Coucou, me revoilà avec un nouveau chapitre ! Je m'excuse d'avoir tardé à poster ce chapitre. Pour une fois, l'inspiration était présente pendant ces trois ans, seul le temps m'a manqué. Ayant eu plus de temps ces dernières semaines pour écrire, je me suis dit, allons-y. J'en profite également pour informer celles et ceux qui pourraient lire mes autres histoires qu'elles ne devraient plus tarder non plus (d'ici quelques semaines, mes deux autres fanfictions seront mises à jour).

Comme d'habitude tout l'univers appartient à JK Rowling. Je n'ai fait que profiter des non-dits pour donner un peu plus de matière à certains personnages et certaines histoires. Les répliques en italiques appartiennent elles à William Shakespeare et plus précisément à l'acte I scène I et l'acte IV scène I de Macbeth.

Je préviens et m'excuse aussi pour les injures figurant dans ce chapitre. Je ne prévois pas d'en faire une habitude mais ils étaient nécessaires dans ce contexte.


"Words like violence

Break the silence

Come crashing in

Into my little world

Painful to me

Pierce right through me

Can't you understand?

[…]

Vows are spoken

To be broken

Feelings are intense

Words are trivial

Pleasures remain

So does the pain

Words are meaningless

And forgettable"

Enjoy the Silence, Depeche Mode

oOoOo

"I have gunpowder in my chest

instead of a heart now,

and it escapes my lips

shaped like a bullet

with your name on it.

Soft people become dangerous

when you destroy the things

they hold dearest."

Gunpowder, Nikita Gill

oOoOoOo

La vapeur épaisse, capable de tout obscurcir. Une jeune fille aux cheveux roux appuyée contre la vitre de son compartiment qui espère en vain que la fumée du train puisse cacher ses sombres pensées aussi bien qu'elle camoufle les silhouettes. L'attente sur le quai de la voie numéro 9 ¾ avait été à la fois trop courte et trop longue.

L'amertume n'avait plus quitté la demeure familiale depuis le fameux dîner quelques jours avant le départ de la jeune femme pour l'école de sorcellerie Poudlard. En réalité, il s'agissait moins d'amertume que de rancœur et cette dernière avait trouvé le moyen de se concentrer dans la seule personne disposée à l'accueillir.

Petunia Evans s'était toujours considérée comme une personne incomprise. Elle ne témoignait pas sa sympathie et ses intentions comme tout le monde. Enfant, elle avait pris la fâcheuse habitude de bouder lorsque quelque chose n'allait pas, à charge pour ses parents de deviner ce qui n'allait pas et de régler le problème. Cette pratique n'avait pas changé lorsque Petunia avait grandi, cette dernière se contentant simplement de rajouter des soupirs rageurs, des onomatopées dont elle seule avait le secret et autres regards assassins, adressés à tout le monde et personne en particulier. Et garde à celui qui viendrait déranger sa joyeuse bouderie.

À l'issue du dîner, passablement refroidi par le départ de la fille cadette de la famille, Vernon avait bien dû reconnaître que quelque chose n'allait pas chez sa petite-amie. Plusieurs signes lui avaient mis la puce à l'oreille. D'abord, elle lui avait rapidement dit au revoir lors de cette fameuse soirée, après un dessert arrivé avant même qu'il n'ait pu dire perceuse. Ensuite, elle ne l'avait pas rappelé le lendemain, semblant balayer d'un revers de la main tous les efforts qu'il avait déployés pour plaire à ses parents. Lorsqu'enfin il l'avait revue au travail, elle lui sourit avant qu'une expression fâchée ne vienne reprendre ses droits sur son visage.

Si d'ordinaire, Petunia Evans pouvait se targuer d'être la petite-amie idéale, d'après ses propres critères, n'ouvrant la bouche que pour exprimer son assentiment à tous les avis de son cher et tendre, depuis le dîner, son mutisme était devenu total. Il arrivait que des humpf consternés franchissent parfois la barrière de ses lèvres, pourtant scellées depuis l'incident, mais rien de plus.

Vernon se dit donc qu'en petit-ami idéal, il se montrerait patient. Seulement Vernon Dursley n'était pas plus patient qu'il n'était imaginatif. Très rapidement, l'homme à la moustache déjà impressionnante n'y tint plus. Profitant d'une longue balade, un samedi où Petunia n'était exceptionnellement pas rentrée chez ses parents, Vernon se décida à prendre le taureau par les cornes.

- Petunia, ma chérie, tu me le dirais si quelque chose n'allait pas, n'est-ce pas ? Il avait l'impression de marcher sur des œufs et il n'était pas prêt à revivre cette expérience de sitôt.

- …

- Ma chérie, tout va bien ? Tu as appris une mauvaise nouvelle ?

- …

Vernon avait de plus en plus l'impression d'être un fou qui se complairait à parler tout seul. Plusieurs personnes le regardèrent avec un drôle d'air.

- Je ne sais pas si je te l'ai déjà dit mais j'ai passé un agréable moment en compagnie de tes parents. Il se garda bien de mentionner sa sœur, ne pouvant gérer qu'une seule crise à la fois.

- …

- Ils sont cultivés, polis, gentils et savent recevoir. Je te savais charmante ma chérie mais j'ignorais que cela venait en partie d'eux.

Plus tard, quand il décrirait ce moment, Vernon expliquerait qu'il avait eu le droit à son épiphanie, manifestée en la personne de Petunia Evans. D'autres témoins de la scène, les badauds qui cherchaient à mettre le plus de distance possible avec le couple, auraient fourni une explication moins charitable, évoquant plutôt une bombe qui aurait enfin explosé.

L'expression présente sur le visage de la jeune femme changea subitement. La fureur qui ne pouvait plus être contenue, succéda à la mauvaise humeur. Pareille à une grenade dégoupillée, elle aurait presque pu faire peur à l'homme qui se tenait devant elle.

La piètre association des femmes à des créatures chétives et fragiles, que son père n'avait pas hésité à remettre sur le tapis lorsque le jeune homme avait évoqué sa petite-amie pour la première fois, fut bien vite oubliée. Vernon préféra se remémorer ce qu'il avait pensé en voyant les deux sœurs Evans énervées lors du seul dîner qui les avait tous réunis. Il valait mieux ne pas provoquer les sœurs Evans. « Et que Dieu vienne en aide à celui qui s'y frotterait », crut-il bon d'ajouter en pensée.

Répugnant de procéder une fois de plus avec une extrême précaution, Vernon prit toutefois le parti d'attendre l'explosion qui ne manquerait pas d'arriver, s'il se fiait aux rougeurs présentes sur le visage de la jeune femme, semblant défier le cercle chromatique. Et Petunia Evans ne le déçut pas. Il paraissait clair, si l'on se fiait à ses yeux écarquillés, que la jeune femme s'était fait violence pour ne pas parler pendant des jours, à tel point qu'elle apparaissait incapable de s'arrêter. Les phrases se succédaient à une telle vitesse qu'il fut bien en peine pour en saisir l'intégralité.

- … ne sais pas pour qui elle se prend… j'espère… que je suis sa grande sœur ! Mais non, NON, Lily Evans est trop bien, trop grande pour s'abaisser au point de daigner… ne sait pas se remettre en question… Non mais vraiment !

- Petunia, ma chérie…

- … après tout pourquoi le ferait-elle ? Miss Parfaite a déjà tout ! Sa cour prête à exécuter le moindre de ses désirs…

- Chérie…

- Une flopée de garçons qui tueraient pour avoir le privilège de sortir avec elle…

- Ma chérie, si tu me laissais…

- Des amis à ne plus savoir quoi en faire…

- Petunia, je crois que…

- Des notes exemplaires puisqu'il fallait forcément qu'en plus d'être belle et populaire, madame soit aussi intelligente !

- Oui, enfin ne nous emballons…

- Ce garçon toujours à la suivre à la trace, pensant être discret, avec ses yeux de merlan frit tellement amoureux qu'il ferait fondre l'Arctique…

- Euh, dit comme ça, c'est plutôt effrayant. Tu es sûre que ta sœur est au courant ?

- Et je ne parlerai pas de James !

- Qui donc ?

- Amoureux de madame depuis toujours aussi ! Affreusement beau, intelligent et riche par-dessus le marché ! Qu'est-ce qu'elle a que je n'ai pas ?

- Tu attends vraiment une réponse ?

- Et forcément, elle a réussi à embobiner papa et maman ! Toujours Lily ceci, Lily cela… Eh bah Tunie en a sa claque ! Quand on pense que JE suis la première à ramener un petit-ami, à me dégoter un travail… Rien, nada ! On s'en fiche ! Tout ce qu'ils voient eux c'est Sainte Lily tellement merveilleuse et extraordinaire !

- Je pense que tu en rajoutes un…

- Que faut-il que je fasse à la fin pour qu'on me voie enfin ?

- Mais Petunia voyons, tout le m…

- Je devrais être habituée à force. Petunia Evans, la sœur aînée, invisible de Lily…

- PETUNIA EVANS ! Tu pourrais t'arrêter une minute ?!

Elle parut se rendre compte seulement à cet instant de sa présence, écarquillant les yeux et sursautant légèrement.

- Depuis tout à l'heure, tu n'arrêtes pas de radoter. Tu es en colère, le monde est injuste envers toi, j'ai compris. Sauf que tu as tort. Tes parents t'aiment, tu as des amis qui t'aiment et tu m'as moi… et je… Je t'aime aussi.

En disant cela, Vernon avait surtout cherché à la faire taire. Car jamais, au grand jamais, Vernon n'avait versé dans la mièvrerie et jamais il n'avait pensé y recourir un jour. Visiblement impossible n'était pas Vernon Dursley.

Pourtant, il n'aurait retiré ses propos pour rien au monde. Le jeune homme avait beau être fermement convaincu de constituer un parti enviable, il savait aussi qu'il n'exprimait pas ses sentiments facilement. Conscient que la communication était particulièrement recherchée par la gent féminine, il ne pouvait se permettre d'en manquer sous peine de sonner le glas de sa relation naissante. Et s'il détestait parler pour ne rien dire, il laissait d'ailleurs cela volontiers aux femmes, Vernon tenait suffisamment, trop, à sa petite-amie pour la laisser filer entre ses doigts.

Certes, cette dernière n'avait pas que des qualités. Le dîner avait justement exposé bon nombre de ses défauts parmi lesquels son manque d'assurance, son tempérament colérique, sa susceptibilité, son ambition et sa superficialité. Vernon avait également ses défauts bien que, vraisemblablement, le manque d'assurance n'en fasse pas partie. Persuadé de cocher toutes les cases demandées par les femmes, le jeune homme désirait remplir uniquement celles de sa petite-amie, l'élue de son cœur s'il se fiait aux soubresauts de ce dernier et aux papillons dans son ventre.

Se souvenant qu'il n'était pas seul, il regarda l'objet de ses pensées. La colère semblait définitivement enterrée et Petunia était à nouveau rayonnante. Peu de paroles furent échangées sur le chemin du retour, ce dont le couple fut reconnaissant. Tandis que l'un estimait avoir prononcé son quota de mots pour une semaine, l'autre avait la sérénité de ceux qui épanchent leur cœur, le débarrassant de toute sa rancœur, aux autres qu'ils soient disposés à l'entendre et à l'accueillir ou non. La pression que la jeune femme exerça sur la main de son compagnon fut la seule démonstration de sa reconnaissance et de son affection.

L'air était frais en ce premier jour du mois de septembre, semblant manifester la fin des vacances. C'était tout du moins ce que pensait une jeune femme, la joue contre la fenêtre du compartiment où elle était assise. Les journées avaient filé à une telle allure que Lily avait du mal à réaliser qu'elle était déjà dans le train qui la ramènerait à Poudlard.

Non, elle n'avait pas oublié l'existence de son endroit préféré. Certes, elle avait hâte de goûter à la joie que pouvait procurer la position de préfète-en-chef, nouvellement acquise. Certes ses amis et autres connaissances de l'école lui avaient manqué et elle brûlait d'impatience à l'idée de retrouver Alice, Mary et Marlene afin d'échanger les derniers potins. Elle devait cependant bien admettre que Poudlard posait souvent plus de problèmes qu'elle n'en résolvait. Elle avait détruit sa relation avec sa sœur, avait précipité la fin de sa relation avec Severus et pouvait avec raison être accusée d'héberger l'ensemble des futurs Mangemorts. Dans la mesure où la majorité d'entre eux étaient de la même année que la préfète-en-chef, Lily se dit que son nouveau statut était autant une bénédiction qu'une malédiction, en ajoutant une cible supplémentaire dans son dos. Elle avait beau se répéter l'une des phrases préférées de son père, tout grand pouvoir demande des sacrifices, elle se demanda toutefois si le jeu en valait la chandelle. Ses sombres pensées lui sortirent de l'esprit à l'arrivée d'Alice et Mary à la porte du compartiment. Tout sourire, Alice lança fière d'elle :

- Quand nous réunirons-nous de nouveau toutes les trois, en coup de tonnerre, en éclair ou en pluie ?

- Quand le hourvari aura cessé, quand la bataille sera perdue et gagnée, lui répondit Lily, fière que son amie se soit rappelée de ce passage d'une de ses œuvres préférées.

- Ce sera avant le coucher du soleil, continua Mary, surprenant tout le monde.

- En quel lieu ? demanda Alice.

- Sur la bruyère, acheva Lily.

Ce passage n'avait trouvé son sens pour cette dernière qu'une fois arrivée à Poudlard en première année. Si la jeune fille qu'elle était alors aimait la littérature fantastique, elle avait toujours relégué démons, gobelins, vampires et sorcières aux mythes et légendes destinés à effrayer les enfants pour leur apprendre à écouter leurs parents. Jamais elle n'aurait imaginé qu'il existait de vrais sorcières, êtres et autres créatures magiques et qu'elle ferait partie de ce monde. Telle était sa réalité. Mais elle devait bien reconnaître que ce jeu, jamais répété auparavant, lui avait remis les pieds sur terre. Oubliant ses réflexions, Lily se jeta dans les bras de ses deux amies.

- Ah les filles, ça fait si longtemps ! s'écria-t-elle.

- Mais on s'est écrit avant-hier !

Alice eut beau afficher un air mi-horrifié mi-acide, aucune n'était dupe. Toutes savaient qu'elles étaient heureuses de se retrouver. Pareilles à un coquillage qui renferme une perle, les filles pouvaient vivre les unes sans les autres mais elles ne se sentaient complètes qu'une fois réunies.

- Ça fait si longtemps, pardonne-moi ô grande déesse d'avoir eu l'outrecuidance d'exprimer mon manque, oh, je me meurs ! Lily ponctua sa tirade théâtrale d'une main portée au cœur et d'un faux évanouissement.

- Comment gueuse, tu oses défier ton maître ? répliqua Alice d'un air consterné.

- Quoi ? Misérable, pauvre de moi, moi qui pensais être votre maître ! s'exclama Mary épouvantée.

- Quoi ? Pardonnez-moi honorables maîtresses, je vous vénère et vous honore toutes les deux ! Je suis votre humble servante ! une révérence à faire pâlir la plus haute cour compléta cette affirmation.

- Comment ? Quoi-je ? Qu'entends-je ? On s'esbaudit de m'avoir remplacée ?

La voix volontairement criarde et offusquée ne pouvait appartenir qu'à une seule personne : Marlene McKinnon. Cette dernière pouvait rivaliser avec un Sirius Black au meilleur de sa forme et dopé au café. Ce qui expliquait sans doute pourquoi ces derniers ne cessaient jamais leur jeu préféré : je t'aime, je te quitte.

- Oh non, on aurait dû tenir compte des signes ! s'épouvanta Lily.

- Oui, après tout trois fois le chat tacheté a miaulé, Alice semblait au contraire être tout à fait à l'aise.

- Trois fois et une fois le hérisson a grogné, ajouta Lily.

- Présage funeste, constata Mary, l'expression hilare en totale contradiction avec ses propos. Résultat, la harpie crie.

- Quoi-je, par ma foi, si ce n'est pas une rébellion en train de couver, je ne sais ce qu'est-ce !

Marlene n'avait toujours pas baissé la voix mais au bout de sept ans, les élèves de toutes les maisons confondues avaient arrêté de sortir la tête de leurs compartiments, quand ils n'allaient pas vérifier directement qui avait la voix d'une harpie et les manières d'un troll quand elle le voulait. Seuls les première année les plus courageux, se précipitèrent dans les couloirs afin d'associer un visage à une voix qui à ce moment ne pouvait que desservir sa propriétaire. Celle-ci s'en fichait toutefois, puisqu'elle continua de plus belle en chanson cette fois :

- Double, double, peine et troooouble !

L'entrée n'aurait pas pu être plus réussie ou plus fracassante. C'est tout du moins ce que se dit Marlene, pas peu fière d'avoir mis l'école au courant de son arrivée dans le compartiment de ses meilleures amies. Son sourire fut suffisant pour encourager ces dernières à reprendre avec elle : « Double, double, peine et troooouble ! Feu, brûle et, chaudron, bouillonne ! » avant de se jeter sur elle pour l'enlacer avant de répéter ces strophes en les chantant le plus mal possible. Ce fut également ce qu'il fallut pour attirer quatre jeunes hommes, toujours prêts à participer aux élans enthousiastes, fêtes, anniversaires, blagues et autres manigances. Si les deux premiers affichaient l'air déterminé des fauteurs de troubles sur le point de conclure l'affaire du siècle, les deux autres donnaient d'avantage l'impression d'avoir juste suivi le mouvement.

- Comment ? Qu'est-ce donc ? Par le caleçon sale de Merlin, une fête a lieu et nous en sommes tenus éloignés ? Est-ce donc à penser mon cher Cornedrue que nous sommes devenus des inutiles, pareils aux chaussettes tricotées par mes soins pour ce cher Albus, que ce dernier a dédaignées ? Le soupir à fendre l'âme qui suivit sa déclaration aurait suffi à lui faire décrocher l'Oscar, tant il semblait sincère.

- Par la guêpière de Morgane, c'est ce qu'il me semble mon cher Pat' !

- On redescend Black, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Mary avait beau arborer un air désapprobateur, elle ne pouvait masquer son sourire en coin.

- Je suis on ne peut plus sérieux ! six ans qu'il la faisait et Sirius ne se lassait toujours pas de sa blague. Comment faire la fête quand le playboy de Poudlard n'est même pas là pour vous divertir ?

Sa moue horrifiée lui avait certes garanti le soutien et l'adoration inconditionnels de son fanclub, elle ne fut d'aucun secours dans cette situation car tous s'exclamèrent en même temps :

- Qui a dit qu'on voulait que tu nous honores de ton énorme présence ? lui objecta Alice.

- Comment ça LE playboy de Poudlard ? Je suis quoi moi, le vieux caleçon de Binns ? interrogea un James en pleine crise existentielle.

- Quoi un playboy est là ? Pousse-toi de là Black, tu empêches le beau gosse d'entrer, enchaîna Mary.

- Si on avait voulu des trolls dans notre compartiment Black, on vous aurait envoyé un hibou, continua Marlene. Ils devaient en être à la phase « je te quitte/je t'ai quitté ».

- Je t'avais dit que ce n'était pas une bonne idée, murmura Peter à l'intention de Sirius, en tentant, en vain, d'embarquer Remus dans la foulée.

- Tu ne vois pas que tu les ennuies Patmol ? ajouta Remus, non content de faire une fois de plus la morale à son ami.

- Un playboy ? Où est Amos, Sirius ? T'es pas drôle, acheva Lily, satisfaite d'avoir attiré l'attention de James puis déçue quand elle le vit se tourner vers Remus.

- Diggory ?! Fais-moi rire ! Il a autant de grâce et de charme qu'un véracrasse ! Sirius voulait vraisemblablement faire savoir à tous que personne ne tenait la comparaison avec lui.

- Ce n'est pas ce que dit le classement des septième année… chantonna Lily.

- Mais il n'est même plus élève !

- Justement, imagine ce que ça dit de sa réputation, de son charisme et de son sex-appeal. Lily avait beau partager cette opinion, elle était surtout ravie d'enrager Sirius.

- Humpf ! Ce que ça dit de ce classement plutôt ! Déjà je ne suis pas le premier, ce qui, en soi, constitue un sacrilège. Nous, le grand Sirius troisième du nom, avons été traîné injustement et avec perfidie dans la boue ! Nous qui avons su toucher le cœur de toute la gent féminine et même masculine de Poudlard !

- Il est sérieux là ? demanda Alice aux filles, visiblement inquiète pour sa santé mentale.

- C'est ça le pire, opina Mary.

- Ce qu'il est sexe quand il monte sur ses grands chevaux, déclara Marlene plus pour elle-même, un sourire rêveur accroché aux lèvres.

- … Ensuite, quand on pense que vous avez osé, osé mettre Lucius Malefoy dans le top 5, c'est ho… c'est ho… Cornedrue continue, je n'ai pas les mots pour qualifier ce crime ignoble !

- Ce que Sirius essaie de vous dire en fait… commença Remus, trop tard.

- Aucune honte, pas d'excuse, rien ! poursuivit Sirius, pris par son propre enthousiasme.

- Mayday, on ne l'arrête plus, lança Remus à James.

- Ne me parlez plus ! Celui qui a visiblement l'apparence d'un troll et la consistance d'un fantôme ne s'abaissera plus à vous parler. Moi, pas un playboy hein ?! Par ma foi, la bièraubeurre est tirée, la pinte est pleine, y'en a marre !

- Quelqu'un pourrait m'expliquer pourquoi tout le monde s'excite dans notre compartiment ? demanda Lily à Remus qui haussa les épaules.

- Nous qui avons tant fait pour Poudlard que diable ! Nous qui avons confectionné des cache-oreilles pour Albus et des protège-pattes pour que Minerva chaton puisse gambader agréablement dans la fraîcheur glaciale de l'hiver ! Nous qui avons mis du baume au cœur à ce cher Argus qui s'inquiétait de l'obésité de son chat en la chaussant sur un skateboard pour qu'elle fasse l'exercice ! Est-ce qu'on a fait tout ça pour rien ?! s'adressa-t-il à tout le monde et à personne en particulier, la main posé sur le cœur, l'expression affligée.

- Est-ce qu'il se rend seulement compte qu'il parle à la première personne du pluriel ? demanda Alice à la cantonade.

- Il doit se dire que ça donne de l'emphase à son discours, lui répondit Lily en levant les yeux au ciel, blasée.

- Quand je pense Lucrecia Rowle m'a simplement refusée parce qu'elle était déjà promise à Gareth Greengrass et c'est une bombe atomique ! Et Quintilla Lestrange ! Elle m'a dit qu'elle m'aurait déjà sauté dessus si elle n'était pas déjà mariée et si elle n'était pas de l'autre bord ! Pourquoi tant de haine ! Il tomba sur ses genoux et leva les mains vers le ciel dans un geste dramatique, mettant par là un terme à son aparté.

- Merci Sirius pour avoir défendu avec passion tes positions mais vous êtes dans notre compartiment, j'ai une réunion à laquelle assister et si tu es encore là dans dix secondes, je te jure que je me débrouille pour couper la source de ta fierté avec ou sans magie ! Ses cheveux crépitaient et son air déterminé aurait découragé n'importe qui.

- Ça ira Lily la tigresse, je me confonds en excuses, je ne suis que désolation, je me noie dans mon chagrin, je mange mes regrets, je…

- BLACK !

- Ok, ok, le garçons, je vois quand je suis de trop, ajouta le sorcier d'un ton faussement outré.

- Un don resté en sommeil pendant seize ans semble-t-il, constata Mary.

- … Je me retire donc, mesdemoiselles, Marlene, à plus tard, ajouta-t-il sans tenir compte de l'interruption.

- Comment ça Marlene, espèce de gargouille mal léchée ! C'est comme ça que tu parles à une fleur délicate ? Oh, je te parle Sirius Orion Black ! s'exclama Marlene en suivant Sirius hors du compartiment.

- Je pense que c'est le signal pour nous retirer. Désolée pour le dérangement les filles. Peter, viens, j'aimerais intercepter le chariot à friandises avant de filer à la réunion. À tout de suite, Lily.

- Je file également. Je vous retrouve plus tard les filles, annonça Lily avant de partir à son tour.

Il lui fallut quelques minutes pour s'apercevoir que James l'accompagnait, sans bruit. Perdu lui-même dans ses réflexions, il ne se rendit pas compte que la jeune femme l'observait en coin. Et cette dernière dut se rendre à l'évidence : quelque chose avait changé sans qu'elle sache exactement quoi.

Lily devait concéder, quoiqu'à contrecœur et elle nierait volontiers avoir jamais fait cette confession dusse quelqu'un essayer de le lui faire admettre plus tard, que James Potter avait toujours été beau. Elle l'avait trouvé mignon dès leur première rencontre, car il est difficile pour un garçon de 11 ans aux traits pas encore affirmés d'être davantage. L'attention de la sorcière se mua cependant en aversion sitôt que le garçon afficha l'air arrogant qui ne le quittait que rarement. Le croche-pied qu'il fit à Severus lors de leur premier voyage ainsi que toutes les attaques verbales ou physiques survenues par la suite, et qui visaient principalement le Serpentard, n'avaient fait que conforter la jeune femme dans l'idée qu'il fallait éviter le garçon, James Potter rimant avec malheur.

À leurs débuts à Poudlard, Lily eut la naïveté de prendre son attitude pour de l'esbrouffe, afin de masquer sa peur de ne pas réussir à se faire des amis (même si Black, Remus et Peter le suivirent rapidement comme leur ombre) et d'échouer à évoluer dans un monde dont il était certes originaire mais encore ignorant à bien des égards. Elle déchanta toutefois en constatant la facilité insolente avec laquelle il réussissait ses études, la méchanceté (quoique n'arrivant jamais à la hauteur de celle de Black) de ses farces visant ceux qu'il n'appréciait pas et l'assurance teintée d'arrogance de celui qui sait qu'il est aimé, dont il ne se départait jamais.

Pourtant, force était de constater qu'à ses défauts, James Potter faisait montre d'un certain nombre de qualités. Dès leur première rencontre, il avait manifesté son envie de rejoindre la maison à laquelle avait appartenu son père, estimant qu'elle était la maison des courageux, et qu'il lui fallait tendre le plus possible vers cet idéal. Or le courage ne lui avait jamais fait défaut qu'il s'agisse d'aider plus faible que lui (et l'intégration de Peter dans son cercle en était la preuve), de défendre ses convictions ou de réparer les torts (le souvenir de leur BUSE de défense contre les forces du mal était encore frais dans sa mémoire). S'il avait une façon bien à lui de mener toutes ces actions qui pouvait à l'occasion être teintée de cruauté (le caleçon de Severus en cinquième année n'aurait pas dit mieux), elle devait bien reconnaître que son approche avait quelque peu changé et elle ne pouvait en déterminer la cause. Elle n'était certes pas naïve au point d'imaginer que les Maraudeurs s'étaient racheté une conduite et avaient cessé leurs enfantillages. Ceux-ci avaient toutefois évolué, abandonnant leur aspect mesquin (en public du moins) pour mettre l'accent sur leurs habilités respectives et leur volonté de faire rire, une ambition qui ne pouvait le leur être reprochée en ces temps difficiles.

À toutes ces observations générales, Lily ne put s'empêcher d'ajouter des considérations plus futiles. James avait bien grandi et sa pratique assidue du Quidditch lui profitait, si elle se fiait à la musculature qui se dessinait sous la chemise moldue qu'il avait mise pour traverser la gare. Si d'ordinaire il affichait un sourire victorieux que d'aucun aurait jugé fier, là, sa moue boudeuse lui rappelait les acteurs moldus dont sa sœur et elle étaient friandes, ces mauvais garçons dont le sourire en demi-teinte constituait autant une provocation insolente qu'une invitation au danger, à la passion et à l'aventure. Ses yeux noisette avaient eux conservé leur éclat et leur malice envoûtante. Quant à ses cheveux, Lily était persuadée qu'ils avaient leur volonté propre. Plus longs qu'à leur dernière rencontre, ils étaient particulièrement ébouriffés comme si leur propriétaire avait été pris dans une séance de bécotage en règle, pour ne pas dire autre chose.

Si la jeune femme avait toujours clamé haut et fort qu'elle détestait sa manie de mettre sa main dans ses cheveux pour les ébouriffer davantage si c'était possible, intérieurement elle oscillait toujours entre l'envie de sourire béatement, la volonté de le gifler avant de lui sauter dessus et de laisser vagabonder ses mains dans ses cheveux puis nier quelques images mentales fort agréables plus tard avoir jamais eu des pulsions pareilles. Trop occupée à parvenir à une conclusion satisfaisante sur l'étrange cas que formait James Potter, Lily ne réalisa pas qu'elle s'était arrêtée tandis que l'objet de ses pensées avait poursuivi sa route avant de se rendre compte qu'elle ne l'avait pas suivi et d'essayer de la ramener sur terre.

- Lily, hé oh, tu m'entends ?

- Hum ? fut le seul son qu'il put tirer d'elle.

- Un gallion pour tes pensées ?

- Comment ça ? lui demanda-t-elle, à nouveau lucide.

- Elles devaient être sacrément intéressantes pour que tu ne m'aies pas entendu t'appeler trois fois de suite.

- Désolée, oui, hem, bon, fut ce qu'elle trouva bon de lui répondre tout en se reprenant mentalement « surtout ne pas rougir, tu ne l'as jamais fait en sa présence, tu ne vas commencer maintenant ». Excuse-moi, tu disais ?

- Je t'ai appelée pour te dire de passer, il joignit le geste à la parole en indiquant la porte du compartiment réservé aux préfets, ouverte.

- Ah, oui, c'est très avenant de ta part mais Potter, loin de moi, l'envie d'être irrespectueuse mais… qu'est-ce que tu fais encore là ?

- Oh euh… de rien, il ne résista pas plus longtemps et se passa une main dans les cheveux, les ébouriffant davantage. Hem, comment te dire…

- Oh non ! dit-elle en pleine épiphanie. Potter, ne me dis pas que Dumbledore a eu… que McGonagall a accepté… que tu…

- Es le nouveau préfet-en-chef ? Si.

- Nom d'un botruc. Jamais je ne m'en serais doutée. Ne le prends pas mal hein, mais j'étais persuadée que Remus serait mon homologue.

- Pas de bézoard, personne n'a été plus surpris que moi. Je suppose que Dumbledore avait ses raisons parmi lesquelles devait figurer « tenir les Maraudeurs à carreaux », cette réplique eut le mérite de la faire sourire avant qu'il ne poursuive, « et Rusard dans les cachots et Sirius au bistro », l'objet de leur joie et plaisir leur étant cruellement arraché.

Il n'en crut pas ses oreilles quand elle rigola franchement avant de se rappeler avec qui elle plaisantait, de se reprendre et d'entrer. James, après s'être assuré qu'ils étaient tous là, ferma la porte derrière eux et gagna sa place, lançant le début de la réunion. Le jeune homme fut rassuré en constatant qu'il connaissait tous les préfets. La réunion quant à elle correspondait en tout point avec ce qu'il s'était imaginé. Encore peu habitué à ses nouvelles responsabilités cependant, il laissa Lily s'occuper du discours qui semblait avoir déjà été prononcé s'il se fiait à l'expression de Remus. Il essaya de retenir l'ensemble des informations données, certaines lui seraient après tout utiles pour l'année à venir, tout en donnant libre court à ses réflexions.

Il devait bien reconnaître qu'il était surpris par le changement qu'il avait cru déceler chez son homologue. Lily avait toujours été intrigante à bien des égards. En sa présence, James avait toujours l'impression que le prisme, le filtre, le miroir, qu'importe ce que c'était, par lequel les autres le regardaient et qui les faisait instantanément ou presque l'apprécier, disparaissait.

La jeune femme le voyait, à nu, avec ses qualités et ses défauts. Elle ne s'était jamais embarrassée d'une attitude particulière en sa présence. Quand il abusait de sa position, elle le lui faisait savoir, quand il cherchait à attirer son attention à tout prix, également. Lily ne lui avait jamais caché son horreur vis-à-vis de l'air qu'il se donnait en public. C'est tout naturellement pour cette raison qu'elle était la seule qui ait jamais compté pour lui et qui compterait jamais.

Il avait observé avec envie les rapports qu'elle entretenait avec les autres, ceux privilégiés qui la lieraient peut-être pour toujours à son ancien meilleur ami. Lorsqu'elle appréciait quelqu'un, elle ne faisait pas dans la demi-mesure, sa loyauté était féroce et elle en attendait autant des autres. Lorsqu'elle détestait quelqu'un, elle ne le manifestait jamais verbalement mais un je-ne-sais-quoi se percevait dans son attitude. James quant à lui avait le droit à un traitement particulier. Défendu en tant que camarade partageant la même maison, apprécié quand il lui faisait gagner des points, il était remis à sa place sans ménagement s'il dérogeait ne serait-ce que d'un pouce au code que la sorcière imposait à tous ceux de sa connaissance, ami ou non.

Voilà pourquoi, sa soudaine amabilité quoique timide, le prenait au dépourvu. Il avait constaté sa surprise quand il avait cessé de la harceler (autant ne pas ignorer l'hippogriffe dans la pièce et appeler un chat un chat) mais il n'avait pas encore pu apprécier l'absence d'une moue agacée, de lèvres et mâchoire serrés et d'yeux (réservés pour les grandes occasions, quand lui-même était choqué par sa propre bêtise) levés au ciel.

Furieuse, elle était sauvage, passionnée, fatale. Sereine, normale, elle en devenait sublime, tout en restant inaccessible. S'il ne détestait pas Rogue, il aurait presque pu lui demander comment il avait fait pour être aussi proche d'elle.

Trop occupé à faire le tri dans ses pensées et plans pour l'avenir, James réalisa un peu tard que presque l'ensemble du compartiment s'était vidé, les préfets partant rejoindre leurs amis ou commencer leur ronde. Remus et Lily étaient les seuls encore présents avec lui. Il s'apprêtait à leur proposer de rejoindre les autres, leur ronde n'ayant lieu que plus tard, quand un brouhaha, assez fort pour franchir la porte encore fermée du compartiment, parvint à leurs oreilles.

Ils se regardèrent, semblant se mettre d'accord, et foncèrent dans le couloir comme un seul homme. La raison se présenta à eux, insolente. D'un côté Marlene, que la fureur faisait ressembler à une harpie, Sirius, qui n'était pas en reste, et Peter, qui avait toutes les peines du monde à retenir son ami, au moins sinon plus enragé encore que la jeune femme et plus musclé. De l'autre, il aurait été difficile de trouver attitudes plus différentes. Alors que Severus donnait l'impression de s'ennuyer ferme, Regulus semblait avoir un rictus moqueur accroché au visage, Avery avait la moue défaite de quelqu'un venant de perdre un pari, ce que vinrent confirmer les pièces qu'il déposa dans la main avide de Mulciber, lui-même partagé dans son expression, entre plaisir extrême et regard mauvais adressé aux Gryffondors. Les préfets en patrouille devaient être très loin de la scène qui se jouait devant les préfet et préfets-en-chef, tant il était impossible de ne pas entendre le vacarme que causait cette réunion improvisée.

Le compte-rendu qu'ils firent tous de l'événement, auprès des préfets d'abord puis de leurs directeurs de maison ensuite, témoignerait de quelque parti pris.

Si les préfets-en-chef, Minerva McGonagall ou ses amis lui avaient demandé ce qui lui avait pris, Sirius aurait pu pour une fois honnêtement affirmer qu'il n'y était pour rien. Après avoir quitté le compartiment des filles, le jeune homme fut happé (c'est ainsi qu'il le décrirait à défaut d'autre terme plus approprié) par une Marlene tout feu tout flamme, qui souhaitait lui prouver avec tous les moyens physiques à sa disposition qu'il lui avait manqué. Quelques minutes plus tard, c'est un Sirius échevelé, la chemise reboutonnée à la hâte et le sourire victorieux de celui qui a obtenu plus que ce qu'il escomptait, qui sortit du compartiment sur lequel Marlene ou lui avait dû jeter un Silencio suivi d'un Alohomora avant de succomber à leurs envies. Et après un été loin l'un de l'autre, et leur quatrième (sixième ?) rupture de l'année, Merlin savait qu'ils en avaient.

Le sorcier avait prévu de rejoindre ses amis. Quel ne fut pas son malheur de tomber nez à nez, de tous les élèves que comptait ce train, avec Regulus et Rogue. La suite était plus floue. Il ne se rappelait ainsi pas si Marlene l'avait suivi tout du long ou si sa fâcheuse pause contemplative l'avait permis de le rattraper. De même les mots qui avaient mis le feu aux poudres semblaient inexacts, incomplets lorsqu'il y repensait. Il ne se souvenait pas non plus de son attitude d'alors. Était-il trop confiant ? Trop heureux ? Trop sûr ? Était-ce son assurance qui l'avait perdu, condamné à déchanter pour avoir eu le malheur de penser pendant un quart de seconde qu'il pouvait tout avoir ? Peut-être. Elle ne l'avait tout du moins pas aidé. Sans doute que les fréquentations de son frère avaient constitué la dernière goutte d'eau d'un vase trop grand et trop plein déjà.

Le premier mot qui le fit revenir à lui fut « honte ». Il l'avait entendu, trop entendu s'il devait être franc. Ce mot de cinq lettres aurait pu intégrer la devise familiale tant il l'avait entendu, détesté, ignoré, haï. De la bouche de sa mère, qui l'avait pourtant habitué à pis, il sonnait comme une banalité, comme une étiquette apposée à même la peau et qu'il n'aurait jamais pu décoller s'il l'avait voulu. De celle de son père, habitué à déserter la demeure familiale, qu'il ne cessait de porter aux nues, dès qu'il le pouvait, le mot oscillait entre surnom affectueux et insulte pareille à une piqûre de guêpe, inattendue, brève et incroyablement douloureuse. De celle de son frère enfin, ce mot avait toujours semblé barbare, comme un concept étranger dont on peine encore à saisir pleinement le sens, mais qu'on ne peut s'empêcher de placer dans la conversation. C'est d'ailleurs ce qui le réveilla. D'où son frère puisait-il sa conviction pour lui asséner ce mot au visage comme une gifle sans la marque ?

Cela n'avait échappé à personne à l'école de sorcellerie Poudlard comme ailleurs, que la noble et très ancienne famille Black avait beau être pure, elle n'en était pas moins gangrénée par un mal insidieux dont elle ne se remettrait peut-être jamais. Ses membres autrefois unis, se regardaient désormais avec méfiance.

Cette querelle de couloir n'étant que le dernier épisode en date pour la fratrie Black. Quelques années auparavant, Sirius aurait ri au nez de celui qui se serait risqué à considérer la rupture fraternelle comme certaine. À présent, il l'aurait applaudi pour avoir fait preuve d'une clairvoyance qui lui faisait vraisemblablement défaut.

Rien n'aurait pu laisser penser que les frères Black, proches en âge et en apparence, cesseraient leur relation pour une histoire de maison. Certes, leur ressemblance s'arrêtait là, car là où l'aîné était affirmé, assuré et décidément rebelle (comment qualifier son envie de faire exactement le contraire de ce que ses parents avaient essayé de lui inculquer dès sa naissance ?), le cadet manquait de confiance en lui, cachait ses aptitudes pourtant nombreuses dans le but de plaire.

D'aussi loin qu'il s'en souvienne, il avait toujours eu à cœur de défendre son petit-frère. Ses parents avaient beau avoir une dent contre lui, étant l'aîné leurs exigences le concernant étaient forcément plus élevées n'avaient-ils cessé de lui répéter, ils n'avaient pas été beaucoup plus tendres avec lui. Ayant pu observer une autre famille que la sienne de plus près, il savait pertinemment que l'attitude passive-agressive doublée de négligence à son égard et de surcompensation, dans l'espoir sans doute d'attiser sa jalousie, vis-à-vis de son frère était tout sauf saine. Il avait bien vu, et noté quelque part dans un coin de son esprit et de son cœur, que l'amour désintéressé et le soutien étaient le ciment d'une famille unie.

Dès qu'ils ont été informés de sa répartition dans la maison Gryffondor, ses parents et son frères, pour des raisons différentes, n'avaient eu de cesse de le lui faire payer. Ses parents pour les avoir déshonorés, son frère pour l'avoir abandonné.

Aucun d'eux ne voulait vivre de bonnes manières et de convenances, le tout arrosé d'un soupçon de snobisme et d'un bon seau de sang pur.

La seule chose qui les distinguait étant la volonté de Regulus de maintenir le nom et le prestige de leur maison (élément qui avait dû fortement contribuer à l'envoyer à Serpentard s'il réfléchissait bien) tandis que si Sirius avait pu changer de nom, mettre le feu à la demeure familiale puis danser sur ses cendres encore fumantes, il ne se serait pas gêné. Voilà pourquoi il avait mis ses oreilles en sourdine, trop habitué au discours grandiloquant, insultant, somme toute trop négatif pour un jour de rentrée.

Son frère qui n'aimait pas être ignoré, le remarqua et changea de tactique. À bien des égards, Regulus n'aurait jamais pu finir dans une autre maison que Serpentard, tant il incarnait des qualités propres aux vert et argent. Rusé, choisissant avec soin ses relations, soucieux de son image, ambitieux, Regulus ne prenait jamais que des risques calculés et ne laissait voir aux autres qu'une infime partie de ses pensées et sentiments. Ayant grandi avec l'idée qu'il ne pourrait réussir qu'en allant à Serpentard, parce que la maison réunissait tous les gens de bien (quoiqu'il commençât à s'interroger sur ce que ses parents entendaient par-là), il avait été particulièrement choqué d'apprendre que son frère avait fini ailleurs. Cet événement avait constitué la première pierre d'achoppement entre eux.

Les années avaient passé et c'était désormais un mur d'incompréhension et d'occasions manquées qui les séparait. Persuadé qu'ils arriveraient quoi qu'il arrive à se retrouver car ils avaient reçu la même éducation et acquis les mêmes idées et valeurs, qu'elle ne fut pas sa déception de voir son frère se rapprocher d'un traître à son sang et de deux sang-mêlé et de tout faire pour se détacher de son nom !

Au fond de lui, le jeune homme savait qu'il devait son ressentiment à de la jalousie. Cette dernière ne l'avait plus quitté depuis le premier départ de son frère pour Poudlard. Elle avait grandi en même temps que lui, à mesure qu'il voyait son frère avec ce Potter, partager une relation qui avait d'abord été la leur. S'il pouvait aisément de passer de l'amour filial (il ne pensait pas leur mère capable d'aimer qui que ce soit, au mieux manifestait-elle de la fierté et de l'intérêt froids, quand leur père laissait, lui, le souvenir de punitions humiliantes à défaut d'être violentes lorsqu'il n'était tout simplement pas absent), la proximité avec son frère lui manquait. Le temps et l'intérêt sincère qu'il lui avait témoignés pendant les dix premières années de sa vie également. Son frère toujours prompt à prendre les punitions et les insultes à sa place, d'humeur pour le faire rire, réveillé pour lui raconter des histoires, disposé à l'écouter parler de tout et le plus souvent de rien, comprenant dans ses mots et ses silences plus que leurs parents ne le feraient jamais, lui manquait. Celui sans lequel il avait l'impression de tomber, n'eut été la poigne de fer de Kreattur, s'éloignait inexorablement de lui. Voilà pourquoi sitôt qu'il l'avait vu, il n'avait pas pu s'en empêcher, il l'avait provoqué. Le sourire de vainqueur qu'il arborait l'avait défié, il se devait de répondre :

- Tiens, tiens, tiens, qui vois-je là ? La honte de la famille sans ses sombres idiots pour l'accompagner, une première ! lui lança-t-il, l'air mauvais.

- Je ne ressens pas le besoin d'être toujours en compagnie de quelqu'un. On n'a pas tous peur de nos pensées Reggie.

- Dit-il alors qu'il ne peut passer une minute sans son petit pote Potter et ses acolytes.

- Dit-il alors qu'il est tellement déterminé à ne pas être tout seul qu'il a demandé à Servilus de lui tenir la main pour aller aux toilettes, objecta-t-il en toisant le second Serpentard, jusque-là silencieux.

- Tu es mal placé pour juger Black. Tu n'es jamais aussi heureux que lorsque tu gambades au clair de lune avec Potter, l'accent que Severus mit à certains mots réveilla davantage son adversaire, malgré tout soulagé que son frère ne relève pas.

- On ne t'a rien demandé Serv', mais à quoi je m'attendais quand on sait que tu n'as pas d'amis, et que la seule que tu aies jamais eue tu t'es débrouillé pour te la mettre elle aussi à dos ? C'est bien simple tu ne manques à personne.

- Parce que tu manquerais à quelqu'un toi, Black ? Ne me fais pas rire. Un Black Serpentard à Gryffondor, une honte pour ses parents, une honte pour son frère et toute sa famille, un petit crétin qui ne doit son salut qu'à la complaisance de Dumbledore.

- Tu penses que tu es mieux peut-être ? Une bouse de dragon pour ton père, ignoré par ta mère, des cheveux qui n'ont pas vu l'ombre d'un shampoing depuis quoi, six ans ? Je ne m'attarderai pas sur tes dents, ton nez ou tes vêtements, je serais méchant.

- Parce que j'avais oublié que tu étais autre chose ! Certains préfèrent simplement se concentrer sur leur intelligence et leur esprit.

- Comment tu fais étant donné que tu n'as ni l'un ni l'autre ?

- Ha, ha, ha. Tes blagues n'évoluent pas mais pourquoi je m'en étonne ? On ne passe pas tous notre temps à nous brosser les cheveux en espérant que ça suffira à garder l'attention de Potter.

- Parce qu'il t'intéressait ? Tu aurais dû me le dire, j'aurais pu lui glisser un mot pour toi. Ta jalousie à mon égard est tellement touchante, il fit semblant d'essuyer une larme imaginaire.

- Dans tes rêves. En attendant, je ne suis pas désespéré et peu assuré au point de me sentir obligé de me taper tout Poudlard. Qui ne t'est pas encore passé dessus, Black, le Poudlard Express ?

- Wow, de la part de celui qui a ramené toute cette conversation au sexe, ça me fait rire. Et toi ? Qui a daigné t'accorder un regard ? Le calamar géant ?

- Severus, viens, laisse tomber, dit Regulus, se rappelant au bon souvenir des deux adversaires, en tentant vainement d'entraîner son camarade ailleurs.

- On ne se croit pas tous obligé de se vanter de nos exploits Black, enfin… si on peut parler d'exploits. Marlene, sérieusement ? si son cou était rouge, Severus parvenait à conserver une façade solennelle et détachée tandis qu'il détaillait l'apparence débraillée de Marlene et Sirius d'un air désapprobateur

- Va te faire foutre Rogue ! En tant que futur serviteur de gueule-de-serpent, tu peux difficilement te permettre de critiquer les goûts et les couleurs ! lui rétorqua Marlene, auparavant trop occupée à suivre le duel Rogue/Sirius pour dire quoi que ce soit. Elle ne savait même pas pourquoi elle avait pris la peine de lui répondre, ayant trop confiance en elle pour la remettre en cause.

- En parlant de goûts, Voldy sait que ta meilleure amie est une née-moldue Servilus ? Tu as dû plaider sa cause ou ton expertise en matière de magie noire est telle qu'il a décidé de ne pas t'en tenir rigueur ?

- Tu ferais mieux de regarder la poutre dans ton œil, grand frère. Un traître à son sang, deux sang-mêlé, une floppée de sang de bourbe dans tes connaissances, évite-toi une humiliation de plus en n'abordant pas ta souillure. Si d'ordinaire c'est à Sirius qu'on attribuait l'élégance désinvolte, il semblait à ce moment-là qu'il avait trouvé son maître.

- Parce que tu te penses meilleur qu'eux petit-frère ? Que nous ? Rappelle-moi, petit-frère, qui a pris l'habitude de tuer les elfes de maison devenus impotents ? Qui a accroché leurs têtes à notre mur ? Qui n'a pas pu engendrer, a perdu en route ou à la naissance, quand ils n'ont pas engendré des fêlés, des cracmols ou des gens à la santé fragile ? Nous, notre famille et ses idées débiles, toi qui suis nos parents et l'autre face de serpent aveuglément.

- Comment oses-tu parler ainsi du Seigneur des ténèbres ?

- Il n'y a que la vérité qui blesse Reggie ! Arrête de suivre quelque fou dont on ignore tout, et reviens, rejoins-moi, rejoins-nous !

- Hors de question que je me laisse souiller par tes fréquentations ! Les sang de bourbe ont beau ouvrir leurs cuisses facilement, je préférerais mourir plutôt que de m'abaisser à les fréquenter !

- Retire tout de suite ce que tu viens de dire ! tonna un Sirius rouge de rage.

- Tu peux toujours courir ! C'est parce qu'elles ne se refusent à personne que tu les côtoies ? Comme ça que tu peux tirer ton coup ? Ou c'est juste pour faire enrager les parents ? Si c'est le cas, je te plains Sir'. T'abaisser à leur accorder ne serait-ce qu'un regard, ç'aurait déjà été trop pour moi, alors les toucher et te mélanger à elles… accepter leur souillure…

- Tais-toi… parvint à souffler Sirius dans un effort extrême pour maintenir son calme

- Tu sais, j'ai toujours pensé qu'ils étaient pareils à des poux ou quelque chose dans le genre. Une vermine sans laquelle on se porterait nettement mieux. C'est vrai quoi, sans eux, pas de vol de magie, pas de Code du secret magique, pas d'extinction de notre communauté puisqu'aucun nuisible ne l'aurait envahie… Ceci dit, je peux comprendre ton désarroi mon frère. Que tu te sois laissé berner par les charmes et l'attitude facile de femmes trop versées dans l'art de la tromperie pour obtenir le soutien et les faveurs de gens trop crédules. Tu es loin d'être le premier et tu ne seras pas le dernier ! dit-il faussement rieur. Leur physique a dû bien les aider, ajouta-t-il en faisant les cent pas. Je dois bien reconnaître que j'ai failli me faire avoir aussi, si mes pairs ne m'avaient pas ouvert les yeux. Il faut dire que certaines sont vraiment bonnes. Si cette Evans n'était pas ce qu'elle était, Potter et toi auriez du souci à vous faire…

- Je t'ai dit de te taire ! Sirius devenait de plus en plus rouge et enragé. C'était un miracle qu'il n'ait pas encore sauté à la gorge de son frère qui prenait un malin plaisir à continuer de marcher pour l'agacer.

- Tout chez elle me fait penser à une tigresse : sa démarche féline, ses dents blanches prêtes à mordre, son regard acéré… Clairement, elle a besoin de trouver son maître. Si son pedigree n'avait pas été aussi ignoble, je lui aurais volontiers agrippé sa crinière et l'aurait prise dans toutes les positions, même si quelque chose me dit qu'elle doit aimer dominer façon mante religieuse. Tu dois en savoir quelque chose Marlene hein ? Je ne sais pas si c'est un trait des non sang pur mais…

- Ferme ta gueule ! l'interrompit Sirius désormais complètement rouge et vibrant de rage. Il voulait se jeter sur son frère, lui faire mal, le faire souffrir comme lui souffrait. Il voulait qu'il saigne. Peut-être qu'ainsi il verrait que leur sang possédaient les mêmes nuances, était tout aussi rouge. Il ne put toutefois assouvir son envie car quelqu'un, Peter, le retint. Il ne l'avait pas vu arriver, pas plus qu'Avery et Mulciber d'ailleurs.

- Connard ! renchérit Marlene qui d'ordinaire essayait de contenir ses insultes pour ne pas heurter les chastes oreilles et celles de Sirius en disant du mal de sa famille

- Tu ne fais que prouver ce que je dis chérie, répliqua-t-il avec un sourire entendu. Vous devriez vous faire des plans à quatre avec Potter, je suis sûr que ça serait divin. Et peut-être que leur attitude déchaînée vous ferait oublier leur puanteur et origines nauséabondes. Enfin surtout celles d'Evans, mais si la sang de bourbe est aussi bonne qu'elle y paraît…

On n'entendit jamais la fin de sa phrase, pas plus qu'on ne sut qui dégaina sa baguette en premier. Pendant quelques secondes, le couloir ne fut plus que tumulte et éblouissement. Tous les sorts jetés, dont on peinait à connaître les instigateurs, se croisèrent quand ils ne se fracassèrent tout simplement pas les uns contre les autres.

Puis, aussi vite qu'il était parti, le calme revint tandis que les personnes en présence reprenaient leurs esprits.

Peter et Regulus étaient à terre. Avery se cramponnait à la porte d'un compartiment heureusement vide.

Mulciber était à genoux et semblait sur le point de vomir ou de s'évanouir, son regard trouble n'excluant aucune possibilité.

Rogue était encore miraculeusement debout mais la main qui tenait sa baguette était blanche et parcourue de tremblements, et une légère pellicule de sueur recouvrait son front.

De Marlene ou Sirius, on ne savait qui empêchait l'autre de tomber mais on ne pouvait manquer le sourire de contentement de ce dernier, estimant que son adversaire avait récolté ce qu'il méritait.

James n'avait pas compris que la menace était écartée. Alerte, il pointait encore sa baguette devant lui. Ses yeux brillants et son teint rouge auraient pu rivaliser avec ceux de Sirius.

Lily, plus rouge encore, privilège permis par ses cheveux qui du reste crépitaient, ressemblait à une véritable torche, que l'eau la plus vive ne serait parvenue à éteindre, tant sa fureur était palpable. Non départie de sa superbe pendant cet intermède qui serait plus tard qualifié « d'incident fâcheux mais dans la continuité des centaines d'autres avant lui », elle s'était érigée en rempart en partie pour James et protégeait toujours complètement un Remus visiblement encore sous le choc mais non moins agité.

Pendant quelques secondes, personne ne bougea, mus par un accord tacite. Puis Lily envoya Remus chercher les préfets de Serpentard afin de leur faire un compte-rendu circonstancié des événements, avant de rejoindre le compartiment de ses amies pour rédiger un express relatant l'incident, à l'attention des directeurs de maisons.

Ce fut le signal qu'attendaient les autres pour partir sans demander leur reste. Étant à proximité du compartiment réservé aux préfets, ils furent contraints de retraverser l'ensemble du train pour rejoindre le leur. Aucun d'entre eux ne fut à même d'expliquer par quel miracle ils avaient réussi à ne pas s'entretuer en route.

Étrange mélange uni dans une expédition inattendue, ils n'auraient pu être plus différents et semblables à la fois. Leurs convictions les faisant se traiter en ennemis de toute éternité quand leurs cœurs et leurs voix battaient à l'unisson, dans cette volonté de faire la différence et d'être remarqué propre à la jeunesse.

C'est tout du moins ce que se dit Peter. Il remerciait tous les jours le ciel de faire partie des Maraudeurs. Le monde était déterminé à le sous-estimer, qu'à cela ne tienne, avec eux à ses côtés, il lui montrerait son erreur. Il n'était pas le quatrième Maraudeur et cocréateur de la Carte pour rien.

Les jours qui se présentaient devant eux s'annonçaient sombres et les querelles enfantines céderaient bientôt la place à des combats sans merci. Qu'adviendrait-il alors d'eux ? De l'assurance insouciante de James et Sirius ? De la confiance de Remus ? De protection qu'il tenait pour acquise ? Qu'adviendrait-il de ses parents ?

Peter pouvait se targuer d'avoir un pied dans les deux mondes et en cela résidaient sa force et sa faiblesse. Sa capacité à vivre avec ou sans magie avait conforté son indépendance. Enfant unique, il n'avait pas à s'inquiéter d'éventuels frères et sœurs et ce qu'ils pourraient bien devenir, à l'instar de Sirius avec Regulus.

Il était son propre modèle et ne devait veiller que sur ses parents. Or, c'était justement eux qui l'inquiétaient. Chaque jour, ils vieillissaient un peu plus et viendrait forcément le moment où il devrait les défendre, face à une menace plus jeune et plus puissante, convaincue que son discours était le seul qui méritait d'être entendu. Jamais il n'avait donné du crédit aux viles idées de ce semi homme, ni tout à fait homme ni tout à fait parvenu à ce statut d'entité divine après lequel il courait. Il avait pourtant été suffisant pour ébranler un gouvernement, souffler aux oreilles de personnes influentes (si ce qu'affirmaient les rumeurs était vrai) et faire disparaître sorcières et sorciers comme autant de marionnettes dont le fil aurait été brutalement coupé.

Comment s'opposer à lui et à l'armée qu'il se constituait ? Loin d'être naïf, le jeune homme savait que leur scolarité arrivait à son terme et mettrait de ce fait fin à la sécurité permise par le château et Albus Dumbledore. Elle clorait également les meilleures années de leur vie.

Qui l'attendrait au bout ? Que deviendrait-il ? Que devait-il choisir ? Peter avait beau être un optimiste dans l'âme, ce sentiment d'être acculé, sans issue, ne lui donnait pas l'envie, ou la folie, de croire en des jours meilleurs, en des amis qui ne l'abandonneraient jamais afin de poursuivre leur route pas plus qu'ens des possibilités infinies pour le futur jeune diplômé qu'il serait.

À ce moment-là, il avait l'impression qu'il aurait pu hurler, personne ne l'aurait entendu. Trop préoccupé, il n'aperçut Mary et Alice à la porte de leur compartiment qu'après les avoir dépassées. Il ne vit pas davantage Mulciber frôler les doigts de Mary sans la regarder. Il regagna leur sanctuaire temporaire avec le goût doux-amer de l'indécision.

Severus n'était pas un homme qui se complaisait dans des paroles inutiles et vides de sens. À l'exception de ses échanges houleux avec Black et Potter, Severus pouvait passer plusieurs heures voire jours sans échanger la moindre parole avec âme qui vive. Cette capacité, dont il était persuadé que les individus susmentionnés étaient complètement dépourvus, s'était révélée utile en compagnie de son père ou pour la préparation des potions qui ne demandaient que la rigueur et l'attention les plus strictes. Elle lui avait par ailleurs permis d'observer plus aisément ce qui l'entourait, tout en renforçant le masque, désormais presque aussi solide que l'acier, qu'il présentait au monde. Grâce à elle, il vit le geste de Mulciber, le regard inquiet qu'adressa James à Lily et l'expression indécise de Pettigrow. Si intérieurement il levait les yeux au ciel (en n'oubliant pas de garder cette information dans un coin de son esprit pour l'examiner à loisir plus tard), criait à l'outrage tout en félicitant le petit homme pour faire preuve d'autre chose que de la stupidité pour une fois, extérieurement son masque restait bien en place.

Tandis que ses camarades vaquaient à leurs activités respectives, le jeune homme ouvrit un livre avant de changer d'avis et d'appuyer son front contre la fenêtre de leur compartiment. Ils arriveraient bientôt s'il se fiait à la bruyère colorée qui avait discrètement remplacé la dynamique assurément grise de la ville.

Le sorcier oscillait depuis quelque temps entre sa joie de retrouver le seul endroit qu'il ait jamais considéré comme son foyer et l'inquiétude qui le tiraillait en pensant à la voie qu'il avait choisie, et dont il ne pouvait plus se retirer. Ce dernier sentiment allait et venait au gré de ses échanges, de ses activités ou des lieux où il se trouvait. Et il devait bien reconnaître que Poudlard ne manquait jamais de le faire culpabiliser, sans doute à cause d'Albus Dumbledore. S'il détestait la volonté du sorcier à s'amuser de tout et à favoriser de façon flagrante sa maison, il ne pouvait nier son admiration à son égard d'un point de vue académique. Le simple fait qu'il soit craint par le Seigneur des ténèbres en disait long.

S'il faisait tout son possible pour rester hermétique à l'influence de leur directeur, il admit à contrecœur qu'il n'y était pas insensible. Certes il était prêt à tout pour prouver au monde de quoi il était capable, il croyait en son intelligence et en son talent et savait qu'un jour, il parviendrait à ses fins. Et si les discours de Dumbledore étaient trop guimauves à son goût, il devait leur concéder un point. À quoi bon faire preuve d'habilité si personne n'était là pour le voir et se réjouir avec lui de ses réussites ? Pendant un temps, il avait naïvement pensé que Lily remplirait ce rôle. Puis il avait prononcé cette insulte impardonnable, elle s'était laissée berner par Potter et sa bande et l'avait rayé de sa vie. Depuis, sa vie oscillait entre l'euphorie de ses missions et sa réclusion forcée pour se punir de son attitude.

Leur retour à Poudlard le réjouissait à plus d'un titre même s'il savait, au fond de lui, qu'elle serait la source de tous ses maux, puisqu'il n'aurait plus ses missions pour le distraire et le soustraire à sa condition d'ermite, condamné à regretter son erreur pour l'éternité.

Devant cet avenir peu réjouissant, Severus essaya de penser à autre chose. Il devait être fatigué puisque l'incident du train lui revint à l'esprit. Il avait beau détester son père, qui le lui rendait bien, depuis leur cinquième année, il n'avait plus jamais fait de son cas une généralité en mettant tous les moldus et nés-moldus dans le même panier. Aussi, que ses condisciples fassent encore cette erreur le dépassait. Il avait beau être le fils d'un moldu et d'une sorcière, ses capacités magiques n'étaient plus à démontrer. Comment pouvait-ils alors encore penser que la magie avait quoi que ce soit à voir avec le sang ? Il espérait sincèrement que la projection de Regulus au sol avait pu lui éclaircir les idées même s'il en doutait. S'il n'avait pas dû utiliser un sort qui aurait pu être jeté par n'importe quel Gryffondor en quête de vengeance pour leur honneur bafoué, il ne se serait pas privé. Il aurait su tirer profit de l'ensemble de ses connaissances, des plus académiques aux plus discutables, et alors le corps de Regulus Black n'aurait plus été reconnaissable. Et il ne l'aurait pas volé pour avoir osé insulter Lily.

Tout bien considéré, il méritait sans aucun doute son châtiment s'il se fiait à sa conscience déjà érodée. Peut-être qu'il devrait écouter le discours de Dumbledore, pour tenter de s'en imprégner et d'y réfléchir à la manière d'un pêcheur écoutant un sermon en quête de vérité et d'absolution. Peut-être que cette dernière année lui serait bénéfique en fin de compte.


Alors, verdict ? J'espère que la suite vous plaît. N'hésitez à me faire part de vos avis et corrections en commentaire.