Chapitre 29 – 20 mai 2023 : visions d'avenir

Alice's POV :

La prescience devrait naturellement mener au taoïsme.

Voilà ma pensée du jour.

Malheureusement, ça n'est pas le cas.

Non, du tout. Du taoïsme je n'ai que la Voie, pas la Vertu. Chacune de ces visions me stresse. Qu'un chat se fasse écraser et je ne peux pas m'empêcher de chercher une alternative… Depuis Bella, j'ai beaucoup plus de visions et, si autrefois elles n'étaient que de peu d'importance, aujourd'hui elles sont presque toutes essentielles à la survie de nos deux espèces !

Ce n'est plus une carte mentale qu'il me faut mettre à jour, mais trois :

La première, est la carte originale qui devient immense à présent et dont l'accès est réservé aux clans Cullen et Dénali.

La deuxième, sur Vchat, est réservée aux investissements des vampires.

La troisième, toujours sur Vchat mais d'accès personnalisé, assure la survie de chaque vampire.

Il me faut de l'aide, je le sais. Mais qui voudrait se charger de ce fardeau ? Je néglige les relations avec Volterra et chaque courrier que je poste à Marcus se termine par les mêmes excuses. J'ai honte.

Entre Bella et moi la culpabilité s'installe insidieusement. Elle est débordée comme moi et chaque matin on se précipite sur le travail, chacune coupable d'abandonner l'autre.

On en parle souvent et ouvertement mais cela ne change pas le problème. Il faut déléguer et retrouver notre vie d'avant. Impossible pour nous de nous installer dans une relation « normale », comme celle de Carlisle et Esmée, où chacun va bosser tranquille ses dix heures par jour.

Bella et moi retombons raides dingues de l'autre chaque jour au premier contact !

Et Bella est … Bella est Bella !

Elle est insatiable et plus elle en veut, plus j'en veux aussi…

Et comme à chaque fois on vit des visions communes, je commence ma journée de travail avec une centaine de visions à mettre à jour.

La chasse, jour après jour, est devenue mon refuge, mon moment privilégié. La vision du sanglier qui vient vers moi est si dénuée de conséquence que ça en est un réconfort. Pas de catastrophe humanitaire, pas de guerre entre l'Europe et la Chine, rien que la mort d'un sanglier.

Me voilà donc sur mon rocher préféré, assise en position du lotus, à attendre cette pauvre bête.

Il ne manque que les bougies et l'encens.

Je suis bien.

Ou alors je m'en persuade.

Les odeurs de la forêt me ramènent doucement à la terre. Je prends conscience de mon environnement. Mon esprit occupe l'espace tout autour. Je suis le sol tapis de feuilles mortes et d'épines sèches, les arbres qui montent vers le ciel. Je suis tout ça.

Mais aujourd'hui est encore un mauvais jour pour la méditation. Comme une sonnerie stridente de téléphone, une vision vient tout détruire. Elle s'impose à moi.

Abi, la petite sœur de Bree. Je la mords dans le salon d'Esmée. Juin 2033. Elle aura vingt-et-un ans.

Bree, cet après-midi, qui vient me parler d'Abi.

Rosalie, Abi, Bree et moi demain discutant de la maison Tanner.

Abi et Jasper à Bergen en juillet 2033

Août 2033 : des roses blanches… Oh Jasper, le smoking te va si bien, je te l'ai toujours dit.

Joli mariage à Bergen.

Ok, la petite Abi sera peut-être mon aide de camps à Bergen dans le futur, mais ça ne règle pas mon problème d'aujourd'hui. Il me faut quelqu'un pour m'aider en attendant. Depuis que Kate nous a rejoint à Forks, elle s'occupe de Bree. Cela laisse du temps à Rosalie. Peut-être pourrait-elle m'aider à trier toutes ces visions.

Allez le sanglier, j'ai du travail.

.

.

- Jasper, il faut que je te parle.

- Rien de grave ? s'inquiète-t-il aussitôt.

- Tout est grave. Viens, on va se promener.

L'instant d'après, je suis de retour à mon rocher. Par habitude, j'ai compliqué volontairement le parcours, virant à angle droit plusieurs fois pour brouiller ma piste. Je ne sais pas pourquoi on continue à faire ça entre nous. Un reste du jeu de cache-cache probablement…

Complètement inutile avec Jasper qui me connait depuis si longtemps.

1928, Cordova et ses mines de cuivre… ça ne me rajeunit pas !

J'ai repris ma position du lotus. A travers mes yeux mi-clos je l'observe s'approcher avec cette démarche féline dont il n'a même pas conscience. Je sens son inquiétude. Depuis que nous avons rejoint ce clan Cullen en 1934, il se tient prêt à reprendre la route avec moi. Jasper sera toujours mon allié. Une fidélité de cœur à toute épreuve.

- Rassure-toi Jasper, rien de négatif.

Il s'installe sur le sol devant moi.

- Tu sais ma réticence à dévoiler l'avenir parfois.

- Je sais, oui. Je vais mourir ?

- Oui.

- Quand ?

- Aucune idée, mais pas avant 3500 et quelques.

Très drôle… alors tu as vu quelque chose et tu attends que je te demande quoi, n'est-ce pas ?

- Tout à fait.

- Une histoire de cœur ?

- Une très longue histoire de cœur, en effet.

- Blonde, brune, rousse ?

- Brun.

- Pfff !

- Elle est brune pour l'instant, mais elle passera la plus grande partie de sa vie avec des cheveux jaunes sur la droite et verts sur la gauche. Elle sera connue pour cela d'ailleurs mais pas que pour ça, rassure-toi. Parfois, pour te taquiner, elle aura toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

- Faut-il que j'en sache plus ?

- Je ne sais pas, c'est très particulier dans votre cas.

- Oh … particulier ?

- Il y a quelques informations que je peux te donner dès aujourd'hui car elle est humaine et il nous faut la protéger et la préparer. Tu vas donc forcément découvrir de qui il s'agit.

- Je t'écoute.

Jasper, assis en tailleur à même le sol devant moi, prend une longue inspiration. Il n'en mène pas large même s'il affiche un sourire serein de Bouddha. Ses fossettes se dessinent sur ses joues. Il est mignon. Son regard me fuit et il incline la tête sur la gauche comme pour éviter la nouvelle qui va bouleverser sa vie pour toujours.

- C'est Abi, la petite sœur de Bree.

- Quel âge ?

- Dix ans.

- Ouch !

- Oui tu vas pouvoir continuer à draguer en boite de nuit à Seattle pendant encore quelques années.

- Alice ! Je …

- Jasper …

- Ok

- Tu peux commencer à réviser tes tables de multiplication et les cartes de géographie.

- Super …

- Huit fois sept ?

- 58, me dit-il en plaisantant.

- Ouais, ce n'est pas gagné. Rosalie va s'en occuper. Elle adore les enfants.

- Que peux-tu me dire de plus qui ne me gâche pas la surprise ?

- Abi sera importante pour nous. Il faut la préparer à intégrer beaucoup de données et à rester concentrée. Travaille sur cela et sur sa mémoire. Mais elle vivra longtemps comme nous tous alors, si tu peux, évite-lui la mélancolie. Fais en sorte qu'elle reste positive face à l'éternité. Certains d'entre nous, comme Edward par exemple, auront du mal à gérer le temps.

- Autre chose : Il faudra que tu sois présent pendant ces treize ans car elle a perdu son père et sa mère travaille de nuit à l'hôpital pour l'instant. Alors elle va se retrouver seule quand Bree va partir en 2027 pour Bergen.

- Demain Rosalie, Bree, Abi et moi allons parler de Madame Tanner et surtout de sa maison. Il faudrait que tu te joignes à nous car je pense que ce serait bien que tu t'occupes de rénover cette vieille baraque. Cela te permettrait de te rapprocher d'Abi.

- Merci Alice.

- Ne me remercie pas Jasper, ces treize années seront parfois un enfer pour toi.

- Achève-moi.

- Tu ne réalises pas à quel point tu seras jaloux de tous ses flirts.

- En effet, ça va être l'enfer…

J'espère que je n'ai pas trop spoilé ta vie.

- Alice, dis-moi ce qui a déclenché tes visions ?

- La vision de Bree qui va venir me parler de sa famille cet après-midi. Bree viendra me demander qu'on prenne soin de sa sœur lorsqu'elle partira en 2027. Elle ne sait même pas encore qu'Abi voudra être mordue elle aussi.

- Une vision qui en entraîne d'autres ?

- C'est tous les jours comme ça depuis Bella, Jasper ! Je deviens folle. J'ai peur de ne plus pouvoir gérer très bientôt. Je suis en panique. Je n'ai même plus le temps de mettre les cartes à jour !

- Fais-toi aider Alice.

- Rosalie va m'aider en attendant…

- En attendant quoi ?

- En attendant Abi.

- Abi ?

- C'est Abi qui mettra les cartes à jour, Jasper.

- Tu vas te débrouiller en attendant ? Pendant treize ans ?

- Je n'ai pas le choix !

- Edward pourrait t'aider.

- Edward ? pff ! On crée un empire et il part à Dublin ! Devant tant de travail, il claquerait la porte en une semaine. Le mieux serait qu'il parte à Bergen superviser le chantier.

- Esmée ?

- Elle est débordée !

- Rosalie, Emett et moi alors ?

- Je crois qu'on n'a pas le choix. Il me faudrait peut-être même un autre prescient. Je vais voir avec Marcus.

Je laissais Jasper à ses pensées. Le pauvre était perdu. Quel choc cela doit-être pour ces gens qui se croient maîtres de leur destin lorsque je viens tout démolir en leur montrant LE chemin tracé parmi tous les itinéraires possibles…

Les mots de Marcus me reviennent. Ulma Brandon, libraire à Lafayette. « Elle a ton don mais ne le sait pas ». J'ai besoin d'une presciente et cette Ulma est la descendante de ma sœur Marie-Josephine. Quand Edward reviendra de Dublin, il faudrait que je trouve le temps d'aller rencontrer cette Ulma avec lui.

Le lendemain, Jasper et moi discutons d'Abi au salon, dans le chalet. La cheminée crépite à nos côtés. On attend Bree et Rosalie. J'ai du mal à tenir la conversation. Mon esprit est envahi de vision qui s'enchaînent. Je vais finir par me transformer en un navigateur de la guilde, comme dans le roman de Frank Herbert. Je me vois flotter dans ma cuve saturée d'épice et guidant mon long-courrier en plissant l'espace… Je repousse les visions, j'essaie. Il faut que je reprenne le contrôle. Jasper s'est arrêté de parler. Je lis l'inquiétude et la peur dans ses yeux. Il me fixe. Je me concentre sur les bruits qui proviennent du feu tout proche.

- Jasper, aide moi à reprendre le contrôle.

Aussitôt, le calme revient. J'utilise le frisson, comme Bella avec son bouclier, pour apaiser mon esprit. Je fais ça depuis quelques jours pour ne pas sombrer dans la folie.

Les visions s'effacent les unes après les autres mais j'en découvre d'autres derrière qui attendaient patiemment leur tour pour venir me dévorer le cerveau.

- Il n'y a pas si longtemps, je te demandais de me stresser pour déclencher les visions. Tu te souviens ?

- Oui, pour l'armée de Victoria par exemple.

- Aujourd'hui, j'ai besoin de toi pour les bloquer !

- Je ne serai pas toujours là Alice.

- Oui, je m'entraîne depuis quelques jours.

Jasper était effrayé, clairement effrayé.

- Je progresse Jasper. Ça va aller…

- Pas envie de te voir changée en légume Alice.

- Promets-moi de rester pas trop loin de moi à l'avenir, OK ?

- Sans tes visions, tout s'écroule pour nous tous Alice.

- Mes visions ou celle d'un autre prescient.

- Un autre prescient n'aura pas la connexion avec Bella.

- Peut-être. Ça reste à vérifier.

- Ulma ?

- Oui.

- Tu crois que Marcus … ?

- L'a gardée en vie, elle et peut-être d'autres, au cas où je me change en navet ? Oui, je crois. Je ne suis pas le personnage clef de sa légende. La clef c'est Bella. C'est elle qui a la dernière vision et qui nous donne l'éternité. Moi, je suis interchangeable. Pas elle. Il a travaillé près de cinq siècles à la construire. Il n'allait pas tout risquer sur un simple vampire prescient. Il en a fait d'autres. Il me l'a laissé comprendre à Volterra.

- Ulma te fait peur ?

- Paradoxalement, non. Je pense que j'accepte doucement mon état. Je deviens une partie de la légende Bella, je perds mon humanité. Tout à l'heure, je me comparais à un navigateur de la Guilde dans Dune…

- C'est vrai que tu as grossi ces derniers temps, lance-t-il en riant. Je comprends mieux ton immense jacuzzi à présent ! C'est ta cuve !

- Jasper !

- Si tu décides de tout plaquer, on peut repartir sur les routes comme autrefois tu sais ?

- Juste toi et moi ?

- Et peut-être Bella et Abi, qui sait ?

- Je vais y travailler. Voir ce que deviendrait l'avenir. Je t'en parlerai demain je pense. « La nuit porte conseil ». Ça reste une solution envisageable si je ne parviens pas à maîtriser le flux des visions. Et c'est tentant, répondis-je à Jasper qui avait retrouvé le sourire.

L'errance et la liberté ! Comme au bon vieux temps. J'avais une solution de rechange, et cette pensée, en elle-même, était en train de lever ce poids énorme qui m'écrasait. Je retrouvais tout à coup mon libre arbitre. J'avais le choix !

On se regardaient, Jasper et moi, heureux de voir sur le visage de l'autre s'afficher un sourire de plus en plus prononcé.

- On ne peut pas repartir voler des fringues sur les étendages Jasper. Penses à la gosse !

- On trouvera des fringues à sa taille, t'en fais pas… répond-il en riant.

- Il y aurait des avis de recherches.

- On peut revenir la chercher plus tard, quand elle sera majeure. Et puis Abi disparaitrait peut-être des visions après tout. Ça m'éviterait d'avoir à retaper une baraque pourrie, en plus.

Bree, Abi et Rosalie arrivaient au chalet. On pouvait entendre le bruit de la voiture qui approchait. Jasper se lève pour les accueillir. Je reste assise, le regard perdu dans les flammes qui dansent. J'ai hâte d'être seule et de pouvoir interroger l'avenir, de faire semblant de prendre la décision de tout plaquer et d'attendre les visions.

Les filles s'installent au salon. Je crois qu'on se présente et qu'on échange quelques platitudes de circonstance.

Je suis là sans y être. Après tout, cette rencontre n'avait peut-être aucune importance.

Ce n'était qu'une corvée de plus sur le destin que Marcus avait tracé. J'étais libre de tout effacer et de créer mon propre destin.

Abi est une petite gamine frêle qui est fascinée par tout ce qu'elle voit ici. Dommage qu'Edward n'est pas là pour la sonder. Peut-être est-elle douée comme sa sœur, peut-être pas. Peu importe. Je laisse Jasper et Rosalie discuter avec Bree à propos de sa mère Sarah. Ca ne m'intéresse pas.

- Abi ma chérie, tu veux voir un truc super ? dis-je à la gamine qui, de toute façon, n'écoutait pas plus que moi ce qui se disait.

- Quoi ?

- Surprise. Suis-moi.

Je me lève et je monte l'escalier direction le jacuzzi. Bella est partie chasser, ce genre de réunion ne la passionne pas vraiment. Je déshabille la petite Abi et je lui apporte quelques serviettes de bain.

- Vas-y amuses-toi bien ma jolie. Ici tu auras bien chaud.

Je la regarde glisser dans l'eau et s'amuser avec les jets massants. Ses yeux sont deux puits noirs brillants. Je devine que ses pensées tourbillonnent à toute vitesse derrière ce regard vif.

Les plaisanteries de Jasper me reviennent et je me vois flottant dans ma cuve d'épice, créature grotesque et fragile capable de tordre l'espace-temps. Je ne suis qu'un pion, Abi aussi. Un pion au service de ma reine Bella, dans une partie lancée par Marcus

Je vais rejoindre ma reine en forêt. J'ai envie d'avoir son avis.

Ok, j'ai aussi envie de voir sa tête lorsque je lui dirai, toute gênée, que j'ai trouvé une fille beaucoup plus jeune qu'elle à mettre dans notre jacuzzi.

Qu'elle est belle quand elle est jalouse !