KATY SHADES-DISTRICT 3
J'étais seule. Je l'avais toujours été au final. Mon père était mort avant que ma mère ne me mette au monde. Ma mère était morte de chagrin trois ans après. D'après ma grande sœur c'était incroyablement long, vu l'état dans lequel elle était. Enfin, c'est ce qu'elle disait avant de mourir à son tour. Un accident bête. Un accident… J'ai toujours détesté la définition de ce mot. « Accident »… Evénement imprévisible, désagréable. Ce sont mes grands-parents paternels qui m'ont élevés. Ils n'avaient plus vraiment le choix. Comment fermer les yeux plus longtemps ? Comment ignorer la pauvre petite Shades, seule au monde ?
J'avais commencé à croire que j'étais maudite, que mes proches mourraient parce que j'étais près d'eux. Anna m'avait sermonné quand je lui avais fait part de cette pensée. « Ta vie, Katy, n'a rien à voir avec la mort des autres ». J'avais six ans, je n'avais pas compris le sens de ses paroles. Deux jours après, les pacificateurs m'avait amené à l'institut médicolégal du district pour que j'identifie le corps de ma sœur. Personne n'avait pris la peine de fermer ses grands yeux gris… Mes grands-parents, quand ils étaient arrivés à leur tour, m'avaient prise dans leurs bras.
-Tu sais Katy, elle n'est pas seule. Elle a rejoint ton père et ta mère…
Et moi, j'étais seule. Toute seule dans une chambre froide entourée de médecins, de mes grands-parents que je connaissais à peine. J'aurais voulu être avec eux, moi aussi. Mes parents et ma sœur. J'avais chéris cette pensée pendant très longtemps, au plus profond de mon cœur. Un jour, je les rejoindrais. Je ne serais plus abandonnée ou laissée. Je ne serais plus un fardeau pour mes grands-parents. Ils croyaient que je ne le savais pas… Mais je les entendais souvent parler de ma mère… Cette chère Coline, si belle, si jeune, si intelligente, promise à de grandes choses mais mort beaucoup trop tôt. Je leur faisait penser à ma mère. Tous ceux qui l'avaient connu s'amusaient à me le répéter comme s'il s'agissait d'une blague entre eux. « Tu as la bouche fine de ta mère, Katy », « Tu as les yeux bleu ciel de ta mère, Katy », « Tu as les superbes cheveux dorés de ta mère, Katy », « Tu as le sourire lumineux de ta mère Katy »… Mon propre corps ne m'appartenait pas. Il était à une femme morte, que je n'avais jamais réellement connu et dont je n'avais aucun souvenir. Tout le monde ne voyait en moi que la pauvre petite Katy, portrait craché, miniature de Coline Shades. Je me demandais souvent ce qui arriverais le jour où je mourrais. Est-ce que tous ces gens allait pleurer la deuxième mort de Coline ou la mienne ?
-Katy, Quentin est ici !
Le femme qui m'avait appelé me tira de mes songes. Je m'enveloppais dans l'écharpe qui avait appartenue à ma grand-mère. Elle était morte suivant mon grand-père dans la tombe. En l'espace de trois mois, j'avais perdu les deux derniers membres de ma famille et je m'étais ruiné, dilapidant tout mon héritage pour tenter de sauver ma grand-mère avec des médicaments qui n'avaient jamais fait effet. Fanny était payée pour s'occuper de moi. Pas pour m'aimer ou devenir ma famille. Elle ressemblait à l'image que je me faisais d'une mère, même si elle n'aurait jamais cette place dans mon cœur. Je m'habillais, avec les seuls vêtements propres qui me restait. Je n'avais plus rien. J'étais dépossédée de toute famille, de tout bien.
Quentin était sur le perron, adossé au mur. C'était mon voisin avant. Mes grands-parents m'avaient souvent refilé à ses parents, sans se douter que ces derniers étaient de véritables cas désespérés. Je n'avais jamais vu de personne aussi malheureuses. Quentin, m'avait expliqué qu'il pleurait la mort d'un enfant tous les soirs. Moi, je lui avais répondu que je ne pleurais plus depuis longtemps la mort de mon père, celle de ma mère ainsi que celle d'Anna.
-Salut l'orpheline ! me salua-t-il les mains dans les poches de son pantalon.
Il m'embrassa sur la joue. Quentin était cet ancrage, ce point dans le décor que je pouvais fixer pour garder mon équilibre. Il avait toujours été là. Je me souvenais de lui, jouant avec Anna quand nous étions plus jeunes. Elle avait un an de plus que lui.
-Salut Monsieur le jaloux, lui répondis-je en escaladant le petit muret.
J'étais orpheline et Quentin, lui en crevait de jalousie, ce qui pouvait se comprendre vu ses parents. Il me tendit une orange, déjà épluchée. Je ne mangeais jamais à ma faim chez Fanny… J'avalais un quartier, laissant Quentin passer une main dans mes cheveux blonds.
-Ils sont très longs… Je vais te les couper avant la Moisson, si tu veux.
Je repoussais sa main en haussant les épaules. A quoi bon me faire belle ? Le résultat sera le même. La mort. Quentin connaissait mes projets, sans les comprendre. Je sautais à pieds joints sur le muret. Avançant un pas après l'autre, les bras écartés, je marchais droit devant moi, sans regarder ou j'allais. Quentin me suivait, prêt à me rattraper si je tombais.
-Tu n'es pas déjà chez les Hean aujourd'hui ? Demandais-je curieuse.
Quentin était mon seul ami. Je le connaissais par cœur. La Moisson était un véritable cauchemar pour lui. En plus du stress de se savoir éligible pour être tribut, ses parents étaient ingérables à cette période de l'année. Il se refugiait toujours chez les Hean. Leur aîné, avait son âge. Stephen était un gars trop méfiant et trop dans sa bulle pour s'intéresser aux autres. Je le soupçonnais de ne même pas se rappeler de moi ou même de ces jeux d'enfants qu'ils faisaient avec Anna et Quentin, plus jeunes.
-Stephen est chez les Stevenson, m'annonça-t-il d'une voix pâteuse.
-Oh ! fis-je en m'arrêtant de marcher pour le regarder, les bras toujours écartés.
Ainsi Stephen était chez les Stevenson…
-Ce n'est pas ce que tu crois…, pousuivit-il. C'est pour son père. Madame Stevenson a appelé pour qu'on répare une installation électrique.
Il soupira, me prenant par la taille pour me forcer à descendre de mon muret. Un jour, Quentin était venu chez mes grands-parents, alarmés. Il était entré dans ma chambre dans tous ses états. Il m'avait dit qu'il avait vu Stephen embrasser un garçon dans la salle d'étude de leur lycée. Je lui avais demandé pourquoi cela le mettait en boule. « C'est mon meilleur ami, Katy ». « Et alors ? » lui avais-je répondu. Il avait fait les cent pas toute la journée. Il était revenu une semaine plus tard, toujours aussi fâché. « Pourquoi il ne m'en a pas parlé ? C'est mon meilleur ami ! Il devrait me confier ce genre de chose ! », s'était-il emporté. Je l'avais regardé s'énerver sans rien dire, en mangeant mon orange.
-Il ne m'en a toujours pas touché un seul mot, tu sais…
-Tu ne t'es pas dit un seul instant qu'il pensait que tu renierais votre amitié si tu venais à apprendre qu'il aimait les garçons et pas les filles ?
-Sincèrement, Katy, il aimerait les chiens que je m'en ficherais par-dessus tout.
Dégoutée, je le frappais à l'épaule :
-C'est dégueulasse Quentin !
Il rit, passant une main dans ses cheveux auburn. Je comprenais son succès auprès des filles. Il était beau Quentin. Peut-être qu'Ana et lui seraient tombés amoureux si elle avait vécu… Je les imaginais souvent tous les deux, heureux. Quentin n'était rien de plus que le dernier souvenir que j'avais de ma sœur au final. Il restait pour moi un objet me permettant de contempler ce que j'avais perdu….
-Je crois que c'est ce qu'il pense en fait. J'attends qu'il se sente prêt.
-Il ne t'en parlera jamais. Ne serait-ce que pour te préserver. Ou pour ne pas courir le risque de mourir parce qu'il aime un homme.
Il soupira encore une fois. Il était vrai que Stephen s' était fourré dans un sacré pétrin… En soit, le fait qu'il soit tombé amoureux de Joris Stevenson ne m'avait jamais choqué. Ça faisait bizarre, certes. Les relations amoureuses homosexuelles n'étaient pas très bien vues. Elles étaient même réprimées. Pas explicitement bien sûr… Mais comment jeter la pierre Stephen ? Joris était si beau… Je pouvais comprendre que Quentin soit déçu. Moi, je comprenais le choix de Stephen. Jamais je n'aurais pris le risque de dévoiler un secret comme celui-ci, même avec quelqu'un avec qui j'aurais partagé mon enfance. Stephen risquait d'être enfermé, mutilé, ou pire si on apprenait qu'il n'était pas comme la majorité d'entre nous. Malheureusement pour lui, c'était la majorité qui gouvernait notre pays. Moi aussi j'en souffrais. La majorité voulait qu'on ait une famille normale. Je n'avais ni l'un et encore moins l'autre.
-Tu as pris un risque en m'en parlant, commentais-je.
-Je te fais confiance. Stephen est ma famille. Tu sais ce que ça implique, Katy.
Dès fois, je me sentais idiote. Qu'étais-je pour Quentin, moi ? Un être aussi étrange que lui, non conventionnelle, qui souffrait beaucoup trop. Nous nous complaisions dans notre malheur et notre infortune en permanence. Je ne lui fessait aucun bien. Notre relation… Notre relation était malsaine.
-Quentin, si je venais à disparaître…
Sa main se plaqua sur ma bouche, coupant ainsi la fin de ma phrase.
-Sombre idiote ! Ne dit jamais des choses comme ça, Katy !
Ses yeux s'étaient assombris. Je m'étais interdit de m'attacher à qui que ce soit, même à lui. Il était mon point de repère, c'était tout. Moi j'avais besoin de me confier. De dire à quelqu'un ce que je comptais faire. D'avouer que j'étais prêtre. Prêtre à rejoindre mes grands-parents, ma mère, mon père et Anna.
-Je suis prête.
-T'es folle.
C'était à mon tour de soupirer. C'était ce que je voulais. Mourir. Le seul problème, était la peur. La peur d'être oublié de tous. Qui se souviendrait de la pauvre petite Katy Shades, une fois l'enterrement terminé ? Qui viendrait poser des fleurs sur sa tombe et pleurer tous les ans à la même date sur la pierre froide et grise ? Personne. Les gens du district m'oublieront et les souvenirs de ma mère, de mon père, de mes grands-parents et de ma sœur mourront avec moi. Je voulais que mon nom ne soit oublier de personne, qu'on se remémore Katy Shades autrement que comme la pauvre petite orpheline. Je voulais être autre chose.
Rien de ne m'avait jamais empêché de passer à l'acte. Une lame bien affutée entre mes mains. Un Couteaux bien tranchant. Une chute du toit de l'école. Avaler la boîte de médicaments de mes grands-parents. Me noyer en prenant en bain. J'avais peut-être peur de la douleur… Pourtant, si c'était une souffrance de quelques secondes pour éteindre mon cerveau, ma vie si misérable et pathétique… J'aurais tout donné pour m'endormir et ne jamais me réveiller. Puis j'avais eu cette idée lumineuse il y a quelques années. J'avais trouvé un moyen de mourir sans douleur, sans que mon souvenir ne meure, sans exister pour toujours en tant que la pauvre petite orpheline Shades, celle qui avait été malheureuse toute sa vie et qui avait sûrement bien fait de se tuer.
-Si tu participes à ces Hunger Games, Katy, tu vas mourir.
Les mots de Quentin s'étaient étouffés dans sa gorge. J'étais surprise. Il tenait à moi. Mais l'œuvre du temps ferait qu'il m'oublierait petit à petit, comme les autres. Je n'étais pas assez bien pour ce monde. Ou peut-être était-ce l'inverse ? Qui sait. Je n'y avait juste pas ma place, et je ne la trouverais certainement jamais. Alors autant écourter mes jours ici. Chaque respiration me donnait l'impression d'étouffer tous les jours un peu plus.
-Je mangerais des plats somptueux jusqu'à m'en faire exploser le ventre. Je porterais des vêtements merveilleux. Je sortirais de ces murs. Quentin, c'est mon choix…
-Non, rétorqua-t-il. C'est ta vie que tu fous en l'air !
-Je souffre trop. Je… Je n'y arrive plus !
De grosses larmes commençaient à perler au coin de mes yeux. Je voulais tellement en finir. Tellement. Les paroles de mes grands-parents tournaient en boucles dans ma tête. « Tu sais Katy, elle n'est pas seule. Elle a rejoint ton père et ta mère… ». Ils avaient dit que Anna n'était pas seule, là où elle était. Moi je l'étais. Je ne voulais plus l'être. La famille Shades serait enfin réunie, et moi, j'aurais rejoint ma famille.
-Oh Katy, souffla Quentin en me prenant dans ses bras.
Je répondis rapidement à son étreinte. Je savais qu'il ne discuterait pas plus longtemps. Il comprenait. Et moi, je me demandais comment il faisait pour ne pas avoir les mêmes idées noires que moi, avec la vie qu'il avait. Ses parents étaient physiquement vivants bien sûr… Mais à l'intérieur… Ils étaient tout ce qu'il y avait de plus mort. Quentin était aussi seul que moi, ou presque.
-On se souviendra de moi comme la Tribut féminine du District 3, qui s'est fait sauter avant la fin du décompte, murmurais-je par-dessus son épaule.
C'était ce que je voulais faire. Il était hors de question que je fasse partie du spectacle sordide des Hunger Games… Plus que ça, je ne voulais pas souffrir. Je voulais rester maître de ma vie jusqu'au dernier moment, choisir moi-même le moment ou mon dernier souffle viendrait. Je sauterais de cette plateforme seule, avec la conviction que ce serait la meilleure chose à faire. Je ne pourrais plus reculer, revenir en arrière. Et je reverrais enfin ceux que j'aimais, et ceux qui m'aimaient. En plus de cela, j'épargnerais à une autre fille, qui elle voulait et méritait de vivre, de mourir injustement. Je faisais la meilleure chose à faire. Je le savais. Je le savais…
Quentin desserra son étreinte. Surprise par cette dernière, j'avais lâché l'orange sans m'en rendre compte. Je la ramassais distraitement en l'essuyant sur mon haut. Quentin me fît faire le tour du District trois, comme si je ne le connaissais pas déjà bien assez. Il était triste, cela se voyait. Mais je ne renoncerais jamais à ma mort pour le bon plaisir de sa vie. Il me ramena dans la maison appartenant à ma famille d'accueil, le visage soudainement ridé, comme s'il avait pris soudainement dix ans durant notre promenade.
-C'est la dernière fois que nous nous voyons Quentin.
Une boule d'angoisse monta. Ma vue se brouilla. Je pleurais… Je refusais à ce qu'il vienne me faire ses adieux dans la salle de l'hôtel de justice. Je ne voulais pas que cela soit sa dernière image de moi.
-Je sais que tu t'en sortiras très bien sans moi, sanglotais-je. Tu t'en sors toujours…
Quentin avait connu plus de malheurs que la plupart des garçon de dix-sept ans. Il était fort.
-Il y a un autre moyen Katy, me supplia-t-il la voix brisée. Moi, je t'aiderai. Je m'occuperais de toi ! Tu seras heureuse ! Permet toi d'être heureuse !
-J'ai essayé.
Je me levais sur la pointe de mes pieds, pour atteindre son visage et essuyer ses larmes.
-Dis-moi Quentin, comment fais-tu, toi, pour être heureux ? Lui demandais-je très sérieusement.
Cette question m'avait toujours titillé. Avec ses parents, le fantôme de ce frère mort aux Hunger Games, la misère, les insultes… Comment faisait-il ? Sa vie était moins pourrie que la mienne, mais quand même… Durant la période suivant la Moisson, il était un véritable zombi, même en vivant chez les Hean.
-Je sais me contenter des petits bonheurs de la vie. Et puis, il y a l'espoir…
Malgré moi, un sourire illumina mon visage. J'avais enfin ma réponse. L'espoir… L'espoir. Ainsi, c'était l'espoir qui me faisait défaut. Peut-être que si j'avais eu l'espoir, je n'en serais pas là aujourd'hui, prête à me jeter en pâture pour le Capitole, juste pour parvenir à mes fins… Quentin avait Stephen, les Hean. Il avait encore des gens qui tenaient à lui. Moi, je n'avais plus rien à perdre, parce que je n'avais tout simplement rien. La vie était mon seul bagage. Et il était déjà bien trop lourd. Quentin m'embrassa sur le front, enroulant une mèche de mes cheveux blonds autour de son doigt :
-Je n'ai pas eu le temps de te les couper.
Je haussais les épaules, avant de passer le pas de la porte, déjà ouverte. Une fois à l'intérieur, je me surpris à regarder la silhouette de Quentin disparaitre petit à petit au coin de la rue. Fanny me souriait doucement en désignant la table déjà dressée pour le repas. Elle posa une main sur mon épaule :
-Si tu veux, moi, je veux bien te les couper, tes cheveux.
Je secouais la tête de bas en haut. Si cela pouvait bien lui faire plaisir. Et puis, ils étaient bien trop longs après tout…
Avant que le gong ne retentisse, j'admirais les mèches blondes et raides étalés dans toute la maison. Fanny avait tenté de me rassurer pendant tout le repas, persuadée que j'étais morte de trouille, comme tous les gamins devraient l'être le jour de la Moisson. J'étais, au contraire, détendue, calme et paisible. Je détenais enfin le contrôle de ma vie et de ce que j'allais en faire. Je secouais les épaules, époussetant mes vêtements pour chasser les cheveux qui s'y étaient accrochés, avant de partir sans prononcer un mots vers la grande place. Fanny me suivit discrètement, sans s'apercevoir que je courrais presque.
En m'enregistrant auprès des pacificateurs, je me retournais vers ma tutrice une dernière fois. Peut-être qu'elle tenait un petit peu à moi finalement… Il était cependant trop tard pour changer d'avis. Des sanglots attirèrent mon attention. Lola Rimmel, grande brune aux yeux bleus pleurait toutes les larmes de son corps devant moi. Je ne la connaissais que de vu et de nom. Quentin avait couché avec elle.
-Lola… Est-ce que ça va ?
Elle se tourna vers moi, le visage crispé, le regard furieux :
-A ton avis ? J'ai seize ans. Il y a quatre bouts de papiers portant mon nom dans cette fichue boule transparente. J'ai une chance de plus que l'année dernière de me faire tuer.
Elle avait murmuré pour ne pas se faire entendre des pacificateurs.
-J'ai encore tellement de choses à vivre…
Les mains derrière le dos, je me balançais d'avant en arrière tout en l'écoutant. Lola avait raison. Sa vie était parfaite. Son futur le sera tout autant… Je l'imaginais déjà en train de travailler comme secrétaire ou quelques choses dans ce goût-là, avec un mari aimant et deux enfants aux joues bien roses. Elle avait encore tellement de choses à vivre… Elle me jaugea du regard, condescendante :
-Tu as l'air tellement…, elle s'arrêta au milieu de sa phrase comme si elle n'arrivait pas elle-même à croire les mots qu'elle allait prononcer. Tu as l'air tellement contente d'être là.
« Je le suis », pensais-je, sans oser le dire à voix haute.
-Peut-être parce que je connais d'avance l'issue de cette Moisson, lui répondis-je innocemment.
-Et quelle sera-t-elle d'après toi ? Demanda-t-elle en croisant ses bras contre sa poitrine.
-Tu n'as rien à craindre, Lola…, affirmais-je en la regardant s'enregistrer toute tremblante.
Mon tour venu, j'adressais aux hommes en face de moi un petit sourire qu'ils ne remarquèrent même pas. Le district Trois ne fournissait jamais de très bons tributs… Ils étaient conscients de condamner deux enfants. Peut-être qu'ils n'arrivaient pas à les regarder dans les yeux pour cette raison. Mais moi, personne ne me condamnait…. J'étais mon propre bourreau, mon propre sauveur. En passant devant la rangée des seize ans, j'adressais un signe à Lola, lui intimant secrètement de ne pas s'en faire. Je baissais la tête, en bout de file. Ainsi quand je sortirais de ma rangée pour me porter volontaire, je ne dérangerais personne. Cara Roly était déjà sur la scène, impatiente. Le maire, lui, avait l'air absent, comme l'ancien vainqueur. Je lui avouerais tout de suite qu'il serait inutile de perdre du temps avec moi… Il valait mieux qu'il s'occupe du Tribut masculin. Peut-être que cette année il sera vainqueur !
-Bienvenu chers habitants du district trois pour cette quarante sixième Moisson ! Dans quelques instants, je procéderais moi-même au tirage au sort qui lèvera le voile sur la question que vous vous posez tous : qui aura donc l'immense privilège de représenter le district trois pour ces quarante sixième Hunger Games ?
Cara Roly est un peu ridicule, comme tous les ans. Ça se voit qu'elle n'aime pas vraiment le District Trois et qu'elle aurait préféré être ailleurs. Pourtant elle continuait de sourire niaisement :
Le film démarra bien avant qu'elle n'ait eu le temps de finir sa phrase. Mon cœur battait la chamade. C'était à moi. C'était mon tour. J'allais faire dans un instant un premier pas vers ma mort, ma délivrance. Inconsciemment je fouillais la grande place des yeux. Quentin me regardait, me suppliant des yeux de laisser faire le destin. Mais je n'avais aucune raison de donner à ce dernier une chance de dicter encore une fois ma vie. Je voulais en finir. Pour de bon. Autant épargner la vie d'une autre qui voulait vivre. La vie était un don précieux, n'est-ce pas ? Je rejetais juste le mien. Et tout le monde se souviendrait de moi comme de quelqu'un qui n'avait plus rien à perdre, mais rien à gagner non plus. Je serai la fille de quatorze ans qui aura eu le courage de se faire sauter avant de participer à cette boucherie.
Mes pensées avaient filé si vite que je n'avais pas remarqué que Cara s'était s'approchée du bocal contenant le nom des filles. Elle brassa les petits papiers. Derrière moi Lola Rimmel pleurait encore et encore. Ces sanglots résonnaient dans toutes la grande place. Ils ricochaient dans ma tête. Lola Rimmel… Elle, elle était si pleine de vie. Ma main se leva toute seule, comme si elle était animée de sa propre volonté. Mon regard se porta sur le maire, le gagnant et l'hôtesse.
-Katy Shades. Je suis volontaire Madame !
Je sortais de ma rangée d'un pas déterminé sans faire un bruit, sans trépigner. L'hôtesse tendit sa main. Ses ongles vernis éraflèrent ma peau. Je gardais la tête baissée, le cœur gonflé. Je ressentais de la joie. Et une pointe d'espoir. Une pointe d'espoir, parce que j'allais bientôt revoir ma famille. Et que ma vie si dure, si pénible serait bientôt terminée. J'avais choisis d'être là. Les murmures parcouraient la grande place. J'entendais mon prénom, mon nom. Je relevais la tête un bref instant. Fanny était partie. Je ne la voyais plus. Lola avait pris dans ses bras sa meilleure amie, soulagée. Quentin me contemplait, impuissant. Un peu déroutée, Cara se dirigea vers le bocal des garçon. Je me fichais bien du nom qui allait sortir pourvu qu'il ne s'agisse pas de Quentin.
-Et notre tribut masculin pour les quarante-sixième Hunger Games sera…
Cara lu le bout de papier.
-Stephen Hean !
Plusieurs secondes passèrent. Cara répéta le prénom et le nom plusieurs fois, avec la même voix, prenant la même intonation. Je fixais Quentin des yeux. Il venait de perdre la seule personne qui lui permettait de tenir encore debout. Tous les yeux avaient convergé vers Stephen qui pâle comme un linge, de bougeait pas d'un iota. Les pacificateurs le trainèrent jusqu'à la scène, violemment. Inerte, il ne se débattait même pas. Il se savait condamné. J'avais reconnu Joris… Quelqu'un hurla dans la foule. Son cris déchira mon cœur. Il était désespéré. Mon regard se reconcentra sur Stephen. Il s'était dégagé de l'emprise des pacificateurs, donnant un violent coup de coude à l'un deux pour monter les marches de l'escalier seul. J'étais tellement désolée pour lui. Et pourtant, ce monde n'était manifestement pas fait pour lui… Il était différent tout comme moi. On ne voulait pas de lui. Sauf que le destin avait eu besoin de le lui rappeler. Je pressais ma main dans la sienne. J'aurais voulu lui apporté un peu de réconfort. Mais j'étais trop heureuse pour cela. Sa main resta agrippée à la mienne jusqu'au bout. Il fût contraint de la lâcher une fois arrivé à l'hôtel de ville, pour se rendre dans la salle des adieux.
-Personne ne viendra me voir vous savez. Je peux attendre ici, déclarais-je aux pacificateurs qui nous encadraient.
Ils hochèrent la tête, me désignant une chaise ou m'assoir. Je m'exécutais en balançant mes jambes en rythme. Un homme s'assit à côté de moi. Je tournais la tête vers lui. Il avait une étincelle de curiosité qui brillait dans ses yeux. Anton Karard, le seul gagnant en vie du district trois me jaugeait. Je me sentais petite face à cet homme. Il avait la quarantaine. L'âge qu'aurait eu mon père s'il avait toujours été de ce monde.
-Pourquoi t'es-tu portée volontaire ? M'interrogea-t-il d'une voix dure.
-Pourquoi pensez-vous que je l'ai fait ?
Ma question le prit au dépourvu. Il me sonda un instant, comme un scientifique observant une créature étrange pour la première fois. Son visage se transforma soudainement devant moi. Il venait de comprendre quelque chose.
-Parce que tu es Katy Shades.
Je ne cachais pas mon étonnement, penchant ma tête sur le côté. Son sourire disparut instantanément.
-Coline avait le même tic.
-Je sais. Tout le monde me le dit.
-En revanche, tu as le même culot que ton père…
Ma bouche s'ouvrit sans que je ne puisse la refermer. J'entendais rarement parler de mon père. Tout le monde connaissait Coline Shades. Mais dès que j'évoquais le nom de mon père, tout le monde baissait les yeux.
-Il serait certainement mort de chagrin de te voir ici. Surtout de ta propre volonté.
Il ne s'adressait pas particulièrement à moi. Il regardait le vide. Je n'étais pas là pour lui.
-Est-ce que tu veux mourir, Katy Shades ?
Je secouais la tête de gauche à droite.
-Je veux juste arrêter de vivre.
Un rire mauvais s'échappa d'entre ses lèvres :
-C'est la même chose gamine. Tu n'as que quatorze ans. Que sais-tu de la vie ? Je te donne la réponse : rien. Tu crois que tu es malheureuse, seule au monde, que personne ne t'aime assez pour vivre. Tous tes proches t'ont abandonné. Tu es seule. Tu souffres.
Il marqua une pause. Ses mots me frappèrent, aussi violents que des coups de poings. Le goût du sang se répandit dans ma bouche. Je venais de me mordre l'intérieur de la joue trop fort.
-Tu es juste une adolescente paumée, qu'on a pas assez surveillé, qu'on a pas écouté. Tu penses que mourir est la seule alternative. Sauf que tu n'as pas le courage de le faire toi-même. Alors tu te sers des Hunger Games comme une arme.
Cette homme m'avait sondé en l'espace de deux secondes en un minable petit regard. Anton habitait au village des vainqueurs. Je ne l'avais vu que deux fois dans ma vie, et c'était pendant la cérémonie de la Moisson. Qui était-il réellement ?
-Si j'avais su que la fille de Coline était aussi mal… Elle aurait voulu que tu vives, que tu tombes amoureuses, que tu danses, chantes, ris. Elle t'aurait donné le monde. Elle aurait tout sacrifié pour toi.
Personne n'avait jamais parlé de ma mère ainsi. Il se leva, suivant Cara qui m'attrapa les deux mains pour me faire avancer jusqu'à la voiture. Anton se tourna vers moi :
-Tu viens de faire la plus grosse connerie de toute ta vie Katy Shades.
-J'ai juste empêché le destin de me tuer. J'ai décidé d'arrêter de me battre.
Il s'arrêta, faisant trébucher Cara qui marchait juste derrière lui. Elle se cogna le front sur son dos, en grimaçant et pestant contre lui. Immobile, il s'anima comme une bête folle enragée pour me secouer par les épaules :
-Tu as décidé d'arrêter de te battre ? Mais gamine, t'as songé un seul instant que des personnes s'étaient battues bien avant toi pour te faire vivre ? T'as songé à ça, hein ? Bien sûr que non, hurla-t-il dans tout l'hôtel. T'étais bien trop occupée à te regarder le nombril !
Il claqua la grande porte de l'hôtel de justice, me laissant seule avec Cara, qui me tapotait l'épaule.
-Ne t'en fait pas mon enfant. Moi, je trouve ton geste très courageux.
Je lui souriais. Cette femme ne me comprenait pas. Mais j'étais heureuse d'avoir un soutien. Elle me fît monter dans la voiture. Sur le chemin jusqu'à la gare, j'observais les alentours et Stephen. Je me tortillais sur son siège, comme une gamine impatiente. Les paroles d'Anton étaient déjà loin dans mon esprit. Je ne regrettais pas mon geste. Je me ferais exploser la tête dans quelques semaines seulement et j'en étais ravie. J'allais apprendre à connaître mon père, ma mère. J'allais revoir Ana, mes grands-parents. Tout serait parfait. Je ne serais plus jamais seule. Et je ne souffrirais plus.
-Dit quelque chose Katy, me tira de mes pensées la voix enrouée de Stephen.
Je ne pouvais m'empêcher de sourire, soulagée. J'étais heureuse comme je ne l'avais jamais été de toute ma vie.
-Les quarante-sixième Hunger Games auront vingt-trois tributs, et une suicidée.
Katy Shades Tribut du District 3
Le sort sera-t-il en sa faveur ?
