NdA : Chapitre avec du lemon, mais du doux, parce que : la ✨tendresse✨


« Tenez l'Infini dans la paume de votre main

Et l'Eternité dans une heure » William Blake

Lorsque l'on vit sur un bateau, on sait que la promiscuité est de mise, même sur un navire tel que le Havets Perle. Aussi, Will ne fut pas surpris d'être réveillé au milieu de la nuit par des pas lourds qui résonnaient sur le pont et les chansons des marins avinés qui rentraient du port. Lyra, étendue à ses côtés, était profondément endormie. Il l'observa un instant sans bouger, le cœur battant vivement dans sa poitrine. Elle était là, bien là et il réalisait à peine. Pantalaimon s'avança et vint se frotter contre le front du jeune homme qui caressa son pelage brun. Dans son sommeil, Lyra souriait.

- Vous avez fait une longue route pour venir jusque ici … chuchota Will.

- Ça n'a pas été simple, mais je suis content que nous soyons enfin là.

- Moi aussi… merci.

Puis il se leva avec la plus grande des précautions et avança à tâtons vers la porte, Kirjava, à ses côtés, marchait à pas feutrés.

- Où est ce que vous allez ?! l'interpella Pantalaimon.

Will écarquilla les yeux vers la martre pour lui sommer de faire moins de bruit.

- Pisser, répondit il d'une voix basse, On revient ne t'en fais pas.

Le dæmon prit un air offusqué tandis que Will fermait délicatement la porte. Il marcha le plus discrètement possible dans le couloir pour atteindre les sanitaires. Par les hublots ouverts, il entendait les chants dissonants et les rires emprunts d'alcool des marins. Au retour, une main épaisse vint lui claquer le dos et encercler ses épaules. Une forte odeur de rhum chatouilla ses narines.

- Wiillll Paarrrry, fit la voix éraillée en accentuant les r plus que d'habitude.

Will rendit son accolade à Morten qui s'affalait sur lui.

- Tu es un chic type Doc, continua le marin ivre. Et cette fille là, Lyrrra, c'est un petit trrrésorrr.

Il hoqueta, se faisant plus lourd sur les épaules de Will qui l'accompagna vers la salle commune pour qu'il s'installe sur le canapé. Le dæmon de l'homme tituba à ses côtés et vient poser sa tête sur ses genoux.

- Nan mais v-vraiment, ajouta Morten, Garde la bien bien bien auprrrrès de toi.

- C'est prévu, répondit Will en tapotant amicalement les joues du marin, C'est prévu.

Et il retourna sur ses pas, laissant Morten chanter dans sa langue natale, un chant guttural ponctué de hoquets humides. Il rentra dans la chambre en souriant bêtement, sourire qu'il quitta aussitôt en voyant Lyra assise sur le lit, les poings serrés sur les genoux, le regard grave. Il se précipita auprès d'elle :

- Qu'est ce qu'il y a ?

La jeune femme ne répondit rien, elle se mordait la lèvre inférieure.

- Elle a cru que vous étiez de nouveau partis … expliqua Pantalaimon à sa place, Je lui ai pourtant assuré que vous alliez revenir incessamment sous peu !

Will posa sa main contre le menton de Lyra pour plonger son regard dans ses yeux clairs. Les sourcils de la jeune femme restaient froncés.

- Tu ne m'en voudras pas d'avoir quelques soucis avec l'abandon … marmonna t-elle.

Will approcha son visage du sien.

- Je suis là, murmura t-il dans un souffle, je ne partirai pas.

- Promets le moi, Will Parry. ajouta Lyra, un éclat pénétrant dans les yeux.

- Je te le jure …

L'intensité du regard de Lyra le troubla un peu plus et il saisit ses lèvres, fiévreusement, alors qu'elle glissait ses mains sous sa tunique pour l'attirer à elle. D'un geste rapide, elle lui ôta son haut et entreprit d'embrasser ses clavicules et son cou. Bien qu'il frissonnait de désir, il s'arrêta un moment, penché au dessus d'elle, effleurant du pouce sa lèvre tremblante.

- Es-tu sûre que c'est ce que tu veux, maintenant ? demanda t-il, Parce qu'on peut attendre…

Will. Toujours si sérieux et prévenant. Il sondait son regard, intense et soucieux. Elle savait qu'il posait la question à cause de ce qu'elle avait enduré pendant son voyage et pour ça, elle l'aima et le désira encore plus fort.

- Je n'ai jamais été aussi sûre de toute ma vie, répondit-elle en reprenant de plus belle ses baisers. Serre moi contre toi.

Il ne se fit pas attendre, soulevant ses vêtements à elle pour mettre en contact leurs peaux et s'immerger dans son étreinte. Ils s'embrassaient à en perdre haleine, s'enlaçant et tournant sur eux mêmes. Lyra sentait une faim qui grandissait au creux de son ventre et elle avait l'impression qu'elle ne serait jamais rassasiée. Elle fléchissait sous ses baisers, alors qu'il descendait progressivement le long de sa gorge et de sa poitrine pour venir effleurer son bas-ventre. Il s'attela à la délester de ses habits pour venir plonger sa main entre ses cuisses. Elle eut un hoquet de surprise.

- Ça va ? questionna t-il d'une voix douce, Je peux arrêter si tu préfères…

Elle tremblait légèrement et pourtant elle sentait, au fond d'elle, les ombres s'évanouir lentement sous les mains de Will.

- Ça va, répondit elle dans un souffle pantelant, Ne t'arrête pas.

Elle se courbait sous les impulsions de plaisir qui s'amplifiait en elle et Will ne la quittait pas des yeux. Elle aimait ressentir le poids ce corps sur le sien et le parcourait dans toute son entièreté de ses mains agiles, goutant chaque parcelle de sa peau. Elle le dépouilla du reste de ses vêtements et ils se retrouvèrent nus, deux êtres brûlants, impatients, dans cette nuit fraiche. Du bout des doigts et de ses lèvres, Will découvrait chaque centimètres de celle qu'il désirait si fort. Et sous chaque geste, ils soupiraient, riaient, gémissaient ensemble, tendrement maladroits, assurément heureux. Will avait la sensation vertigineuse et délicieuse de se noyer en elle lorsqu'elle l'embrassait. Sous la lumière douce de la lanterne à ambarique, elle se dévoilait sous ses yeux, nue, libre, parfaite. Il lui répétait ces mots sans discontinuer, qu'il l'aimait, qu'elle était belle, là, entre ses mains. Et elle plongeait ses doigts dans ses cheveux, contre sa nuque, approfondissait un peu plus leurs baisers, avide, laissant leurs langues se découvrir à leur guise et murmurant, le souffle coupé :

- Viens, maintenant.

Will s'arrêta haletant, son front posé contre le sien. Il eut un court moment d'hésitation qui suffit à Lyra pour s'affoler.

- Quoi ? Qu'est ce qu'il y a ? demanda t-elle expressément, J'ai dit quelque chose qui ne fallait pas ?

- Non non, bredouilla Will, c'est juste que …

Il se redressa et s'assit au bord du lit, en se grattant la nuque.

- Tu n'as pas envie ? s'inquiéta Lyra.

Alors il se retourna vers elle, elle qui était là, étendue sur son petit lit de marin, en tenue d'Eve, aux aguets. Bien sûr qu'il en avait envie, si fort. Il se pencha pour embrasser le creux sa hanche, remontant le long de sa poitrine, de son cou et de ses lèvres. Elle frissonna.

- Si si, bien sûr que si, mais …

Il se leva et se mit à fouiller dans ses affaires, ouvrit des petites boîtes, des pochettes. Il sentait le regard de Lyra posé sur lui et jamais il ne s'était senti aussi stupide. Il se mordit la joue. Enfin, il trouva ce qu'il cherchait et retourna s'assoir sur le lit triturant l'enveloppe du préservatif entre ses doigts. Rien ne lui disait que des contraceptifs comme celui ci existait dans ce monde. Rien ne lui disait non plus que la contraception tout court pouvait exister ici. Sur le moment, il s'était senti drôlement malin d'en avoir prit avec lui. Il se gifla intérieurement, ce n'était vraiment pas le moment de se poser ce genre de question. Il se tourna vers Lyra qui l'observait avec un mélange de curiosité et d'envie. Son cœur repris son rythme vif.

- Qu'est ce que c'est ? demanda t-elle.

- On s'en sert dans mon monde pour éviter les grossesses non voulues, entre autres…

Encore une fois, elle sourit devant sa prévenance et son sérieux.

- C'est jusque que … continua t-il en procédant à sortir le préservatif de son enveloppe et à l'enfiler maladroitement, Je t'aime mais … c'est mieux d'être prudents non ?

Le sourire qui s'étaient installé sur le visage de Lyra ne s'effaça pas, bien au contraire. Elle se consumait de désir et d'amour et, l'attirant à elle, l'embrassa avec fougue. Il se glissa entre ses jambes et ne lâcha pas son regard du sien, attendant son approbation finale. Il l'attendait depuis si longtemps. Elle l'autorisa d'un hochement de tête, alors il entra en elle avec douceur, les yeux plongés dans les siens et eut un soupir de plaisir. Elle ouvrit légèrement la bouche, puis, fermant les yeux, sa respiration s'intensifia au fur et à mesure qu'il progressait. Elle enlaça son cou, encercla son bassin de ses jambes fermes pour prononcer un peu plus le va et vient de leurs deux corps entremêlés. Will ne relâchait pas la cadence, soupirant d'extase, saisissant ses cuisses pour remonter le long de sa taille et saisir ses mains. A la manière dont il bougeait en elle, Lyra se sentait vaciller vers un océan profond de sensations insoupçonnées. D'un geste vigoureux, elle inversa la tendance pour se retrouver au dessus de lui, penchée sur son visage, lui assénant des baisers ardents sur ses joues et ses lèvres. Elle se redressa en plaquant sa main valide contre son torse. Will posa ses mains contre les jambes de la jeune femme, les faisait glisser le long de ses hanches et de sa taille, pendant qu'elle ondulait au dessus de lui. Il la voulait entière, plus proche de lui, toujours plus proche, alors il se hissa à son tour, pour venir l'étreindre et plonger son visage dans son cou. Lyra accéléra le rythme, s'agrippant de toutes ses forces au dos de Will qui encerclait sa taille, comme s'il craignait qu'elle ne s'envole. Mais non, pas cette fois, plus jamais. Elle était là, bien là, réelle et si vivante. C'est alors que tous les membres de Lyra se tendirent. Elle planta ses ongles dans la peau de Will, se cambra un peu plus, la respiration coupée par le plaisir qui débordait d'elle. Tout ce qu'elle avait enduré ces semaines passées, les douleurs, les angoisses, tout, absolument tout, s'effaçait pour ne laisser place qu'à l'amour et à la jouissance démesurés qui se diffusaient. Elle se laissa aller à un gémissement profond et chuchota des mots tendres dans l'oreille du jeune homme, comme pour s'assurer qu'il était bien là, avec elle, en elle. Elle l'embrassa alors qu'il se laissait à son tour gagner par l'orgasme, la serrant plus fort contre lui.

- Oh Lyra ! soupira t-il en enfouissant son visage contre sa peau brûlante.

Ils restèrent un long moment ainsi, emmêlés l'un à l'autre comme deux lianes serrées, étourdis, tremblants sous l'effet de l'ivresse de leur étreinte.

A l'extérieur, sur le pont, les marins attroupés regardaient, émerveillés, des aurores boréales éclatantes illuminer le ciel nocturne éphémère.


Ils étaient là, étendus, apaisés, l'un contre l'autre. Will jouait avec le khamsa qui brillant sur la poitrine de Lyra et elle, les yeux clos, caressait son épaule du bout des doigts.

- Comment vous faites sans … contraception ? questionna t-il

- Ça existe. répondit Lyra, les yeux toujours fermés, profitant du doux contact des doigts de Will entre ses seins, Ça dépend de où tu te trouves dans le monde je suppose… Je sais qu'à Babylone, il existe des objets comme le tiens. Comment tu appelles ça ?

- Préservatif.

- Voilà. Mais en Brytanie, avec le Magisterium, c'est difficile. Même si il a perdu en puissance il reste bien ancré dans les esprits et dans les mœurs. Il contrôle les naissances et les corps. Si tu es une femme, les relations sexuelles sont censée être réservées pour concevoir un enfant et en étant mariée.

- Que les femmes ?

- Normalement, ça concerne tout le monde mais personne n'est dupe. Si tu es une femme, c'est toi qui subira une grossesse non voulue en cas de … pas de travers. A toi d'assumer les conséquences. Mais il y a des techniques plus ou moins légales. Par exemple, les gitanes ont des préparations à base de plantes à prendre de manière régulière ou bien après un rapport.

- Mais est ce que ça fonctionne ?

- Ça fonctionne pour moi en tout cas.

Sentant que Will redressait son visage vers elle, Lyra ouvrit les yeux.

- Quoi ? fit elle surprise par son regard, Oh Will, s'il te plait ! Je te rappelle qu'on ne devait jamais se revoir ! Tu ne pensais pas que j'allais t'attendre toute ma vie, si ?

- Non, je n'ai pas dit ça, rétorqua Will en reposant sa tête contre son épaule, Je suis désolé, c'était déplacé comme réaction.

- Ce n'est pas grave. Je suppose que toi non plus tu ne m'as pas attendu.

Il acquiesça en passant une main rêveuse sur ses hanches.

- Beaucoup ? demanda Lyra.

A nouveau il se redressa, perplexe.

- Tu veux vraiment savoir ça ?

- Je crois oui. Je veux tout savoir de toi et de ces dernières années. Sauf si ça te dérange.

Il s'installa sur le dos et se fut elle qui prit place contre son épaule, passant son bras autour de son torse, soupirant d'aise.

- Non, mais je ne suis pas sûr que ce soit très palpitant, dit-il. Il y a eu quelques personnes, mais jamais rien de sérieux, souvent des histoires sans lendemain. J'ai créé des déceptions, je crois. Je n'ai jamais …

Sa phrase resta en suspens. Lyra leva la tête vers lui et il baissa vers elle des yeux brillants. Comment exprimer avec des mots justes ce qu'il avait pu ressentir quelques minutes auparavant. Ça dépassa l'amour et la passion, ça dépassait presque l'entendement. Il aurait voulu lui dire que, pendant ces sept années, il n'avait cessé de la chercher dans les recoins de son propre monde, dans les arbres, au milieu des visages d'une foule, dans les rayons du soleil qui frappent les bâtiments, dans les gouttes de pluie qui s'abattent sur les trottoirs. Qu'il ne pouvait s'empêcher de s'attendre à la voir surgir en ouvrant une porte ou au coin d'un rue. Lui dire qu'à cet instant présent, il ne s'était jamais senti aussi vivant. Les mots se coinçaient dans sa gorge.

- Je t'aime, dit Lyra dans un murmure.

Deux mots qui résonnaient comme si elle avait lu dans ses pensées et qu'elle partageait tout ça. Il embrassa son front tiède et l'enlaça, fermant les yeux, pour profiter de la douce chaleur qui émanait du corps de la jeune femme et qui se propageait contre le sien.

- Will ?

- Hmm ?

- Est ce que tu as apporté plusieurs … préservatifs de ton monde ?

Will afficha un sourire espiègle et resserra son étreinte alors qu'elle apposait sa bouche impatiente sur la sienne.

- Tu es si prévenant, rétorqua t-elle en riant alors qu'il l'embrassait encore, plus profondément.

Elle marmonna quelque chose entre ses lèvres. Il s'écarta pour mieux l'entendre.

- Lunettes. Est-ce que tu peux mettre tes lunettes ?

Will l'observa un instant, déconcerté, incertain de ce qu'il avait entendu et elle rougissait sous l'audace de sa propre demande. Il laissa éclater un rire cristallin, tendit la main vers la petite table de chevet où était posé ses verres avant de reprendre leur étreinte où ils s'étaient arrêtés.


Bien qu'il soit encore tôt, le soleil déroulait ses rayons dorés dans la chambre où Will et Lyra dormaient profondément, blottis l'un contre l'autre. Leurs deux dæmons, qui s'étaient volatilisés pendant la nuit, étaient lovés sur la petite banquette confortable. Des chuchotements se firent entendre de l'autre côté de la porte. Elle s'ouvrît lentement et Will se retourna avec peine pour apercevoir une épaisse chevelure de feu apparaître dans l'entrebâillement.

- Will ? chuchota Mette, Will, réveillez vous !

- Qu'est ce qu'il se passe ? demanda t-il encore ensommeillé.

- Je suis bien navrée de vous tirer de votre sommeil, dit la capitaine, mais l'état de Joshua s'est dégradé. Je crois qu'on a besoin de vous, vite.

Will se redressa et s'assît sur le lit en se frottant les yeux.

- J'arrive, répondit il, donnez moi une minute.

- Pas de problème Doc.

Elle marqua une courte pause.

- Habillez vous par contre, ajouta t-elle dans un petit sourire entendu.

Will réalisa soudainement sa complète nudité, et celle de Lyra endormie derrière lui. Il se racla la gorge, gêné et Mette ferma la porte. Il enfila à la hâte des vêtements puis s'assit sur le bord du lit et couvrit Lyra avec le drap avant d'embrasser doucement son épaule fraîche. Elle sentait l'amande et la nuit. Il soupira. Il aurait préféré se glisser contre elle pour la sentir encore et encore.

- Lyra, murmura t-il.

- Hmm ?

Elle se retourna vers lui, encore endormie.

- Je dois monter voir un gars mal en point, dit il à regret. Reste dormir. Je fais au plus vite.

La jeune femme tendit une main pour le retenir mais elle se sentait encore trop engourdie pour tenter la moindre résistance. Will lui embrassa la joue et il sorti, suivi par Kirjava.

Lyra émergea un peu plus tard. Elle s'étira longuement, le corps et le cœur légers. Cette fois, elle ne s'inquiéta pas de l'absence de Will à ses côtés, se rappelant ses mots dans son sommeil. Elle enfila des vêtements et se glissa hors de la chambre. Elle arriva dans un couloir, vide, qui ne résonnait que de voix étouffées provenant une pièce voisine. Les occupants râlaient et s'agitaient avec virulence. Avec Pan, elle entra dans les sanitaires communs, silencieux et froid, dans l'optique de prendre une douche. Par le hublot, elle aperçut le ciel azur et le sommet des toits de Bodø. Le contact avec l'eau froide acheva de la tirer de sa douce torpeur. Fraiche et parfaitement éveillée, elle sortit sur le pont où le soleil éclatant et un concert de mouettes perchées sur le haut mat du navire l'accueillirent.

- Bonjour ! fit une voix à côté d'elle.

Mette lui fit signe de la rejoindre. Elle s'était installée à une table sur le pont, le dos au soleil et sa chevelure fauve libérée étincelant sous les rayons lumineux. Lyra prit place à ses côtés. La capitaine s'afférait à réparer un filet de pêche.

- Un peu de café ? lui proposa-t-elle, Il vient tout droit de l'Empire du Niger, profitez en !

Lyra inspira avec délice les arômes de tabac et d'épices qui s'échappaient de la tasse que la capitaine lui offrit. Nils, son dæmon chat, se prélassait au soleil, étendu de tout son long sur la table et Pan l'observa avec curiosité. La capitaine avait repris son reprisage et Lyra observait ses gestes précis et profitait de la caresse du soleil sur son visage.

- Alors, qu'envisagez vous de faire ensuite ? questionna Mette sans lever les yeux de son aiguille.

- C'est à dire ?

- Et bien, nous devrions quitter le port d'ici un ou deux jours, j'attends une cargaison que nous allons livrer en Nouvelle France. Est-ce que vous pensez vous engager ici ? Ou bien attendre sur le port, comme la plupart des femmes de marins?

Lyra resta silencieuse, froissée par cette question. « Femme de marin »... Will et elle venait tout juste de se retrouver. Ne pouvait-on pas leur laisser un peu de temps ?

- Que savez-vous faire ? ajouta la capitaine sans lui laisser le temps de répondre, posant sur elle son regard d'émeraude.

- Comment ça ?

- Savez-vous naviguer ?

- Non mais…

- Savez-vous cuisiner ?

Lyra secoua la tête.

- Peut-être avez vous des connaissances en mécanique ou en ambarique ? En commerce international ? Parlez-vous d'autres langues ?

Sous les questions pressantes de Mette, Lyra reste muette, mortifiée. Le vent s'engouffra sur le pont, secouant en vagues de feu la crinière de la capitaine qui soupira.

- Je ne suis pas sûre que votre place soit ici, Mademoiselle Parle-d'Or. Il vous faudra vous armez de patience en attendant que Will revienne de nos expéditions.

- Vous savez, rétorqua Lyra bien décidée à ne pas se laisser faire, Will et moi avons espéré ses retrouvailles depuis bien trop longtemps pour que quiconque puisse nous séparer. Vous tenez à ce qu'il soit sur votre navire ?

- Bien entendu, c'est un élément essentiel. répondit Mette en soutenant son regard, impassible.

- Alors il faudra que vous m'acceptiez également. Il refusera que nous soyons loin l'un de l'autre.

- Oh, Will Parry est certes important pour mon équipage mais il n'aura jamais le dernier mot, ce n'est pas le capitaine ici ! rétorqua Mette dans un rire amer.

Lyra sentait l'agacement lui monter au nez. Elle ouvrit la bouche pour répliquer mais un long cri douloureux s'échappa du bâtiment principal. La capitaine et elle se retournèrent brusquement vers les fenêtres. Mette eut l'air profondément inquiète. Elles attendirent quelques instants avant de voir surgir Will et Kirjava du bâtiment central. Ils s'avancèrent vers elles, lui livide, le regard perdu, sa tunique tachée de sang et autres secrétions indéfinies, son dæmon le fixant avec préoccupation. Il passa la main dans le dos de Lyra avant de s'installer à ses côtés et de presser ses paumes contre ses paupières en soupirant longuement. Les deux femmes l'observaient, en alerte.

- Will, commença Mette, comment va Joshua ?

Mais Will ne répondit pas. Il gardait les mains sur les yeux, respirant lourdement. Alors Mette réitéra sa question :

- Will ? Comment va Joshua ?

Cette fois-ci il leva vers elle un regard dur, noir, que Lyra ne lui connaissait pas.

- Qu'est ce que je suis censé répondre ? siffla t-il, Vous savez très bien comment il va et vous savez très bien ce qu'il faut faire.

- Ne me parlez pas sur ce ton ! rétorqua la capitaine, glaciale.

Le jeune homme sortit de ses gonds. Il se redressa, raide, les muscles tendus par une colère palpable.

- Mais bordel ! s'écria t-il, Mette ! Qu'est ce que vous attendez au juste ?!

- Ne me parlez pas sur ce ton ! répéta la capitaine d'une voie tonitruante, Vous savez très bien que je n'ai pas le choix ! Il en va de sa sûreté !

- Sa sûreté ? Mais si il reste ici il va mourir ! Vous comprenez ça ?! Mourir ! Je fais tout ce que je peux mais tout ce qui l'attend, c'est une putain de septicémie ! Il a besoin de soins adéquats et si vous n'acceptez pas, vous le condamnez !

La capitaine, qui s'était relevée également, serrait les poings.

- Fais chier ! s'écria t-elle.

Et elle les laissa, emportant avec elle son courroux et sa préoccupation pour se diriger vers le bâtiment central. Will se rassit et se frotta longuement le visage. Lyra posa sa main sur son épaule.

- Je suis désolé pour ça, dit-il en la regardant, La capitaine est trop soucieuse de la sécurité de son équipage et parfois, ça va à l'encontre du bien être et de la santé …

- Qu'est ce qu'il s'est passé ?

- Pendant une tempête, Joshua a reçu des caisses sur la jambe. Fracture ouverte, bien sale, je te passe les détails. Mais je ne peux pas faire de miracle et il a besoin absolument de soins corrects dans un hôpital.

- Pourquoi est ce que la capitaine refuse alors ?

Will réfléchit un instant aux mots à choisir.

- Tu remarqueras bien vite que certains marins présents ici sont singuliers. Ils ont une histoire propre, souvent terrible et triste. Ils ont du fuir leurs maisons, leurs pays pour des raisons personnelles ou politiques, parce que ce qu'ils sont, ce qu'ils représentent sont très mal acceptés dans leurs sociétés et qu'ils ne sont plus en sécurité chez eux. La Capitaine craint souvent que si certains d'entre eux quittent le navire pour des soins ou autres, ils ne terminent en prisons ou en asile. C'est compliqué à expliquer, je ne suis pas le mieux placer pour ça. Eux pourront te raconter, s'ils en ont envie.

Lyra fronça les sourcils. Ce que lui racontait Will lui rappelait Le Refuge à Alep. Il y eu du bruit à l'extérieur du bateau. Ils virent deux infirmiers armés d'un brancard entrer dans le bâtiment et ressortir, quelques minutes plus tard, les bras chargés d'un homme au teint vitreux et accompagnés de Mette et d'un autre marin.

- Elle aura finit par entendre raison, dit Will pour lui même.

Il reporta son attention sur Lyra. Elle tendit la main pour venir caresser sa joue dans un sourire.

- Tu as bien dormi ? demanda t-il

- Hm, pas assez. répondit-elle dans un sourire mutin.

Il embrassa sa paume en plongeant son regard dans le sien. Une douce chaleur irradiait dans le ventre de la jeune.

- Je peux regarder ? demanda t-il est prenant son poignet enrubanné.

Il déroula le bandage doucement, retirant le cataplasme, manipulant avec soin l'articulation et Lyra regardait ces mains qui, quelques heures auparavant, s'étaient appliquées sur son corps à bien d'autre chose. Elle sentit son visage chauffer.

- C'est bien mieux, analysa Will, Tu as encore mal ?

- Beaucoup moins, répondit-elle d'une petite voix.

- Ok, ne bouge pas. Je vais prendre une douche rapide, rassembler deux trois affaires. Ensuite je refais ton bandage et on file, ça te va ?

Elle hocha la tête en souriant. Il se pencha pour l'embrasser et de nouveau, une ardente douceur enveloppant son corps. Will se leva et partit. Lyra s'abandonna contre le dossier de sa chaise, bascula la tête et pressa sa main contre ses yeux en râlant. Elle n'imaginait pas qu'un jour elle puisse ressentir autant de sentiments pour quelqu'un, ça frôlait la déraison. Pantalaimon s'était installé sur la table à la place de Nils, faisant chauffer son pelage sous le soleil. Elle resta ainsi un long moment, laissant son esprit divaguer sous le vent frissonnant du Nord, les oreilles bercées par le chuchotement des vagues et le tintement des voiles sur le mat. Elle rouvrit les yeux en sentant une main contre sa nuque. Will s'assit à ses côtés et s'attela à faire de nouveau son bandage. Il avait enfilé des vêtements propres, ses cheveux étaient encore humides et il sentait le savon frais.

- Voilà, dit-il, On y va ?

- Oui, allons-y.

Ils quittèrent le navire, Will tenait dans une main un sac de sport noir et, de son bras libre, entourait les épaules de Lyra. Il avait hâte de passer la fenêtre, qu'elle vienne dans son monde à lui, de lui montrer son appartement, qu'elle retrouve Mary. Cette dernière avait lourdement insisté sur le fait que, dès qu'il l'aurait retrouvé et dès qu'ils auraient passé la fenêtre, ils devaient venir la voir au plus vite. Ils progressaient à travers Bodø et Lyra le pressait de questions sur la ville dans son monde. Il se refusait à lui répondre, riant sous son insistance car il voulait lui garder pleinement la surprise. Les dæmons couraient devant eux, pressés eux aussi. Après avoir traversé le marché pullulant, ils passèrent devant un restaurant puis tournèrent dans une impasse où s'entassaient des poubelles en fer, d'où sortaient des odeurs âcres de poissons, et quelques cagettes vides. Simultanément, Will et Kirjava s'arrêtèrent, figés.

- Tout va bien ? demanda la jeune femme.

Le teint de Will avait pris une couleur blafarde, son sourire s'était évanoui et il déglutit avec peine. A ses pieds, Kirjava poussa un miaulement plaintif.

- Lyra … commença t-il d'une voix blanche, la fenêtre … elle n'est plus là.