EIONE LITTLESA- DISTRICT 4

En me réveillant le matin, j'entendais toujours le calme assourdissant des vagues qui s'écrasaient sur la plage. Dans ma chambre, tout n'était que silence. Je me levais les pieds légers et passais une main dans mes cheveux emmêlés. Je soupirais d'exaspération. Ils étaient bien trop longs… Le soleil était déjà bien haut, m'indiquant qu'il était sûrement plus de huit heures. Dans la précipitation, je m'habillais me rappelant soudainement que je devais faire un minimum d'effort pour aujourd'hui. C'était la moisson. Ne voulant pas penser à cela, je secouais la tête de gauche à droite pour chasser cette pensée de mon esprit. Je trouvais une robe dans le fin fond de mon armoire. Elle était blanche avec de la dentelle bleu foncé sur le haut et le bas. Les manches m'arrivaient aux coudes, et elle se gonflait quand je tournais sur moi-même. Cette robe rehaussait mes yeux indigos, de la même couleur que la dentelle. J'enfilais des chaussures blanches vernies et observais mon visage. J'avais encore bronzé, et mes taches brunes sur mon nez bien droit se remarquaient encore plus que d'habitude. Je me coiffais en démêlant ma longue chevelure brune et ondulée. Je la laisserais négligemment pendre de chaque côté pour encadrer mon visage. Les mèches de boucles souples cascadaient jusque dans le bas de mon dos. La voix de ma mère résonna à travers la maison :

-La meilleure chose qui pourrait nous arriver aujourd'hui, serait de voir Éioné partir à ces Jeux. Elle servirait enfin à quelque chose ! Ou sinon elle meurt ! Ou seras le mal ? Cette empotée ne m'apporte rien !

Ses mots, cela faisait longtemps que je les écoutais plus. Je ne m'en préoccupais pas. Jamais. Me déclarant prête, je pris mon sac en toile et fouilla des yeux ma chambre. Arc, livres empilés, carnets, livres empilés, fronde, couteaux, livres empilés, tridents, livres empilés... Je trouvais finalement ma flûte traversière. Celle-ci m'accompagnait tout le temps. Je quittais la chaleur rassurante de ma chambre pour sauter par la fenêtre et rejoindre la plage. Dès fois je me disais que j'avais de la chance de vivre au District quatre. La mer y était si belle... La vie n'était pas facile tous les jours, mais les habitants s'y faisaient vite. Comment le pourraient-ils autrement ? Nous étions peut-être les citoyens les moins solidaires de tout Panem, et aujourd'hui plus encore : C'était la moisson. À chaque naissance un nouveau dilemme se posait dans les familles : Allions nous garder le bébé où allions nous le confier à un centre d'entraînement pour le faire participer aux Hungers Games ? Moi j'avais échappé au centre, en échouant volontairement aux tests, mais pas mon frère. Il avait quatre ans et je ne savais de lui que son prénom : Noé.

Le district quatre avait une position plus compliquée que les autres Districts. Nous n'étions pas aussi forts que les carrières du un et du deux mais nous étions plus entraînés que les autres. J'avais appris à me servir d'un arc, et j'étais, plutôt douée. Je maniais aussi les couteaux et la fronde. Mais ça s'arrêtais là. Je ne serais jamais une participante aux Hungers Games. Je marchais sur la baie. La marée était base et les coquillages me caressaient les pieds. Je préférais me poser et contempler la baie. Les poissons y nageaient en abondance, ce qui nous donnait de la nourriture à souhait, si l'on savait pécher comme mon père ou moi. J'agrippais mon sac en toile et y libérais ma flûte traversière. Assise sur le sable fin, je mis à jouer. C'était le seul moyen pour moi, d'oublier la Moisson.

Mère n'aimait pas quand je jouais de mon instrument à la maison. Elle trouvait ce son horrible aux oreilles, mais moi il m'apaisait. Timéo disait que je ne souriais vraiment que quand je jouais. Il disait aussi que c'était magique et tellement mélodieux et serein que cela lui faisait oublier toutes les horreurs qu'il avait vu.

-Alors, quoi de neuf Éioné? demanda une voix rauque derrière mon dos.

Je me retournai et aperçu Timéo Finn. Ses cheveux de bronze et ses yeux vert d'eau faisaient ressortir sa peau cuivrée. Musclé et puissant, il aurait pu étrangler n'importe qui. C'était pour cela que tout le monde le craignait . C'était un jeune homme avec un air terrifiant. Il n'y avait que moi, qui savais vraiment ce qu'il ressentait. La rage, la colère, la culpabilité…Il me les avait si ben décrit que j'avais souvent eu l'impression de les ressentir moi aussi. Il avait gagné les Jeux il y avait de cela cinq ans à l'âge de quinze ans seulement. Je ne le connaissais que depuis cinq ans, mais nous étions très proches. Timéo me racontait tous ses cauchemars et ses angoisses, et moi, je lui confiais mes rêves et mes espoirs. Il avait vingt ans et serai le mentor des participants de cette année. Il n'en était pas vraiment ravi. J'arrêtais de jouer de ma flûte et lui répondis :

-Rien Timéo. Le calme plat. Sûrement avant la tempête., souris-je malicieusement.

-Tu es prête pour la Moisson ?

-Je ne suis jamais prête pour ce genre de chose, chuchotais-je.

Il s'assit à côté de moi. Il baissa la tête et commença à jouer avec le sable. Il fuyait mon regard.

-Joue encore Éioné s'il te plaît.

Je lui obéis, et il me regarda intensément de ses yeux verts de mer. Je jouais un air enjoué pour lui faire oublier ce qui aller se passer dans quelques heures. Une rafale de vent emmena mes très longs cheveux châtains sur mon visage, et avant que je puisse faire quoique ce soit, Timéo les écarta en les prenant, mèches par mèches. Ce contact me glaça. Je m'arrêtais de jouer encore une fois. Il toussota, gêné.

-J'ai vu ton frère au centre, reprit Timéo en faisant mine de rien.

- Comment va-t-il ? le questionnais-je, soudainement curieuse.

-Bien. Il est vraiment très doué avec sa fronde. Il fera un bon candidat pour plus tard...

Je baissais à mon tour la tête. Comment Timéo pouvait-il continuer d'entrainer des enfants pour qu'ils vivent la même horreur que lui ? C'était horrible. Je me disais tous les jours que je ne verrais mon frère pour la première fois que quand il aurait dix-huit ans, lorsqu'il sera tribut aux Hungers Games. Je n'avais pas de droit de visite et il était interne. Je ne le verrais que le jour de sa Moisson s'il y gagnait le droit de se porter volontaire ou si son nom était pigé. Pour le voir mourir quelques semaines après peut-être. Timéo me releva la tête en me prenant par le menton.

-Éioné... Je sais ce que tu ressens.

-Non, Timéo tu ne sais pas, rétorquais-je un peu trop violemment.

-Je le sais Éioné ! s'énerva-t-il à son tour en me prenant dans ses bras. Je le sais même mieux que toi !

J'oubliais souvent qu'il avait participé aux Hunger Games… On ne vivait pas dans le même monde. Il avait vu tellement de chose, tellement d'atrocité. Il avait tué et il vivait dans la gloire pour l'avoir fait… Je ne pouvais m'empêcher de pleurer en songeant à mon frère. J'avais vu ma mère le porter dans son ventre, l'entendre dire qu'il serait fort, qu'il participerait aux Hunger Games alors qu'il n'était même pas né. Panem n'était pas un endroit normal. C'était un pays ou la cruauté régnait. Et on se laissait faire sans rien dire. Et Timéo qui avait été victime de tout ça, des conséquences d'une guerre qu'on n'avait pas connues, de l'inhumanité du Capitole que tous vénéraient…Je retenais mes larmes, ma flute traversière serrée entre mes doigts.

-Tu n'as pas à être impassible devant moi, sa calma-t-il en se rapprochant de moi, les mains autours de ses genoux. Nous sommes amis. N'ai pas honte d'être aussi sensible… Je t'aime comme ça et pour ça !

-Parce que je suis différente des autres ? Que je ne me réjouis pas à l'idée de voir mon frère participer un jour à ces jeux ?

-Non, Éioné. Je t'aime bien parce que tu es plus intelligente que tout Panem réunit. Je t'aime bien parce que tu sais écouter. Je t'aime bien parce que la seule personne qui m'ai dit « je suis désolée » en sortant des jeux au lieu de « félicitations ! », c'est toi ! Je t'aime bien parce que tu joues de la flûte comme personne. Je t'aime parce que tu sais rêver et regarder les choses en grand, et que tu sais voir les gens meilleurs qu'ils ne le sont ! Je t'aime car toi seule, chasse un canard pour ensuite le sauver, parce que tu as trop de cœur pour le tuer ! Tu me fais oublier le monde dans lequel on vit. Tu es comme une bouffée d'oxygène. Je t'aime pour tout ça, Éioné. Pas parce que tu es différente.

Timéo n'avait jamais autant parlé… Je me blottis contre lui, ressentant le besoin de le toucher, de le remercier pour ce qu'il m'avait dit. Il me caressa doucement la joue et me regarda tendrement dans les yeux. Ses iris tourbillonnaient, on aurait cru que des vagues déferlaient dans ses prunelles dans des nuances de bleus et de verts. J'étais touchée par ces mots, par lui. Que m'avait-il fait ? Depuis tous ce temps, j'aurai du avoir trouvé ma réponse… Et pourtant, Timéo et les sentiments qu'il provoquait en moi demeuraient un mystère irrésolu.

-Tu es bien meilleur que tu ne le penses, Éioné, murmura-t-il.

Il me prit soudainement l'envie de poser mes lèvres sur les siennes. Je m'écartais de lui et secouais la tête pour tenter de la refroidir. Timéo était mon ami. Il était mon ami et rien que mon ami. Le vent, qui se faisait plus froid, m'arracha des frissons. Il m'attrapa par les épaules et me plaça entre ses genoux. Je me collais à lui en respirant l'odeur de sa peau. Elle sentait le sel et le citron. C'était un parfum tellement enivrant... Je profitais de la chaleur de son corps et me calais contre son torse.

-Te souviens-tu de la première fois que l'on s'est parlé ? m'interroge-t-il en enroulant une mèche de mes cheveux sur son index.

-Mmh ! marmonnais-je, à moitié assoupie dans ses bras. Tu étais ici et tu pleurais. Je t'ai demandé pourquoi.

-Et je t'ai répondu que c'était parce que j'étais seul. Je t'ai dit de partir, que je ne voulais voir personne. Mais tu es restée et as joué de la flûte jusqu'à ce que j'arrête de pleurer.

-Je n'allais pas partir. Cet endroit était aussi à moi qu'à toi ! m'exclamais-je en souriant.

-Je ne t'ai même pas effrayé quand tu as vu qui j'étais ?

-Je ne t'avais pas reconnu en fait, avouais-je un peu honteusement.

-Moi je n'avais pas oublié ton visage. Je t'ai vu pour la première fois quand je suis revenu du Capitole. Sur le quai, tout le district m'acclamait. Je n'avais jamais vu une foule pareille... Et c'est là que tu m'as dit que tu étais désolé. Du haut de tes treize ans, tu me regardais avec compassion. Un sentiment que personne n'avait exprimé à mon égard. Pas même mes parents ou ma sœur, trop heureux de me retrouver vivant.

-Je l'ai seulement murmuré. Je ne pensais pas que tu l'entendrais avec tous les cris. C'était il y a cinq ans…

-Et pourtant le vent a porté tes paroles jusqu'à moi !

-On se veut d'humeur poétique, aujourd'hui Timéo ?! me moquais-je en quittant son étreinte pour le regarder dans les yeux.

-Je le suis toujours, quand je suis avec toi.

J'entendais son cœur battre très fort contre sa cage thoracique, et emmètre des pulsations irrégulières. Timéo avait eu beaucoup de problèmes cardiaques depuis son retour de l'arène. Il avait perdu beaucoup de sang et restait en hypertension. Je l'avais accompagné à tous ses rendez-vous chez le médecin suivant la progression de son état de santé, me rongeant les ongles à chaque fois. C'était lui qui me calmait à chaque fois, alors qu'il avait encore plus peur que moi. Il me tenait la main fermement jusqu'au dernier moment.

-Comment va ta sœur ? dis-je pour changer de conversation.

-Bien, je crois. Maman dit qu'elle ira mieux après quelque temps.

-Je passerai la voir mardi prochain si tu veux, proposais-je.

-Maman sera contente de te voir. Elles t'aiment beaucoup toutes les deux, tu sais.

-Pourquoi ? Je veux juste aider. C'est tout ce que j'ai fait Timéo.

La mère de Timéo était une femme adorable, et Moraine, sa sœur l'était tout autant. Je me demandais pourquoi elles m'aimaient bien moi, parmi tant d'autre… La famille Finn était très repliée sur elle-même depuis que Timéo avait gagné les jeux.

-Déjà, tu m'as empêché de devenir fou allié, me répondit-il. Ensuite tu as réconforté Moraine quand Hadrien est mort... Ce n'est pas « rien » Éioné.

-Ce n'est pas facile de perdre quelqu'un que l'on aime...

J'avais perdu mon petit frère alors que je ne le connaissais même pas. Je ne pouvais même pas imaginer la douleur, la souffrance et la peine de Moraine qui avait perdu Hadrien l'année dernière, son fiancé.

-Moraine savait que Hadrien voulait participer aux Hunger Games, il s'est entraîné toute sa vie pour ça. On ne peut pas revenir sur dix-huit ans de rêve.

La plupart des tributs du district quatre avaient dix-huit ans. Ils étaient au meilleur de leurs formes, avaient emmagasiné assez de choses pour gagner. Timéo, lui avait été obligé de participer aux jeux. Il n'avait pas gagné le tournoi interne des élèves du centre d'entrainement, étant trop jeune encore pour y participer.

-Pourquoi personne ne s'est porté volontaire l'année ou ton nom a été pigé ? lui demandais-je doucement.

-Les carrières n'étaient pas prêts. Il n'y en avait aucun de plus compétent que moi. J'ai juste eu le malheur de voir mon nom pigé la mauvaise année... Il y'avait sûrement pas eu assez d'entrée au centre et subir une perte d'un élève doué aurait été dommage pour les années suivantes.

-Tu m'écrira quand tu seras au capitole ?

-Chaque jour ! Je te le promets Éioné, sourit Timéo. Allons marcher !

Son sourire était faux… Il n'aimait pas l'idée d'être le mentor de cette année, et d'être loin du district quatre. En allant chercher des coquillages sur le bord de mer avec Timéo, je me disais que j'avais vraiment eu de la chance de l'avoir rencontré. Il me donnait envie d'être meilleur que je ne l'étais.

-Dis Éioné?!

Sa voix me fit sursauter, lui arrachant un petit ricanement. Il adorait me faire peur en éclatant la bulle dans laquelle je me refugiais pour penser.

-Oui Timéo ? lui répondis-je non sans lui adresser une grimace.

-Penses-tu qu'un monde existe en dehors de celui-ci ?

Il s'allongea sur le sable, le torse nu afin de bronzer. Je passais ma langue sur mes lèvres. Il était tellement beau… Je me ressaisis, lui apportant une réponse :

-Certainement ! Sinon, où partent les oiseaux quand ils quittent cette plage ? Ils vont forcément quelque part ! Je te parie qu'au-delà de cet océan se trouve un monde libre...

Il sourit béatement.

-J'aime bien t'entendre dire des choses comme celle-ci. Tu donnes espoir Éioné.

Le soleil à son zénith nous indiqua soudainement qu'il était l'heure de manger. Nous étions prêts à partir chacun de notre côté quand Moraine nous tomba dessus. Elle nous regarda en souriant, en voyant le bras de son frère autour de mes épaules. Mais ceci n'était qu'un geste amical.

-Salut vous deux ! Chantonna-t-elle.

Moraine avait toujours été quelqu'un d'enthousiaste. Elle avait deux ans de moins que son frère mais la ressemblance était frappante. C'était la même que lui, en version féminine et en plus souriante.

-Justement, Éioné voulait te voir mardi, lui apprit Timéo. Elle voulait passer à la maison !

Timéo sourit à vue d'œil. Il adorait le fait que sa sœur et moi, nous nous entendions si bien. Il fallait dire que peu de gens s'entendait mal avec Morraine Finn.

-Alors vous deux ? demanda Moraine indiscrètement en désignant le bras de Timéo sur mes épaules.

Je rougissais et bégayais quelque piètre mot avant de me dégager de l'emprise de Timéo qui bafouilla en passant sa main dans ses cheveux de bronze :

-Non. Vraiment Moraine, non.

-Vous en mettez du temps... Bouda-t-elle.

Je ris doucement en rougissant encore une fois. Peut-être que Timéo me voyait bien plus que comme une amie… Peut-être que j'avais une chance après tout. Après les Jeux, à son retour du Capitole, je lui avouerais mes sentiments. Je cachais cette promesse dans un coin de mon cœur et de mon cerveau, réalisant que si je n'arrivais pas très bientôt à la maison, j'allais passer un sal moment.

-À plus tard... murmura Timéo en collant un bisou sur ma joue.

-À plus tard, répétais-je en retenant la sensation que ses lèvres ont procurées à ma peau.

En rentrant dans la chaumière en brique blanche, la table était déjà mise. Mon père et ma mère m'attendaient et me regardaient durement.

-Désolée, je suis en retard.

-Tu étais avec le fils Finn ?

-Il s'appelle Timéo, papa, marmonnais-je à son intention pour la centième fois.

Papa n'avait jamais beaucoup apprécié le fait que je sois proche d'un autre homme que lui. Timéo était en plus de cela, quelqu'un de fragile. Suite aux Hungers Games, il était devenu imprévisible et avait eu plusieurs crises de panique en public. Mère, elle, était très contente de me voir avec un vainqueur. Elle aimait énormément les Hunger Games. Papa c'était d'ailleurs opposé à l'entrée de Noé au centre, mais cela n'avait rien changé à la décision de mère.

Mère ne prononça rien et posa le poisson sur la table, sans m'adresser un regard ou un signe. J'avais toujours l'impression de l'embarrassée, de ne pas être ce qu'elle attendait que sois. Celle dont on ne sait pas quoi faire.

-Il est très joli garçon. Tu as bon goût ma fille ! Nous allons peut-être réussir à faire quelque chose de toi !

Je mangeais, les oreilles sourdes à son dernier propos. Immédiatement mon repas terminé, je m'éclipsais de chez moi. Je n'aimais jamais rester longtemps dans les pattes de ma mère… La place du District Quatre était l'un de mes endroits préférés. Les marchands y étaient nombreux et on voyait encore la mer du haut du clocher. La grande place était généralement déserte à cette heure si, mais là, elle grouillait de monde, de pacificateurs, de caméramans, de parents et d'enfants. Le gong retentit et je m'en allais le cœur léger, sur la place. Je me faufilais jusqu'à la file des filles, après m'être fait enregistrer et rejoignit Moraine un peu plus loin. Je fis un signe de main à mon père, qui était venu avec d'autres parents groupés, impatients de savoir lesquels auraient l'honneur de participer aux Hunger Games annuel. Moraine souriait. Moi aussi. C'était notre dernière année à toutes les deux. Nous serions bientôt officiellement libres de vivre notre vie. Elle ne dépendrait plus du Capitole…

-Je suis désolée, pour toute à l'heure. Tim m'a grondé pendant tout le repas, s'excusa-t-elle sincèrement.

-Ce n'est pas grave. Je ne t'en veux pas, répondis-je en lissant nerveusement une mèche de mes cheveux.

-Tu sais Éioné, il tient beaucoup à toi.

-Comme je tiens à lui Moraine. Je l'aime peut-être plus que lui ne m'aime moi.

-Ça m'étonnerait beaucoup. Il prononce ton nom même en dormant !

Je riais doucement imaginant Timéo dans son sommeil, en train de murmure mon prénom… Je jetais un œil à Moraine, guettant le moment où elle craquerait, si elle devait en arriver là. Elle n'aimait pas cet endroit qui luit rappelait la moisson de son ex petit ami, Hadrien, mort l'année dernière. Accompagnée de Moraine, je me rendais dans la section des filles de dix-huit ans et saluais quelques filles que je connaissais de l'école. Elles ne me répondirent pas toutes. Elles me méprisaient souvent car j'avais les meilleures notes, donc les meilleures propositions d'emplois. Je levai les yeux vers la scène, pour apercevoir Timéo sur l'estrade en bois, assis sur une chaise, à côté du maire et de Delphine Anémar, une gagnante des jeux datant d'une dizaine d'années. Timéo ne l'aimait pas beaucoup, mais il disait qu'elle se démenait à fond pour faire revenir un de nos tributs en vie tous les ans. Timéo s'était changé et abordait un air plus sinistre que ce matin où il portait une marinière bleue avec un simple pantalon en toile. Il me sourit et articula en ma direction un « tu es la plus belle ». Je souris et lui répondant « Merci. » Plusieurs filles remarquèrent notre échange et soupirèrent de jalousie. Timéo était vraiment un très beau garçon. En plus de cela, il était incroyablement riche…

Les sections étant pleines, Anémone Francis, l'hôtesse du district 4 s'avança vers le micro et parla distinctement :

-Joyeux Hunger Games ! Et puisse le sort vous être favorable ! Bienvenue à tous ! Et avant de procéder au tirage au sort, visionnons ensemble, un film, venu tout droit du Capitole !

Je ne quittais pas les yeux de Timéo pendant toute la durée du film. Puis je me plongeais dans ses prunelles sans me préoccuper de la propagande du Capitole. Il allait tellement me manquer pendant les Jeux. Si seulement j'avais trouvé un moyen de le suivre jusqu'au Capitole. Je savais qu'il détestait s'y rendre. J'aurais pu veiller sur lui… Mais j'avais des obligations ici. J'avais trouvé une formation d'institutrice dans la meilleure école du district. Je ne pouvais pas mettre entre parenthèses mes projets pour Timéo. Il ne l'aurait jamais accepté en plus…

-Maintenant il est temps pour vous de connaître la jeune fille et le jeune homme qui représenteront le District 4 au quarante-sixième hunger Games. Nous allons commencer par les filles.

Elle piocha un nom dans le bocal, sortit un papier et retourna prés de son micro en faisant des petits pas. Nous mourions tous d'impatience d'en finir pour différentes raisons. Moi, je voulais mettre cette cérémonie en avance rapide.

- Éioné Littlesea.

Mon sourire s'effaça une seconde. Moraine, à côté de moi, serra ma main et leva les yeux en l'air. Je n'avais rien à craindre. Il y aurait sûrement une folle pour prendre ma place. Timéo s'affaissa sur sa chaise, puis il se redressa et chercha une fille qui crierait qu'elle était volontaire. Je m'avançais dans l'allée faisant voler doucement ma robe blanche à chacun de mes pas. J'étais calme et sereine. Je n'avais pas à songer à ce qu'il se passerait si je devenais Tribut, car je ne le serais jamais. Je montais sur l'estrade adressa un « bonjour » à l'hôtesse et regardais Timéo dans les yeux l'implorant de rester sur sa chaise. Il était prêt à bondir de cette dernière. Il l'aurait certainement fait si Delphine Anémar ne l'en empêchait pas en ce moment même. Je la remerciais d'un signe de tête, sachant quel scandale cela serait...

-Il y aurait-il des volontaires ? demanda doucement l'hôtesse.

Je me retournais vers le public. Les secondes passèrent. Mais aucune des filles de dix-huit ans ne s'avancèrent ou en crièrent qu'elles étaient volontaires. Aucune d'entre elles. Elles baissaient toutes la tête. Je voulais leur hurler de prendre ma place, que moi je ne voulais pas y participer, que je n'étais pas entrainée comme elles, que je ne voulais pas mourir et laisser Timéo et Moraine seuls... Je ne comprenais pas ce qui se passait. Pourtant, le centre avait désigné ce matin même les volontaires ! Une fille était inscrite... Pourquoi ne venait-elle pas ? Elle s'était engagée ! Je me sentais trahie. Mes forces m'abandonnaient petit à petit. J'allais être tribut… J'allais être tribut ! Ce n'était pas possible. Pas moi. J'avais toujours détesté les Hunger Games. J'avais toujours rejeté l'idée de me battre, j'avais refusé de regarder les jeux… Anémone semblait surprise. Elle ferma sa bouche maquillée de bleue, puis s'écria dans le micro :

-Veuillez applaudir Éioné Littlesea, notre tribut féminin des quarante-sixièmes Hunger Games.

Mon monde s'écroula intérieurement Je n'avais pas envie de participer à ces foutus jeux ! Je n'étais pas faite pour ça ! J'allais en mourir... Je continuais de sourire, pour donner une bonne illusion. Mais mon cœur était serré, et ma respiration saccadée. Les larmes inondèrent mes joues. Je me servis de mes longs cheveux pour les cacher. Il était hors de question que je passe pour une faible. Alors, je continuai de sourire bêtement en fermant fort les yeux. Peut-être que ce n'était qu'un mauvais rêve et que j'allais me réveiller. Quelque chose frôla ma main et agrippa celle-ci. C'était Timéo qui s'était levé et qui me tenait la main, planté à côté de moi. Il pleurait doucement et je ne pus m'empêcher d'essuyer ses larmes en direct, devant tout Panem. Au moment d'enlever ma main, il la retenu contre sa joue et me murmura quelque chose à l'oreille :

-Tout ira bien Eioné.

Je hochais la tête et le poussais en direction des chaises. Il résista alors même que je lui désignais les caméras et les gens qui nous regardaient. Je voyais que dans ses yeux, nous étions seuls, tous les deux. Cet instant nous appartenait à nous... Pas aux Habitants de Panem qui n'y voyaient là, qu'un bon spectacle. Finalement, Delphine le prit par les épaules et l'enfonça violemment dans sa chaise, lui intimant de ne plus bouger.

-Oh ! minauda Anémone. Alors ça, c'était vraiment trop mignon. Vous vous connaissez ?

-Oui. Comme tout le monde ici... répondis-je mystérieusement en retenant mes sanglots et en englobant toute la principale de mes bras. C'est un des gagnants des Hunger Games.

Je savais que le Capitole aimerait ma réponse. Anémone ne s'attarda pas plus sur la question et je l'en remerciais intérieurement. Je m'enfermais dans ma bulle, ignorant la suite. L'hôtesse piocha un nouveau nom et le dit :

-Azul Merger.

Un garçon sortit de la section dès dix-huit ans. Azul était quelqu'un d'entraîné et cela se voyait... Il était grand et baraqué avec une tonne de muscles. Il était fort. Il était brun aux yeux bleus, un peu comme les miens. Son sourire était éblouissant tant il était heureux... Azul était confiant et avant qu'Anémone n'ait eu le temps de demander s'il y avait des volontaires il hurla presque :

-Non, je ne veux pas de volontaires ! Je suis honoré de participer à ces jeux !

-Mesdames et Messieurs ! Quelle Moisson ! Je vous demande d'applaudir bien fort les tributs qui représenteront le district 4 au quarante- sixième Hunger Games : Éioné LittleSea et Azul Merger. Serez-vous la main.

Azul me broya la main et me regarda d'un air étrange. Il me faisait déjà peur. J'étais déjà effrayée, mais là je l'étais encore plus... Je n'avais aucune chance face à ce genre de personne, capable de regarder dans les yeux un adversaire. Parce que c'était ce que j'étais à ses yeux. C'était évident. Il m'affrontait du regard. Je me forçais à l'imiter sans détourner les yeux. Pourtant en entendant des sanglots dans la foule, je quittais Azul du regard. Moraine pleurait. Personne ne voulait mourir si jeune. Je ne mourrais pas si jeune, et je lui en faisais la promesse. Pour Timéo et elle. Les pacificateurs m'emmenèrent dans une pièce vide. Je voyais la mer, et cela m'apaisa un instant seulement. J'avais presque envie de rire nerveusement en pensant qu'il y avait quelques heures, j'étais en sécurité dans les bras de Timéo... Je ne pensais pas avoir beaucoup de visiteurs, j'étais assez timide et j'avais peu d'amis. Mon premier visiteur fut mon père. Il tenait dans ses bras un petit garçon. Son regard s'accrocha aux miens et son sourire illumina la pièce.

-Oh Éioné ! se lamenta mon père en me prenant dans ses bras, le petit garçon entre nos deux corps. Ton meilleur atout est l'arc. Tu sais parfaitement bien tirer ! Utilise une fronde et des coûteux en plus mais reste sur l'arc. S'il y a un étang, il y a du poisson. Tu sais pécher ! Apprends à faire du feu et allies-toi avec les carrières. Montre-leur que tu vaux quelques choses et que tu ne te laisseras pas abattre.

Je l'enlaçais à mon tour, refoulant les larmes, la peur et la colère. Pourquoi devais-je me retrouver ici ? Mon père me sourit et désigna le petit garçon dans ses bras. J'avais compris qu'il était à l'instant même où il était entré dans la pièce :

-Bonjour Noé, murmurais-je.

-Bonjour Mademoiselle.

« Mademoiselle ». J'étais une étrangère pour lui. Je n'avais jamais eu le droit de le voir. Il ne savait peut-être même pas qu'il avait une sœur. Ma mère avait refusé que j'entre en contact avec lui. Noé admira la pièce sans se soucier de moi. Il ne savait sûrement pas ce qu'il venait faire ici.. Mon père me donna ces derniers conseils. Je sentais sa culpabilité. Peut-être qu'il regrettait de ne pas avoir insister pour que j'entre au centre. Peut-être qu'il s'en voulait de m'avoir demandé de saboter mes tests pour que je reste à la maison… Mon père s'en alla, le front ridé, l'air abattu et Noé dans les bras toujours souriant et son regard bleu marine sur moi. Ma mère les croisa en entrant, elle avait la tête baissée :

- Nympheya… Il est temps de lui dire, lui chuchota mon père alors qu'elle embrassait les cheveux de mon petit frère.

Elle hocha la tête, me faisant face. Elle referma la porte. Le silence s'abattit entre nous. Nous n'avions jamais été proche elle et moi. Elle avait toujours été distante.

-Tu es tellement intelligente, tellement rêveuse, tellement douce et gentille…

Mes joues se colorèrent. Ma mère n'avait jamais eu un seul mot tendre pour moi…

-Tu rougis toujours quand on te complimente, dit-elle en laissant échapper un petit rire. Tu as une fossette à la joue droite quand tu souris. Tu es très adroite avec un arc et des couteaux. Tes cheveux ondulent vers les pointes seulement. Tes yeux sont d'un bleu magnifique, très foncé. Tu as du cœur, tu es intelligente. Quand tu dors, tu serres les poings très forts et tu soupires. Tu joues de la flûte traversière divinement bien. Tu es douée avec les enfants.

Sa voix portait comme un voile. Elle regardait le vide, comme si elle se remémorait le passé.

-Tu ressembles tellement à ton père, Eioné. Et toutes ces petites choses en toi, m'ont torturé tous les jours.

Mes sourcils se froncèrent. Pourquoi disait-elle ça ? Mon père était assez terre-à-terre, ne rougissait jamais. Il n'avait pas de fossette et n'était pas quelqu'un de très adroit. Il avait les cheveux raides et ses yeux étaient verts. Il n'avait jamais su jouer d'un instrument, et il était souvent embarrassé devant les enfants.

-Il y a un nom, que tu dois connaître avant de partir. Un nom que j'ai longtemps caché, longtemps essayé d'oublier.

Elle ne me souhaitait pas bonne chance, ni ne s'excusait pour ces dix-huit années où elle m'avait traité avec froideur. Elle me mettait des doutes pleins la tête.

-Téthys Ghostrider.

Ses lèvres tremblèrent. Elle leva enfin les yeux vers moi et s'en alla, me laissant seule dans la pièce avec mille questions en tête. Qu'est-ce que tout cela voulait dire ? Qui était ce Thétys ? Ma mère venait-elle d'insinuer que mon père, n'était pas mon père ? Pourquoi avait-elle dit ça ? Elle devait être persuadée que j'allais mourir pour le dévoiler… Moraine entra dans la pièce à son tour, mettant un terme à tous les doutes qui résonnaient dans ma tête et à mes questionnement. Elle pleurait, inondant ma robe de ses larmes. Je l'enlacais doucement en lui frottant le dos pour la consoler.

-Je n'aurai pas la force de survivre à ça, Éioné. Il faut que reviennes vivante. D'abord Timéo ensuite Hadrien, maintenant toi...

-Hé ! Je reviendrai Moraine !

-Vivante et en un seul morceau s'il te plaît ! déclara sérieusement Moraine avant de rire avec moi suite à avec moi suite à sa phrase. C'est tellement injuste… Je ne comprends pas ce qu'il s'est passé ! Normalement Antéia Irim devait se porter volontaire ! C'est… C'est impossible.

Elle pleura pendant plusieurs minutes alors que je songeais encore à ce que venait de m'apprendre ma mère. Moraine sortit soudainement de sa poche un collier de nacre. Il était magnifique. Elle le mit autour de mon cou, balayant mes cheveux sur une épaule. Mon nom était gravé d'une écriture fine et élégante sur la nacre, qui brillait en des nuances de roses et de bleues.

-Timéo voulait te le donner pour ton anniversaire. Il l'a fait pour toi. Je pense que tu devrais le porter en souvenir de ton district.

-Merci Moraine...

Elle repartit alors que les larmes commençaient à inonder une nouvelle fois mes joues.. La voix de Timéo résonna dans le couloir. Je voulais le voir, le serrer dans mes bras. J'ouvris la porte pour aller à sa rencontre. L'un des pacificateurs m'agrippa le bras et me le tordit. Un cri s'échappa de ma gorge. Il venait de me déboiter l'épaule. Timéo, alerté par le cris, couru vers moi, laissant Moraine seule, les deux mains plaquées sur sa bouche. Il écarta les pacificateurs d'une main ferme et s'approcha de moi. Il examina mon bras avant d'aboyer sur les pacificateurs :

-Non mais vous êtres malades ou quoi ? Vous venez de blesser la tribut du district quatre ! Le Capitole en entendra parler et je peux vous garantir que vous pouvez d'ores et déjà préparé vos bagages pour une réaffectation dans un le district douze !

Je frissonnais en entendant Timéo me désigner sous le diminutif de « la tribut du district quatre ». Je voulais rester Eioné à ses yeux. Rien qu'Eioné. Je ne l'avais jamais vu aussi en colère. De mon bras encore valide, je posais ma main sur sa joue. Mon geste le fit réagir. Ses yeux d'orage se calmèrent. Il était tellement inquiet pour moi. Il remarqua que je portais son collier, celui qu'il avait fait rien que pour moi. Son souffle caressa mes joues. J'allais peut-être mourir dans quelques semaines. A cette pensée, je me hissais sur la pointe des pieds pour arriver à sa hauteur. Mes lèvres se posèrent sur les siennes. Ses mains s'enroulèrent autour de mes hanches et me pressèrent contre son corps. Notre baiser s'intensifia et pour la première fois depuis que mon nom avait été pigé, je me sentis légère et prête à affronter l'arène. J'allais le faire. Je n'avais pas le choix. Ne serait-ce que pour Timéo. Ne serait-ce que pour ma mère et les doutes qu'elle avait semé dans mon esprit. Ne serait-ce que pour arracher Noé de ce putain de centre.

-Éioné... Je t'aime tellement, chuchota Timéo, la tête nichée dans mon cou.

Mon cœur se gonfla en sentant ses lèvres tracer une ligne imaginaire jusqu'à mon oreille.

-Je t'aime aussi Timéo..., soufflais-je en ignorant le regard des pacificateurs.

Il caressa ma joue, alors que l'hôtesse, ainsi que Delphine Anémar et Azul, venaient d'arriver dans le hall. Moraine avait disparu, laissant place à une infirmière qui avait été appelé pour me soigner dans l'urgence. J'avais conscience que tous nous regardait. Je me détachais de son emprise, me tournant vers eux. Sa main resta agrippée à la mienne pendant tout le voyage dans la voiture nous menant à la gare. Une fois arrivée, Delphine se pencha vers moi :

-J'ai ramené Timéo vivant il y a cinq ans. Ce n'était pas pour le voir après dépérir parce que son amoureuse a eu la même malchance que lui. Alors entrainée ou pas, je vais te faire gagner ces Hunger Games, ma petite. Quel qu'en soit le prix, je te le promets.

Elle nous dépassa pour arriver à la hauteur de Azul Merger, me laissant perplexe. Je n'avais pas d'autre choix que celui de me battre pour obtenir la vie que j'aurais dû avoir sans cette Moisson. La vie que cette Antéia m'avait arraché injustement en refusant de se porter volontaire… Et le pire dans tout ça, c'était que je n'arrivais même pas à lui en vouloir à cette fille. Mieux valait moi qu'une gosse de quinze ans à peine.

Eioné Littlesea Tribut du District 4
Le sort sera-t-il en sa faveur ?