Je n'étais plus maitresse de moi-même. Je contemplais ma décadence d'en haut, comme sortie de mon corps. Les jours défilaient et me laissaient totalement indifférente. Tandis que je continuais de me lamenter sur mon malheur, un évènement tragique vint détourner mon attention de ma petite personne. C'est fou comme tout vous paraît dérisoire lorsque l'on entend « il est mort ». Scorpius avait énoncé ça d'un ton neutre, mais je voyais au fond de ses prunelles toute son amertume. Je jetai un coup d'œil à Kara. Elle semblait aussi abasourdie que moi et cela me rassura un peu. Que pouvait-on répondre ? Rien. Il n'y a rien à dire pour consoler un cœur qui saigne la perte d'un être cher. Je n'avais jamais créé de lien particulier avec Zabini Blaise. Mais il était certain que sa disparition me touchait. Ce qui m'accablait d'autant plus, c'était d'être spectatrice impuissante du désespoir de Scorpius. Je n'osais même pas imaginer dans quel état devait être Drago, ou pire encore, la femme de Blaise, Daphné Greengrass.
— Je ne sais pas quoi..., murmurai-je, tendant tendrement la main vers lui.
— Alors, ferme-la, Weasley ! coupa-t-il
Je ravalai la réplique cinglante qui me venait, sous le regard noir de Kara. Visiblement, ce n'était pas un drame qui allait nous rabibocher avec ce crétin. Il était passé nous prévenir que tout le monde s'était réuni chez ses parents – les miens y étaient déjà apparemment – et qu'il pourrait être bien que l'on s'y rende également. Il partit avant nous. Avec Kara, nous prîmes quelques minutes pour nous changer, puis je la fis transplaner devant la grande bâtisse, qu'elle n'avait encore jamais vue. Je ne lui laissai pas le temps de s'extasier face au monstre que représentait la maison de Scorpius, elle aurait d'autres occasions de le faire. Nous n'étions pas là pour ça. Au fond de moi, une boule d'angoisse croissait un peu plus à chaque pas. C'était la première fois que je recroisais Stephen depuis que je l'avais embrassé. J'étais saoule, et cet évènement devait lui sembler anodin, mais j'avais peur de me sentir idiote. Il parait que cela arrive lorsque l'on est impressionné par quelqu'un. Comme je ressentais la même chose en présence de Drago Malefoy, je me demandais si cette crainte avait un lien avec une quelconque attirance, avant de refouler profondément cette question gênante – et somme toute peu adaptée aux circonstances.
Je n'étais définitivement pas faite pour les réunions mondaines, surtout quand celles-ci étaient dues à un phénomène catastrophique. Nous fûmes reçues par Astoria, qui accompagnait Daphné dans chacun de ses pas. Cette dernière avait les yeux affreusement rouges, et tous ses efforts n'étaient parvenus à cacher les horribles cernes qui massacraient ses traits fins. Je lui présentai rapidement Kara et la serrai brièvement dans mes bras pour partager son chagrin. Les effusions de bons sentiments, ce n'était pas mon truc, mais je devais admettre que la situation me touchait. Nous passâmes au salon principal, tandis que les deux sœurs restaient dans l'entrée accueillir les prochains arrivés.
La décoration était austère. Astoria avait dégagé ses nombreuses fleurs en pot et tiré des rideaux noirs qui assombrissaient cette pièce d'ordinaire si lumineuse et vivante. Les elfes de maison avaient installé un sobre buffet afin de permettre aux quelques personnes venues de se sustenter. Je cherchais Stephen : j'escomptais que son regard glisse sur moi sans me voir, comme celui de sa mère quelques minutes auparavant. Mais il n'en fut rien. Il me remarqua depuis l'autre bout de la salle et me fit signe d'approcher. Il n'avait pas souri, logique, mais semblait réellement requérir ma présence. Je m'excusai auprès de Kara qui retrouva nos amis. Il attendit que je sois arrivée à sa hauteur puis me tourna le dos et descendit vers les cuisines. J'étais surprise, mais ne dis rien, me contentant de le suivre. Il connaissait le manoir mieux que moi, il était après tout chez son oncle et sa tante, et m'entraina dans un coin calme.
— Comment te sens-tu ?
Je sursautai.
— Ce serait plutôt à moi de demander… commençai-je.
— Mais tu es Rose Weasley et tu ne le feras pas. Parce que tu sais qu'on me l'a posé déjà cent fois aujourd'hui et que j'ai cent fois affirmé que ça allait pour faire bonne figure… il laissa sa phrase en suspens.
— Alors que ça ne va pas, complétai-je.
Il hocha la tête. Ses yeux étaient plus humides qu'à l'accoutumée.
Je n'étais pas faite pour les réunions post-mortem et c'était visiblement pour cela que Stephen avait voulu me voir, moi.
— Je suis bien, finis-je par répondre après un silence.
— On ne s'est pas recroisé depuis…
— Depuis le baiser. Oui. Pour tout avouer, je n'en avais aucun souvenir, c'est Élisabeth qui m'a raconté.
— Cela ne m'étonne pas. Tu étais…
— Particulièrement soule. Certes.
Il eut un petit rire.
— Tu fais ça souvent ?
— Quoi ? Être soule ? ... Je me soigne.
— Non, sauter sur les garçons ?
— Ho.
Je piquais un fard.
— Pas spécialement.
— Et tu as quelqu'un actuellement ?
J'haussai un sourcil. Pardon ? D'ici peu son père serait enterré et Stephen était en train de…
— Ne te méprend pas, Rose. Je ne suis pas intéressé.
Je soupirai.
— Enfin, je veux dire… Tu es ravissante, mais…
— Ne tente pas de te rattraper aux branches qui n'existent pas. Je m'en fiche. Tu as besoin de penser à autre chose qu'à tout ce noir qui va t'entourer dans les prochains mois.
— Oui, souffla-t-il.
— Je comprends.
Il y eut un silence.
— Je devrais être habitué, pourtant.
— À perdre ton père ?
— Non. À la mort. On la fréquente régulièrement, au bureau.
— Ha ! C'est vrai que tu travailles avec Harry, remarquai-je.
Il eut un maigre sourire.
— On a eu plusieurs épisodes de meurtres sur moldus, ces derniers temps.
— Ha… je fis un effort de concentration. Je crois que Kara l'avait vaguement évoqué un soir… Mais je n'ai pas relevé.
— Qu'est-ce qu'elle a évoqué ?
— Ça remonte un peu, en fait. L'oncle d'un troisième année est décédé, fin septembre. Elle l'avait entendu en parler à la cafétéria.
— Mmh. Je suppose que tu ne lui as pas demandé le nom ?
— Absolument pas. Et je ne suis même pas certaine qu'elle le sache. Elle a les oreilles partout, c'est tout. Pourquoi ?
— Une enquête en cours.
— Désolée de ne pas pouvoir aider davantage… Je n'avais pas fait attention plus que ça. J'avais juste trouvé cela étrange : la porte fermée de l'intérieur, comme dans l'histoire des Jedusor, tu vois ?
— La porte fermée de l'intérieur… marmonna Stephen. Jedusor…
— C'est ce que j'ai dit.
Il prit ma tête entre ses mains, me posa un baiser sur les lèvres.
— Rose, tu es un génie !
Et il me planta là.
Mardi 11 février. Je m'habillai en noir, pour rendre hommage à Zabini Blaise. Je savais que l'enterrement avait lieu aujourd'hui, mais je n'y étais pas conviée. En fait, personne ne l'était. Daphné avait tenu à ce que cela reste une cérémonie très privée. Je m'installai à ma place habituelle en amphi, à côté de Kara, quand Scorpius posa son sale derrière à côté du mien. J'allais lui demander de déguerpir comme il était arrivé, mais il parla le premier.
— Je suis désolé, Rose.
Avais-je bien entendu ? Le grand, le célébrissime et merveilleux Scorpius Malefoy s'excusait ? Pincez-moi, je rêve.
— Je n'ai pas été très correct avec toi.
Je balayai tout cela d'un geste. J'étais têtue et colérique, mais pas rancunière. Kara nous abandonna : elle avait un défi le soir même, en métamorphose. Elle m'avait dit qu'il n'était pas nécessaire que je l'accompagne, qu'elle essaierait d'en finir assez vite. J'avais donc pris la décision de rentrer directement à l'appartement afin de – une fois n'est pas coutume – préparer le dîner. Après une courte hésitation, je proposais à Scorpius de avec moi. Nous marchâmes en silence. C'était une scène assez étrange, mais pas si effarante : c'est son oncle que l'on enterrait. Alors que j'ouvrai la porte, un hibou grand-duc nous plongea dessus en ululant de reproches. Il était entré par la fenêtre du salon que nous avions oublié de fermer le matin, et laissa une enveloppe retomber mollement à mes pieds avant de repartir par où il était arrivé. Je décachetais, surprise.
— Qu'est ce que ça dit ? s'enquit Scorpius tandis qu'il déposait sa cape sur le canapé.
— C'est Stephen…
— Ha.
— Il s'excuse pour… je n'achevais pas ma phrase.
Il s'excusait de m'avoir plantée comme une sotte après son baiser quelques jours auparavant et me racontait les recherches qu'il avait menées. Il s'avérait que tous les moldus retrouvés morts dans leur maison fermée de l'intérieur avaient un lien de parenté avec un sorcier. Mais pas n'importe quel sorcier : un ancien mangemort. Cela faisait froid dans le dos. Blaise était le premier sorcier à être touché, mais c'était apparemment une hécatombe du côté moldu. J'expliquais rapidement tout cela à Scorpius.
— Appelle Stephen, et dis-lui d'en parler à Potter.
— Pourquoi tu ne le fais pas, toi ?
— Pour la même raison que c'est à toi qu'il a envoyé une lettre, et non à moi, répliqua Scorpius l'air sombre.
— Tu es jaloux ? fis-je en souriant.
Il m'ignora, se contentant d'allumer la télé afin de clore la conversation. L'arrivée de Kara quelques heures plus tard mit fin au malaise qui s'était installé, et Scorpius nous informa que ses parents organisaient une nouvelle réception à la veille du week-end et que nous étions bien sûr conviées. Ce soir-là, je me sentis particulièrement fatiguée et lasse lors du coucher. J'appelai Élisabeth et, comme d'habitude depuis quelque temps, tombai sur son répondeur. Résignée, je ne laissais pas de messages. À quoi bon ?
Il n'y avait que les Malefoy pour parvenir à organiser une soirée deux jours après un enterrement sans que cela semble indécent. Moi, ça me paraissait inconvenant, mais ce n'était pas être un avis partagé par le reste de la population aristocratique – dont mes parents faisaient désormais parties, malgré leur obstination à penser que non. Astoria avait pendu de grands voiles noirs à travers la salle de réception, donnant à la pièce des apparences de vieux château hanté. Le buffet était succulent et les discussions allaient bon train. Mais je n'avais pas envie d'être là. J'avais esquivé un maximum de personne et m'étais faufilée jusqu'à la porte d'entrée. Je sortis du manoir et couru presque au fond du parc, me tapir sous le saule pleureur.
La première fois que j'avais mis les pieds ici, je n'avais pas été à mon aise. Logique, puisque jamais de mémoire de sang-pur un ou une Weasley n'avaient eu l'autorisation de pénétrer dans cette luxueuse demeure. Aussi, j'avais appliqué la même méthode que ce soir : je m'étais éclipsée discrètement et avais trouvé refuge sous cet arbre superbe. Il y avait quelque chose de reposant dans cet endroit. Le banc de pierre n'avait rien de confortable, mais ce n'était pas ça qui était important. Les branches du saule dessinaient de faibles ronds dans l'eau. Et le simple fait de se concentrer sur ces vaguelettes me permettait de me vider la tête. J'étais habitée d'une certaine forme de lassitude qui ne me quittait pas.
Je m'étais souvent demandé ce que j'aurais pu faire de plus pour atteindre le bonheur. Il avait des allures de chimères à mes yeux. À maintes reprises, j'avais cru l'effleurer du bout des doigts. Mais il était toujours plus loin que je ne l'avais présumé. C'était ridicule, certes. J'avais tout à porter de main : des amis, une belle famille, une grande aisance matérielle et même la renommée. Alors, qu'aurai-je pu espérer de mieux ? Je n'en savais rien, mais au fond de ma poitrine il y existait un trou béant que je ne parvenais à combler. Une larme roula sur ma joue, que j'essuyai d'un geste rageur. Un bruit de branches broyées sous le poids d'une chaussure me fit sursauter. Je me retournai et vit s'approcher monsieur Malefoy.
— Je vous ai observé quitter la réception, miss. J'ai compris que je pourrais vous retrouver ici.
Les sanglots au bord des lèvres, j'avais conscience de mon incapacité à parler. Aussi, je hochai la tête piteusement. Il s'installa à mes côtés et le temps s'arrêta. Il fut respectueux des pleurs silencieux qui coulaient sur mon visage. Il ne me posa aucune question, et ma langue finit par se délier toute seule :
— J'envisage d'abandonner l'école de Médicomagie.
— Pourquoi cela ?
Il ne semblait nullement surpris et ce fut là justement tout mon étonnement. J'expliquai :
— Je réalise que je ne suis pas faite pour ce métier. Je n'en avais déjà pas envie à la base, mais ça devient viscéral. Je ne pourrais pas supporter de voir tous ces pauvres gens souffrir. En fait, c'est assez ironique, car Scorpius ferait un meilleur medicomage que moi alors que j'étais la première à me moquer de lui. Drago esquissa un rictus narquois, typiquement Malefoy. Je manquais de grommeler. Quelle idée j'avais moi, de me confier à un Serpentard, on ne savait jamais à quoi ça mènerait ! Pourtant, quelque chose en moi me força à continuer :
— Si j'ai fait Mangouste's School, c'est pour faire plaisir à ma mère… Qu'elle soit fière. Même si je doute y arriver un jour en fait. Elle ne se rend pas compte que je suis malheureuse. Elle pense faire ce qu'il y a de mieux pour moi… Je vois bien toute la honte dans ses yeux. Je suis une paria pour la famille.
Il eut un nouveau sourire, d'un autre genre ; un peu triste et mélancolique. Je ne pouvais prétendre deviner et comprendre ce qu'il se passait dans la tête de monsieur Malefoy, ainsi je restais silencieuse. Lui aussi. Si l'on nous avait observés, personne n'aurait su dire lequel respectait le silence de l'autre. Alors que le froid commençait à conquérir chaque parcelle de ma peau, il me répondit enfin :
— J'ai quelque chose à vous proposer, miss.
Il ne faisait donc aucun commentaire sur mes sentiments chaotiques vis-à-vis de mes parents. C'était honorable de sa part.
— Oui ?
— Qu'est ce qu'il vous plairait de faire ?
— De la marchitecture.
— Il se trouve qu'un vieil ami de la famille, marchitecte, serait très heureux de prendre une jeune femme intelligente et motivée sous son aile…
— Vous pourriez faire ça pour moi ? m'exclamai-je, comprenant parfaitement ce qu'il sous-entendait.
— Pourquoi ne le pourrais-je pas ?
C'était une remarque digne d'un Malefoy. De la part de Scorpius, cela m'aurait exaspérée ; mais de son père, j'étais subjuguée. D'une impulsion qui me venait de je ne sais où – de nulle part peut-être, c'est de là que viennent les désirs les plus violents — j'attrapais l'arrière de sa tête et le tirai vers moi. J'imposai mes lèvres sur les siennes et ma langue taquina l'entrée de sa bouche. À ma plus grande surprise – quoique mon esprit fût à des kilomètres de mon physique – il répondit avec entrain à mon invitation. C'était grisant, chaud et gênant. Il réagit le premier à l'erreur que nous étions en train de commettre et me repoussa doucement. Même en des instants si mortifiants, il continuait d'être galant et attentionné. Je marmonnai des excuses qu'il balaya d'un geste de la main. Tout paraissait volatile, irréel.
Il me proposa de retourner au château avant que notre absence ne devienne trop suspecte. Je l'accompagnai, le cœur un peu plus léger, mais toujours écorché. Nous croisâmes ma tante Ginny et Harry. Elle m'informa que mes parents avaient quitté la réception et qu'ils les suivaient. Il y avait d'étranges étoiles dans ses yeux. Elle me souhaita une bonne fin de soirée et s'autorisa à déposer un baisé sur mon front. J'avais horreur qu'elle fasse ça, car cela me faisait sentir minuscule, mais pour une fois cette manifestation d'amour et de soutien me réconforta quelque peu.
À partir de là, il fut simple pour moi de rejoindre le buffet. Inconsciemment – ou du moins c'est ce que je voulus sûrement croire –, j'enchainai les alcools forts.
— Rose !
La voix de ma meilleure amie me sortit de ma torpeur. Je fixai mon verre de Whisky pur feu où deux glaçons se percutaient inlassablement au rythme de mes tremblements. J'avais très certainement trop bu ; une sournoise chaleur irradiait mon corps, les larmes dévalaient mes joues, une douleur lancinante dévastait mes entrailles. Autant de signes qui avaient alerté Élisabeth. Elle me força à plonger mes yeux dans son regard et je lui fis un petit sourire d'excuse. Je ne devais pas être belle à voir. On était loin de la sauvage Rose Weasley qui se pavanait dans les couloirs de Poudlard, fière et noble. Ho non ! Entre temps, j'avais renié mes rares principes et bafoué mes valeurs. Je n'avais pas honte, c'était pire que ça. Je me sentais sale.
— Comment as-tu su que j'étais ici ?
Élisabeth ignora les trémolos dans ma voix et je la remerciai intérieurement de me laisser ce lambeau de dignité.
— Drago.
— Ho !
Alors comme ça, le père de Scorpius avait envoyé la cavalerie. Triste ironie.
— Il m'a également demandé de te dire que sa proposition tenait toujours. Et qu'il te présentait de plates excuses.
— Eli… Je…
— Je ne veux rien savoir, coupa-t-elle. Et moi aussi je suis désolée, Rose.
— De quoi ?
— D'avoir été aveugle, d'avoir été absente, de t'avoir blessée, je continue ?
— Mais tu n'as pas…
— Si Rose. J'ai été obnubilée par mes problèmes, par ma jalousie, par ma petite personne. Je suis quelqu'un d'égocentrique, James me le répète bien assez. Mais tu es comme ma sœur et je n'avais aucun droit de te négliger, même si je t'en voulais de m'avoir menti.
Devant mon air interloqué, elle ajouta :
— Kara m'a tout avoué, pour James. Et j'ai deviné que tu étais au courant. Mais je comprends. Tu n'avais pas à te mêler de ça, c'était notre problème. Je ne peux pas vraiment affirmer que nous l'avons résolu, mais nous sommes en bonne voix.
Elle me fit un sourire triste. Je crois que c'est la première fois qu'Élisabeth me parlait de cette manière.
— Tu sais Rose, ça a toujours été toi qui trouvais les solutions. Et quand il a fallu que ce soit moi, j'ai été dans l'incapacité de le faire. Je n'ai pas été à ta hauteur et j'en suis navrée.
— Ne dis pas de bêtises, chuchotai-je.
— Je suis désolée, répéta-t-elle. Tu me pardonnes ?
Je hochai la tête. Bien sûr que je lui pardonnais. Elle me serra dans ses bras et j'éclatai en sanglots. Des lambeaux, voilà ce que j'avais. Je n'avais jamais ressenti un vide si intense. Je m'étais perdue quelque part entre la rentrée et aujourd'hui. J'avais cru avoir le contrôle, comme d'habitude. J'avais pensé savoir où j'allais, que la direction était la bonne et que c'était moi qui la souhaitais, qui la maitrisais. Et je m'étais égarée en chemin. J'avais laissé une partie de ce que j'étais sur la route et il n'y avait rien à présent pour combler ce néant. Je n'avais pas changé, je m'étais mutilée. Je repoussai doucement Eli. Je terminai mon verre d'un coup sec. Cela me brulait la gorge, mais me provoquait un réconfort éphémère. Aussi, je n'eus pas le temps de réaliser que j'avais vraiment trop bu. Tout tourna d'un coup trop vite. Je vacillai ; tenta de me rattraper à la table, mais la ratai. Un bras me retint puissamment. Je me sentais bien. J'avais oublié qui j'étais, où j'étais. Je me noyais dans un océan de tendresse.
