Eddie conduisait tout en observant Buck du coin de l'œil.
Ces dernières semaines, le jeune homme avait changé. Son léger hâle donnait à sa peau une fraîcheur lumineuse, ce qui atténuait un peu la couleur de sa tâche de naissance mais pas assez pour la faire disparaitre.
Eddie aimait cette particularité du jeune homme.
De plus, il semblait être moins nerveux en sa présence, il semblait complètement détendu alors qu'ils se trouvaient à quelques centimètres l'un de l'autre dans l'habitacle de la voiture. D'accord, ils n'étaient pas seuls et ça devait contribuer à rassurer le jeune homme et ils n'avaient pas vraiment échangé plus de quelques mots polis, mais c'était un commencement, non ?
Depuis la toute première fois qu'il l'avait vu, Eddie avait senti que cet homme avait des ennuis, bien plus grave que ses maigres moyens et, d'instinct, il avait essayé de lui venir en aide. Buck était beau, malgré sa coupe de cheveux bizarre et ses tenues deux fois trop grandes pour lui.
Mais Buck avait sauvé la vie de son fils sans penser une seconde à sa propre sécurité. Il l'avait serré contre lui pour le protéger et le rassurer. Il lui avait tenu la main après l'incident comme s'il faisait partie de la famille depuis toujours. Et Christopher avait accueilli Buck dans leur famille avec naturel comme s'il sentait que c'était sa vraie place.
Son fils avait ce don.
Eddie s'emballait évidemment, ce n'était pas vraiment des signes mais voir que Buck s'entendait bien avec Christopher, qu'il se souciait de lui et bien ça lui faisait quelque chose, c'était comme si Buck leur était destiné.
Et pour que Christopher s'attache à lui si vite, c'était vraiment que Buck était spécial.
Eddie savait que sa mère lui manquait. Christopher faisait encore des cauchemars sur la disparition de Shannon et il essayait de compenser son absence autant que possible. Voir Christopher interagir avec Buck ou l'entendre parler de lui comme s'il était son meilleur ami lui mettait du baume au cœur.
Mais Buck demeurait un mystère.
Un morceau du puzzle de son passé manquait, un facteur inconnu qui faisait se questionner Eddie. Il l'observa du coin de l'œil, en se demandant qui il était vraiment et ce qui avait bien pu le faire venir à Los Angeles.
Buck regardait le paysage défiler par la fenêtre, en silence.
Eddie remarqua qu'il tripotait distraitement son annulaire gauche avec les doigts de sa main droite, comme s'il faisait tourner une alliance imaginaire.
Le geste évoquait quelque chose de familier à Eddie.
C'était une habitude, un tic qu'il avait noté chez sa propre sœur Adriana, à chaque fois qu'il lui faisait remarquer ses bleus, quand ça s'arrêtait à ça. Assise en face de lui alors qu'il essayait de lui tirer les vers du nez, elle tripotait son alliance d'un geste machinal, tels les liens qui la reliait à son tortionnaire.
Pendant des mois, elle avait refusé de reconnaître que son époux l'avait frappée, et la seule fois où elle avait admis la vérité, elle avait insisté sur le fait que ce n'était pas sa faute, qu'elle l'avait provoqué. Elle lui avait dit qu'elle avait laissé brûler le dîner, et que son mari avait trop bu.
Toujours les mêmes excuses communes à toutes les personnes dans sa situation. Eddie en voyait assez en intervention pour le savoir.
Et Adriana n'avait pas fait exception.
Elle lui avait juré que c'était la première fois qu'il levait la main sur elle, et qu'elle refusait de porter plainte, car sinon cela détruirait la réputation de son conjoint.
Elles réagissaient toutes de la même façon et Eddie s'était sentit impuissant à l'aider.
Il avait dû lutter contre son côté le plus sombre pour ne pas tuer cet homme de ses propres poings.
Puis, il était reparti au front et avait appris deux mois plus tard qu'Adriana s'était enfuie. Eddie savait qu'elle avait bien trop peur pour porter plainte mais il se félicitait qu'elle ait trouvé un autre moyen de lui échapper. Elle ne s'était pas refugiée chez leurs parents ou chez sa sœur. Elle n'était pas non plus venue chez lui.
Elle avait seulement... disparue.
Son mari l'avait cherché partout avec un air désespéré et Eddie avait simplement été content pour sa sœur.
Elle avait fait ce qu'il fallait.
Un soir, après avoir trop bu, son ex avait essayé d'incendier la maison de leurs parents et il avait été arrêté et incarcéré. Quand il y pensait, Eddie en avait encore des sueurs froides. Shannon et Chris étaient dans cette maison ce soir-là.
Ils avaient échappé au pire.
À présent qu'il observait Buck tripoter cette alliance invisible, il sentit son instinct de déduction le gagner.
Il a été marié, songea-t-il.
Le conjoint constituait l'élément manquant de son mystérieux passé. Il ignorait si Buck avait eu le temps de divorcer avant de disparaitre, mais il avait le pressentiment qu'il craignait encore cette personne.
L'orage explosa au moment où il tournait vers la gauche au lieu de vers la droite. Il y eut un éclair et, quelques secondes plus tard, un coup de tonnerre, qui finit par se transformer en un grondement puissant et rageur.
Buck sursauta mais ferma les yeux et prit le temps de se calmer.
Eddie se contenta de conduire en silence. Buck avait besoin d'un peu de calme pour se reprendre. La pluie redoubla, il tombait des trombes d'eau que le vent projetait avec force contre les vitres de la voiture.
Des éclairs zébraient le ciel sombre et le tonnerre étaient puissant. Eddie pouvait voir Buck tressaillir, le visage pétrifié par la surprise et la peur, et il se demanda malgré lui si Buck avait toujours eu peur de l'orage ou s'il s'agissait d'un des stigmates laissés par son passé.
Il le vit déglutir puis froncer les sourcils en ne reconnaissant pas le trajet vers chez lui.
– Nous déposons d'abord Carla, lui expliqua-t-il avant qu'il ne panique. Elle n'habite pas du même côté que nous.
– Oh je... Oui, bien sûr, souffla-t-il.
Il acquiesça, puis reporta son attention vers l'extérieur de l'habitacle, battu par la pluie qui semblait essayer de s'insinuer à l'intérieur. Derrière la vitre embuée, on discernait à peine le monde extérieur complètement assombri par l'orage.
– Heureusement que tu es arrivé, papa, s'exclama soudain Christopher. On aurait été tout mouillé, sinon.
– Et tu aurais attrapé froid, compléta Carla en posant son index sur le nez de son fils.
– Heureusement qu'on t'a trouvé Buck, poursuivit-il. Papa, tu sais que Buck n'a pas de voiture ?
Eddie jeta un œil furtif vers le jeune homme lorsqu'il le sentit se tendre à ses côtés.
– C'est que... J'aime bien marcher, se défendit-il.
– Ici, ce genre d'orage est rare, lâcha-t-il pour le rassurer. Et ça ne dure jamais.
Oui, Buck avait le droit d'aimer marcher mais Eddie soupçonnait qu'il n'avait pas vraiment les moyens de se payer un véhicule.
Avait-il seulement le permis de conduire ?
– Je ne m'attendais pas à un tel déluge en partant de chez moi ce matin ! s'exclama-t-il. Il a fait si beau toute la journée.
– Personne ne s'y attend jamais, admit-il. C'est aussi imprévisible qu'un tremblement de terre. Mais on finit par s'y habituer, tu sais.
– Vous..., commença-t-il en les désignant avec Christopher. ...n'êtes pas de la région ?
– Non, sourit-il en s'arrêtant soudain. Ça va aller Carla ?
– Je ne suis pas en sucre, s'amusa-t-elle en embrassant Christopher. Buck, j'ai été vraiment ravie de vous rencontrer et j'espère vous revoir bientôt dans de meilleures circonstances.
– Moi aussi, affirma-t-il.
Carla sortit du véhicule, protégée par son parapluie et courut jusqu'à chez elle. Eddie la regarda disparaitre à l'intérieur avant de redémarrer.
– Ma femme était native d'ici, affirma-t-il alors que Christopher avait pris un livre à l'arrière. Moi, je viens de El Paso, au Texas. La première fois que j'ai débarqué ici, je me rappelle m'être dit que j'allais avoir du mal à m'habituer, surtout au climat. Mais finalement on s'y fait, on prend sa routine, on oublie l'effervescence de la ville et on finit par se concentrer sur ce qui compte vraiment dans la vie.
– Quoi, par exemple ?
– Tout dépend des gens, répondit-il dans un haussement d'épaules. En ce qui me concerne, c'est mon fils qui compte le plus. Cette ville était le synonyme d'une nouvelle vie pour notre famille, et même avec ce qui s'est passé, je ne me vois pas vivre ailleurs. Peut-être qu'un jour ça changera mais pour l'instant, elle m'apporte tout ce dont j'ai besoin, tout ce dont ON a besoin.
Il marqua une pause, un peu gêné de parler autant de lui.
– Au fait, je suis censé te ramener où, au juste ?
– Continues tout droit après ta rue. Tu prendras ensuite l'allée de gravier. C'est un peu après le tournant.
– Tu parles de la petite route qui borde la forêt ?
– Ouais, acquiesça Buck.
– Je ne savais même pas qu'elle menait quelque part, observa-t-il en plissant le front. À pied, ça fait une trotte. Cinq ou six kilomètres, non ?
– C'est faisable, le rassura-t-il.
– Par beau temps peut-être. Mais aujourd'hui, tu aurais été rincé. Et puis, le dessin de Christopher aurait été fichu ! ajouta-t-il en se souvenant du rouleau de papier qu'il avait vu parmi les légumes.
Buck se tourna vers lui surpris et ouvrit la bouche, avant de la refermer et de baisser les yeux en rougissant.
– Sinon, qu'est-ce que tu fais comme travail ? reprit-il.
– Je suis cuistot... Dans un restau sur le front de mer.
– Et ça te plaît ?
– Ça va. C'est un bon boulot, et M. Martin est vraiment sympa avec moi.
– M. Martin ?
– Mon patron, confirma-t-il.
– Tu parles du restau « Chez Martin », tout près de la jetée ?
– Tu connais ?
– Depuis plus d'un mois, Chim, mon collègue, insiste pour qu'on essaie. Il a entendu dire que la cuisine était fabuleuse. Mais vous ne faites pas de plats à emporter.
– Trop de travail, lâcha-t-il en s'excusant presque.
– Oh, mais ça me fera une bonne occasion de sortir avec Chris. On viendra goûter ta cuisine. Il faudra me dire quand tu es de service.
Buck eut un sourire gêné, avant de rougir et de baisser les yeux.
– Je serais honoré de vous faire la cuisine.
– L'honneur sera pour nous. En plus, je vais pouvoir me vanter auprès de Chim de connaitre le cuistot de son restaurant préféré, rit-il.
– Oh, répondit-il d'une voix hésitante.
Eddie lui jeta un œil lorsqu'il se tourna pour faire un sourire à Christopher, avant de reprendre sa place dans son siège.
– Il t'aime bien..., lâcha-t-il alors que son fils replongeait dans son livre. Chris, je veux dire.
– Moi aussi, je l'aime bien. Il a l'esprit vif et une gentillesse à toute épreuve... Il est génial.
– Il tient ça de sa mère, sourit-il avec espièglerie.
Tandis qu'il parlait, la voiture continuait à traverser des rideaux de pluie qui s'abattaient sur la carrosserie et les vitres. Les éclairs zébraient le ciel, accompagnés par un grondement quasi continu et de plus en plus coléreux.
– Tu as été marié combien de temps ? finit par demander Buck.
– Six ans. Ma femme et moi, on s'est fréquentés un an avant de passer à la mairie. Je l'ai rencontrée alors qu'elle était de passage à El Paso. Elle n'en est pas repartie sans moi alors même que j'étais à l'autre bout du monde en Afghanistan.
– Tu étais dans l'armée ?
– Pendant cinq ans. C'était une expérience et ça me permet d'être bon dans ce que je fais aujourd'hui. D'un autre côté, je suis ravi d'en être parti.
Buck pointa l'index vers le pare-brise.
– On arrive au tournant, dit-il.
Eddie s'engagea sur le chemin, puis ralentit.
Tout en manœuvrant pour éviter les profondes flaques d'eau qui s'étaient formées, il réalisa soudain que ce trajet en voiture lui semblait bien domestique, presque naturel.
C'était la première fois depuis la mort de Shannon.
– C'est laquelle ? demanda-t-il en discernant les silhouettes des deux maisonnettes.
– Celle de droite.
Il tourna dans l'allée de fortune et s'arrêta le plus près possible du cottage de Buck.
– Je te laisse tes légumes devant la porte.
– Tu n'es pas obligé...
– Désolé, mais on m'a éduqué en parfait gentleman ! ironisa-t-il en sortant d'un bond avant qu'il ne puisse protester.
Il s'empara du panier et courut vers la terrasse protégée. Le temps qu'il le dépose devant la porte et se secoue pour retirer l'eau qui dégoulinait sur lui, Buck l'avait rattrapé, presque aussi trempé que lui.
– Merci ! lança-t-il en couvrant le vacarme de l'orage, ses yeux bleu cristallin fixés sur lui. Merci de m'avoir raccompagné.
– À ton service ! lui sourit-il tendrement.
Il remonta dans la voiture alors que Christopher saluait Buck énergiquement ce qui fit sourire le jeune homme.
Eddie recula dans l'allée et jeta un œil à son fils.
Comment allait-il l'occuper ? Avec toute cette pluie, ses options étaient réduites. Une fois de plus, Eddie semblait à court d'idées.
Il médita sur les options qui s'offraient à lui, mais très vite ses pensées revinrent vers Buck. Il voulait l'aider, lui faciliter un peu la vie, sans savoir comment faire.
Ce qu'il semblait avoir vécu l'avait refermé sur lui-même et même s'il semblait aller mieux, Eddie savait qu'il était encore profondément blessé. Pourtant, il avait le droit de mener la vie qu'il voulait, dont il rêvait peut-être encore. Une existence normale, faite de plaisirs simples, pouvoir aller où bon lui semblait à n'importe quel moment et vivre dans une maison où il se sentait à l'abri et en sécurité.
Buck avait la maison mais il lui fallait un moyen de locomotion...
– Hé, Chris ! lança-t-il en se garant dans leur allée. J'ai une idée ! Nous allons faire quelque chose pour Buck.
– Super ! s'enthousiasma-t-il.
