LUCIANA HASHL - DISCTRICT 2
Une fois, j'ai lu un des livres présents dans la bibliothèque de la Grande Ecole d'Apprentissage qui traitait de la culture romaine antique. Il y avait très peu d'ouvrage sur l'Histoire du monde avant la naissance de Panem et de ses districts. Mais tout ce qui touchait de près ou de loin à Rome étaient permis ici. Peut-être était-ce grâce aux célèbres combats de gladiateurs, aux cultes de la cité, à leurs principes… Sed lex, dura lex. Autrement dit, « la loi est dure, mais c'est la loi ». Un adage que tous les Districts de Panem appliquaient de concert pendant la Moisson. Il est dur de laisser partir nos enfants combattre, mais c'est la loi. La loi justifie tout n'est-ce pas ?
Pour revenir à ce livre, il ne parlait pas des combats, des conquêtes et des exploits militaires romains. Non. Il parlait des « persona ». Bien avant de désigner un individu en tant que tel, le terme « persona » signifiait masques. Durant un procès, la plupart du temps, ou lors d'une représentation, quelqu'un mettait un masque est devenait aux yeux de toute l'assistance, ce que le masque était. Si ce dernier avaient les traits d'un vieillard, il devenait le vieillard. Si le masque avait les traits ronds et gracieux d'un nouveau-né, le romain devenait un poupon. Un homme pouvoir devenir une femme, une femme un homme, et ainsi de suite. C'était incroyablement intelligent…
- Luciana… Pourquoi tu rêvasses tout le temps ?
La voix de Marius me ramena à la réalité. Béatrice, une petite blonde aux yeux de biches, était dans ses bras musclés. Ils me regardaient tous les deux, comme toujours, avec un air désolé. Un air de pitié, d'incompréhension. Marius et Béatrice étaient sans aucun doute, les seules personnes à me supporter dans ce district, sans compter les membres de ma famille. J'étais arrivée au centre très jeune. J'avais tout de suite aimé l'odeur de la sueur, du fer que l'on croise et du bois que l'on taille pour en faire des pieux. Peu de personnes s'en souviennent, voir personne tout court en réalité, mais j'étais la meilleure. Bien meilleure que Prima Romani qui passait son temps à se vanter. Bien meilleure que Tony Kaezar, le petit chienchien de Titus Gallengagengher, un type qui comble son manque d'intelligence en une assurance provocante et ridicule. Un jour, l'un des entraineurs m'a regardé dans les yeux. Il m'a dit que j'avais un don, que j'étais faite pour tuer, pour participer aux Hunger Games parce que j'avais un contrôle total de mes émotions, dès l'âge de sept ans. J'étais bien plus que douée…
-La plupart des Tributs de carrière sont connus pour leur force brute, leur agilité, leur précision et leur talent à manier une arme. Mais toi, Luciana, tu as cette lueur dans les yeux, que je n'ai vu qu'une seule fois, m'avait confié ce même entraineur.
Je lui avais demandé de qui il parlait. Il avait cité un nom. Celui de Clarissa Rhodes. J'avais cherché dans les archives de la Grande Ecole d'Apprentissage de qui il pouvait bien s'agir. C'était une ancienne élève, mais bien plus important que cela, c'était une ancienne gagnante, d'une édition très ancienne qui datait de plus de vingt ans. Elle avait été assassiné , en rentrant de la tournée du vainqueur, par la famille Romani, qui se trouvait être la famille de Victor Romani, le Tribut de ces mêmes jeux. Clarissa avait brûler à la cire chaude chaque partie de son corps, dans une torture lente et douloureuse. Elle l'avait punis car il l'avait trahis. Les rumeurs racontaient que la famille Romani n'avait même pas su reconnaitre le cadavre de Victor, couvert de cloques, le visage fondu et les membres noircis jusqu'aux os. Clarissa Rhodes était devenue mon modèle.
-Luciana, avait repris Monsieur Gax, tu apprendras bientôt que ton talent est méprisé. Reste dans l'ombre en attendant ton jour de gloire. Je serais ton entraineur et tu seras mon secret.
-Qu'est-ce que cela veut dire ? Lui avais-je demandé d'une petite voix en rangeant les fléchettes.
-Que tu dois jouer la comédie, pour ton propre bien.
-Mais, si je ne le veux pas ?
-Il ne s'agit pas de ce que tu veux, Luciana. Il s'agit de ce que tu es…
J'étais la meilleure. Et parce que j'étais la meilleure, j'avais décidé de devenir mauvaise du jour aux lendemains, après cette discussion. Les autres enfants ne m'aimaient pas car j'étais trop bonne. Aujourd'hui ils me méprisaient parce qu'il me croyait nulle. Pendant les entrainements, je manquais toujours ma cible, je tombais, je me blessais volontairement. Le soir, avec Monsieur Gax, je visais toujours dans le mile, j'étais souple et agile comme un chat, et je pulvérisait en un temps record toutes les cibles qui se trouvaient devant moi. Je connaissais tout. L'art de la survie, l'art de la chasse, de la pêche. Je savais survivre avec rien, tuer avec un cure dent, détecter l'odeur du poison. Monsieur Gax avait une connaissance parfaite des Hunger Games. Il avait analysé tous les Tributs de toutes les éditions. Un jour, j'avais fouiné dans son bureau. Il y avait des dossiers, avec nos prénoms et nos noms inscrits à l'intérieur, et des notes sur chacune de nos capacités. Il m'avait choisis parmi tous ceux-là pour être sa combattante, celle qui n'aurait aucune lacunes, la meilleure tueuse possible, sans faiblesse. J'étais le clou du spectacle, et c'était pour cela, qu'il m'avait demandé de garder le secret. Il m'avait fait lire ce livre, sur les personas.
-Ton masque est parfait ma petite Luciana. Le jour venu, tu en étonnera plus d'un ! Crois mois, c'est la meilleure stratégie ! Tu as commencé à prendre des tesseraes ?
J'avais à peine onze ans. Et je prenais des tesseraes dès que je le pouvais. Je jouais la comédie, sous les ordres de Monsieur Gax, même auprès de mes parents qui me croyaient empotés. Je faisais tout le temps exprès de faire tomber des choses, de trébucher moi-même. Je n'en faisais pas trop, pour que cela soit crédible. Et cela faisait plus de huit ans, que j'étais surnommée « la grande maladroite ». Une main secoua mon épaule :
-Hé, Luciana tu nous entends ?
Béatrice avait quitté les bras de Marius Ses yeux d'ambre scrutaient les mieux, gris comme de l'acier.
-Oui, affirmais-je après quelques instants. Il faut que je passe à la Grande Ecole d'Apprentissage.
-Mais, Lucianna, c'est le jour de la Moisson ! Elle est fermée…
Nous nous trouvions dans une clairière, fréquentée par tout le district deux. Marius et Béatrice avaient décrété il y a cinq ans que cet endroit serait un lieu dédié à autres choses qu'aux Hunger Games. C'était après qu'ils m'aient retrouvé les lèvres en sang, le genoux droit gonflé et un œil au beurre. Prima n'avait jamais été très patiente avec les filles plus jeunes qu'elle. Malheureusement pour elle, elle était souvent de corvée et devait aider les instructeurs en formant les plus petits. J'avais longtemps eu envie de confié mon secret à Marius et à Béatrice, qui se pliaient en quatre pour me protéger. Je me demandais souvent ce qu'ils pouvaient bien me trouver ces deux-là… Marius me souriait, me tendant une main pour que je me relève.
-Tu es vraiment une grande étourdie Luciana ! Tu es bien la seule à oublier le jour de la Moisson !
-C'est vrai, pardon. J'avais oublié !
-Ma petite Lucianna, toujours la tête dans les nuages !
Je souriais de toutes mes dents, intérieurement alors que je suivais Béatrice et Marius, qui étaient devant moi et avançaient main dans la main. Mes amis étaient tournés l'un vers l'autre et c'était une mauvaise chose. Pour avoir une chance de gagner les Hunger Games, il fallait être seul, sans personne qui nous attende et qui fonderait tous ses espoirs sur notre retour. Béatrice était forte avant d'être avec Marius. Elle était une fine stratège, toute en finesse et incroyablement malicieuse, là ou Marius, la force tranquille, était un observateur hors pair et un manipulateur incroyable. Leurs talents respectifs avaient perdu de leurs éclats quand ils s'étaient mis ensemble.
Nous passions devant la place, déserte. Il était encore trop tôt, personne n'était encore levé. Marius et Béatrice étant déjà trop loin, j'en profitais pour m'éclipser et me rendre à la Grande Ecole d'Apprentissage. Son acropole me dominait, imposantes colonnes de marbre. Bien sûr, elle était déserte. J'arpentais les couloirs, m'arrêtant devant le quartier des instructeurs. Certains avaient leurs appartements dans ce bâtiment. C'était ici, qu'habitait Monsieur Gax depuis sa nomination. J'entrais, sans même me donner la peine de frapper. Le vieil homme m'attendait, un verre d'alcool à la main.
-Luciana… Comment vas-tu ?
Une lueur froide et distante brillait dans ses yeux. Son visage était comme froissé, fatigué. Il allait fêter ses soixante-dix dans quelques temps. Droite, les épaules en avant et le torse bombé, je l'affrontais du regard, honnête :
-J'ai peur.
Il quitta son fauteuil de velours pour se planter devant moi.
-Ce sont les idiots qui ne ressentent pas la peur. Tu es loin d'être une idiote, Luciana. Quel est l'objet de ta peur, mon enfant ?
-Je vais devoir enlevé mon masque aujourd'hui.
J'avais quinze ans. J'étais prêtre depuis déjà trop longtemps. Pourtant, j'avais cette boule au fond de mon ventre, qui tournait dans mon estomac. Tout le monde me voyait comme une petite fille incapable, dépendante et maladroite. J'avais décidé de me porter volontaire pendant cette moisson, quoi qu'il arrive. C'était mon jour, celui ou je prouverais à tous que j'ai été la meilleure et que je le suis toujours. Toute ma vie Monsieur Gax m'avait formé durement, sans pitié.
-Non. Je n'ai pas accomplis tout ce travail pour rien. Tu resteras aux yeux de tous ce qu'ils veulent voir. Ton jour viendra, Luciana. Mais pour l'instant, tu resteras ma machine de guerre, mon arme secrète qui doit rester en veille.
-Je ne veux plus me cacher.
-Réfléchis, Gamine ! Continuer la stratégie de la pauvre petite empotée jusqu'au bout, c'est un coup de bluff ! Une fois dans l'arène, quand personne ne se sera intéressé à toi, et qu'ils te verront arracher les yeux de tes victimes avec tes propres dents, tu seras la surprise. Personne ne se méfiera de toi ! Les habitants du Capitole seront à tes pieds, toi, Luciana, la fille qui les aura berner pendant la parade et l'interview ! Tu seras la grande surprise de ces jeux !
Je méditais ses paroles. Il avait raison, c'était la stratégie que nous avions fixé depuis que j'étais toute petite. Mais je n'en pouvais plus d'attendre, d'être ce quelqu'un d'insipide et de fade qu'on me demandait d'être constamment.
-Je sens qu'aujourd'hui ce sera mon tour.
Il s'approcha de moi, levant la main. Instinctivement, je m'élançais, m'agrippant à son torse pour enrouler mes jambes autour de son cou et faire basculer son corps sur le sol en le plaquant durement. L'effet de surprise m'avait fait gagner la première manche. Je pressais mes mains contre sa gorge, jusqu'à l'étouffer. Je le libérais après quelques secondes, en m'effondrant au sol, à côtés de son corps inerte. Monsieur Gax se releva et me fusilla du regard :
-Comment as-tu osé, sale petite…
Il abandonna sa phrase pour se servir à boire. Il empestait l'alcool.
-Si je suis pigée, je déclinerais la proposition de volontaire. Et vous ne pourrez rien y faire.
Il grimaça. Il me connaissait comme si j'étais sa propre fille. Il connaissait mes faiblesses, mes forces. Il m'avait torturé des jours et des jours durant, pour que ma sensibilité à la douleur soit quasiment nulle. Il m'avait donné toutes ces leçon de survie, me faisant dormir nue dans le froid de l'hiver. Cet homme avait dicté ma vie depuis trop longtemps et m'avait fait souffrir trop de fois pour que je me permette de l'écouter encore aujourd'hui.
-Non. Tu accepteras ! Parce que je te l'ordonne !
Sa chevalière d'émeraude s'imprima sur ma joue. Il venait de me gifler. J'avais subi bien pire, dans cette école. Les autres élèves m'avaient souvent violenté, insulté, se moquant de moi à longueur de temps. Les instructeurs m'avait fait saigner, pleurer, vomir se donnant pour but de faire de moi une guerrière potable. Je sabotais leurs plans, évidemment. J'étais un défis pour eux… La violence, je connaissais. Celle des autres habitants qui me trouvaient pathétiques, celles des filles de mon dortoir qui m'avaient donné bien des bleues et des fractures, celle de Gax qui ne m'avait jamais épargné non plus. Je gardais toujours les poings serrés, attendant que la tempête passe. Je ne pouvais pas fissurer mon masque. Gax en aurait été fou de rage, et j'aurai détruit ma seule chance d'être cette arme de destruction massive qu'il voulait que sois. Il m'avait façonné, je le savais. Gax remarqua mon air renfrogné en me rappelant cela :
-Tout ce que tu sais, je te l'ai enseigné. N'oublie pas cela, Luciana.
-Je suis venue par simple politesse. Je ferais comme je l'ai dit.
Je m'en allais, sans me retourner. Mon cœur était partagé entre le dégout et l'admiration. Deux sentiments qui se battaient toujours en duel quand il s'agissait de cet homme. La porte claqua et je m'empressais de courir dans les couloirs de l'école pour que mon ancien instructeur ne me rattrape pas. Quoiqu'il adviendrait de ce jour, je deviendrais la tribu féminine de ces quarante-sixième Hunger Games. Quitte à dévoiler mon jeu devant tous…
-Luciana ! Arrête toi !
La voix fébrile de mon instructeur résonna dans les couloirs. Je me retournais. Il était à quelques mètres de moi, le visage rouge et le souffle court. Un sourire s'étalait sur son visage, immense.
-Tu es prête.
C'était un test. Il avait joué la comédie pour savoir une dernière fois, si j'avais ce qu'il fallait, si j'étais sûre de moi.
-Ces derniers mois, je me suis arrangé avec plusieurs pacificateurs pour que ton nom soit écrit un nombre incalculable de fois. Ton nombre de tesseraes explose tous les records. Je les ai pris en ton nom. Puis je les ai revendu, bien entendu. Personne n'en saura jamais rien. Tu seras la tribut du district deux, Luciana.
Une larme roula sur ma joue. Mon instructeur, si dur, si froid et distant venait de me faire le plus beau cadeau du monde. Il avait corrompu des pacificateurs, fait du trafic, juste pour me voir à l'écran.
-Garde la tête froide, gamine. N'oublie pas. Tu pourras être toi, une fois le compte à rebours lancé et les jeux commencés. Pas avant. Tu seras le feu d'artifice en fin de soirée. Tu seras l'inattendue, la variable que personne n'avait envisagé.
Pourquoi avoir fait tout cela ? Quel était son but, à m'avoir éduquer toutes ces années, à faire de moi une combattante et une survivante hors pair, alors qu'il n'en obtiendrait jamais les lauriers ? Sur ces questions, il se retourna, me laissant seule dans les couloirs. Je quittais le bâtiment, en prenant conscience que je n'y retournerais pas avant ma victoire. Ces murs m'avaient accueillis et me connaissaient mieux que tous les habitants du district deux. Sur la grande place, je retrouvais Béatrice et Marius, qui s'étaient inquiétés de mon absence. Prima Romani et Titus Gallengagengher se promenaient. C'était le dernière fois que je les voyais en tant que Luciana, la maladroite et la nullarde. Je m'amusais. Mes pieds s'emmêlèrent, volontairement, pour que je tombe sur les pavés de la grande place devant tout le monde. Prima et Titus riaient sans se cacher, alors que Béatrice époussetait déjà ma chemise poussiéreuse. Une bagarre éclata, détournant l'attention de tout le monde, sauf la mienne. Béatrice s'empressa de prendre la main de Marius, pour le conduire vers le vacarme. Les individus de la place s'animèrent, à l'exception de ce cher Titus, qui restait planté là, les mains dans les poches et un sourire auto-suffisant. Il ne me voyait même pas.
Les pacificateurs qui encadraient Cataline Sacrementum, l'hôtesse de notre district, venaient de laisser seule. Mon sourire s'élargit, quand Titus s'avança vers elle. Leur conversation était inaudible de là ou je me trouvais, mais nul doute que le jeune homme tentait de la corrompre. Quel imbécile… Je gardais cette information dans un coin de ma tête, avant de disparaitre, pour rentrer dans la demeure familiale que j'avais quitté tôt ce matin. Ma mère m'y accueillit, d'humeur joyeuse. Mon père m'adressa un regard sans âme, comme à son habitude. J'avais perdu tout intérêt depuis le jour où j'étais devenue cette petite chose fragile et incapable. Il allait être si fier de moi… Ma mère ignorait toujours ce genre de regard, et m'embrassais sur le front, comme si cela allait chasser toute la déception :
-Je t'ai acheté une robe ce matin. Elle t'ira à merveille mon petit ange !
Elle était d'une douceur incroyable. C'était mon oxymore. J'étais aussi dure et froide que de la pierre et pourtant, devant ma mère, j'étais d'un calme olympiens et d'une sensibilité remarquable. J'avais calqué mon personnage, mon masque sur elle. Je portais le persona de ma mère en public. J'étais fragile, vulnérable comme elle. J'enfilais sa robe de mousseline rose pâle. Elle m'allait à ravir, c'était vrai. Mes cheveux châtains, coupés au carrés, formaient des boucles souples et harmonieuses, que ma mère coiffa, en y piquant des perles et des fleurs blanches. Je ressemblais à une petite fille naïve et insouciante, tout ce que je n'étais pas et qui me dégoutais. Le repas, mon dernier ici en tant que cette Luciana. Mon cœur battait la chamade, je me forçais à cacher mon excitation. J'allais entrer dans l'histoire aujourd'hui.
Le gong avait à peine retentit que je claquais la porte derrière moi, sans me retourner. Je me pressais, slalomant entre les passants, pour me clamer et reprendre mon masque quand Marius me sauta dessus.
-Prête Luciana ?
-Oui.
Mon ton l'alarma. J'avais été trop enthousiaste.
-Qu'est-ce que tu as aujourd'hui, Luciana ?
Marius était intuitif. Nul doute qu'il serait un très bon tribut. Il avait été le plus difficile à convaincre lorsque nous étions enfant. Ses yeux m'avait toujours paru suspicieux, comme s'il lisait à travers moi et qu'il voyait la comédie et les mensonges autour de moi et de ce que j'étais. Je l'ignorais. Une mauvaise réponse l'aurait alerté. Heureusement pour moi, Béatrice apparue à côté de lui, comme par enchantement. Elle agrippa mon coude, sans un regard pour son petit ami, pour faire la queue avec moi, dans la file des filles.
-Tu es excitée Lucianna ?
Sa question me surprit. Elle était rhétorique, et elle connaissait déjà la réponse. Elle était malicieuse, je l'avais toujours su. Mes yeux s'écarquillèrent de surprise, fissurant un bout de mon masque.
-Les gens t'ont détesté pour ce que tu n'étais pas. Mais ils t'adoreront pour ce que tu es réellement, Luciana.
Elle savait. Elle savait et elle jubilait de me dévoiler cela. Ma bouche grande ouverte, je ne sentis même pas l'aiguille s'enfoncer dans mon index pour faire perler une goutte de sang. Béatrice m'attendait, de l'autre côté de la barrière, entortillant l'une de ses mèche de cheveux d'un air distrait.
-Depuis quand…, commençais-je avant qu'elle ne m'interrompt.
-Depuis quand je connais ton petit secret ?
Elle m'empoigna doucement le bras. Nous marchions vers la zone réservée aux filles de quinze ans. Béatrice continuait de sourire, sautillant presque d'excitation :
-Monsieur Gax m'a fait jurer de ne rien dire jusqu'au dernier moment.
Monsieur Gax l'avait mise au courant. Cet homme ne laissait jamais rien au hasard. Je m'en étonnais. Pourtant, tout prenait sens. Béatrice m'avait souvent servie de partenaire dans les exercice de lutte et autres. Elle était mon garant. Elle avait souvent répété à qui voulait l'entendre que j'avais la force d'un coton tige et la rapidité d'une tortue endormie. Monsieur Gax lui avait certainement demandé de me surveiller pendant tout ce temps, au cas je déraperais…
-Je suis désolée de t'avoir mentis tout ce temps, et pour les rumeurs, les méchancetés. Je t'ai toujours frappé assez durement, pour te tester et voir si tu allais réagir. Tu n'en a jamais rien fait. Tu as toujours bien joué le jeu, Lucianna.
-Marius est-il au courant ? Demandais-je en ignorant ses paroles.
-Pour l'amour du ciel, bien sûr que non. Gax m'aurait coupé la langue lui-même ! Tu m'en veux ?
-Non. Pas en ce jour.
Elle était encore plus excitée que moi et sautillais dans les sens, chose que je voulais faire. Je la regardais, souriant lumineusement. Elle exprimait mes émotions pour moi. J'avais sous-estimé Béatrice pendant tout ce temps, me moquant d'elle régulièrement. Elle n'était pas si niaise qu'elle le paraissait. J'avais peut-être oublié que si moi je portais un masque, cela n'empêchait pas aux autres d'en faire de même. Le brouhaha de la foule se tût quand Cataline Sacramentum apparu sur scène :
-Mes salutations, chers habitants du District deux ! Je suis ravie de vous retrouver aujourd'hui ! Les quarante-sixième Hunger Games promettent d'être grandioses, c'est moi qui vous le dit ! Mais je tiens ma langue, et vous assure que cette année ils seront spectaculaires !
Elle était tellement sophistiquée … Elle représentait l'élégance du Capitole, le luxe et la grâce. C'était une personne très connue et admirée, malgré ses travers. Je ne l'admirais pas autant que Clarissa Rhodes, mais je l'aimais bien. Elle savait obtenir ce qu'elle voulait. Mon regard se tourna vers Titus. Il était au bord de l'explosion et l'excitation suintait par tous ses pores. Je ne connaissais pas l'enjeu de son marché avec Cataline Sacramentum, mais nul doute qu'il en ressortirait gagnant.
Mon cœur rata un battement quand Cataline s'approcha enfin du grand bocal de verre contenant les noms des filles. Mon regard se figea dans le vide. Mes yeux me piquèrent. Non. Il fallait que je me ressaisisse. Jusqu'à mon entrée dans l'arène je devais rester l'incapable du district deux, à qui ses parents payaient une école hors de prix inutilement. Béatrice serrait ma main. J'allais devenir tribut… Je ne réalisais pas. C'était toute ma vie qui prenait enfin le sens qu'on lui avait donné depuis ce jour ou Monsieur Gax m'avait prise sous son aile. Dans quelques jours, j'allais enfin pouvoir donner tort à toutes ces personnes qui m'avaient cracher dessus et qui m'avaient méprisé parce que j'étais faible. Les pauvres si ils avaient sû…
-Luciana Hashl !
La foula s'anima, au bord de l'explosion. Je pleurais de joie. Monsieur Gax avait dit vrai… Il avait dit vrai ! J'étais la tribut du district deux ! Béatrice me fît des gros, me signifiant qu'il fallait que je me reprenne. Les filles plus âgés qui étaient dans la Grande Ecole d'Apprentissage jubilaient : elles pensaient pouvoir se porter volontaire… J'allais décevoir et briser bien des espoirs ! Je rencontrais le regard de Prima Romani. Elle était contente, déjà prête à égorger toutes camarades qui lui passerait devant pour se porter volontaire. Elle était une lionne, sur le qui-vive. Je me forçais à afficher un visage blafard, à gommer toute expression de mon visage, si n'était a peur. Toujours dans mon rôle, je ratais la dernière marche qui menait à la scène, tombant sur le bois vernis. Les habitants du district deux se mirent à rire. Rira bien qui rira le dernier... J 'allais tous les surprendre, et à la fin de ces Hunger Games, ils se prosterneront tous uns à uns devant moi… Je me relevais difficilement et lentement, en faisant une grimace simulant la douleur. Je m'approchais vers le micro, et d'une voix faiblarde que je maitrisais à la perfection, je m'adressais aux habitants du district deux :
-Pas la peine de vous porter volontaire. C'est un immense honneur pour moi d'être votre tribut pour ces Hunger Games !
Je me plaçais à la droit de l'hôtesse sur les murmures surpris de la grande place. Les yeux ronds comme des billes, ils ne comprenaient rien à ce qui était en train de se passer. Dans la foule, bien au fond, une bouteille d'alcool visée à la main, Monsieur Gax me regardait, un air fier collé au visage. Il leva les deux pouces en l'air. Je baissais la tête pour cacher mon sourire et pour jouer le rôle de la petite incapable trop fière pour accepter que l'on se porte tribut. J'entendais la voix de Prima s'insurgeait, déclarer que j'étais une incapable et que je ne survivrais même pas au bain de sang. J'avais envie de relever la tête et de lui hurler que le bain de sang, c'était moi qui le ferais.
La foule se calma petit à petit, au fur et à mesure que Cataline Sacramentum s'approchait du bocal des garçons. Ils retenaient tous leur souffle, fondant sûrement leur derniers espoirs sur le tribut masculins de cette année. Cataline prit le premier bout de papier à sa portée, marcha vers le micro et se prit les pieds dans les fils de ce dernier. Elle tomba de façon peu élégante, m'imitant. Je l'observais, froisser discrètement le papier qu'elle venait de prendre et le fourrer dans sa manche en l'échangeant contre un autre qu'elle avait caché dans l'une de ses poches. La foule n'y voyait que du feu… Ainsi, elle avait décidé d'accepter la proposition de Titus… Elle mit du temps à se relever, le maire et les anciens gagnants s'étant levés pour lui porter secours. Elle se releva finalement seule :
-Pour l'année prochaine, plus de scène en bois vernis les amis ! Plaisanta-t-elle pour se donner une contenance.
Cataline fouilla cette dernière de ses yeux. D'une voix enjôleuse, elle articula deux mots qui ne m'étonnèrent pas :
- Titus Gallengagengher !
Il quitta aussitôt la rangée des garçon de seize ans, le torse bombé et fier. Il s'y croyait déjà… Si seulement il savait sur quelle adversaire il venait de tomber… Le district deux était en train de l'acclamer, sans douter que d'ici peu, je le tuerais devant eux. Je lui ferais subir le même supplice que Victor Romani, imitant Clarissa Rhodes. Ils verraient tous à quel point je suis forte et à quel point lui, qu'il croyait invincible, était si faible.
-Et bien, et bien, vous semblez être très apprécié par vos pairs, mon cher Titus !
Il approuva, en se vantant d'être le meilleur candidat, sans savoir que j'étais une véritable machine à tuer. Il refusa à ce que l'on se porte volontaire et serra distraitement ma main. Les pacificateurs m'escortèrent à l'intérieur de l'hôtel de ville, où ils me laissèrent entrer dans une salle. Une odeur de fleur y régnait. J'admirais le lustre en cristal et les tapisseries brodés de fils d'or. Marius et Béatrice entrèrent en premier. Cette dernière resta en retrait alors que Marius me prenait dans ses bras :
-Mais tu es folle, pourquoi tu as accepté d'être Tribut ? Prima aurait pris ta place ! Mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ? Tu veux te faire tuer ?
J'inspirais, prête à cracher le monologue que je m'étais préparé à servir à mes parents :
-Je ne veux pas être cette fille maladroite qui a été à la Grande Ecole d'Apprentissage et qui en est sortie sans savoir rien faire de ses dix doigts. Je vais vous rendre fiers, et je vais faire de mon mieux ! Ne t'inquiètes pas pour moi Marius, c'est ma décision !
Je ne lui avais jamais autant parlé. Ses yeux étaient embués. Il tenait à moi, je le savais. Il comprendrait quand il me verra à l'écran. Il serra tellement étonné, tellement surpris, de s'être laisser berner à ce point ! Il était mon ami, et il allait être enfin fier d'être le mien.
-Oh Luciana… Tu es si courageuse…
Un compliment. Il venait de faire un compliment à la Luciana maladroite, empotée, celle que personne n'aimait parce qu'elle était faible. Je pleurais sincèrement, parce que peu importe qui j'étais réellement, avec ou sans masque : il m'aimait réellement pour toutes ces raisons qui faisaient que les autres, eux, ne m'aimaient pas. Moi-même, je ne me serais pas aimée… Marius était trop gentil, trop compatissant pour faire les Hunger Games. J'adressais un sourire malicieux à Béatrice, derrière l'épaule de son petit ami. Notre étreinte terminée, Béatrice s'approcha de moi et m'embrassa à son tour. Elle approcha ses lèvres de mon oreille :
-Monsieur Gax ne peut pas venir. Cela serait suspect… Il ne t'a jamais officiellement eu en cours, après tout.
Cela me peina. Je voulais le remercier pour tout ce qu'il avait fait. J'allais gagner ces jeux, mes jeux, pour lui. C'était la seule chose que je pouvais lui donner.
-Il m'a dit de te donner un dernier conseil.
-Lequel ?
-Il y a quelque chose qu'il n'a pas pu t'apprendre.
Je m'écartais de mon amie, m'interrogeant sur cette chose qui pouvait bien me manquer. Une fois dans l'arène, je saurais très bien me débrouiller, créer des alliances, les défaire, tuer et survivre. Je serais la personne aux commandes, celle qui allait tirer les ficelles. Je savais que je n'aurais aucun mal à me faire aimer du Capitole. Il fallait que je paraisse insipide et fade pendant la parade, pendant la démonstration devant les juges, et l'interview, mais j'allais être tellement brillante une fois le bain de sang terminé, qu'ils riraient tous d'avoir eu l'audace de croire qu'une tribut du district deux pouvait être nulle. Les dix minutes étaient passées. Les pacificateurs entrainèrent mes amis à l'extérieur de la pièce. Avant de la quitter, Béatrice me donna la réponse :
-La chance, Luciana, ça ne s'apprend pas.
Les minutes passèrent. La chance. Ce mot se mit à tourner en rond dans ma tête, remplaçant l'excitation et la joie. J'allais avoir de la chance. Je le savais. J'étais née pour gagner ces Hunger Games Je serais la quarante-sixième gagnante. Mes parents me firent leurs adieux. Mon père, sans un seul regard pour moi. Ma mère, en pleurant toutes les larmes de son corps. Ils étaient persuadés que j'allais mourir. J'aimerai tellement pouvoir voir leurs têtes quand ils me verront déchiqueter la gorge de ma première victime !
Aucune autre personne ne me rendit visite pour faire ses adieux. Dans la salle à côté, j'entendais les gémissements d'un homme et d'une femme en plein ébat amoureux. Je reconnu la voix de Cataline Sacramentum, en train de supplier Titus de continuer. J'explosais de rire. Il avait vendu son corps pour participer en jeux… Mais quel imbécile… Il avait l'air de prendre du bon temps… Mais il restait ce qu'il était : une sorte de prostituée. C'était pathétique…
Deux personnes entrèrent finalement dans la pièce. Un homme et une femme. Auguste Piquis et Claudia Rosam. Les mentors des Tributs du district deux… J'avais vu les jeux de Auguste. Il avait gagné l'édition d'il y a quatre ans exactement. Je n'étais même pas née quand Claudia avait remporté son édition, mais elle était connue et Monsieur Gax parlait d'elle avec beaucoup d'admiration. Auguste s'approcha de moi et me tourna autour. Il avait les ongles longs et la voix suave. Il était tellement proche de moi, que je sentais son souffle chaud sur ma nuque.
-Voici donc l'arme de destruction massive d'Achille Gax…
Claudia l'imita, alors que je m'éloignais d'Auguste qui m'examinait sous toutes les coutures. Il leva la main, se préparant à me donner un coup, que j'esquivais en me faufilant entre ses jambes pour m'emparer de la lampe qui trônait sur un meuble en chêne. J'abattais mon arme sur son crâne. Il s'écroula sur le sol, sous le sifflement admirateur de Claudia. Elle s'accroupit devant Auguste, l'allongeant sur le dos. Il respirait faiblement et sa tête saignait un peu. Ce n'était rien de très grave. Je l'avais juste assommé, par pur réflexe.
-Eh ben… Il nous a pas mentis, ce bon vieux Gax. Auguste risque d'être de mauvaise humeur quand il se réveillera. Mais ne t'en soucis pas : il sera sûrement très admiratif. Peu de gens arrivent à le surprendre…
La femme me sourit amicalement, prenant mes mains dans les siennes.
-Nous allons faire de très grandes choses, crois-moi. Luciana, je peux t'assurer que tu es déjà gagnante !
Je lui adressais un sourire lumineux, en sautant dans ses bras. Elle se mit à rire en répondant à mon étreinte. Je pouvais être moi-même avec eux. Je n'avais pas besoin de jouer la comédie. Mon masque était tombé. Je pouvais être celle que je voulais être. Claudia m'accompagna dans la voiture qui nous mènerait à la gare. Auguste était resté dans la salle d'entretien et des pacificateurs s'étaient déjà chargé de trouver un médecin. Claudia assise à côté de moi, elle ne détachait pas son regard de mon visage :
-Alors Luciana, je meurs d'impatience de te connaitre ! J'ai tellement entendu parler de toi !
-Je suis très touchée…
Elle balaya l'air de ses mains comme si ce n'était pas important. Une ancienne gagnante venait d'avouer qu'elle me connaissait de nom, et qu'elle avait hâte de me connaitre. C'était un honneur, un privilège, alors que face à elle, je n'étais rien. Les mains sous son menton, elle me posa une question à laquelle je ne m'attendais pas. Mon sourire s'effaça au fur et à mesure de sa phrase, alors que Titus venait d'arriver, les cheveux en bataille et la braguette de son pantalon grande ouverte.
-Je veux tout savoir de toi ! Parle-moi de toi ! Dis-moi, qui es-tu ?
Je n'avais plus de masque. Je n'en savais rien.
Luciana Hashl, Tribut du District 2
Le sort sera-t-il en sa faveur ?
