, ce qui fit sourire la française. Elle remarqua la lettre que je tenais toujours dans ma main et me fit :
- Il est d'accord ?
- Ouiiiii !
- T'es infernale. Tu n'as pas peur des conséquences ?
Je haussai les épaules. Quelles répercussions ? Certes, j'avais une attirance particulière pour monsieur Malefoy et j'étais prête à parier que c'était réciproque. Nous n'avions cependant jamais eu de gestes réellement déplacés l'un envers l'autre et j'étais sûre que cela n'arriverait jamais. Il possédait trop de classe pour cela – et moi trop de respect pour Astoria. Nous prenions un plaisir mutuel à nous tourner autour, et ce petit manège avait le mérite d'agacer mon père ce qui nous amusait beaucoup, bien entendu. Alors oui, j'étais heureuse qu'il ait accepté ma demande. Kara me taquina à ce sujet toute la soirée, puis nous nous couchâmes. Le lendemain, elle avait son duel de potion. Et j'espérais sincèrement qu'elle gagnerait haut la main. J'étais déçue de ne pas pouvoir concourir à sa place – et elle à la mienne. Cela aurait été mieux adapté à nos talents respectifs.
Je dormis mal. J'étais angoissée. Ce qui était stupide puisque ce n'était pas moi qui passais cette épreuve ridicule. Aussi, je me levai avant la sonnerie de mon réveil. Je m'attardai plus de temps sous la douche qu'il ne l'aurait fallu. L'eau bouillante détendait chaque muscle de mon corps. J'aurais voulu y rester la journée, mais mes doigts fripés me rappelèrent à l'ordre. Je m'habillai rapidement et rejoignis Kara dans le salon pour le petit déjeuner. Vu les poches sous ses yeux, elle n'avait pas dû dormir davantage que moi. Je lui posai encore quelques questions sur des potions complexes que je connaissais, auxquelles elle répondit parfaitement. Un peu plus confiantes, nous nous dirigeâmes vers la grande salle qui avait servi pour le bal : un des rares bâtiments du Campus suffisamment immense pour accueillir tous les étudiants. En quelque sorte, j'allais me prendre une humiliation totale devant toute l'école le jour de mon épreuve.
Je me forçai de ne pas y penser et me dégotai une place en bas des gradins qui avaient été installés, tout près de la scène. Six élèves passaient ce jour-là, deux de chaque classe de premières années. David me jeta un regard et je lui fis un clin d'œil furtif. Si discret que Kara le crut pour elle et me répondit par un geste qui se voulait rassurant. Quelqu'un se cala abruptement à côté de moi et je reconnus Viktor qui me souriait. Je le saluai poliment et me concentrai pleinement sur le déroulement de l'affrontement. Je poussai un soupir de soulagement lorsque je vis le thème des préparations.
Les étudiants devaient confectionner simultanément deux potions dans la liste des quatre proposées. Ceux qui obtiendraient les plus belles solutions seraient déclarés vainqueurs. Kara se précipita vers la table où étaient posés les ingrédients mis à sa disposition. En fonction de ce qu'elle saisissait, j'en déduis qu'elle prenait un pari risqué : Amortentia et Goutte du mort vivant. Il lui faudrait respecter un timing serré, mais ce n'était pas impossible. Et si elle y parvenait elle gagnerait haut la main contre son adversaire qui avait choisi l'Amortentia et la potion d'Aiguise-Méninges qui était bien plus simple – et donc lui vaudrait moins de points. Je me fis d'ailleurs la réflexion que je devrais peut-être m'en composer une, cela m'aiderait à y voir plus clair – ou pas.
Au signal, tous se lancèrent dans leurs préparatifs. Le pli d'inquiétude qui s'était formé le matin même sur le front de mon amie sembla doucement se dissiper au fur et à mesure qu'elle passait les étapes des cruels mélanges. Je ne pouvais m'empêcher de murmurer des conseils et des encouragements qu'elle n'entendait pas. Cela amusa beaucoup Viktor qui m'en fit la remarque :
- Je souhaiterais tellement le faire à sa place, gémis-je.
- Ton duel ne te suffit pas ?
Il se moquait ouvertement. Je le foudroyais du regard.
- Je te taquine, susurra-t-il en me tapotant l'épaule. Je comprends ce que tu veux dire, tu as l'air douée en potion.
J'acquiesçai silencieusement. D'une oreille, j'écoutais distraitement Viktor me parler. J'étais totalement concentrée sur les moindres faits et gestes de Kara. Je désirais qu'elle réussisse. Je le prendrais comme une victoire personnelle et en tirerais autant de gloire qu'elle si elle parvenait à faire sensation. Et à contrario je serais particulièrement déçue par une défaite. Aussi, je ne pus contenir un léger piaillement lorsqu'elle manqua de se tromper de chaudron au moment d'ajouter un ingrédient. Je ne sais si elle m'entendit ou si elle s'aperçut de son étourderie par elle-même, mais elle retint sa main au dernier instant. Je réalisai alors que j'avais oublié de respirer.
- Hé ! Détends-toi, me fit le deuxième année. Ce n'est pas un défi à mort hein…
Je ne répondis pas. Il voulait très certainement se montrer gentil et avait sûrement raison : j'accordais trop d'importance à ce match. Mais j'aurais tellement souhaité être à la place de Kara que, dans mon esprit, sa victoire allait compenser mon cuisant échec à venir. Car je n'avais que peu d'espoir concernant mon duel. Je n'étais pas trop mauvaise en sortilège et en métamorphose. Mais dès qu'il s'agissait d'avoir un minimum de réflexe pour se sortir d'un maléfice lancé par surprise, j'étais dans l'incapacité d'intervenir. Cela avait longtemps fait rire Albus et râler ma mère. Elle ne comprenait pas que je puisse être encore plus inapte que mon père – merci maman.
Lorsque sonna la fine clochette annonçant la fin du temps imparti, les potions de Kara me paraissaient correctes. Pas exceptionnelles certes, mais conformes et c'était ça qui comptait le plus. Aussi, je ne fus pas réellement surprise d'entendre son nom parmi les gagnants. Je me ruais dans ses bras. Elle reçut les félicitations d'une bonne part de l'école et ne manqua pas de préciser que j'étais responsable de cette réussite. Blondie me lança un regard noir – je lui rendis bien – qui promettait un duel acharné, plus tard.
Nous fêtâmes la victoire de Kara comme il se devait la quasi-totalité de la nuit. Peu nous importait d'être fatiguées le lendemain puisque nous n'avions que trois heures d'amphithéâtre le matin. Le jeudi était notre journée la moins chargée. Enfin en théorie, car nous profitions souvent de notre après-midi de libre pour rattraper nos devoirs en retard ou nous avancer sur les prochains cours. Aussi, la fin de la semaine arriva rapidement, dans une coutume morose qui m'aurait sapé le moral si je n'avais pas en vue un évènement tout particulier le week-end.
Je pensai à envoyer un hibou à ma mère pour lui souhaiter un bon anniversaire et me fit la remarque que je ne m'étais pas efforcée de lui trouver de cadeau – et au fond je m'en moquais un peu.
J'attendais samedi avec impatience.
Je ne faisais pas la fière, c'était un fait. Le château Malefoy se dressait augustement devant moi, me narguant presque. Drago avait entrepris quelques travaux depuis le départ de ses parents, mais pas de grands changements. La bâtisse me donnait toujours des frissons. J'actionnai le portail, espérant que monsieur Malefoy avait retiré les protections habituelles comme il le faisait chaque fois qu'il attendait de la visite. Je constatai avec plaisir que c'était le cas. Je traversai la fine allée en pierre pavée bordée de massifs encore fleuris. On pouvait faire confiance à Astoria pour entretenir à la perfection ses parterres. Des primevères, chrysanthèmes, pensées et autres plantes vivaces coloraient le parc de manière harmonieuse. L'ensemble s'approchait un peu des jardins à la française, en plus flou néanmoins. Je montais les quelques marches du perron et fit tinter la cloche située à ma droite. Un elfe de maison m'ouvrit presque immédiatement.
- Miss Weasley, s'inclina-t-il.
J'eus à peine le temps de répondre, que l'elfe enchainait déjà :
- Si vous voulez bien me suivre.
Je lui emboitai le pas. Il me conduisit à une pièce que je ne connaissais pas et qui visiblement était réservée à la pratique des armes de tous types. Monsieur Malefoy était présent, joutant à l'épée contre un cobaye enchanté qu'il n'eût pas de peine à vaincre. Il portait un pantalon noir assez ample et avait laissé son torse nu. Des gouttes de sueur perlaient de part et d'autre, ruisselant le long de ses pectoraux et brillant sur sa peau. Je tentai par tous les moyens de rester calme, l'imaginant presque sur le trône pour garder mes joues à une température corporelle normale. Néanmoins, lorsqu'il se retourna et m'adressa son plus beau sourire, je me sentis rougir – et ce n'était pas mes quelques taches de rousseur qui pouvaient camoufler quoi que ce soit.
Il lorgna sur mes vêtements. Le matin même, j'avais longuement réfléchi à ce que j'allais pouvoir mettre pour cette entrevue et avait hésité avant de me décider pour un simple jean et un débardeur blanc à fine bretelle. J'avais ajouté ma veste en cuir par-dessus afin de me protéger du froid et, bien sûr, j'étais perchée sur mes inséparables Jimmy Choo. Ce qui ne manqua pas de faire sourire monsieur Malefoy qui me dépassait toujours d'une tête.
- Ne vous avais-je pas conseillé une tenue plus… adaptée ? fit-il.
- J'ai mes baskets dans mon sac, m'empressai-je de signaler, en sortant les fameuses de ma pochette à main – agrandie magiquement, bien entendu.
- En ce cas, nous pouvons commencer.
Il ouvrit un coffre qui se tenait dans un coin de la pièce et y déposa l'épée. Puis, il récupéra sa baguette, qu'il avait abandonnée non loin sur la petite table basse à côté. J'en profitai pour changer de chaussure – me sentant d'autant plus ridicule que je perdais alors quelques précieux centimètres – et attrapai ma baguette. Je me mis vaguement en garde, ne sachant pas réellement quelle attitude adopter. Drago se retourna brusquement et agita sa baguette sans dire mot. Aussitôt, la mienne quitta ma main droite pour se loger dans la sienne. Je le regardai, éberluée. Il avait utilisé un informulé et je m'étais laissée avoir comme une débutante de première année. Il me fit un sourire et me rendit mon inestimable bout de bois.
- Comme vous venez de le constater à vos dépens, miss, l'effet de surprise peut donner un avantage certain lors d'un combat. Ainsi, il ne faut pas hésiter à utiliser des sortilèges qui sortent de l'ordinaire, ou encore les informulés.
Certes. C'était un fait que je ne pouvais démentir. Comme personne ne pouvait nier que j'étais une réelle quiche en duel et que malgré tous les bons conseils que put me prodiguer monsieur Malefoy cet après-midi-là, je demeurais persuadée que j'allai m'humilier toute seule comme une grande le 27 septembre – jour de mon duel. Pour une raison qui me restait totalement obscure – mais qui devait être limpide pour Merlin – je perdais systématiquement tous mes moyens lorsqu'il s'agissait d'envoyer un maléfice contre quelqu'un. Mais en plus d'oublier la plupart des formules qui en temps normal ne me causaient aucun problème, je devenais d'une maladresse sans nom. Et c'est ainsi que – je ne sais concrètement pas encore comment – je me retrouvai sur Drago. Littéralement. Mon pied gauche avait certainement voulu dire bonjour à mon pied droit sans l'accord de celui-ci – et surtout à l'insu de la propriétaire. J'avais trébuché et m'étais alors rattrapée au premier truc que j'avais pu saisir : monsieur Malefoy l'entrainant avec moi dans la chute.
J'étais donc presque à cheval sur mon professeur, les mains sur ses pectoraux, les joues rouges comme de la braise, et bredouillant indistinctement quelques excuses. Il eut un vague sourire et me marmonna que ce n'était rien, mais qu'il me serait reconnaissant si je me relevais. Ce que bien sûr, je m'empressai de faire. Ainsi se termina ma petite séance d'exercice et je me doutais qu'il n'y en aurait sûrement pas d'autres. Néanmoins, le père de Scorpius ne sembla pas me tenir rigueur de cet incident si perturbant pour moi, et il me proposa de me rendre à la salle de bain afin de me rafraichir. Je récupérai mon sac qui contenait quelques affaires de rechange et me hâtai de monter à l'étage me laver. Je connaissais le chemin puisqu'un jour Scorpius avait eu la bonne idée de me faire tomber dans la vase de la mare. Drago m'informa qu'il m'attendait au salon.
C'était une pièce gigantesque. Le sol était fait de gros carrelage blanc cassé. Toute la moitié basse du mur était recouverte de carrés de même couleur. Le haut avait été peint d'un bleu écume. L'ensemble était reposant et j'adorais cette salle de bain. Comme un peu tous les éléments du manoir, en fait. Au fond, dans le coin gauche, une baignoire de la taille d'une petite piscine faisait face à la douche qui pouvait aisément accueillir deux personnes de gabarit respectable. Je me demandai vaguement s'il était possible que Scorpius ait été conçu ici, mais chassai expressément l'image de ma tête tandis que je mettais un pied dans la cuvette. L'eau chaude me fit du bien. Je me fis la remarque que ce qui se passait dans mon cerveau était parfois très étrange.
J'enfilai ma jupe longue, une chemise et un pull gris en cachemire par-dessus puis enfouis le reste de mes affaires dans mon sac avant de redescendre dans le salon. Monsieur Malefoy était installé dans l'un des fauteuils et il m'invita à prendre place en face de lui en me tendant une tasse de thé fumant. Je n'étais pas très à l'aise, mais rapidement Drago trouva un sujet de discussion :
- Que se passe-t-il avec votre mère, très chère Rose ?
Je le regardai abasourdie. Il ne me laissa pas le temps de répondre.
- Même si c'est dur à admettre, je dois bien avouer qu'Hermione Granger a plus de talents que moi en matière de duel. Aussi, je conçois parfaitement que votre père ne soit pas le mieux placé pour vous aider et que votre parrain Potter soit trop occupé. Mais à part une brouille avec votre mère, je ne vois pas ce qui aurait pu faire que vous vous tourniez vers moi.
J'étais encore plus secouée. Il avait suivi exactement le même raisonnement que moi lorsque j'avais dû faire mon choix. Et même si certaines données supplémentaires rentraient dans l'équation pour ma part, il était clair que jamais je n'aurais pu envisager de demander à ma mère. Je soupirai.
- Nos relations sont… je dirais tendues. Je ne la comprends pas et elle ne me comprend pas.
Je n'avais pas la volonté de m'étendre sur le sujet. Ma vie familiale ne concernait que moi. Et puis j'avais parfaitement conscience que mon sale tempérament n'aidait pas dans ce que je vivais chez moi. Donc moins monsieur Malefoy en savait, mieux je me portais.
- Il est vrai que votre mère n'a pas un caractère facile.
Je retins un « et moi donc ! » de justesse et esquissait un sourire. Avec ma mère, nous ne nous entendions pas, ce n'était pas nouveau. J'avais beaucoup de certitudes à ce sujet, mais je n'avais pas forcément envie de les partager. Ne sachant pas trop quoi dire, je préférai rester silencieuse. Elisabeth m'avait clamé un jour qu'il fallait de préférence se taire dignement que d'ouvrir la bouche et passer pour une idiote. Le blanc dura quelques longues minutes.
- A quoi pensez-vous, jeune Rose ?
Je ne sus quoi répondre. En fait, je crois que je pensais trop. J'avais atteint un âge où on n'est pas encore totalement un adulte, mais où on a perdu l'insouciance qui caractérise l'enfance. C'était une situation particulièrement désagréable : un peu comme être assis ni complètement sur une chaise, ni en globalité sur une autre. Une fesse sur chaque en essayant de ne pas tomber. C'était ça, le problème de notre génération. Celui que nos parents ne pouvaient pas comprendre. A notre âge, ils se demandaient simplement s'ils allaient survivre. Ils se battaient pour un but, une cause, quelque chose qui les tenaient aux tripes. Nous, nous n'avions pas de grande guerre, pas d'idéologie à défendre. On était en quête d'identité perpétuellement. On se reposait sur les acquis de nos parents tout en voulant nous en détacher. Je regardais à nouveau Monsieur Malefoy. Je vis dans ses pupilles une lueur étrange et je réalisai qu'il savait parfaitement ce à quoi je pensais.
- Ne vous méprenez pas sur la situation que vos parents et moi avons subie. Elle ne nous a en rien fait grâce des questions que vous vous posez actuellement. Nous avions simplement moins d'occasions d'y réfléchir.
J'esquissai un vague sourire. Il avait sûrement raison. Il en avait plus conscience que moi d'ailleurs. Nous étions au salon. Dans cette même pièce où ma mère avait torturé bien des années plus tôt. La décoration n'était certainement plus la même, mais les lieux semblaient encore empreints du macabre et de l'horreur qu'ils avaient habités. Il me paraissait clair que ma mère n'avait pas eu le temps de se demander quels types de sentiments elle éprouvait pour son entourage. Mais cela lui avait-il épargné toutes les difficultés que représente une histoire d'amour ? Je n'en savais rien. Je n'en avais jamais réellement parlé avec elle et je ne pensais pas que cela arriverait un jour. Elle était bien trop préoccupée par d'autres évènements.
- La situation était différente tout de même, objectai-je.
- Je ne vous contredirais pas là-dessus, très chère. Mais posez-vous cette question : qu'est-ce qui distingue actuellement votre cousin James Potter de son père au même âge, si l'on oublie l'aspect funèbre de l'adolescence de ce dernier ?
Je haussai les épaules. Peu de choses a priori. James et Harry se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Le fils avait hérité du caractère des Potter, c'était indéniable, et il y avait fort à parier qu'Harry aurait vécu sensiblement une jeunesse similaire à la nôtre ; s'il n'avait pas eu l'immense mission de sauver le monde sorcier. Il avait élevé au rang de héros, comme nous, leurs enfants, l'étions. La seule différence était que nous ne le méritions pas et n'avions aucune responsabilité. Je fis part de cette remarque à monsieur Malefoy qui hocha la tête.
- La population a besoin d'avoir des héros auxquels s'identifier. Et c'est rassurant de penser qu'au milieu de l'horreur il y a des personnes qui produisent des miracles.
- Mais nous ne sommes pas des héros, répliquai-je. « Simplement des gamins impertinents. » Et ça, c'est ma mère qui le dit.
Le visage de monsieur Malefoy s'assombrit.
- Votre mère est quelqu'un de très intelligent et courageux… Et qui a ses défauts. Néanmoins, je ne me permettrais plus d'en faire la critique.
Ma mère avait témoigné en sa faveur à la fin de la guerre. Il considérait à présent avoir une forme de dette envers elle. C'était ridicule selon elle – et selon moi également – mais personne n'était parvenu à lui faire entendre raison. Je compris au ton qu'il employait que le sujet devenait indisposant pour lui et décidait de me taire à nouveau. Une sorte d'électricité s'installa doucement entre nous et je fus de plus en plus embarrassée. C'est pourquoi je fus – pour une fois - assez contente de rentrer chez mes parents. L'après-midi avait été étrange ; comme souvent, avec Monsieur Malefoy. Il émanait de cet homme quelque chose de si particulier que je n'arrivais pas à savoir quoi. C'était perturbant. Et ses yeux gris avaient le don de me mettre mal à l'aise.
Je m'étendis sur mon lit. Satisfaite. J'allais perdre mon duel, mais ça n'avait pas d'importance.
Je rêvai de lui.
