Nous étions mercredi 25 septembre. Avant ce jour, je n'avais pas eu d'animosité particulière envers ma prof de Plantes, Fleurs et Champignons. Je dirais même que, m'intéressant à sa matière, j'avais eu tendance à l'apprécier. Mais ça, c'était avant. Nous demander de nous mettre en duo afin de préparer chez nous un devoir à rendre la semaine prochaine, c'était une chose acceptable. M'imposer la présence de Scorpius, ça, ça l'était déjà beaucoup moins. J'avais eu beau pester, râler, enrager, elle n'avait pas changé d'avis sous prétexte que j'étais la meilleure de son cours et que je pourrais donc aider cet incompétent à rattraper son retard. Comme s'il en avait l'envie ! Je sortis de la classe promptement, dans une colère folle, sous le regard moqueur de mon ennemi de toujours. Je trainai ensuite des pieds jusqu'à ma salle de biologie générale. Ma vengeance serait terrible.

Fatalement, je rentrai particulièrement agacée à l'appartement ce soir-là. Et avant même que Kara n'ait ouvert la bouche afin de me demander ce qui me tracassait, je hurlais corps et âme que je méprisais profondément Malefoy fils et toutes les personnes qui m'obligeaient à tolérer son existence. Ce n'était apparemment pas la bonne soirée pour me plaindre puisque Kara me répliqua sèchement :

- Tu sais qu'il n'y a que toi ici qui ne le supportes pas ?

Je me renfrognai, lui tirait la langue d'une manière totalement immature et indigne de moi, avant de m'enfermer dans ma chambre, boudeuse. Elle avait raison. Et c'était bien ça qui me mettait le plus en colère. Toutes les nanas picoraient dans la main de Scorpius Malefoy, quant aux mecs ils le trouvaient « cool ». Mot qui était pourtant à l'antipode de ce qu'était ce crétin arrogant. Mais ça, j'étais visiblement la seule à le voir. Je tournais en rond depuis maintenant facilement une heure quand Kara frappa timidement à la porte. Je ne répondis pas, toujours vexée.

- Tu veux manger quoi ? murmura-t-elle de derrière la cloison comme si j'allais la mordre.

Alors qu'en tant que jeune femme élégante, je ne croquais pas les gens. Oui, bon, peut-être que ça m'était déjà arrivé de planter mes crocs dans James quand il m'énervait trop à Poudlard, mais c'était différent. James était un peu comme un animal sauvage qu'il fallait dresser. Lorsque Gribouille, le chat de mon frère, avait eu des problèmes de comportement, l'animalière avait conseillé de lui mordre les oreilles chaque fois qu'il griffait. J'avais simplement appliqué le même principe avec mon cousin. Mais hormis ces petits écarts, j'étais quelqu'un de civilisé. Ne sachant pas vraiment ce qu'il y avait dans le frigo, je répondis :

- Ce qui te fera plaisir. Tu as besoin d'aide ?

- Non, continue de faire la tête tranquillement.

Si j'avais été prête à quitter ma chambre mieux disposée, elle avait réduit tous ces espoirs à néant en quelques secondes. Une douche chaude serait le remède à tout cela. J'allais me choper une insuffisance immunitaire à force de m'astiquer ainsi. Voyant le côté positif des choses, je me fis la remarque que cela me permettrait peut-être de rater des cours et par conséquent de ne pas devoir supporter mon crétin préféré. Dans un timing parfait, je sortis de mon sauna pilepoil au moment où Kara eut fini de faire cuire ses pâtes au saumon. Un délice ! Kara avait de réels talents de cuisinière et ça eut au moins le mérite de me remettre de bonne humeur. Ça et son Boursouflet qui faisait des cabrioles sur la table.

- J'ai entendu quelque chose d'étrange ce midi à la cafèt', tenta Kara lorsqu'elle jugea que j'étais plus enjouée.

Bien sûr, cela piqua ma curiosité.

- Quoi donc ? lui demandai-je, joviale.

- Une des troisièmes années a perdu son oncle moldu…

Je haussai les épaules, ne voyant pas trop ce qu'il y avait d'anormal là dedans. Personnellement, je n'avais pas d'oncle moldu – du moins pas à ma connaissance –, mais ça n'empêchait pas les autres d'en avoir et de subir des enterrements si Merlin le décidait.

- Apparemment, il a été retrouvé mort, dans une pièce verrouillée de l'intérieur. C'est ce qui inquiète ses parents, mais les Aurors n'ont pas souhaité s'y intéresser, puisqu'il s'agit d'un moldu…

Je fronçai les sourcils. Cela me rappelait vaguement quelque chose, mais je n'arrivais pas à mettre la main dessus. Il faut avouer surtout que j'avais d'autres préoccupations. J'avais pris le temps de passer à la bibliothèque avant de rejoindre l'appartement afin d'emprunter un grimoire. Je comptais bien me munir d'une avance dans mes recherches pour notre devoir de Plantes, Fleurs et Champignons. Hors de question de donner à Scorpius une raison de se plaindre de mon exercice. Ma mère pouvait en dire ce qu'elle voulait, j'avais toujours eu des résultats satisfaisants aux yeux de tout le monde – sauf elle – ça ne changerait pas aujourd'hui.

Cela faisait maintenant une heure que j'étais à l'œuvre, notant de ce que je pensais important – trois pages à présent – quand soudain, je me souvins : les Jedusor avaient été retrouvés morts, dans une pièce fermée de l'intérieur également. Ce qui n'était visiblement possible que pour un sorcier qui aurait transplané. Déjà à l'époque le cas avait été délaissé et on avait trouvé un faux coupable. Il était dommage qu'à nouveau les Aurors passent à côté. Mais vu le travail qu'ils avaient depuis la guerre, ça se comprenait. Toutes les mesures de sécurité étaient renforcées. Et beaucoup d'entre eux avaient péri lors de la bataille finale, les effectifs étaient réduits – ou composés de jeunes recrues sorties de l'école, ce qui ne valait pas l'expérience des anciens.

Et puis ça ne me regardait pas.

Je venais de finir de mettre en ordre mes notes de la veille sur l'Absinthe et ses propriétés quand mon portable vibra, me faisant sursauter. C'était David, qui me demanda si ça me plairait d'aller diner avec lui. Question stupide, bien sûr, puisque je ne pouvais que dire oui. Je le rejoignis, comme toujours depuis maintenant presque quinze jours, au centre de transplanage. Et comme d'habitude, il m'emmena par escorte. Nous atterrîmes dans le Londres moldu, dans une petite ruelle. Ces habitudes qu'il semblait avoir me troublaient chaque fois, mais je ne cherchais pas à comprendre. Pour une fois mon insouciance prenait le pas sur ma curiosité. Ou peut-être avais-je trop peur de ce que je pourrais découvrir ?

Il avait choisi un restaurant du quartier chinois. Je n'y avais jamais mis les pieds, même si j'en avais souvent entendu parler, et je trouvais les décorations de rues pas réellement à la hauteur de mes attentes. Tout était bien trop modernisé, et je peinais à retrouver la culture si particulière de l'Orient dans les constructions. C'est un peu déçue que je le suivi dans un petit établissement. Autant l'aspect extérieur ne payait pas de mine, autant l'intérieur était splendide. De nombreuses tapisseries représentant dragons, pandas et monastères recouvraient les murs. Le sol était fait d'une fine moquette rouge pâle, un peu défraichie, mais qui donnait un certain charme à l'ensemble. Il y avait une maigre queue, mais nous fûmes rapidement installés, car nous n'étions que deux. Je pris un coca-cola et remplis mon assiette au buffet à volonté qui était immense. Ce qui était sûr, c'est que je n'allais pas mourir de faim ce soir-là. Je passai une excellente soirée, plein de rires, de bonne humeur et de bonheur.

Lorsque nous rentrâmes au campus, je ne pus m'empêcher de me lover contre lui. Alors qu'il venait de m'embrasser, je ne pus me retenir de souffler :

- Reste avec moi cette nuit !

J'en avais tellement envie. Je me souvenais de cette passion que nous avions partagée il y avait maintenant presque un mois et je rêvais d'y gouter à nouveau. J'avais à présent renié la totalité de mes principes avec lui. Je le revoyais régulièrement, buvais un verre de temps en temps, échangeait de nombreux messages durant toute la journée – en cours parfois – et discutait comme jamais je ne l'avais fait avec un homme auparavant. Il s'intéressait à ce que j'étais. J'avais pensé que cette attention laisserait sa place à l'habituelle litanie à propos de mes parents que l'on me servait souvent, mais il n'en était rien. Il ne me posait aucune question concernant les Weasley ou même mon oncle. Nous ne parlions que de moi, Rose – et un peu de lui aussi – et j'adorais ça.

Il sembla hésiter quelques secondes, puis finit par capturer mes lèvres avant de me chuchoter un faible oui. Je manquai de sauter de joie. Des papillons dans mon estomac me firent déglutir difficilement. Et si Elisabeth avait eu raison ? Je chassai cette idée rapidement, ne voulant pas y réfléchir. J'étais intéressée, mais pas amoureuse. Kara fut un peu surprise de nous voir rentrer tous les deux et David assez mal à l'aise au début. Puis la glace se brisa et ils plaisantèrent tous deux pendant plus d'une heure. Jusqu'à ce que Kara annonce qu'elle allait se coucher et qu'elle nous souhaitait une bonne nuit. J'étais heureuse de son attitude. Bien que ne comprenant pas toujours mes décisions et mes réactions, Kara ne me jugeai pas. Elle était intègre.

David ne tarda pas à lancer tous les sortilèges qui nous permettraient d'être tranquilles, puis à me déshabiller. Je laissai courir ses doigts sur mon corps avec plaisir. Ce fut encore mieux que dans mes souvenirs et je m'allongeai avec un maigre sourire aux lèvres. Il en prenait de la place, dans mon lit. Mais comme je dormis la tête callée contre son torse, je ne m'en rendis pas compte. C'était terriblement agréable de fermer les yeux contre la chaleur d'un homme – surtout avec octobre et les premiers gros froids qui approchaient. L'hiver serait peut-être plus plaisant que les précédents, pensai-je avant de m'endormir mollement.

Il se réveilla bien avant moi qui n'étais pas vraiment matinale. Ce qui n'était pas plus mal, cela éviterait que quiconque ne fasse une association entre nous – même si je ne voyais pas trop comment ça pourrait être possible en l'état actuel des choses. Il me fit un baiser sur le front en me marmonnant des encouragements pour mon duel de l'après-midi. Et là, je réalisais : c'était aujourd'hui que mon contrat avec ma dignité prenait fin. Arg. Je passais la matinée sans réellement y prendre garde et après le repas, Kara me soutint comme elle le put tout le long du trajet. Viktor vint me souhaiter bonne chance et me signifier qu'il espérait vivement ma victoire. Je me retins de lui répliquer que s'il ne faisait qu'espérer je ne risquais pas d'aller bien loin puis abandonnai Kara afin de me poster sur l'estrade.

J'expirai bruyamment avant de prendre une grande inspiration. Je tentai vainement de retrouver les merveilleux conseils prodigués par monsieur Malefoy, mais visiblement mon cerveau ne semblait pas vouloir se mettre en marche. Anneliese lança le premier maléfice, le regard noir. Je l'évitai assez facilement et c'est globalement à ce moment-là que j'ai perdu la notion du temps. Contrairement à ce qu'elle m'avait laissé penser, von Adler n'était pas si douée que ça en duel. Du moins, je jugeai m'en sortir pas si mal que ça. Mieux que face à monsieur Malefoy, c'était certain. Un pas à droite, un autre à gauche, je tournai, volai, dansai, parant et esquivant avec adresse. Bon, j'en faisais peut-être un tout p'tit peu trop là, mais c'était l'idée. Plus les minutes s'égrainaient et plus Blondie semblait contrariée. A croire que les choses ne se passaient pas totalement comme elle l'avait prévu.

Ragaillardie par cette remarque, je tentai de lui lancer un maléfice – ma première attaque depuis le début de ce duel où je n'avais fait que me protéger. Ce fut ma première erreur. Anneliese profita de ma concentration sur cette nouvelle tâche pour m'en lancer un également, ce que je vis trop tard. Il me toucha en pleine poitrine et je manquai de lâcher ma baguette sous le choc. Pourtant, aucun effet négatif ne se manifesta. Je lui fis un sourire mesquin et levai ma baguette, mais la seconde d'après un autre rayon de couleur fusait droit vers moi, me désarmant. Ce coup-là, je senti ma baguette m'échapper totalement et Blondie l'attrapa au vol, triomphante. Je pestai, donnai un coup de pied au vent et descendis de l'estrade en rageant. C'était vexant. J'étais si bien partie… Je récupérai ma baguette entre temps, et malgré les propos réconfortants de Kara et Viktor, j'eus du mal à retrouver ma gaité.

D'autant plus lorsqu'arrivée à l'appartement, je remarquai que Scorpius était là – avec James, Albus et Elisabeth. Mes amis m'avaient organisé une petite fête histoire de me remonter le moral. J'avais tellement répété corps et âme que j'allais échouer que j'avais au moins réussi à les en persuader. Même Viktor était dans le coup, Kara ayant constaté que je m'entendais particulièrement bien avec le jeune homme. En fait, cette soirée symbolisait parfaitement toutes les machinations dont j'étais la cible. Viktor était là car Kara souhaitait me voir en couple avec et qu'Eli n'approuvait pas ma pseudo relation avec David – et donc se rangeait au choix de Kara. Albus invitait systématiquement Scorpius dans l'espoir qu'enfin nous nous transformions en les meilleurs amis du monde – espoirs perdus d'avance, bien sûr. En réalité, seul James restait blanc comme neige, dans cette histoire. Mais ça, c'était simplement parce que ses complots à lui dépassaient l'échelle de ma petite personne.

Cette attention me mit néanmoins du baume au cœur. Car c'était mes amis. Avec leurs défauts – chez certain trop nombreux certes –, mais mes amis. Ils m'acceptaient pour ce que j'étais et ne cherchaient pas plus loin. Il en était ainsi depuis Poudlard et ça n'était visiblement pas près de changer. Même si j'aurais préféré que Malefoy soit un peu moins présent lors de nos moments tous ensembles – ce qui arriverait le jour où Merlin deviendrait compatissant. J'observai Elisabeth sortir du placard réfrigéré les bouteilles qu'elle et James avaient achetées dans la journée, Albus couper du saucisson et Kara répartir les biscuits apéro dans des coupelles. Scorpius me fixait bizarrement, mais je fis mine de ne pas y prendre garde. Je n'allais pas le laisser jouer les troubles fêtes. Rapidement, la conversation s'orienta sur la rentrée d'Albus à l'école des Aurors, dont il n'avait pas réellement eu l'occasion de nous parler jusqu'à maintenant :

- C'est vraiment des dingues là bas ! clama-t-il.

- En même temps, il faut les comprendre les mecs, doit y'avoir une fille par classe, deux pour les chanceux. Ils ont les hormones en folie, plaisanta James.

Cette remarque amusa beaucoup Scorpius et Viktor, tandis qu'Elisabeth me jetait un regard désespéré.

- Sois pas jalouse, ma papillote en sucre, aucune autre ne te vaut, ajouta son fiancé.

Ce qui eut le mérite de la faire soupirer, puis esquisser un vague sourire heureux avant de l'embrasser. Ils étaient tout simplement infernaux. Ne souhaitant pas répéter l'erreur commise lors de notre dernière soirée, je me restreins à un unique verre d'alcool. Je ne voulais pas à nouveau finir carpette, surtout en si belle compagnie. Je devins alors la spectatrice de la déchéance de mes camarades. Ce qui était assez distrayant. Seul Viktor semblait avoir compris mon petit manège et me guettait d'un œil joueur. Je le dévisageai. Il était pas mal, avec ses cheveux bruns coiffés en pagaille sur le dessus de sa tête. Il avait des yeux marron, tout ce qu'il y a de plus banal en apparence. Mais lorsqu'on regardait de plus près, on pouvait remarquer qu'ils étaient parsemés de quelques étoiles dorées qui les rendaient presque intimidants. L'image de David me souriant au réveil me revint en mémoire et j'eus du mal à déglutir. J'étais certaine de ne pas avoir abusé de l'alcool, et pourtant j'avais la sensation que mon cerveau tournait au ralenti (le premier qui vient dire que c'est habituel chez moi, je le gifle !)

J'observais sans réagir Elisabeth et James se disputer. D'habitude, j'étais la première à vouloir les réconcilier, mais ce soir là je n'avais qu'une envie, c'était avoir la paix. J'écoutais distraitement Viktor et Scorpius parler des filles de l'école. Lorsque mon prénom fut prononcé, je voulus protester, mais rapidement cette idée me sortit de la tête. Je me sentais pâteuse. Les heures passèrent sans que je n'aie une réelle emprise sur les évènements. Une Kara trop soule fini par entraîner Albus dans sa chambre, James et Elisabeth s'étaient réconciliés et Viktor tentait un vague rapprochement vers… moi – enfin je crois. Ce qui avait le mérite de beaucoup faire rire Scorpius. Il me semble que c'est à ce moment-là que je commençais à sombrer vers le néant pour tomber finalement dans le sommeil.

Samedi. Je m'étais éveillée dans un appartement retourné, totalement affalée dans le canapé, dans les bras de Viktor. Scorpius m'avait jeté un œil noir dès le réveil, ce qui avait eu le don de me mettre en rogne, et donc, comme toujours lorsque j'étais fâchée, j'avais commencé à ranger. Ayant égaré ma baguette la veille et n'étant de toute manière pas réellement en état de me concentrer afin de l'utiliser si je la retrouvais, je pris manuellement un sac-poubelle et commençai à y engouffrer les déchets répartis au sol – sous le regard narquois de Malefoy qui m'agaçait d'autant plus.

James et Elisabeth avaient visiblement fini dans ma chambre, tandis qu'Albus avait manifestement rejoint celle de Kara. Je ne savais pas trop ce qu'il advenait de ces deux là et me demandait quand ils se décideraient à officialiser leur relation. Ils n'avaient que peu d'intérêt à se cacher. Doucement, tout ce petit monde se leva et l'appartement fut rapidement remis en état. Elisabeth avait pensé à ramener des potions anti migraine et je l'en remerciai de tout cœur. Nous passâmes tous la journée à somnoler, avant de peu à peu se séparer afin de rentrer chacun chez nos parents respectifs – chose que je fis avec peu d'envie. Et mon mauvais pressentiment s'avéra justifié.

Alors que je m'asseyais à la table pour le dîner, ma mère s'enquit, l'air pincé :

- Est-il vrai que Anneliese von Adler t'a battue à plate couture en duel ?

- Oui, soupirai-je.

Les nouvelles allaient plus vite que mes neurones visiblement.

- Et que tu as quémandé de l'aide à Drago Malefoy la semaine dernière ?

- Oui, marmonnai-je, tandis que mon père manquait de s'étrangler avec sa gorgée d'eau.

- Pas étonnant que tu aies perdue, lâcha-t-il moqueur, une fois ses émotions reprises.

- Ron, tais-toi ! coupa sèchement sa femme. Si ça peut permettre à ta fille de sembler moins idiote baguette en main, grand bien lui fasse. Même si, d'après ce qu'il m'a été répété, les résultats sont loin d'être au rendez-vous.

Je ravalai la réplique cinglante que j'avais envie de faire. Il était inutile de se battre contre un moulin à vent. Je me demandais néanmoins comment elle pouvait être au courant de mes petits différends avec la Adler. Comme si elle m'avait entendue, elle enchaîna :

- J'ai reçu son père hier dans mon bureau. Il m'a explicitement indiqué que la prochaine fois que sa progéniture aurait à se plaindre de toi, c'est nos accords qui en pâtiraient. Je suppose que c'est clair, Rose ?

- Ce qui est clair, c'est que cette blondasse n'est pas apte à se défendre sans son papa chéri !

Je me levai aussitôt de ma chaise. Je n'avais pas mangé, mais je n'avais plus faim. Je n'avais pas envie d'écouter la longue tirade que préparait déjà ma mère concernant mon attitude intolérable. A croire qu'elle avait toujours été une enfant parfaite, une élève modèle et avait continuellement marché droit dans les rangs. Je savais surtout que j'étais l'exact contraire de la fille qu'elle aurait souhaité avoir et même si j'étais désormais habituée à ce qu'elle fasse passer le travail avant moi ça faisait infiniment mal. Ravalant mes larmes, je montai dans ma chambre et la verrouillai avec un sortilège de mon invention qui ne permettait qu'à moi seule de l'ouvrir – comme quoi je n'étais pas – que – une incapable. Je callai ma tête entre mes mains et un sanglot m'échappa.

J'avais envie de hurler ma douleur et mon mal-être. Souvent, Elisabeth m'avait dit que nous n'avions pas l'autorisation de nous plaindre, car nous avions la belle vie. Pour ma part, je ne m'estimais actuellement pas plus heureuse que nos parents lors de la guerre. Le bonheur était si compliqué. Il y avait toujours la croissance, puis la récession, mais l'apogée ne semblait pas exister. Pas pour moi. Je me demandais réellement si c'était moi qui avais un problème. Peut-être que oui. Je n'étais simplement pas adaptée à cette époque, à cet endroit, à ce vide social.

Ce n'était pas moi, tout ce rien.

J'avais vécu un sale dimanche. Le lundi et le mardi étaient oubliés. C'était des journées assez agréables pour moi, puisque nous passions la matinée en cours de Potion et que cela me permettait de voir le joli sourire de David. Rapidement donc, le mercredi était arrivé. Et le cours de Plantes avec. J'avais énormément travaillé seule sur ce devoir, tout comme Scorpius. Nous avions mis nos trouvailles en commun la veille avec précipitation, ne souhaitant ni l'un ni l'autre nous éterniser ensemble. Il m'avait reproché des notes trop confuses, sautant d'un sujet à un autre sans logique et coordination. Je lui avais répliqué que s'il n'était pas satisfait, il n'avait cas le faire lui-même. S'en était suivi, bien entendu, une éternelle dispute à laquelle Kara avait mis fin en nous demandant de dresser la table. C'est avec un sourire mielleux qu'il rendit notre copie à notre professeur, avant de venir se rendormir sur le pupitre que nous partagions. Il m'affligeait.

Sa remarque, vexante certes, n'aurait pas eu de réelle importance à mes yeux si Kara ne m'avait pas confirmé les constatations de Scorpius. Comme j'avais protesté à grands cris la veille, même après que notre camarade soit parti, elle s'était permis de me relire lorsqu'elle était rentrée à l'appartement ce soir-là. Et c'est alors que j'engouffrais dans ma bouche une fourchette de saumon et poireaux à la crème qu'elle nous avait préparé, qu'elle me dit :

- Rose, depuis quelques jours, tu es étrange.

- Comment ça ? demandai-je, surprise.

- J'ai regardé ton travail, pour le devoir commun avec Scorpius. Il n'a pas tort...

J'allais la contredire, mais elle m'arrêta d'un geste.

- Je sais que ce n'est pas dans tes habitudes ! s'empressa-t-elle d'ajouter. C'est pour cela que je t'en parle. Tu es vraiment distraite, ces derniers temps. Il y a quelque chose en particulier qui t'angoisse ?

- Rien de plus qu'à la normale, répondis-je, tout en tentant de me souvenir.

Notre discussion dévia sur d'autres sujets moins alarmants pour moi, et rapidement ces remarques me sortirent de la tête. C'était peut être étrange, mais rien très de préoccupant.