STEPHEN HEAN-DISTRICT 3

Un coup de jus traversa mes doigts. Je les agitais, une grimace de douleur s'étalant sur tout mon visage. Je détestais manipuler les installations électriques. Malheureusement, je me retrouvais souvent obligé d'aider mon père dans son entreprise. La luxueuse maison des Stevenson me rendait mal-à-l'aise. J'étais crasseux, mes cheveux châtains collant à mon front luisant de sueur. J'avais presque honte de frôler le parquet fraichement ciré de cette demeure. Madame Stevenson était une personne importante. Mon père s'était donc mis une pression folle juste pour rebrancher trois pauvres câbles et m'avait réveillé juste pour cela.

-Tiens, tiens… Stephen Hean ! Si je m'attendais à ce qu'une personne comme toi entre dans ma maison.

Je soupirais, lasse. J'aurai reconnu entre mille la voix suave et condescendante de Joris Stevenson, petit con de son état. Les bras croisés sur son torse nu, il ne portait qu'un pantalon de toile. Il n'y avait bien qu'un gosse de riche pour rester en pyjama jusqu'à une heure pareille.

-Je t'en prie, Stephen, admire la vue !

Il avait un sourire narquois collé au visage et ses épais sourcils bruns s'étaient haussé. Je levai les yeux au ciel, continuant de travailler et réprimant le besoin de lui répondre. Mon père, trop concentré sur son travail n'avait même pas remarqué la présence de Stephen. Ce dernier laissa échapper un rire et s'approcha de moi. Je sentais son regard, que je savais d'un noir d'encre, posé sur moi. Il avait le don de m'énerver celui-là. Rageusement, je rangeais mes outils dans la caisse :

-J'ai finis papa. Je m'en vais.

Il hocha la tête. A croire qu'avec mon père les mots valaient de l'or, et que moi son fils, je n'étais pas digne d'être riche. Il parlait rarement, même à ma mère ou à mon petit frère. Même ses employés ne devaient pas beaucoup entendre le son de sa voix. Je passais une main dans mes cheveux, essayant de les remettre en ordre. Je m'apprêtais à passer l'encadrement de la porte quand une main agrippa mon épaule et me fit me retourner violement. Les lèvres de Joris s'écrasèrent violemment sur les miennes, m'empêchant de respirer convenablement. Je l'écartais de moi, mes deux mains plaquées sur son torse ferme :

-Non mais t'es malade ! Pas ici, tu veux que ta mère nous surprenne ? Ou encore pire ! Mon père ?

Il m'ignora, m'embrassant cette fois tout doucement. Je ne pouvais rien y faire… Dès qu'il agissait comme ça, mes jambes devenaient aussi molles que du coton. Il mordilla ma lèvres inférieure distraitement. Je laissais échapper un petit gémissement. Satisfait il s'écarta de moi avec son éternel sourire narquois :

-C'est ça qui est drôle ! Ça ne t'excites pas cette situation ?

Je roulais les yeux au ciel ce qui le faisait toujours rire :

-T'es trop sérieux, mon amour.

Quand mon père m'avait demandé de me lever pour l'aider, je n'avais pas posé de questions. Après tout, mieux valait moi que George, mon petit frère, peu dégourdis de ses dix doigts. Mais en arrivant devant la maison de l'une des familles les plus riches de tout Panem, mon visage avait perdu toutes ses couleurs. J'avais bafouillé comme un abruti devant la mère de Joris incapable de lui sortir un mot compréhensible.

-Dommage, soupira Joris. Je voulais te montrer ma chambre !

J'avais jamais eu l'occasion d'entrer dans cette maison avant aujourd'hui. Joris et moi, nous nous étions toujours cachés dans tous les recoins pour s'embrasser, se toucher et s'aimer. L'homosexualité était une tare ici. Je m'en moquais. Si aimer Joris était une tare, j'aurais volontiers signé pour passer ma vie enchaîné à un lit d'hôpital. Nous voulions juste éviter les ennuis et les Pacificateurs, jamais très intelligents et très futés. Je refusais de subir leur coups parce que je ne pensais pas comme eux. Mais ici, je prenais un risque démesurée. Rien ne m'assurais que Madame Stevenson soit ravie d'apprendre que son fils craquait pour un garçon. Le mien en ferait certainement une crise cardiaque… Joris mordilla mon oreille gauche, ses mains toujours posées sur moi.

-Tu penses trop Stephen, susurra-t-il.

Voilà. Il savait très bien comment j'allais réagir… Sans en rajouter, il saisit ma main, et me fît grimper les escaliers. Il ouvrit une porte, me poussant du plat de la main pour m'y faire entrer. Ma bouche refusa de se fermer :

-Joris, ta chambre doit faire la superficie de toute maison !

Il haussa les épaules, se jetant sur son lit trop grand. Tout était trop avec ce garçon. Il avait de trop beaux yeux, des cheveux trop noir, une maison trop grande, il était trop extraverti, trop sexy, trop tout. Et moi, j'en étais bien trop amoureux. Les mains dans les poches, je m'approchais de son lit, sans oser m'y assoir comme lui. Il me jaugea, sans comprendre ma réaction :

-Je suis sale. Je vais salir tes affaires.

Ce fût à son tour de rouler les yeux au ciel. Il se leva pour me rejoindre :

-Je veux bien te faire l'amour sur le sol, mais ce sera moins confortable.

J'esquissais un rire en le poussant sur son lit. Je me laissais tomber à côté de lui, totalement vaincu pour ses yeux noirs de nuit. Ses doigts glissèrent sous ma chemise et ses lèvres sur ma clavicule. Je perdais toute raison, tout bon sens avec lui. Il enleva mes vêtements les uns après les autres, en une lente torture. Je l'imitais plongeant sous sa couette avec lui, sans me soucier du fait qu'un seul étage nous séparait de mon père, et un seul mur de sa mère.

Nous reprenions notre souffle, yeux dans les yeux. Je me souvenais parfaitement de notre rencontre. Bien sûr, tout le monde dans le district trois connaissait la famille Stevenson. Cependant, je n'avais jamais appris à connaître Joris. Nous n'avions pas les mêmes fréquentations. Il avait dix-neuf ans, nous n'avions jamais été non plus dans le même établissement scolaire. Un jour, on m'avait présenté Joris. J'avais besoin de soutien scolaire et Joris était la personne la plus intelligente du district. Il donnait des cours gratuitement.

-A quoi tu penses ? Me demanda-t-il en caressant mon épaule.

-A comment nous en sommes arrivés là.

Je ne m'étais jamais posé de question sur ma sexualité. Quentin, mon meilleur ami , adorait les filles et ne s'en était jamais caché. Moi, j'avais toujours cru que je ne m'intéressais pas à ce genre de chose parce que je n'y voyais aucun intérêt. Je devais aider mon père, remonter mes notes sous peines de jamais avoir de diplômes… Je n'avais pas le temps de courir après Lola Rimmel, Sascha Finichi ou autres.

-J'ai eu un véritable coup de foudre, m'avoua-t-il.

J'écarquillais les yeux, surpris :

-Tu as été un vrai con avec moi pendant des mois !

-Faut dire que tu n'étais pas l'élève le plus volontaire que j'avais, expliqua-t-il.

Il avait raison. Tout ce qu'on apprenait en cours, les maths, les sciences, l'histoire… Ça n'avait rien de concret pour moi. Je râlais toujours quand mon père m'obligeait à travailler avec lui, mais en réalité j'adorais ça. J'étais fait pour me servir de mes mains, manipuler l'électricité, me rendre utile. Je n'étais pas comme Joris, un penseur, un homme de sciences. J'étais manuel. Je ne concevais pas ma vie assis à lire un livre et à déchiffrer des lignes comptables.

-Je te détestais, me confessais-je à mon tour.

Il se redressa. Son sourire narquois avait disparu.

-Je crois que je ne savais pas comment me comporter avec toi, Stephen.

Une fois, il m'avait giflé. La marque de sa chevalière s'était imprimée sur ma joue parce que j'étais arrivé dans la salle d'étude avec plus d'une demie heure de retard. Joris avait été dur avec moi. Comment aurais-je pu deviner qu'il avait eu un coup de foudre pour moi, un simple petit lycéen, fils d'un entrepreneur électricien qui peinait à joindre les deux bouts ? C'était un homme, en outre. Jamais je n'avais songé à ça. Jusqu'à ce qu'après m'avoir donné la gifle, il m'embrasse.

-Tu m'as pris au dépourvu ce jour-là. Quand tu m'as embrassé, précisais-je.

-Je l'ai bien sentis, effectivement, plaisanta-t-il en se rallongeant pour se pelotonner contre moi.

Mes bras s'enroulèrent autour de lui. J'aurai voulu le garder près de moi pour toujours. Ce fameux jour, je lui avais retourné sa gifle tout de suite après qu'il m'ait embrassé. J'avais refusé de continuer à prendre des cours avec lui. Deux semaines après m'avoir harceler dans les couloirs du lycée et dans les rues du district, il avait toqué à la porte de ma maison. Ma mère l'avait fait entrer, croyant que c'était un ami. Il m'avait parlé, sans que je ne l'écoute. Je m'étais attendu à ce qu'il me menace, qu'il m'interdise de parler de ce qui s'était passé, sous peine de détruire ma vie. Sa famille en avait le pouvoir, je le savais. Sa mère connaissait beaucoup de monde… Au lieu de ça, il avait pleuré sur mon lit miteux et mes draps malpropres. Il m'avait dit qu'il m'aimait, qu'il ne comprenait pas comment ni pourquoi.

-A quel moment tu as décidé de nous laisser une chance Joris ?

-Je ne sais pas.

Ces deux semaines sans l'avoir vu m'avaient semblé interminables. Bien au-delà des remontrances, j'avais réalisé que Joris et moi avions une réelle complicité et que je lui avais confié beaucoup de chose, bien plus qu'à Quentin. Joris savait tout de moi. Mes rêves, mes espoirs, la colère que j'avais envers mon père, l'amour que je portais à mon frère, l'incompréhension que je nourrissais pour ma mère, mes peurs, mes joies… Joris avait pris petit à petit une place importante dans ma vie sans que je ne l'y ait invité, sans que je ne m'en rende compte. Une fois que j'avais réalisé ce fait, il était déjà trop tard, et Joris faisait partis de moi. J'avais mis longtemps a accepté l'idée d'aimer un homme. Je m'étais dégouté moi-même, la tête embrumé par les conventions de la société. Joris n'avait rien lâché. Il était venu tous les jours chez moi après, raconter le même discours, parfois en ajoutant des détails par rapport à la veille. Un mois s'était passé et je n'avais qu'une envie : qu'il repose ses lèvres sur les miennes et qu'il me touche. J'avais ce besoin physique d'être avec lui, de lui parler, de le sentir. J'avais craqué, et sans me poser des questions et en envoyant valser toutes mes grandes convictions ainsi que celles de Panem, je l'avais embrassé à mon tour.

-Je t'aime maintenant, c'est tout ce qui compte, affirmais-je.

-Enfuyons-nous, Stephen.

Je me redressais à mon tour sur les coudes, le forçant à changer de position. Il scruta mon expression. J'étais abasourdi. Ma vie était ici. Ou pourrions-nous aller ? Le visage de mon amant vira au rouge.

-Je n'en peux plus de me cacher parce qu'aimer un homme quand on en est sois même un, c'est interdit. Je veux pouvoir t'embrasser, te toucher, te regarder sans me sentir coupable, sans garder les yeux ouverts de peur que quelqu'un nous aperçoive.

Ses yeux noirs s'étaient ternis. Sans dire un mot, je l'écoutais continuer sa tirade :

-J'ai entendu ma mère l'autre jour. Il y a des passeurs, qui acceptent de nous faire traverser Panem pour quelques pièces.

-Et ou irions-nous Joris ?

Ma question le refroidit un instant avant de noter l'importance de ma question :

-Tu n'as pas dit non ! S'émerveilla-t-il en m'embrassant langoureusement.

Il me plaqua sur le matelas de son lit. Ses cheveux tombaient sur mon visage, chatouillant mes joues. Je passais ces mèches de cheveux derrière son oreille.

-J'y ai déjà pensé tu sais. Rien ne me retiens ici.

-Et Quentin ? Et ton frère ?

-Quentin est mon ami, mais il ne saura jamais qui je suis réellement et je sais qu'il ne l'acceptera pas. Mon frère s'en sortira très bien sans moi. Mais Joris, tu te vois en cavale pour le restant de nos jours ? Tu as besoin de ton confort, de tes draps en flanelle et de ta tasse de café moulu tous les matins !

Joris était étonné. Il avait toujours songé qu'il était celui qui aimait le plus de nous deux. Il avait tort. J'avais longtemps songé à partir. Parce que ça me rendait malade de devoir me cacher, de ne pas pouvoir avouer à mon frère que j'étais amoureux, ou à Quentin. Le destin avait fait que je tombe amoureux d'un garçon. Il aurait très bien pu s'agir d'une fille, mais Joris était un homme et rien ne pouvait changer ce fait. Par contre, ils n'appartenaient qu'à nous de partir. Je m'étais renseigné moi aussi. Puis j'avais imaginé notre vie, à travers les districts, poursuivis par les Pacificateurs s'apercevant que nous avions franchis les frontières sans permission.

-Pour toi, je le ferais sans poser de question. Tu le sais, Stephen.

Je l'embrassais. Il était convaincu de ce qu'il disait.

-Ce n'est pas tout, poursuit-il. Je ne sais pas ce qui trame. Ma mère trempe dans des choses qui me dépasse. En fouillant dans ses affaires….

-Tu fouilles dans les affaires de ta mère ? le coupais-je complétement interloqué.

Il me frappa de son poing sur le torse, ce qui me fit grimacer.

-Nous pourrions aller au district treize.

J'éclatais de rire, presque malgré moi. Il ne restait rien du district treize. Il n'y avait que des cendres, des gravats.

-Stephen, arrête !

Son ton dur et sérieux me ramena à la réalité.

-Il y a des gens là-bas. Je ne sais pas ce qu'ils y font. Je ne connais pas leur but, juste qu'ils acceptent tous ceux qui n'ont pas trouvé leur place à Panem.

-Supposons que le district treize soit toujours habité. Tu penses réellement qu'ils nous accepteraient ?

-J'en suis certain.

Il était déterminé, sûr de lui. Il me cachait quelque chose, je le sentais.

-Je suis en contact avec l'un d'eux depuis un petit moment.

-Tu quoi ?

Je le repoussais doucement pour sortir du lit et m'habiller. Je refusais d'y croire, d'espérer que quelque part, nous pourrions nous aimer sans nous poser plus de questions. J'étais presque en colère contre lui. Son contact était peut-être un pacificateur qui n'attendait que de nous surprendre ! Il avait pris des risques inutiles…

-Stephen, regarde-moi, m'implora-t-il.

Il avait beau avoir deux ans de plus que moi, il semblait plus vulnérable, plus fragile.

-Je ne suis pas en colère tu sais. Sauf si on se fait prendre à cause de tes conneries.

-Je peux lui faire confiance, à ce contact. Allons-y. Une place nous y attend. Mes affaires sont prêtes. Partons après la cérémonie !

Il semblait si plein d'espoir, tellement près à la faire. Il se leva à son tour, et s'approcha de moi. Il reboutonna lui-même ma chemise, sans me quitter des yeux.

-Je t'aime, Stephen. Je pourrais me passer de draps en flanelle et de café le matin. Mais je ne pourrais pas me passer de toi. Alors si tu veux rester ici, je resterai ici.

Sa main s'attarda à l'endroit ou battait mon cœur. Il était résigné comme je l'étais en me rendant à l'évidence : rien ne nous attendait ici. On ne voulait pas de nous, ni de notre amour. Quentin, mon père, ma mère, mon frère… Personne ne comprendrait quand bien même je m'appliquerais à leur donner une chance. Comment le pourraient-ils alors que je ne me comprenait pas moi-même ?

-D'accord, articulais-je faiblement.

-D'accord ? Répéta-t-il.

-Partons.

Il m'attira à lui, fou de joie en déblatérant à toute vitesse. Il m'expliqua les formalités, m'indiquant le lieu de rendez-vous pendant une heure. Je l'écoutais attentivement, rêveur. Je me prêtais à songer à notre vie, dans un endroit ou personne ne nous jugerait. Comme ce serait parfait… Je regardais l'horloge qui trônait dans la chambre de Joris. Midi allait bientôt sonner. Je le quittais après l'avoir embrassé :

-Promis, tu ne me posera pas de lapin ?

-Promis, Joris. Demain, nous ne serons plus ici mais en train de nous rendre dans le district treize. Et s'il y a là-bas que des gravats comme je le pense, on vivra caché dans le douze pour le restant de nos jours. Personne ne nous poursuivra jusqu'ici, songeais-je.

-Sauf que le district treize n'est pas inhabité, mon amour, et que le district douze se passera donc volontiers de nos merveilleuses présences !

Il me laissa partir. En descendant les escaliers, sa mère me surprit. Je bafouillais quelques excuses maladroites, sous ses yeux inquisiteurs, du même noir que ceux de son fils qui m'avait fait un suçon bien visible dans le cou que je peinais à cacher devant elle.

-Votre fils m'a demandé de regarder les installations électriques de sa chambre.

Un silence s'installa, pendant lequel elle haussa un sourcil, un sourire narquois naissant sur ses lèvres rouges carmins :

-Je n'en doute pas une seconde, Stephen.

Elle s'écarta, me laissant descendre les dernières marches. Je me retournais, avant de claquer la porte. Cette femme savait-elle quelque chose ? Sur le chemin du retour jusqu'à ma maison, cette question me tarauda et tourna en rond, inlassablement dans ma tête. Mon frère m'accueillit, déjà prêt dans ses habits de Moisson. J'avais presque oublié quels jours on était avec tout ça… Ma mère m'embrassa sur la jour :

-Quentin est dans ta chambre. On ne va pas tarder à passer à table, mon ange.

Je lui souriais, avant de me rendre dans ma chambre. Quentin était assis sur mon lit, un air triste sur le visage comme à chaque moisson. Ses parents avaient perdu un enfant pendant les jeux, bien avant sa naissance. La peur lui tordait le ventre tous les ans depuis nos douze ans. Moi, je me laissais vivre. A quoi bon se rendre malade ? Mon nom avait peu de chance d'être piger. Bien sûr j'avais peur, j'étais angoissé. Mais j'étais tellement heureux. Et puis demain, je serais loin de tout ça, de cette folie meurtrière des Hunger Games, de cette épée de Damoclès qui menaçait de nous tomber dessus depuis cinq ans maintenant. Quentin n'avait plus que cette année ainsi que l'année prochaine a tiré avant d'être libre. Mon frère n'avait plus que trois ans. Tout irait bien.

-Je le sens mal, cette année.

Mon sourire s'effaça. Et si cette année, j'étais tribut ? Si le destin arrêtait d'être en ma faveur ? Joris devrait s'enfuit seul, sans moi. Et je mourrais. Non. La colère, le désespoir se mélangèrent en moi. Je les chassais, en m'asseyant à côté de mon meilleur ami.

-Tu dis ça tous les ans Quentin.

Ma mère nous appela pour mettre la table. Mon frère dressait déjà le couverts en silence. Le repas fût calme, comme tous les ans. Quentin ne disait rien. Ses parents devaient certainement être déjà complétement arrachés à l'heure qu'il était… Il fuyait la demeure familial tout le temps, surtout le jour de la Moisson ou là, ils étaient irrécupérables. Ma mère avait eu pitié de lui, et l'avait invité un jour. Depuis, c'était devenu une tradition. Il venait déjeuner ici, faisant le chemin jusqu'à l'hôtel de ville avec ma famille. Pendant la diffusion des Jeux, il dormait par terre, dans ma chambre. Le gong sonna, coupant court au repas. Sans finir mon assiette et sans un regard pour ma famille et mon meilleur ami, je sortis de la maison, impatient d'en terminer. J'étais excité. Après la moisson, j'allais rentrer chez moi, avec mon petit frère et Quentin. Je leur dirais au-revoir dans ma tête, je quitterais la maison une dernière fois, et partirais vivre dieu savait ou avec celui que j'aimais. Je m'enregistrais auprès des pacificateurs, leurs armes tenues fermement dans leurs mains. Le silence régnait sur la place de l'hôtel de justice. Le district trois fournissait rarement des tributs survivants aux bains de sang. Ils mourraient souvent dans d'atroce douleur, comme la plupart des autres tributs. Ces Hunger Games… Une boucherie sans nom que l'on cautionnait en silence sans pouvoir rien en dire depuis quarante-six ans. Quentin me rejoignit dans la rangée des dix-sept ans. Mon frère passa devant nous, pour rejoindre celle des quinze-ans. Et si il était pigé ? S'il partait ? Mon cœur se serra. Je n'avais pas pensé à ça avant de filer. La voix de l'hôte de notre district me fit sursauter.

-Mais qu'est-ce que tu as aujourd'hui Stephen ? M'interrogea Quentin.

-Rien, mentis-je en me retournant pour fouiller la foule des yeux.

Le regard noir de Joris m'attira tel un aimant. Il m'aperçut lui aussi, et me fit un petit signe, le visage fermé. Il avait peur pour moi. Sans se soucier du silence qui régnait Cara Roly s'avança vers nous.

-Bienvenu chers habitants du district trois pour cette quarante sixième Moisson ! Dans quelques instants, je procéderais moi-même au tirage au sort qui lèvera le voile sur la question que vous vous posez tous : qui aura donc l'immense privilège de représenter le district trois pour ces quarante sixième Hunger Games ?

Le film démarra bien avant qu'elle n'ait eu le temps de finir sa phrase. Dans d'autres circonstances tout le monde se serait moqué d'elle. Peut-être que dans quelques années, nous en rigolerions. Mais pour l'instant, nous avions tous ce sentiment d'injustice, d'incompréhension. Pourquoi nous faire payer pour une guerre à laquelle nous n'avions pas participé ? Pourquoi nous punir ? La main de Quentin sur mon épaule s'accrochait à moi comme si sa vie en dépendait. Je m'en voulais presque de savoir que dans quelques jours, je serais loin de lui. J'allais le laisser seul. Et s'il venait avec nous ? Et mon frère ? Ils ne méritaient pas cette vie. Allaient-ils m'en vouloir d'avoir voulu échapper à tout cela ? Cara Roly, après avoir demandé s'il y avait cette année des volontaire, une moue comique sur le visage, tout en s'approchant du bocal contenant le nom des filles. Elle brassa les petits papiers. Lola Rimmel pleurait. Ces sanglots résonnaient dans toutes la grande place. Une petite main s'était levée.

-Katy Shades, déclara-t-elle d'une voix fluette au maire, au seul vainqueur et mentor du district et à Cara. Je suis volontaire Madame !

Une petite blonde de quatorze ans sortie de sa rangée sans faire un bruit, sans trépigner. Ses longs cheveux flottant derrière elle, elle saisit la main que lui tendait l'hôtesse pour l'aider à grimper les marches la menant à la scène. Tête baissée, elle était dans sa bulle, ignorant les questions que lui posait Cara. Cette fillette restait étrangement digne. Elle acceptait son sort, sans rechigner. Pire encore. Elle avait choisis d'être là. Puis son prénom et son nom me revinrent en tête. Katy n'avait plus rien à perdre…

Un peu déroutée, Cara se dirigea vers le bocal des garçon. Les murmures parcourant l'assemblée suite à l'action de Katy se turent. Mon souffle se bloqua dans mes poumons, incapables de faire leur travail. Mes doigts caressèrent instinctivement le suçon que Joris m'avait fait ce matin. Non. J'allais partir dans deux petite heures. Ce n'était pas un malheureux bout de papier avec mon nom inscrit dessus qui allait gâcher nos plans, et me tuer.

Cara lu le bout de papier. Appela le même prénom et le même nom plusieurs fois. Un brouillard m'empêchait de distinguer les visages qui s'étaient tournés vers moi. Mes jambes ne pouvaient plus supporter mon poids, alors que j'entendais en boucle dans ma tête sa voix chantante. « Stephen Hean ». « Stephen Hean ». « Stephen Hean ». « Stephen Hean ». « Stephen Hean ». « Stephen Hean »… Quentin pleurait sur mon épaule. Les autres garçons autour de moi m'ignoraient. Ils n'osaient pas m'affronter des yeux. Les gens ont toujours du mal à regarder un mort en sursis. Incapable de bouger, le sol se dérobant sous mes pieds, les pacificateurs me trainèrent jusqu'à la scène. La voix de Joris me tira de ma litanie. Il hurlait à la mort. Sa mère, l'attrapa par les épaules et le câlina lui intimant de se taire. Trop tard. Tous les visages allaient de moi à Joris. Je me dégageais de l'emprise des pacificateurs, donnant un violent coup de coude à l'un deux pour monter les marches de l'escalier seul, avec la même dignité que Katy, du haut de ses quatorze. Elle me regardait, un air désolé collé au visage. Sa petite main pressa la mienne sans la lâcher. Même alors qu'on nous conduisait à l'intérieur de l'hôtel de justice. Elle lâcha enfin mes doigts, s'adressant aux pacificateurs qui nous encadraient :

-Personne ne viendra me voir vous savez. Je peux attendre ici.

Mon cœur se serra. J'aurai voulu être elle. N'avoir rien à perdre. Moi, j'avais tout perdu en l'espace de quatre malheureuses secondes ou mon prénom avait été prononcé. La salle des adieux m'étouffait. Elle était toute capitonnée, sentie le renfermée. Je pouvais presque sentir les pleurs, les cris et le sang du tribut de l'année dernière. Ma famille entra la première. Mon père, fidèle à ses habitudes, ne parla pas. Il fût incapable de me regarder dans les yeux, incapable de tenir sa femme dans ses bras, alors qu'elle sombrait dans la folie.

-George, prend soin de maman, ordonnais-je à mon petit frère.

Il retenait ses larmes.

-Je n'ai même pas eu le temps de profiter de toi ce matin, murmura-t-il. Tu étais ou ? Papa est rentré bien avant toi…

-J'étais heureux…

J'aurais tout donné pour l'être encore. Pour ne pas penser à mort. Comment allais-je mourir d'ailleurs ? Egorgé ? Désarticulé ? La peau mutilée, arrachée ? Démembré ? Brûlé ? Noyé ? Un rire s'étouffa dans ma gorge. J'aurai dû avoir le cran de demander à Joris de partir quand je le pensais. J'aurais dû lui faire confiance, écouter mes sentiments et me rendre compte des siens. Il allait désormais pouvoir dormir dans des draps en flanelle jusqu'à sa mort et boire du café pour toute sa vie.

-Je ne savais pas que tu étais ami avec Joris Stevenson.

Son ton n'avait rien de suspicieux. Il ne se doutait de rien. Comment aurait-il pu imaginer son grand frère avec un autre garçon ? C'était inconcevable, cette idée ne lui serait jamais venue en tête.

-Moi non plus, murmurais-je.

Quentin, qui épaulait ma mère depuis le début, la fourra dans les bras de mon frère pour m'enlacer. Il avait le visage brisé comme Katy Shades.

-Je vais te demander un truc horrible Stephen. Mais protège Katy, assure toi qu'elle ne souffre pas.

Quentin et Katy se étaient voisins. Il avait toujours eu beaucoup d'affection pour elle. Je le savais. Je hochais la tête. Bien sûr que je le ferais. C'était mon meilleur ami. Et même s'il n'avait aucune idée de la personne que j'étais aujourd'hui, il restait mon meilleur ami.

-Ne renonce pas Stephen. Tu peux t'en sortir.

-Qui sait ? Si l'arène est un circuit électrique géant, j'ai peut-être ma chance, ironisais-je.

-Juste… Ne renonce pas Stephen. C'est tellement injuste tout ça…

-J'ai eu le temps de vivre, tu sais.

-Je sais.

Son accolade aspira mes dernières réserves. Ma mère m'embrassa, me câlina. Je redevenais dans ses bras un bébé chétif, apeuré et j'eu honte de savoir que si je n'avais pas été pigé comme tribut cette année, je serais déjà en train de préparer mes affaires pour fuguer loin d'ici. Mon frère et Quentin l'escortèrent jusqu'à la porte. Les pacificateurs trainèrent mon père, muet et immobile. On aurait dit une statut. Il leva enfin les yeux vers moi, juste avant que la porte ne se ferme. Ses yeux étaient humides.

-Je t'aime, hurla-t-il à travers les murs.

Ses mots me frappèrent. Il avait attendu dix-sept longues années, et le fait que je sois tribut au quarante sixième Hunger Games pour dire qu'il m'aimait. Cette fois, j'éclatais de rire, incapable de me contrôler. Je fis valser le vase de roses rouges en face de moi, qui éclata en mille morceaux sur le mur d'en face. La colère avait pris possession de mon corps. Je tremblais de tous mes membres. La porte s'ouvrit. Je me retournais, certain de voir Joris. Deux yeux noirs me fixaient, brillants. Madame Stevenson me faisait face, le visage aussi torturé que celui de ma mère. Elle me prit dans ses bras. Je restais tétanisé incapable de répondre à son étreinte.

-Je vais chuchoter et tu vas en faire de même, Stephen, me menaça-t-elle. Joris ne viendra pas. Je l'ai fait emmener chez nous. Il va certainement me détester jusqu'à la fin de sa vie pour ce que je viens de faire…

Elle pleurait. Elle pleurait et moi j'étais incapable de la consoler. Je ne comprenais rien à la situation. J'allais mourir. Je ne verrais plus jamais Joris. Je ne pourrais jamais le voir vieillir. Je ne pourrais pas moi-même mourir. Et cette femme, avec laquelle je n'avais jamais discuté, était plantée devant moi, l'air désolée.

-Tu sais, Joris n'a jamais été aussi heureux. J'étais tellement… tellement contente de savoir qu'il t'avait trouvé Stephen.

-Vous saviez, soufflais-je par-dessus son épaule.

Elle hocha la tête.

-J'ai laissé volontairement ces papiers sur mon bureaux il y a trois mois. Pour qu'il sache qu'une vie l'attendait ailleurs, une vie ou il serait libre d'être lui-même et avec toi. J'avais prévu de vous rejoindre après quelques temps. Quand je l'ai entendu t'en parlé ce matin, j'étais soulagée…

-Pourquoi ne pas en avoir parlé à Joris directement ? Demandais-je totalement interloqué.

-Joris a peur. Je ne voulais pas… Je ne voulais pas le forcer à se confier.

Une seule question trottait réellement dans ma tête :

-Depuis combien de temps ?

-Depuis le jour où je l'ai entendu me parler d'un Stephen à qui il donnait des cours de soutien, me sourit-elle.

Ainsi, Joris avait dit la vérité. Il m'aimait depuis la première seconde, sans me connaître… Il fallait qu'il parte d'ici. Même sans moi.

-Obligez-le à partir.

Elle me regarda. Je m'autorisais une seule seconde à imaginer que c'était Joris en face de moi, et non sa mère. Je lui aurais dit que je l'aimais. Je l'aurais toucher. J'aurais imprimer son visage son mes paupières, retenu l'odeur de son parfum. Je n'avais pas profité de lui. Comme s'il m'était acquis. Comme s'il était à moi. J'avais oublié que le Capitole prenait tout, le bonheur, l'amour… Il m'avait dépouillé de tous mes biens.

-Il partira dans deux heures, comme c'était convenu. Je suis ici pour te demander quelque chose.

Elle marqua une pause, desserrant enfin son étreinte. Elle me murmura à l'oreille :

-J'ai payé le passeur pour deux places.

Cette femme avait elle-même payé nos places pour le district treize. Comment en avait-elle entendu parler d'ailleurs ? Qui était réellement Madame Stevenson ? Tout ce que je savais, c'était qu'elle était prête à tout pour assurer l'avenir de son fils, ainsi que son bonheur, quitte à payer de sa poche la place de son amant.

-J'ai des choses à régler avant de partir. Je dois m'assurer que personne ne suivra Joris tant qu'il ne sera pas en sécurité avec les gens du treize. A qui voudrais-tu donner ta place ? Je sais que c'est ce que Joris voudrait.

Sa question me laissa sans voix. Mon cerveau tournait à plein régime alors que j'avais les yeux arrondis comme deux billes face à cette femme qui me proposait un marché. Ma mère n'aurait pas la force de quitter mon père. Mon père n'aurait pas la force de quitter son entreprise. Mon frère avait toute sa vie ici, ses amis, mes parents. Il allait s'occuper de ma mère. Elle ne pouvait pas perdre ses deux fils le même jour.

-Quentin. Quentin Samith.

Lui, il n'avait jamais rien eu. La mère de Joris hocha la tête. C'était Quentin qui allait vivre une vie paisible et tranquille. Peut-être qu'il allait rencontrer une fille du treize qui le rendrait heureux. Il s'occuperait de Joris. Essayerait de le rendre moins malheureux. Peut-être qu'il allait m'en vouloir, me détester pour ce que j'étais. Peut-être qu'il allait comprendre ma relation avec Joris. Qu'importe. Il serait vivant. Moi je serais mort. Sa fureur n'aura pas la moindre chances de m'atteindre. Ma voix se brisa.

-Dite à Joris que je l'aime.

-Je lui dirais. Si jamais tu reviens vivant Stephen… N'essaye pas d'entrer en contact avec lui ou avec quelqu'un du treize. Tu seras surveiller en permanence. Ta vie ne t'appartient plus désormais. Si tu gagnes, Stephen, tu n'auras pas la moindre chance de leur échapper.

Cette femme venait de m'apprendre que je venais définitivement de perdre celui que j'aimais. Jamais je ne reverrais Stephen. Jamais. Jamais. Jamais. C'était affreusement long. Elle venait de m'arracher la dernière chose qui pouvait me donner l'envie de me battre. Elle savait que j'aimais assez Joris pour refuser de courir le risque qu'il lui arrive le moindre mal. Elle quitta la salle sans rien ajouter, les larmes dévalant toujours ses pommettes saillantes.

Sur le chemin jusqu'à la gare, Katy m'observa. Son regard azur se baladait partout. Elle se tortillait sur son siège, comme une gamine impatiente. Comme moi, quand j'étais rentré chez moi ce midi. Maintenant, mes espoirs avait volé en éclats.

-Dit quelque chose Katy.

Elle se tourna vers, un sourire éclatant au visage. D'une voix légère, elle me déclara enfin :

-Les quarante-sixième Hunger Games auront vingt-trois tributs, et une suicidée.

Stephen Hean Tribut du District 3
Le sort sera-t-il en sa faveur ?