-T'es malade ?-

C'était agréable de savoir que quelqu'un – Ava en l'occurrence – avait remarqué son absence, mais la réflexion était néanmoins terriblement malvenue.

Comment lui expliquer, sans qu'elle ne demande ensuite à en savoir plus, que non, il n'était pas malade, il participait juste à une formation un peu spéciale, au cœur même du campus de l'EPFL ?
Rorkalym soupira et rangea son téléphone. Il avait bien quelques heures pour y réfléchir.
Épaulant son sac bandoulière, il adressa un sourire gêné à la petite douzaine de post-docs (1) et autres chercheurs regroupés dans le couloir aveugle perdu dans les sous-sols de la cité estudiantine. Sans aucun doute qu'avec sa dégaine de première année, il faisait tache dans le décor.
En ce qui le concernait, il se serait bien passé de ce cours intensif de quinze jours en biologie et génétique, mais son père avait fait jouer ses relations, et il se retrouvait donc à attendre en compagnie d'experts avec parfois des décennies d'expérience dans leur domaine.
Le silence gênant s'étira encore deux longues minutes, pendant lesquelles chacun fixa tantôt le mur, tantôt son téléphone ou les conduits de ventilation au plafond, puis un homme, costard gris et l'air sévère, apparut au bout du couloir et leur fit signe de le suivre.

Ils passèrent une porte coupe-feu, et se retrouvèrent soudain dans un véritable poste de sécurité.

Un autre homme, en treillis militaire cette fois, leur tendit à chacun un plateau en plastique et les pria d'y déposer toute leur électronique et toute pièce métallique. Ensuite, chacun à son tour passa sous un portique détecteur de métal, avant de subir une fouille au corps.
Naturellement, le portique sonna lorsque vint son tour, et le militaire saisit un détecteur à main, qu'il balada un peu partout sur lui, s'arrêtant évidemment sur le collier, seule pièce métallique et technologique qu'il n'ait pas déposée.

Ce fut un raclement de gorge discret de l'homme en costard qui lui valut un hochement de tête et un geste de la main du soldat, ce qui lui permit de rejoindre le petit groupe des validés.

Une fois tout le monde examiné, et qu'on leur eut assuré qu'ils récupéreraient toutes leurs affaires à leur départ en fin de journée, ils purent enfin entrer dans une petite salle de conférence incongrûment improvisée dans un vaste local technique.

L'homme en costard gris leur fit signe de prendre place, et attendit patiemment avant de commencer son exposé.

« Bienvenue. Si vous êtes ici, c'est que vous avez tous accepté de signer un contrat top secret pour collaborer avec la Confédération dans des domaines de pointe. »
Rory s'abstint de faire remarquer qu'il n'avait rien signé du tout.

« Vous avez tous, d'une manière ou d'une autre, déjà pris part à des recherches confidentielles avec succès. Si vous êtes ici, c'est non seulement car vous faites partie de l'élite intellectuelle de notre pays, mais également des rares personnes qui savent se taire. Sachez que les choses que vous apprendrez ici, sont suffisamment secrètes pour que la Confédération soit prête à mettre tous les moyens nécessaires pour garantir votre silence. Jusqu'aux plus extrêmes. »

Le ton de l'homme était égal. Neutre. Leur aurait-il indiqué où trouver les toilettes qu'il n'aurait pas été différent, et pourtant la menace était plus que claire.

Plusieurs chercheurs frissonnèrent. Rory sourit. Rosanna avait donc des concurrents sur cette planète !

L'homme, satisfait de son effet, reprit avec un petit sourire.

« Si cette session de formation est aussi intensive, c'est parce que les intervenants que vous rencontrez ont fait près de deux semaines de voyage pour venir enseigner ici, et qu'ils devront repartir bientôt. La Suisse a depuis de nombreuses années des accords secrets avec un peuple extraterrestre, afin d'échanger ressources et savoirs. »

L'annonce, incongrue, déclencha quelques ricanements incrédules.

« Vous plaisantez ? » demanda une femme au premier rang.

L'homme lui lança un regard pince-sans-rire et poursuivit comme si de rien n'était.

« Vos interlocuteurs ne sont pas humains. Mais ils parlent anglais, et ont l'habitude d'interagir avec notre espèce. Votre instinct vous dira sûrement de fuir. Ignorez-le. Ce sont nos alliés. Comportez-vous comme vous le feriez avec n'importe quel invité étranger. »

Il y eut quelques rires sceptiques de plus. Le voisin de Rorkalym s'appuya en arrière sur sa chaise, un sourire tordu aux lèvres. Croyait-il à la blague du millénaire, ou savait-il déjà ce qui l'attendait ?

L'homme au costard détailla l'assemblée.

« Certains ont-ils fondamentalement un problème avec la collaboration inter-espèces ? » demanda-t-il.

Personne ne répondit, bien que quelques-uns ricanèrent encore un peu.

Visiblement satisfait, l'homme appuya sur un bouton de la montre connectée qu'il portait au poignet.

« C'est bon. » dit-il simplement dans le petit boîtier.

Trois secondes s'écoulèrent, puis deux halos éblouissants apparurent au milieu de la pièce, les forçant à fermer les yeux. Quand ils les rouvrirent, deux wraiths se tenaient, droits et fiers.

Le voisin de Rory tomba à la renverse. Il n'était donc pas au courant.
Le jeune wraith sourit. Il tomberait encore sûrement, s'il savait que le gringalet à côté de lui était lui aussi un alien.

Blague à part, il s'intéressa de plus près aux nouveaux arrivants.
Les deux étaient des scientifiques. Des fils de Silla. Leurs tatouages étaient assez typiques. Pour le reste, sa connaissance de l'art pictural n'était pas assez développée.

Il reconnut néanmoins sans peine Silmalyn, le médecin qui les avait suivis tous les deux ou trois ans pendant toute leur enfance. Il ne gardait pas des souvenirs très chaleureux des visites du scientifique, mais n'avait concrètement rien à lui reprocher.

Quant au second, s'il l'avait déjà croisé, il ne s'en souvenait pas.

La surprise initiale s'étant dissipée, un brouhaha aussi outré qu'excité s'éleva.
« C'était de la téléportation ? »
« Quelle est cette mascarade ?! »
« Ils sont vrais ? »
« Nous ne sommes pas seuls ! »
« Je le savais ! »

Dans tout ce chaos, une femme, la quarantaine studieuse, se leva, et s'approcha du généticien qui n'avait toujours pas bougé, observant avec un amusement froid la commotion.

« Silmalyn de Silla, c'est un plaisir de vous revoir. » le salua-t-elle, lui tendant la main.

Main qu'il fixa, avant de remonter sur la femme, l'observant, la tête un peu penchée. Enfin, il lui rendit sa poignée de main d'un geste sec et ferme.

« Docteur Alexandra Oestettler, votre présence est une surprise... bienvenue. »

«Professeur... vous... vous connaissez cette... chose ? » s'étouffa un chercheur bedonnant.

Silmalyn grogna tout bas, découvrant les dents. La femme ne se départit pas de son sourire.

« Oui, Patrick. Nous avons déjà travaillé ensemble, il y a quelques années. Silmalyn, voici le docteur Patrick Piémont, spécialiste en neuro-oncologie expérimentale. Patrick, voici Silmalyn de Silla, sans conteste le plus grand expert en biologie humaine de Pégase, et un des plus brillants généticiens qui ait jamais existé. »

Si le wraith salua d'un vague mouvement de la tête, ravi du compliment, l'homme ne put que bredouiller son incompréhension.

Ravi que personne ne fasse attention à lui, Rorkalym resta assis dans son coin, gribouillant dans les coins du bloc de papier qu'il avait trouvé à son bureau en arrivant.

Dix bonnes minutes plus tard, l'homme en gris, aidé du Dr Oestettler, parvint enfin à ramener le calme, et Silmalyn, se débattant maladroitement avec la télécommande du projecteur, put commencer son cours magistral.

.

« Alors, cette première journée ? »
Ilinka était frétillante. Elle avait passé la journée à bord de l'
Utopia, à s'amuser en compagnie de Zen'kan. Ils débordaient d'une énergie qu'il n'avait plus.
« C'était bien. Très intensif. Mais très intéressant. Certains concepts dépassent de loin mes connaissances, mais je ne suis pas le seul... et même si je ne comprends pas tout, j'apprends beaucoup. » répondit-il avec un faible sourire.

« Tu as l'air crevé. » compatit son amie.

« Je le suis. Je vais bien dormir cette nuit. » approuva-t-il.
Zen'kan ricana.

« Moi, à ta place, je serais mort, le cerveau grillé ! » nota-t-il, faisant une grimace explicite.

Il rit de bon cœur.

« Très probable. » approuva-t-il. « Comment va Tom ? »

« A ton avis ? Super bien ! Il a découvert une planète avec des bestioles bizarres. Il nous a montré des photos, c'est des genres de chevaux en diamant. C'est trop chelou ! »
« Oui, on dirait des poneys en diamant. Vivants. Des poneys vivants... mais en diamant. » renchérit Ilinka.

« Fascinant... »

Les deux autres opinèrent, puis poursuivirent sur davantage d'histoires merveilleuses de l'Utopia, continuant télépathiquement jusqu'à ce qu'il s'endorme, épuisé par sa longue journée.

.

Au quatrième jour de cours, il n'avait toujours pas trouvé de réponse satisfaisante aux messages d'Ava, maintenant au nombre de trois. Mais son problème fut abruptement réglé, quand il tomba sur la jeune femme alors qu'il attendait le métro pour rentrer après une nouvelle journée harassante.

« Rory ! T'as pas reçu mes messages ? Je me suis inquiétée, tu viens plus en cours ! »

« Ah... heu... ouais, désolé. Je ne savais pas quoi te répondre. »

Elle haussa les épaules, un sourire chaleureux illuminant ses traits dodus.

« Qu'est-ce qui t'es arrivé ? T'es tombé malade ? Y paraît qu'y a une épidémie de grippe en ce moment. »

« Non... Je ne suis pas malade... C'est juste... heu... une opportunité d'obtenir des crédits universitaires supplémentaires... C'est un peu compliqué... mais... »
« Tu vas prendre le train ? »
« Heu... oui. » bafouilla-t-il, désarçonné par le changement de sujet.

« Alors tu vas pouvoir m'expliquer d'ici qu'on soit à la gare. J'ai le temps. Je t'accompagne ! »

Et zut... Il n'y couperait pas... Il allait devoir trouver une histoire crédible, et vite...

L'arrivée du métro, lui donna un bref répit.
« Alors ? » le relança Ava, à peine furent-ils assis.

« Euuff... Un professeur avait besoin d'aide pour ses recherches... »
« Trop cool ! C'est quoi comme recherches ? »

« Je peux pas trop en parler... c'est confidentiel. »
« Oh ! Allez ! Dis-moi au moins dans quel domaine. »
« Heu... biologie. »

Il n'y avait pas de mal à lui dire ça, n'est-ce pas ?
« Tu t'y connais ?! » s'étonna-t-elle.
« Heu... un peu... »
« Mais... attends ! Attends ! Un prof de biologie a besoin d'étudiants qui l'aident... et il te prend toi... un élève en classe préparatoire de mathématiques intensives, plutôt qu'un des bazillions d'étudiants en bio ?! »
« Hum... Y'a pas mal de statistiques et de formules à faire... » improvisa-t-il.

« Ah... oh... OK. »

Elle sembla accepter sa réponse comme plausible.

Il retint tout de même son souffle jusqu'à ce que, avisant un entête sur un journal gratuit qui traînait sur une banquette voisine, elle ne rebondisse sur l'actualité.

.

Au début de la seconde semaine de séminaire, même les plus incrédules et les plus trouillards s'étaient habitués à l'extraterrestrialité de leurs intervenants. Ce qui tout naturellement avait causé de plus en plus nombreuses dérives sur des sujets de xénobiologie et autres comparaisons inter-espèces.
Depuis bientôt une heure et demi, Silmalyn tentait laborieusement d'expliquer à des scientifiques perdus mais fascinés les principales différences anatomiques et physiologiques entre humains et
wraiths, et tout particulièrement celle permettant à ces derniers de ne pas vieillir.

La principale difficulté était linguistique. Le généticien connaissait par cœur les hormones wraiths et leurs équivalents humains, mais ignorait comment les Terriens les appelaient.
Il devait donc à chaque fois expliquer précisément le rôle et la fonction de ladite hormone pour que ses étudiants puissent comprendre de quoi il parlait. Autant dire que c'était long et laborieux.

Le fait qu'il soit un piètre vulgarisateur et que son assistant soit au mieux transparent n'aidait pas.

Finalement, il en arriva à un stade où il tentait d'expliquer un mot wraith avec davantage de mots wraiths. Bien sûr, personne n'y comprenait plus rien. Sauf lui.
Le passé d'assistant laborantin de son père se faisait soudain flagrant dans les biais du vocabulaire qu'il lui avait enseigné. Certains termes, il n'en connaissait même pas l'équivalent anglais ou français ! Autant dire qu'il s'agissait d'un vocabulaire hautement spécialisé.

Sentant l'agacement croissant du scientifique, il leva finalement la main.

« Quoi ? » aboya ce dernier, sans doute parfaitement conscient d'avoir perdu son auditoire.

« Je crois que je peux aider à traduire. Si vous voulez. » offrit Rory, les lèvres pincées.

Avec un sifflement, Silmalyn lui fit signe de procéder.

Il obéit alors que toute la petite assemblée se tournait vers lui avec surprise. Certains semblant le remarquer pour la première fois.

« Heum... Alors... Il disait que les systèmes hétérotrophes humains sont limités par les phénomènes d'oxydoréduction, ce qui à terme provoque le vieillissement par destruction des télomères. Chez les wraiths, les cellules ne fabriquent pas à proprement parler leur énergie. Il n'y a donc pas d'oxydoréduction, donc les cellules ne vieillissent pas. » traduisit-il laborieusement (2), jetant de fréquents coups d'œil au généticien pour s'assurer qu'il ne se trompait pas.

Ce dernier, visiblement satisfait, se permit même d'ajouter quelques précisions dans sa langue natale.

« Hum... et... concernant les dégâts d'origine externe, comme des radiations, ou par destruction... brûlures, chocs, etc... Les wraiths ont une glande... heu... Jiian'lan... qui... force les cellules à se comporter comme des cellules souches et à se répliquer à grande vitesse. C'est rendu possible par la quantité d'énergie directement disponible. Une cellule wraith est capable de traiter et d'utiliser jusqu'à huit-cents fois plus d'énergie... minute ?... qu'une cellule humaine. Donc, là où il faudra des jours à un épiderme humain pour se régénérer, ça ne prendra que quelques minutes pour un wraith. » traduisit-il toujours aussi péniblement.

« Mais comment c'est possible ? » s'insurgea un doctorant. « Je veux dire, comment n'importe quel organisme peut-il consommer un million six-cent mille calories par jour ?! »

« Il s'agit d'une consommation maximale. En cas de régénération ou d'effort particulier. Au repos, un organisme wraith consomme à peine plus que celui d'un humain. Et en stase, beaucoup moins. » persifla Silmalyn.

« Mais en moyenne, par jour, ça ferait combien ? » s'enquit une femme blonde.

S'ensuivit un laborieux calcul, prenant en compte la consommation calorique moyenne quotidienne d'un humain, la part de cet apport consacré à la survie cellulaire, le pourcentage de cette énergie qu'un wraith peut extraire lors d'une ponction, et la durée moyenne entre deux nourrissage s'il n'y a pas besoin de régénérer. (3)
C'est finalement le cerveau un peu fumant qu'ils purent partir en pause de midi.

Ils n'avaient pas le droit de quitter la zone sécurisée. Au mieux pouvaient-ils se balader dans la section des sous-sols, et profiter d'une seconde salle, agrémentée d'un petit frigo, d'une machine à café, d'un micro-ondes et de quelques tables, ainsi que d'un vieux canapé défoncé qu'il soupçonnait avoir été là avant que l'armée n'investisse les lieux pour les transformer en zone de conférence top secrète.

Il mangeait son sandwich au gruyère, lorsqu'il fut approché par le doctorant qui s'était agacé plus tôt, ainsi que par le Docteur Piémont.

« Tu parles leur langue ? » s'enquit ce dernier.

Rorkalym se contenta de le fixer depuis derrière son pain. Comment répondre sans trahir le Secret ?

« D'ailleurs, t'es qui au juste ? » renchérit le doctorant, se penchant pour lire son badge d'étudiant pendu à sa ceinture. « Rorkalym Lanthian ? C'est quoi ce nom ? »
« Ça sonne pas très Suisse. » nota l'oncologiste.

Avec désespoir, Rory ne put s'empêcher de remarquer de même si la plupart faisaient mine de rien, tout le monde suivait l'échange avec attention.

« Ça sonne wraith même ! Silmalyn, Yasilym, Rorkalym, y'a comme un air de famille... » poursuivit le doctorant.
Et merde ! Se recroquevillant sur sa chaise, il attendit, résigné, la suite. Au revoir, Secret.
« Mais laissez ce pauvre garçon tranquille ! Vous voyez bien que vous le terrifiez, non ? »
La voix, forte et ponctuée du tac-tac de talons autoritaires, fit se tourner toutes les têtes.

Le Dr Oestettler, l'air excédé, vint littéralement s'interposer, plaçant sa frêle carrure de quarantenaire entre lui et les deux hommes qu'elle défia du regard, les bras croisés.

« Docteur, avouez quand même que c'est bizarre : il parle leur langue, il a un nom qui sonne pareil... » répliqua l'oncologue.

« Et y a ce truc avec la voix aussi. » ajouta la blonde attablée un peu plus loin devant une salade, avant de rougir violemment sous le regard noir de la femme toujours plantée devant lui.

« Et alors ? » répliqua cette dernière. « C'est un wraith, c'est évident. Qu'est-ce que ça change, vous pouvez me le dire, Patrick ? »

« Mais ça change tout ! C'est quoi cette histoire ? On a des étudiants aliens maintenant ? »

La femme ne se démonta pas.

« Visiblement. » répondit-elle simplement, avec un haussement de ton.

« Et ça ne vous pose pas de problèmes ?! »
« Aucun, et ça ne devrait pas non plus vous en poser. »

Le Dr Piémont se détourna, levant les bras au ciel.

« Alexandra ! Ils mangent des humains ! Bon sang, on a passé la matinée à en discuter ! »
Pour la première fois, la femme se tourna vers lui, jetant un bref coup d'œil à son déjeuner oublié sur la table.

« Patrick, si ce sandwich ressemble à un humain pour vous, je ne peux que vous conseiller d'aller voir un ophtalmologiste... » répliqua-t-elle sèchement.

« Si c'est un wraith, pourquoi il a l'air humain ? » demanda un autre doctorant, son repas oublié dans le micro-ondes depuis longtemps.

« Comment voulez-vous que je le sache ? Technologie ? Ingénierie génétique ? Ils sont capables des deux ! » répondit la doctoresse, haussant les épaules.

« Et ça ne vous défrise pas plus que ça ?! » siffla l'oncologue.

« Patrick. Il y a quatre ans, je n'étais pas en congé sabbatique. J'étais dans la galaxie de Pégase, dans un vaisseau spatial de la taille de Lausanne tout entière, en train de faire des recherches sur les alternatives non ferreuses à l'hémoglobine. J'ai passé une année à étudier des organismes qui n'ont même pas d'équivalent sur Terre ! Ma chambre se trouvait à quatre kilomètres de mon laboratoire ! Je prenais un téléporteur pour aller de l'une à l'autre. Non, ça ne me « défrise » pas que ce garçon soit un wraith... Ça ne me défriserait probablement même pas si vous me disiez être un farfadet. Au point où j'en suis, pourquoi ne vous croirai-je pas ?! »

Sa tirade terminée, les bras ballants, elle dévisagea son interlocuteur, qui avec un grincement de dents, s'éloigna.

Le silence retomba, lourd sous tant de regards.

« On n'est pas tous seuls dans l'univers. Aller plus vite que la lumière, c'est facile quand on sait y faire, et on est à peine plus que des singes avec des bâtons au regard des autres civilisations ! Plus vite vous vous mettrez ça dans la tête, mieux ce sera ! » lança-t-elle à la cantonade.

Le message passa, et enfin, chacun eut la décence de retourner à son repas.

La femme resta encore quelques instants debout, défiant quiconque de revenir à la charge puis, satisfaite, elle s'assit en face de lui.
« Désolée. Vraiment. Patrick est brillant, mais c'est une tête de lard... »

« C'est rien. Merci de votre intervention.»

« Non, ce n'est pas rien. Tu es l'ami de Zen'kan, n'est-ce pas ? »

Il ne put s'empêcher de lui lancer un regard surpris.

« Vous connaissez Zen'kan ? »

Elle pouffa.

« Seulement de nom. Difficile de ne pas entendre parler de lui à bord de l'Utopia... »

Il opina. Tom avait toujours été très fier de son petit frère. Rien d'étonnant à ce qu'il parle de lui à quiconque veuille bien l'écouter.

Le silence retomba, plus léger et pas bien long.

« C'est horriblement indiscret, mais je suis morte de curiosité. Comment tu fais ? » chuchota la femme.
Au point où il en était, il pouvait bien lui accorder ça.

Il pêcha le pendentif sous sa chemise et le lui montra sans l'enlever.

« C'est un générateur d'hologramme portatif. Technologie Ancienne. » murmura-t-il, afin qu'elle soit la seule à l'entendre.

« Je me disais bien que ça n'avait pas l'air wraith. C'est impressionnant de réalisme. »
Il opina, rangeant le bijou.

A son tour, il ne put retenir sa curiosité.

« Quel genre d'organismes vous avez étudié dans Pégase ? » demanda-t-il.

Inspirant à fond, elle se lança dans un grand exposé.


(1) Post-doctorants. Étudiants ayant fini leur doctorat, mais terminant les recherches commencées durant ledit doctorat dans le cadre de l'université.

(2) On admire mon magnifique bio-bullshit !

(3) Voici mon calcul foireux : On va partir du principe qu'évidemment. au moment de la ponction, un humain ne contient pas toute l'énergie qu'il utilisera jusqu'à sa mort « naturelle ». Il ne contient que l'énergie stockée dans ses cellules, et ce qu'il a éventuellement mangé.

Les protéines contiennent 4 calories par gramme, 9 pour la graisse. Un homme moyen pèse 70 kg, et est composé à 60% d'eau (soit 42 litres). Donc un humain moyen contient 28 kg de matière sèche, répartit en 80% de muscles et d'os (22,4 kg), et 20% de gras (5,6 kg). Soit 89'600 calories venant des muscles et des os, et 50'400 du gras, pour un total de 140'000 calories (soit environ 70 jours de consommation moyenne à 2000 cal/jour) Il reste un corps desséché après une ponction. Donc toute la matière n'est pas convertie en énergie par le wraith. Partons du principe qu'il ne parvient à ponctionner que 50% de ce total. Soit 70'000 calories.
Dans la série, il est dit qu'un
wraith non blessé et qui passe la plupart de ses journées à méditer dans sa cellule, commence à avoir la dalle après environ 3 semaines. On va donc admettre qu'un repas mensuel suffit pour un niveau d'activité si bas. Ce qui nous donne 70'000 calories pour 30 jours : soit 2'333 cal/jour. A peine plus qu'humain moyen, pour une bestiole canoniquement plus grande et avec une densité osseuse et musculaire plus élevée. Autrement dit, plutôt économique.
Après, les chiffres doivent grimper très vite avec l'activité physique. Probablement qu'un guerrier, qui bouge et se bat, doit vite consommer dans les 3000-4000 calories (l'armée américaine compte en moyenne 3000 cal pour un soldat déployé, 2500 pour un soldat stationné sur la base). Ce qui diminue drastiquement l'autonomie entre deux repas !
Maintenant, prenons en compte la régénération.

Partons du principe que le métabolisme wraith est plutôt efficace. Une cellule n'a besoin que de 120% de son coup en énergie pour être créée. Autrement dit, du muscle coûte 4,8 calories par gramme pour être engendrée, et 10,8 cal/g pour le gras.

Imaginons qu'un guerrier se prend une balle. Entre les dégâts d'impact et les chairs brûlées par la chaleur du projectile, on va dire que 100 grammes de cellules doivent être régénérés. Partant du principe que les wraiths sont plutôt secs (10% de graisse), il doit recréer 90 grammes de muscles/os et 10 grammes de gras, soit une consommation de 540 calories juste pour cet unique impact. Dans la série, on voit régulièrement des wraiths encaisser 4-5 tirs. Disons que notre cobaye s'en prend quatre – donc 2'160 calories, plus 3500 pour sa consommation normale.
Soit 5'660 juste pour aujourd'hui !
Autre scénario. Son
Dart se crashe. Les dégâts sont beaucoup plus extensifs. 20% de son corps sont abîmés d'une manière ou d'une autre. Notre beau bébé balèze fait, disons, 110 kg. Donc 22 kg de cellules sont à régénérer – 19,8 kg de muscles/os, et 2,2 kg de graisse, soit 95'040 et 23'760 calories respectivement, pour un grand total de 118'800 calories.

En imaginant qu'il vient de ponctionner quelqu'un, il lui manque toujours 48'800 calories pour régénérer totalement. Autrement dit, là, soit il vide une seconde personne tout de suite, soit il meurt. Là, immédiatement...
Maintenant, venons-en au don
ouman'shii.
J'avais statué qu'il faut à un
wraith sans hystar une dizaine de donneurs par jour. Autrement dit, chaque humain « donne » environ 350 calories quotidiennement. L'équivalent d'un bon petit footing. D'où le coup de barre pour ces derniers.
Après, je l'avoue, les
hystars, c'est un peu « ta gueule, c'est magique ». Mais c'est cool, donc voilà.