Les premiers jours de vacances furent comme je m'y attendais : longs et chiants. Je dus réprimer mes envies de meurtres sur la personne de mon petit frère et user de toute ma patience avec ma mère. Le réveillon de Noël qui approchait parvenait à peine à me rendre mon sourire : Élisabeth n'y serait pas et c'était particulièrement contrariant. C'était d'ailleurs un sujet sur lequel nous étions d'accord James et moi. Mais Élisabeth et Pansy passaient la soirée au manoir Malefoy où la famille Potter-Weasley n'était pas conviée – évidemment : tous les progrès ont leurs limites. Cette année, la fête avait lieu chez les Potter, dans l'immense maison des Black. Enfin anciennement des Black puisque leur dernier représentant direct était mort d'une façon admirablement héroïque et pitoyablement idiote. J'avais du mal à saisir pourquoi mon parrain n'avait jamais souhaité changer d'habitation un trip morbide, peut-être.

Il était vrai, certes, que la demeure était tellement grande qu'elle accueillait notre – trop ? – nombreuse famille sans que l'on s'y sente à l'étroit. Quoi que – coincée entre mes cousines Roxane et Molly, j'avais envie de jurer au complot. Malheureusement, hurler mon ennui aurait légèrement gâché les festivités et je ne pouvais pas me le permettre. La situation était déjà assez tendue avec mes parents, je n'avais nul besoin de l'envenimer davantage. Bordel, qu'est-ce que je foutais là ? J'adorais ma famille, oui. Lorsqu'elle était loin. Ça pouvait paraitre cruel de dire ça, mais c'était exactement ce que je ressentais à l'instant présent.

Harry et mon père se disputaient à propos du Quidditch, Ginny écoutait passionnément Angelina et son mari parler de leurs dernières trouvailles et de la lettre que le nouveau directeur de Poudlard leur avait adressée concernant l'interdiction qui était faite de leurs produits dans le château, ma mère était en pleine conversation avec ma grand-mère à propos du ministère quant à mes cousines, je ne leur prêtais plus la moindre attention tant le son de leurs voix respectives m'était insupportable. Tout le monde semblait s'amuser, mais pour ma part j'aurais souhaité être à des kilomètres de là.

Mon portable vibra dans ma poche, me sortant de mes pensées moroses. Discrètement, j'y jetai un coup d'œil. De toute façon, pour le peu que l'on faisait attention à moi, j'aurais aussi bien pu le poser au milieu de mon assiette sans que cela n'offusque personne.

22h53 – Message reçu : # Il faut que je te parle. #

C'était Albus. Je n'avais aucune idée de ce dont il souhaitait m'entretenir, mais vu le regard qu'il me jeta, cela devait être important à ses yeux. Soit. Je décidai de m'éclipser sans plus de cérémonie. De toute manière, personne n'avait visiblement l'envie de m'y retenir. Je montais dans les étages, jusqu'à la chambre qui m'était attribuée chaque fois que je me rendais chez mon oncle. Mon cousin m'y rejoint quelques minutes après.

— Hé bien ?

— Hé bien quoi ?

— Purquoi tu m'as fait quitter le dîner ?

— Comme si ça te dérangeait, ironisa Albus.

— Non, certes… admis-je. Mais ça ne me dit pas ce que tu veux ?

— C'est à propos de Kara…

Je contins un hochet de surprise. Cela faisait longtemps que mon cousin ne s'était pas confié à moi. Je devais avouer que la dernière fois qu'il m'avait révélé ce qu'il avait sur le cœur, j'avais eu une réaction des plus violentes… C'était la période où Albus était en pleine recherche de lui-même et de ses orientations sexuelles l'entendre confesser qu'il se sentait attiré par son meilleur ami – Scorpius Malefoy autrement dit – avait été un double choc. Je n'avais peut-être pas été très tendre. Soit j'avais annihilé en lui toute forme d'homosexualité – quoiqu'avec Scorpius j'étais tentée de parler de zoophilie pardon aux âmes sensibles – soit il s'était rendu compte par lui-même de tous les intérêts qu'il avait à prendre une femme dans sa vie.

— J'aurais deviné, me moquai-je.

— Elle me plait, tu sais…

— Vu le temps que tu passes dans son lit, j'aurais pu deviner aussi.

— Non, mais… enfin… Ce que je veux dire c'est que je l'aime bien.

— Tu l'aimes bien ?

— Bah…

Je ricanais. Ce grand benêt de dix-huit ans, qui avait un nombre de conquêtes à son actif rivalisant avec celui de son acolyte Malefoy, était incapable de m'avouer ouvertement qu'il était amoureux. Une petite voix intérieure me fit la remarque qu'à ce sujet je n'avais aucune leçon à lui donner, mais je choisis de l'ignorer. De toute manière, je n'avais nullement besoin d'exprimer ce que je songeais tout bas puisque mon cousin le déchiffrait aisément. Il me fit un sourire penaud.

— Tu ne sais pas ce qu'elle en pense, elle ?

— De ?

— Bah… de moi, de… nous…

— Je suis pas certaine que dans sa tête il y ait un « vous » actuellement.

— Ha.

Bon. Sa déception était visible pour un aveugle, c'est pourquoi je crus nécessaire d'ajouter :

— En même temps, je ne suis pas certaine non plus que ton attitude la laisse espérer quoi que ce soit… Tu veux que je mène une enquête de fille discrètement ?

— Parce que tu sais être discrète toi ?

Seul mon soupir las lui répondit. Cela le fit sourire à nouveau. La conversation, au final de courte durée, se termina et nous retournâmes au salon – pour mon plus grand désespoir. La fin de soirée fut comme le début : relativement ennuyante. Nous rentrâmes à une heure indécente, et je m'endormis comme une masse non sans avoir envoyé un message à Eli et Kara pour leur demander des nouvelles.

Le réveil fut particulièrement dur avec moi le lendemain, mais le nombre conséquent de paquets-cadeaux qui s'entassait au pied de mon lit eut le mérite de me remonter le moral. Parmi tous, deux me tapèrent dans l'œil. Le premier, parce qu'il était emballé de journaux moldus le second, car le papier-cadeau était vert – ce qui n'était pas du tout le style de la famille. J'attrapai ce dernier et constatai qu'il provenait du manoir Malefoy. Scorpius m'aurait-il fait l'honneur de m'offrir quelque chose ? Cette idée me fit sourire. Mon cœur battait la chamade sans que je ne comprenne pourquoi lorsque je déchiquetais l'emballage. Pas Scorpius, Drago. Un vieux grimoire que je devinai tout droit sorti de la bibliothèque et qui concernait l'art du duel. Je manquai de rire en lisant la carte – un peu narquoise – qu'il m'avait adressée, mais restais avant tout focalisée sur l'ouvrage. Il était noir ébène, relié d'un fil d'argent. Les pages étaient jaunies par le temps et méritaient d'être manipulées avec précaution. Je déglutis difficilement. Au-delà de la légèreté qu'il avait souhaité apporter à ce présent par sa missive moqueuse, c'était un don précieux qu'il me faisait. Ce livre devait coûter une telle fortune que ma mère en aurait été folle. Mais je ne ferais bien sûr jamais l'erreur de lui en parler.

Je me concentrai ensuite sur les autres paquets, repérant une note musicale envoyée par Élisabeth. Il était coutume entre nous de ne pas échanger de cadeaux. Comme nous passions le plus clair de notre temps ensemble, nous considérions que nous n'avions pas besoin d'une occasion pour nous en faire. J'avais reçu de mon oncle Percy et son épouse un petit journal intime qui ne s'ouvrait qu'au son de la voix. J'aurais pu trouver l'attention aimable si je ne m'étais pas jugée trop vieille pour ce genre de présents. George et Angelina m'avaient évidemment fait parvenir des échantillons de leurs produits et Fleur une paire de boucles d'oreilles qui, le hasard faisant bien les choses, se mariaient élégamment avec le collier offert par Kara. Enfin, le plus grand mystère de ce tas fut le livre donné par Ginny dont le titre était : Les Liaisons Dangereuses. Il s'agissait apparemment d'un roman moldu qu'elle appréciait particulièrement et dont elle me conseillait vivement la lecture. Connaissant ma tante et son esprit retords, je devinai que cette surprise n'avait, comme toujours, rien d'innocent.

J'allai ouvrir le dernier paquet de la pile quand ma mère m'appela pour le repas du midi. Nous mangions peu, totalement repus du réveillon, mais elle tenait tout de même à ce que nous soyons tous présents. Je décidai donc de descendre avec moi ce cadeau afin de le déballer à table. Je l'examinai un peu entre chaque marche et constatai qu'il n'y avait aucun nom d'expéditeur. Simplement une phrase mystérieuse : « Profite de ton dernier Noël. » Je m'installai à côté de mon petit frère qui s'empressa de vouloir m'arracher des mains mon colis. Je hurlai. Ma mère rappliqua. Dans l'ordre normal des choses, elle prendrait parti pour Hugo et je remonterai bouder dans ma chambre. Mais Hermione Granger était trop marquée par la Grande Guerre pour prendre garde à des chamailleries d'adolescents. Aussi, c'est elle qui m'arracha mon paquet des mains lorsqu'elle l'aperçut.

— De qui est-ce ? s'enquit-elle sèchement.

Je haussai les épaules en signe d'ignorance. Elle fronça les sourcils. Appelant notre hibou familial, elle attrapa dans le buffet un bout de parchemin et un stylo-plume afin de griffonner quelques mots pour – je le devinais au « cher Harry » — mon parrain. Elle confia le tout à Hermès qui s'envola maladroitement sous le poids. Je ne comprenais pas franchement pourquoi mon cadeau mystérieux la mettait dans un tel état, mais décidais que ça n'avait pas réellement d'importance. Il y avait des choses pour lesquels je ne voulais pas la contredire. Je savais qu'elle me restituerait mon paquet lorsqu'elle serait rassurée de son contenu.

Après la soirée mouvementée de la veille, j'aurais donné beaucoup pour pouvoir passer une après-midi au calme. Malheureusement pour moi, ce n'était pas comme ça que cela se déroulait avec les Weasley. Nos parents avaient en effet l'habitude de se rendre chez grand-mère et grand-père pour les repas de fêtes. Nous occupions donc notre 25 décembre à nous empiffrer des bons mets de Molly. Moi qui aurais simplement souhaité passer la journée allongée sur mon lit, je devais à nouveau prendre mon mal en patience – comme tous les ans en fait.

Je ne sus que deux jours plus tard que je ne récupèrerais jamais mon paquet mystère, puisqu'il s'agissait d'un cadeau piégé à la bombe. Harry avait failli y perdre un doigt apparemment. Nous étions à présent le 31 décembre. J'étais installée sur une chaise aux côtés de Kara et Élisabeth et leur racontaient les derniers évènements en date. Nous passions le réveillon en compagnie des gens de « la Haute ». Pour ma part, je crois que jamais je n'avais fêté le Nouvel An autrement qu'au ministère. Élisabeth avait rapidement reçu des invitations également. Kara découvrait seulement cette année – et grâce à moi – l'assommement que c'était. Mais, nous devions quand même faire bonne figure.

Nous étions non loin du buffet. Un verre de bulles à la main, droite comme un i, prenant garde à ce qu'aucun de mes tétons n'ait soudainement l'envie de pointer le bout de son nez hors de ma robe bustier – peut être un peu trop ajustée – j'observai nonchalamment la foule. C'était mon petit rituel annuel. Globalement, on revoyait les mêmes têtes d'année en année, car ce genre de réception était assez privé. J'avais toujours la sensation que tout le monde mourrait d'ennui, mais que personne n'osait le dire. C'était superficiel, barbant et contraignant – comme à peu de choses près toutes les choses liées à mon nom de famille si populaire.

Après avoir narré mon étrange tentative d'assassinat, je m'amusai à présenter les personnalités présentes à Kara au fur et à mesure que je les apercevais. Élisabeth ricanait de mes bêtises et cela faisait passer le temps. Nous eûmes un fou rire lorsque Hagrid faillit renverser le buffet. Lavande Brown était là également, sa plume à papote à la main. Elle écrivait pour Sorcière-Hebdo. Quand j'avais appris que cette peste aurait pu être ma génitrice, j'avais cru faire un malaise. Brown était la décadence même, et ce, selon ma mère, depuis l'adolescence. S'il y avait bien un sujet sur lequel je m'entendais avec elle, c'était celui de Lavande. Les gens me disaient souvent que j'avais tout d'une rose : ravissante, élégante, piquante… J'étais celle que l'on offrait pour les rendez-vous galants. Lavande avait tout de la fleur dont elle portait le nom comprendre qu'elle sentait bon, mais qu'elle ne servait pas réellement à grand-chose de plus – et elle n'était pas belle.

Non loin d'elle se trouvait son mentor, Sibylle Trelawney, qui n'était plus toute jeune à présent. Cette dernière, qu'Élisabeth avait eu le bonheur – d'après elle – d'avoir en cours, était plongée en grande discussion avec Minerva McGonagall – qui semblait excédée (et je ne pouvais que compatir). Cette folle ne devait sa présence qu'à la maudite prophétie qu'elle avait faite bien des années avant ma naissance et qui était à l'origine, selon les historiens, de la chute de Voldemort. Moi je pensais qu'elle était surtout la source de beaucoup d'ennuis. Mes yeux continuaient de parcourir la salle, avide de nouvelles scènes, lorsque le pire arriva.

Je remarquai David, dos à nous, de l'autre côté de la pièce. Je retins un hochement d'étonnement. J'étais stupéfaite de le tomber sur lui, car je n'avais pas souvenir de l'avoir déjà croisé avant ma rentrée à Mangouste's School. Il avait dû être invité par quelqu'un d'influant, que je repérai rapidement. Von Adler et son père se tenaient derrière monsieur Swan, la première me jetant des regards à la fois très noirs et un peu surpris – comme si elle ne s'attendait pas à me voir – le second discutant allégrement avec mon professeur de potions. À la droite de ce dernier se trouvaient une maigre femme et une petite fille d'environ deux ans.

A cet instant, je réalisai : David, la femme, la petite… L'horreur de la situation ! Je me levai le plus calmement et le plus dignement possible, un voile neutre sur le visage, et adoptai d'un pas vif. « Cela ne devait surtout pas m'atteindre. » Je me répétai ce laïus jusqu'à la porte de sortie afin que ma rage, ma peine, mes larmes restent calfeutrées dans l'ombre de mon masque de froideur. J'entendais des voix derrière moi qui se mêlaient, dont celle de mon amant qui avait dû m'apercevoir enfin. Il m'appelait. Je le fuyais plus que tous les autres. J'avais honte, si honte. Soudain, on m'attrapa par le bras. Certaine qu'il s'agissait de Swan, je lançai ma main dans les airs. Je la retins de justesse : deux prunelles d'argent s'étaient figées dans les miennes. Scorpius.

— Ton histoire avec Viktor, c'est du chiqué, n'est-ce pas ? lança-t-il

J'acquiesçai silencieusement. Il avait une fois de plus démontré qu'il avait un sens de l'observation aiguisé et qu'il savait se servir de son cerveau – parfois. Mais je ne voyais pas en quoi c'était important pour le moment. J'avais envie qu'il me prenne dans ses bras, qu'il me console et qu'il me dise que ce n'était un cauchemar. En fait, j'aurais souhaité que quiconque me rassure et me promette que tout allait s'arranger. Mais Scorpius était un Malefoy et non un sentimentaliste : il se contenta de me dévisager quelques secondes – qui me parurent une éternité – le regard dur, avant d'ouvrir la bouche :

— T'es vraiment qu'une catin, Rose, cracha-t-il.

Le monde s'effondra sous mes pieds.

Lorsque je m'éveillai le lendemain, ce fut un peu comme le trou noir. Je me souvenais de David, de sa femme… de Scorpius et de mon cœur meurtri. Mais je n'avais aucune idée de la manière dont j'étais rentrée chez mes parents ou dont je m'étais retrouvée dans mon lit. Je m'étais endormie avec cette phrase qui tournait en boucle dans ma tête. « Catin ». « Tu n'es qu'une catin. » Cela me faisait l'effet d'un poison sans antidote, qui se répand sournoisement dans les veines de sa victime pour en annihiler tous les sens doucement sans qu'elle ne puisse rien y faire. Ça faisait cruellement mal. Je sentis des bras m'enlacer et seulement à cet instant je me rappelais que Kara était présente. Elle ne me demanda pas si ça allait, elle connaissait mon désarroi. Elle me laissa pleurer en silence et ce n'est que lorsque je sentis ses lames à elle couler sur mon épaule que je m'inquiétais. Qu'avais-je raté la veille de si important ?

Je sentais bien que quelque chose clochait. Kara avait le regard fuyant, ce qui n'était pas du tout son genre. Aussi, lorsqu'elle m'annonça d'une petite voix qu'elle avait quelque chose à m'avouer, je m'attendais au pire. Et j'avais raison.

— J'ai couché avec James.

— Tu as quoi ? haletai-je.

Je vis les larmes perler aux yeux de la française. J'avais parfaitement compris, elle n'avait pas besoin de répéter. Je fermai les paupières, basculai la tête en arrière et soupirai. Cela n'arrangea en rien le nouveau problème qui me tombait dessus, mais ça me soulagea un peu. J'aurais préféré que Kara ne me dise rien. En une fraction de seconde, je venais de me retrouver dans une situation particulièrement inconfortable, piégée entre une jeune femme que j'adorais et mon amie de toujours. En un sens, cela annihila tous mes soucis personnels. La logique aurait sûrement voulu que je prenne parti pour Élisabeth. Mais je savais que cela ne servirait à rien. Je restai silencieuse de nombreuses minutes, pensive. Je voyais le visage de Kara s'assombrir de plus en plus devant moi. Qu'elle rumine son acte ne pouvait que lui faire du bien, décrétai-je. Je me contentai de hausser les épaules, l'air indifférent.

— Tu vas lui dire ? s'enquit-elle.

Sa peur était justifiable. Je compris immédiatement qu'elle mentionnait Élisabeth. Kara et elle n'étaient pas aussi proches que moi je l'étais avec l'une et l'autre, mais elles se toléraient. Et Kara avait parfaitement conscience qu'Élisabeth ne lui ferait aucun cadeau si elle venait à apprendre cette petite mésaventure. Et je savais qu'elle exigerait de moi que je ne parle plus à Kara, ce que j'avais peine à envisager. Je n'avais pas envie de prendre partis, donc je répondis abruptement :

— Non.

Elle sembla soulager.

— Non, répétai-je. Car j'estime que c'est à toi de le lui révéler et que tu le feras quand tu en auras le courage. Je connais James, je te commence également à te cerner... Il n'est pas simple de le contrer. S'il n'était pas mon cousin, je crois que j'y serais passée depuis longtemps…

Ma remarque la fit sourire, c'était toujours ça. Je pensais sincèrement ce que je venais de dire. Si James avait fait craquer Kara, c'était purement par vengeance vis-à-vis de sa fiancée qui n'en faisait qu'à sa tête. J'avais prévenu Élisabeth qu'à trop jouer avec le feu elle finirait par se brûler, mais elle était aussi têtue que moi. J'avais cependant un peu de mal à comprendre pourquoi Kara n'avait pas plus résisté à James. Elle m'avait déjà prouvé qu'elle avait certaines valeurs et j'étais un peu déçue. En n'agissant pas comme je m'y serais attendue, j'avais la sensation que c'était moi qu'elle avait trompée. C'était une réaction un peu ridicule, mais j'étais comme ça. Elle sembla saisir mes interrogations, car elle m'éclaira :

— Je l'ai fait à cause d'Albus.

Ha. Les deux tourtereaux se tournaient autour sans se voir. Couchant de temps à autres ensembles, mais sans jamais rien partager de concret. Voilà pourquoi, l'un comme l'autre, ils faisaient un nombre de bêtises particulièrement colossal. Devais-je avouer à mon amie les sentiments qu'Albus m'avait révélés à son égard ? Je décidai que non. Une façon stupide de venger Élisabeth : j'allais laisser Kara se dépêtrer seule de sa situation chaotique avec mon cousin. Et puis lui non plus ne méritait pas que je lui mâche le travail. Je la pris dans mes bras pour lui signifier que ça n'avait pas grande importance pour moi. L'épisode était clos de mon point de vue.

Visiblement, pas du sien, puisque je sentis peu à peu mon tee-shirt se mouiller des nouvelles larmes silencieuses de Kara. C'était la première fois que je voyais la jeune femme craquer. C'était étrange. Je voulus la repousser doucement afin de contempler son visage, mais elle me serra davantage, se cachant plus encore dans mon cou :

— S'il te plait.

Elle avait la voix brisée. Je n'insistai pas. De longues minutes s'écoulèrent avant qu'elle ne se détache enfin de moi. Elle ne pleurait plus, mais avait les yeux rouges. Je devinais qu'au moindre mot de trop, elle pouvait sangloter à nouveau. Je préférai ne rien dire.

— Tu sais, je crois que je l'aime vraiment.

« Sans blague », me retins-je d'ironiser. Ça crevait tellement les yeux qu'il n'y avait qu'eux pour ne pas s'en rendre compte. J'essuyai d'un doigt une dernière larme qui dévalait ses joues et chuchotait, me résignant :

— Tu sais, je crois qu'il t'aime vraiment.

Elle n'accorda que peu de crédit à ma révélation. Vu le regard qu'elle me jeta, elle dut penser que je me moquai d'elle.

— Rose, tu n'as jamais rêvé d'un homme qui te parlerait d'amour, qui te déchiffrerait en silence, qui te soutiendrait en toutes occasions, qui te rendrait belle, qui te protègerait, qui te ferait rire jusqu'à en mourir ? N'as-tu jamais eu le désir d'avoir quelqu'un auprès de toi, de te réveiller contre la chaleur d'un corps ? N'as-tu jamais souhaité aimer quelqu'un et d'être chérie en retours. Sincèrement ?

— Si, j'en ai eu envie, avouai-je.

Je ne savais pas vraiment ce que ça venait faire dans notre discussion, mais la française avait parfois une logique bien à elle. Une lueur de triomphe traversa les prunelles de Kara.

— Et puis j'ai réalisé que les hommes sont des crétins et que jamais personne ne ferait ça pour moi. Pour Rose Weasley, ils seraient prêts à tout. Pas pour moi. Tu saisis la nuance ?

Je vis à sa tête qu'elle comprenait parfaitement, la nuance. Je fis un signe de la main pour lui signifier que ça n'avait pas d'importance et la laissait continuer :

— Moi, je n'y croyais pas. Je n'avais pas envie de ça. Je voyais les garçons comme des mouchoirs jetables.

J'étouffai un rire. Belle comparaison.

— Et j'ai rencontré ton cousin…

— Oui, Albus semble avoir un don pour faire changer les gens d'avis… Si tu savais le bazar qu'il a mis à la maison à lui tout seul, soupirai-je. Enfin, ce n'est pas le sujet.

— Si ! Raconte-moi… Parle-moi de lui.

Merlin, un peu de pitié.

— S'il te plait…

Ha bah non.

Je cédai.

— Albus a toujours été l'un des favoris. Autant James était agité et intenable, autant Albus était un enfant calme, réfléchi… Longtemps ma mère a pensé qu'il serait réparti à Serdaigle – son neveu était une grande fierté elle lui achetait toujours des tonnes de bouquins qu'il lisait à une vitesse ahurissante.

— Mais Albus a atterri à Serpentard…

— Oui. À la surprise de tout le monde. Ma grand-mère disait régulièrement que je serais la première de la famille à finir chez les serpents… Mais le Choixpeau ne l'a même pas envisagé. Bref, toujours est-il que ça a été un choc !

— Je veux bien te croire…

— Et Albus était content. Il s'est installé à côté du fils Malefoy avec audace et a tiré la langue à son frère qui bouillonnait. Ça n'a pas été facile au début…

Je me remémorai la crise de rage de James… Les nombreuses lettres de ma mère, le soutien de mon oncle Harry envers son fils… Nos premières années à Poudlard n'avaient vraiment pas été simples. Mais nous étions quand même restés les plus soudés possible. Quelque part, nous n'avions pas le choix. Je racontais doucement à Kara toutes les anecdotes dont je me rappelais. Elle riait, les yeux pleins d'étoiles.

Oui.

Elle était amoureuse de mon crétin de cousin. Et elle était belle.

— Avec Albus, on a toujours été proches, à notre manière. On s'adore comme chien et chat : plus on se tape dessus et plus on s'apprécie. Cela n'est sûrement pas flagrant, mais il y a une réelle complicité entre nous. Déjà parce qu'à l'époque de Poudlard, faire chier James à deux c'était carrément plus marrant que chacun de son côté…

— Alors pourquoi maintenant on a l'impression que vous ne pouvez pas vous supporter ?

— On ne s'est jamais supporté en fait. Mais… on n'a pas constamment été aussi froids l'un envers l'autre. Disons que l'arrivée de Malefoy dans la vie de mon cousin y est pour beaucoup… Il nous a imposé sa présence. Autant James, Eli et le reste de ma famille l'a assez bien pris, autant pour moi ce n'est pas passé. Je ne pourrais pas t'expliquer pourquoi, mais c'est ainsi.

Kara retint la remarque narquoise qui lui brulait les lèvres. Je n'en avais pas besoin à cet instant et elle le savait. Elle me laissa continuer. Nous parlâmes longtemps, ce matin-là. Et seule ma mère nous appelant pour mettre la table réussit à nous faire bouger… Je ne m'étais jamais sentie aussi proche de la française et en un sens, je remerciais mon malheur pour ce simple fait : qu'il était bon d'avoir une nouvelle amie.