HEIDI MIESEPRIEN - DISTRICT 10

"Morale, dignité et conscience", "Morale, dignité et conscience", "Morale, dignité et conscience". Il faut agir avec morale, dignité et conscience. Mon père nous l'a si souvent répété, à moi et mon frère, que ces mots tournent en boucle dans ma tête. Sa voix grave continue de murmurer "Morale, dignité et conscience" et dans mon esprit elle se casse en prononçant le mot "conscience", comme si il étouffait un sanglot. "Morale, dignité et conscience". Notre devise familiale, mon fardeau personnel.

-Heidi, tu dors encore ?

C'est mon frère. Il a entrouvert la porte de notre si petite maison. "Notre taudis" dit Philip. Un petit faisceau lumineux entre dans ma chambre. "Notre taudis"... Il faut dire que nous avions tout, et que maintenant nous n'avions rien. Juste notre "morale, dignité et conscience".

-Non, Phillip je suis bien éveillée.

-Encore un cauchemar ?

-Encore.

Toutes ces nuits je nous revois, moi, Philip et notre père, escortés par des pacificateurs. Ils nous emmènent vers notre nouveau chez nous. Ils nous demandent de nous taire. Je sentirais presque le bâillon invisible qu'ils me mettent pour que mes lèvres se scellent à jamais. Satané pouvoir mentale qu'exerce le Capitole.

Philip me regarde de ses yeux verts luisants et brillants, pareils aux miens. Nous nous ressemblons tellement lui et moi. Les même cheveux blonds platines, la même peau laiteuse et sans défaut, la même dentition parfaite... Tant de choses qui creusent encore plus le fossé qui nous sépare des habitants du district 10. Notre nouveau district.

-Un jour...

-Non. On ne rentrera jamais chez nous, Philip. Plus jamais, tu m'entends ?

-Heidi...

Je commence à pleurer. Il me rejoint dans mon lit comme il le faisait lorsque nous habitions encore notre vrai "chez nous". Sauf que j'avais un beau lit, avec de beaux draps et une belle chemise de nuit blanche et immaculée. Philip me prend dans ses bras. Il me console. Comme il a pris l'habitude de le faire depuis six mois maintenant. Philip est la seule personne qui soit capable de me calmer et d'étouffer mes sanglots. Je n'adresse plus la parole à mon père. Plus depuis que nous ayons quitté le Capitole.

-Heidi, il va falloir te préparer.

-Pourquoi ?

Je ne sais pas pourquoi. Aujourd'hui est un jour comme les autres.

-La moisson.

Aujourd'hui devrait être un jour comme les autres. Ma première moisson. Je n'ai pas peur. Je suis la fille d'un des anciens hauts conseillés du Capitole. Aucune chance que mon nom soit pigé. Aucune. lls nous ont déjà assez punis. Ils nous ont déjà exilés. Pourquoi ? Pourquoi ferait-il ça ? Pourquoi continuaient-ils de nous faire du mal ?

-Pourquoi ?

-Les Hunger Games, Heidi, tu...

-Non. Pourquoi nous a t'ont obligés à partir ? Pourquoi sommes-nous partis du Capitole ?

-Je n'en sais trop rien Heidi.

Il y a un long silence. Un long silence pendant lequel le vent s'engouffre dans ma chambre et ébouriffe mes cheveux trop lisses et trop blonds.

Quand on nous a obligé à partir, mon père nous as dit qu'il avait été nommé au District 10, pour remonter l'économie. D'après le président, cette mesure exceptionnelle était un privilège pour notre famille. Mais nous ne devions pas parler de notre vie d'ici et nous adapter. La nouvelle mission de mon père, à savoir de ne plus faire du District 10 un trou financier, n'était un prétexte d'après moi et Philip.

A partir de là, on lui retirait sa fonction de haut conseillé. On nous retirait le luxe du Capitole.

-Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent être.

-Pourquoi ? Pourquoi sommes-nous vraiment partis. Je ne crois pas que le Capitole prendrait le risque de mélanger des habitants du Capitole avec des gens des District, pas si il n'y avait pas un enjeu plus important derrière.

-Tout cela sonne plus comme une punition, à mes oreilles.

Je médite sur ses paroles. Nous revenons à la théorie "Père a fait une grosse bêtise". C'est comme ça que nous l'avons appelé. "Père a fait une grosse bêtise", semble être la seule explication logique fasse à notre départ. Parce que le district 3, qui est moins pauvre que le 10, a aussi besoins d'argent. Le 10 est plus éloigné du Capitole. Comme si on nous avait réellement exilés...

-Il a peut-être vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir. Entendu quelque chose qu'il n'aurait jamais dû entendre. Le Capitole à ses secrets. Nous étions parfaitement bien placés pour le savoir.

C'est vrai. Le Capitole à ses détracteurs. Mon père nous racontait tout. Toujours. Son travail était un privilège. Nous étions hauts et puissants. Le gouvernement nous as fait disparaître. Après l'annonce de notre départ, aux informations locales du Capitoles, les habitants nous ont acclamés. Vous rendez vous compte ? Une mission de redressement fiscale ! L'avenir d'un district reposant sur nos épaules ! Quelle chance ! Nous étions des stars. Et dire que petite, je rêvais d'avoir toute cette attention. Il aura fallu que je parte pour enfin l'obtenir.

Même ma meilleure amie Rossa m'acclamait. La petite-fille du père du président actuel. Vous rendez vous compte ? Non vraiment quelle chance !

-Pourquoi le district 10 ?

-Et pourquoi pas ? J'aime bien vivre ici. Sauf ce taudis. Décidément, les gens ici, n'ont aucuns goûts question infrastructure et décoration. Et puis ce ne sont pas nos affaires après tout.

Philip se plait ici. Il est vrai que c'est beau. Malgré le "taudis". Des prairies a pertes de vues, ou les fleurs poussent ou bon leurs semblent. Tout est si naturel ici. J'aimais vivre au Capitole et j'échangerais tout ce que je possède pour retrouver mon ancienne vie.

-Il faut que tu te prépares maintenant, Heidi.

Il me sourit tendrement et part de ma chambre. Je me lève et me dirige vers mon armoire. Elle est pleine de vêtements. Je ne sais jamais comment m'habiller ici. La mode au Capitole est au blanc immaculé. Alors qu'ici les couleurs chaudes et fades sont de mises.

Les filles sont souvent en pantalons ici parce qu'elles aident leurs familles à s'occuper du bétail après les cours. Je n'en ai jamais eu. En même temps, si nos différences n'étaient liées qu'à un malheureux tissu, ma vie serait plus douce. Mais ces dernières ne s'arrêtaient pas là. Et je me demandais souvent si le Capitole l'avait fait exprès. Pour nous exclure en plus de nous exilés. Ils nous ont coupés du monde et je n'ai plus aucun contact avec mes amies. Nous ne recevons plus aucune lettre, aucun appel du Capitole.

Les gens ici, sont bruns, avec des yeux bruns, une peau brune et des cheveux bruns. Nous sommes blonds, avec une peau de porcelaine et des yeux clairs. Ici, les filles ont les cheveux très courts. Je les porte très longs. La coïncidence est trop grande.

Que disait mon père déjà ?

Ah oui !

"Une fois c'est le destin. Deux fois c'est le hasard. Trois c'est une coïncidence. Quatre et plus on se fout littéralement de toi".

Qu'as donc fait mon père ? A-t 'il fait quoique ce soit ? Si ça se trouve je suis trop paranoïaque.

-Heidi, le petit déjeuner !

Je sors de ma chambre. C'est vrai que je n'ai pas le droit de ma plaindre. Notre maison est un palace face aux autres. Même le maire n'en n'a pas une si belle. Le village des anciens tributs est juste à côté de notre maison, ce qui finit de creuser l'abime entre eux et nous.

-Tu es très belle.

Je ne réponds même pas à mon père. Je voudrais savoir.

Je m'assois et mange une miche de pain. Je n'ai pas très faim. La nourriture est tellement fade ici. Rien avoir avec les délicieux mets du Capitole. J'ai une boule au fond du ventre.

- Ah, les Hunger Games ne pouvaient pas mieux tombés ! Ça va nous changer les idées ! J'espère que les tributs seront plus originaux que ceux de l'édition précédente... C'était d'un ennui !

La boule a grossis. Moi aussi j'adorais les Hunger Games. Je les adore toujours. Depuis mon fauteuil. Mais là, j'ai une petite et infime malchance d'être moissonnée. Je n'en serais pas capable. Même si il est vrai que j'ai eu une éducation plus complète que les habitants du district, je me vois mal dans une arène avec un couteau à la main. J'étais la meilleure en stratégie et je me débrouillais très bien en sport de combat. C'était à la mode au Capitole, quand j'avais neuf ans.

-Père...

Philip claque sa langue, signe qu'il est en colère.

-Heidi pourrait y participer et vous cautionner encore ce genre de barbarie ?

Cette phrase me fait doucement rire. Je sais que Philip a toujours aimé les Hunger Games.

-Quand les enjeux changent, les avis suivent. Je murmure tout bas.

Une belle mise en situation et voilà que toutes les opinions se transforment. Une inversion des polarités suffit donc à tout ce changement. La Capitole pense pour nous. Nous, nous n'en sommes même pas capables.

-Attention fils ! N'oublie pas d'où tu viens ! Tu parles comme ces paysans, maintenant ?

-N'avez-vous donc aucune crainte de voir Heidi se battre et peut-être mourir pour amuser les gens pour l'affaire de quelques jours ?

-Il suffit Philip.

Philip renchérit et surenchérit. Il ne se taira pas. Il m'a toujours défendu contre tout et n'importe quoi. Des éclats de voix retentissent. Philip a vingt ans. Il a maintenant le droit de dire ce qu'il pense : c'est un adulte. Philip a une morale, une dignité et une conscience. Assez en tous cas, pour dire ce qu'il pense et faire ce qui est juste.

-Avez-vous un cœur de pierre ?

-Si ta mère entendait la façon dont tu oses m'adresser la parole...

-Si mère était en vie elle vous dirait d'aller vous faire voir.

C'est le moment que je choisis pour partir. En claquant un peu la porte, peut-être. J'aimerais qu'on me remarque. Sur ma route tout le monde me regarde telle la folle qu'ils pensent que je suis. Tous les murmures qui parviennent jusqu'à mes oreilles bourdonnent dans mon cerveau en échos avec "Morale, dignité et conscience"

Il y a un endroit prés d'ici. C'est une vaste colline verte et fleuris. Il y 'a aussi un ruisseau qui descend. Même si l'eau est toujours froide, j'aime bien y tremper mes pieds de temps en temps. Je sais que personne ne vient ici et la solitude que m'offre cet endroit est un cadeau que je chérie plus encore que ma robe en dentelle blanche.

Je m'allonge dans l'herbe un peu verdâtre. J'ai appris que les effets du soleil jaunissaient l'herbe, quand celui-ci rendait le temps trop chaud. Quand j'y pense, il est vrai que j'ai plus appris en six mois ici, quand 17 ans coincée au Capitole. Les habitants du district ne savent pas ce qu'il s'y passe et inversement.

-Et regarde ! Y'a la princesse des menteuses !

"La princesse des menteuses". C'est comme ça que tous les habitants d'ici m'appellent. A mon arrivée ici, j'ai essayé de m'adapter sans vraiment le pouvoir. Je ne voulais pas me refaire une vie et j'étais tellement en colère. En colère contre le capitole, qui nous avait chassés. En colère contre mon père qui n'avait rien fait et même accepter de partir. Mon père m'avait bien dit qu'il ne fallait pas parler de notre ancienne vie. Il nous l'avait interdit.

Et pourtant j'avais décidé de tout leur raconté. J'étais persuadé que je serais populaire et que tout le monde m'aimerait. Je voulais juste leur admiration. Rien de plus. Rien de moins. J'étais une habitante du Capitole tout de même ! Alors je leur ai raconté les bals, les feux d'artifices, la nourriture en abondance, les vêtements, les activités. Au début, ils m'avaient tous écoutés avec passion et envie. Ils savaient tous cela, ils l'avaient déjà vu à la télévision. Mais ils n'avaient jamais vu quelqu'un qui y avait participé, quelqu'un qui venait du Capitole et qui en parlait naturellement.

Ensuite, la jalousie a tout remplacé, suivis par la colère et l'indignation. Et enfin, l'éducation a achevé le reste. Les parents, les adultes, tout le monde à démentis mes propos. Mon père le premier. "Non le Capitole n'est pas aussi riche ! Non nous n'avions pas des bals tous les soirs! Le reste de notre nourriture nous vous la donnons! Si vous avez moins c'est parce que nous sommes plus nombreux que vous "

J'avais vite compris qu'ici, on cultivait l'ignorance et qu'une révolte aurait éclaté si personne ne m'avait traité de menteuse. Et que les gens finiraient par savoir un jour ou l'autre, que le capitole s'amuse, quand eux souffrent. Je ne les prends pas en pitié, c'est gens si pathétique du District 10. Ils ne le mérite pas.

-Alors, princesse ?! Pas trop peur ?

Je ne réponds pas. Dans ces moments-là, il faut agir avec "Morale, dignité et conscience".

-Ah, tu nous snobes maintenant ?

C'était la meilleure chose à faire. Je n'étais pas celle qu'il croyait. Et tout en moi leur hurlait de leur avouer qu'ils étaient bien bêtes et stupides de croire tout ce qu'on voulait leur raconter... Satané culte du capitole ! Bien sûr, ils savaient tous que le Capitole était plus riche, que nous mangions mieux et plus. Et ils nous détestaient mon frère et moi, pour cela. Mais là encore le culte du Capitole rattrapait le coup : "Le capitole est bon. Le capitole est généreux. Il nous épargne, nous protège."

Mon œil. Le capitole est mauvais. Le capitole est radin. Il se fout de vous et vous tue à petit feux. Les habitants des districts savaient la vérité et pourtant ils aimaient et respectaient le Capitole. Ils avaient trop peur et préféraient fermer les yeux tant qu'on ne leur donnait pas une raison de se battre. Alors ils préféraient se berner de doux mensonges. Si seulement...

-Comment vas-tu Heidi ? Ta santé mentale s'améliore ? La folle du capitole n'as rien à nous dire ?

Quand ils ont vu que les habitants doutaient encore un peu et que certains croyaient ce que je disais, mon père a choisis une autre tactique.

"Elle est folle depuis son plus jeune âge. On ne peut rien y faire malheureusement. N'en voulez pas à cette enfant, ses lèvres parlent sans réfléchir et son esprit invente tout seul des absurdités."

Pour tout le monde j'étais désormais la folle du Capitole. Chouette réputation. Chouette popularité.

Le seul moyen pour eux de se révolter et de nous détester, ma famille et moi.

-Alors princesse, une autre histoire à nous raconter ? J'aimerais bien en réentendre quelques une avant ton départ pour les Hunger games.

-Laissez la tranquille ! La pauvre, elle n'as pas toute sa tête.

Ils rient tous mais je reste allongée dans l'herbe a regarder les nuages. Il y en a un en forme de poney. J'avais un poney avant...

-Non mais regardez là ! La princesse des menteuses s'est permis de mettre sa belle petite robe !

-Elle c'est fait belle pour rejoindre les siens.

Un bouquet de fleur repose à côté du poney. Un oiseau fait la bise à un lapin. Je souris avant de glousser. Tout cela est tellement puéril !

-Qu'est-ce qui te fais rire ?

Contrairement à toutes les voix que j'ai pu entendre jusqu'à présent, celle-ci n'est pas agressive. J'y décèle une pointe de curiosité. Alors je me redresse, enlève de ma bouche et de mes yeux, mes cheveux blonds presque blancs. C'est un garçon de mon âge qui me regarde avec ses grands yeux bruns. Je crois qu'il s'appelle Solal.

-T'es stone ?

Je pointe du doigt le ciel et regarde encore une fois les nuages. Il s'assoit à côté de moi sous les pouffements de ses amis.

-Tu viens souvent ici ?

Je hausse les épaules.

-Nous venons tous les ans ici, pour la moisson. Le sort nous sera peut-être favorable !

Il désigne ses amis, puis il tourne la tête vers une fille un peu plus jeune que nous. Les cheveux court et noir. La peau mate et les yeux bruns.

-Harriet pense que ça nous porte chance !

Il me sourit. Il a l'air gentil. Il a de trop gros yeux.

-Va-t'en princesse ! Toi, tu n'as pas besoins de chance !

J'aime bien cet endroit. Il est aussi à moi maintenant. Alors je ne réponds pas et me rallonge dans l'herbe. Je me fous bien de ce qu'ils pensent ou de ce qu'ils disent.

-Mais regardez-la ! La folle !

-Tu te prends pour qui ?

-Dégage de là ! C'est chez nous ici !

Je n'ai pas le temps de réagir que des mains m'empoignent et me relèvent. Une fille me tire les cheveux et les larmes me montent. Je crois qu'on déchire ma robe. Je sens mon cœur qui bat contre ma poitrine. L'adrénaline me pousse à partir et ni une, ni deux, je cours loin d'ici en pleurant, sous leur rires à tous.

Ce n'est pas la première humiliation. A l'école, j'en recevais aussi. Mais celle-là est celle de trop. Je ne suis pas comme eux, je ne suis pas non plus comme les habitants du Capitole. Je ne le suis plus. Je suis différente. Je suis moi. Avec un cerveau en marche, des injustices à révéler, des secrets à répéter... Les gens ont le droit de savoir la vérité. Je leur ai pourtant offert sur un plateau d'argent ! Je suis comme personne. Même Philip ne comprendrait pas. Il n'est pas un prince lui. Il n'est pas un menteur lui. Pas comme moi.

Mes pas m'amènent près de la place centrale du District. Les caméras s'installent, les pacificateurs surveillent. Je ne sens pas la joie, l'ivresse des habitants face aux Hunger Games. Personne ne sourit, ne rit. Il n'y a que des chuchotements et des murmures. Des visages apeurés et des yeux effrayés. Aucune fête ne se préparait. Rien. Pourtant en ce moment, au capitole, ils faisaient surement la fête. Mes amies étaient certainement en train de danser vu l'heure qu'il est... Rossa devait même porter une toute nouvelle robe excessivement cher...

Ils devaient tous attendre, le sourire aux lèvres, la retransmission des moissons dans les différents districts, comme je le faisais encore il y a un an. C'était tellement excitant.

-Tu as vu, Paula ? Il y en a plus cette année !

-De quoi ?

-Des pacificateurs !

-Tu as raison. Il y en a beaucoup plus.

C'est à cause de moi. Le Capitole reste prudent est surveille une émeute à cause de ce que j'ai pu dire. Philip pense que mon père aurait reçu un avertissement. Ils n'ont rien à craindre, personne ne me croit. Je vois un pacificateur me pointé du doigt et faire signe à un autre. Je m'en fous. Au moins on parle de moi. Je suis toujours une habitante du Capitole pour eux.

-Bonjour Heidi !

Je me retourne. C'est Déléa.

-Salut Déléa.

J'ai encore les joues rouges de hontes et les larmes qui dévalent sur mes pommettes. Ma robe est déchirée.

-Ça ne va pas, Heidi ?

Déléa est ce qui se rapproche le plus d'une amie ici.

-Si si Déléa, ne t'inquiètes pas. Et toi comment tu vas ?

-Ça va. Maman ne veut plus que je vienne te voir.

Déléa a six ans.

-Tu devrais peut-être l'écouter.

Je n'aime pas ces pacificateurs qui nous regardent toutes les deux.

-Mais je t'aime bien. Tes histoires sont si belles ! Et j'en ai marre ! Je ne suis plus un bébé !

-Tu sais, même à vingt il faut écouter ses parents.

Elle me sourit et me tend sa main pour que je la prenne. Elle est mignonne cette petite. Je l'ai trouvé un jour, recroquevillée dans un coin dans l'école alors que je cherchais mes affaires qu'on avait éparpillées dans le bâtiment. Elle pleurait parce qu'on avait caché son doudou. Je ne savais même pas ce qu'étais un doudou. Au capitole, nous n'en avions pas.

Je l'avais prise dans mes bras et j'avais cherché son trésor avec elle, tout en ramassant de ci par là mes affaires. Au bout d'un quart d'heure, quand je l'ai finalement vu avec un chiffon tout gris qu'elle serrait contre son cœur et le sourire qu'elle affichait, j'ai compris que ce n'étais pas le trésor le plus brillant au monde... Mais elle était contente et elle ne pleurait plus. Son sourire m'avait donné l'effet d'une claque et je m'étais remise à pleurer. Jamais je ne m'étais sentie aussi seule.

-Toi aussi tu as perdu ton doudou ?

J'avais souris en faisant signe que oui. Trop long à expliquer à une gamine de six ans. Elle m'avait alors regardé de ses grands yeux bruns tout en suçant son pouce. Je n'avais rien vu d'aussi innocent et fragile. Elle avait alors arrêté de sucer son pouce et m'avait tendu son doudou.

-Je te le prête si tu veux ? Tu me le rendras demain.

Je l'avais pris de bon cœur en le serrant contre moi. Ce chiffon aussi immonde et sale qu'il était me donnait du réconfort et m'apaiser. Moi aussi, j'aurais voulu avoir un doudou.

Après avoir raconté ma journée et expliqué à Philip ce qu'il sétait passé à l'école, il m'avait expliqué que le père de Déléa était un riche commerçant et que les enfants du District s'en prenaient souvent à elle. Philip le savait parce que son père était venu voir le nôtre pour parler de l'économie du District. Les enfants étaient cruels et cela inquiétait le père de Déléa.

Le lendemain, la petite fille m'attendait près de chez moi. Ses cheveux noirs étaient tressés et elle avait un petit sourire timide qui dévoilait deux fossettes absolument craquantes. Je lui avais rendu son doudou et tendu un carré de soie rose pastel qui traînait dans mes placards depuis trop longtemps.

-C'est tout doux !

-C'est de la soie. Cela peut aussi être ton doudou si tu le souhaites.

-Merci Heidi. Tu es trop gentille.

Ainsi, j'étais sure que même si les autres enfants venaient à recommencer, la petite aurait quand même un doudou de remplacement. Au moins celui-là n'était pas plein de bactéries.

-Bon je dois rentrer. A demain Heidi.

-A demain Déléa.

Je lui fais un petit signe de la main avant de partir. Ses cheveux courts rebondissent sur sa nuque au rythme de ses pas. Sa mère ne veut plus qu'elle me fréquente. Si je perdais la petite once de gentillesse et d'innocence qu'il y avait dans cette ville, je n'aurais plus qu'à m'en aller pour de bon. Je ne pouvais pas être comme eux. Mais je pouvais essayer de leur ressembler, même un tout petit peu.

Presque en courant, je rentre chez moi. Je me dirige dans la cuisine. Je prends ce que je suis venu chercher et repars dans ma chambre. Je me plante devant le grand miroir et observe mon reflet. Mon visage pâle, mes yeux verts, mon nez un peu trop long, mes lèvres un peu trop rouge, dut à un maquillage permanent. Mes cheveux d'un blonds presque blancs me tombent un peu au-dessus des genoux. J'en prends une mèche et la caresse. Je ferme les yeux et respire un coup. Je prends la totalité de mes cheveux, les enroulent autour de mon poings et les coupe net avec les ciseaux de la cuisine.

J'entends presque mes cheveux tombés sur le sol. Ils rebondissent sur le parquet fraîchement ciré. J'ouvre les yeux. Mes cheveux chatouillent à présent la naissance de mon cou. Ils sont si courts... Ils étaient trop longs. Cette nouvelle coupe allonge l'ovale de mon visage.

-Heidi ! Qu'as-tu fais à tes cheveux ?

Philip me regarde comme si j'étais en sucre. Je ne réponds pas. Même pendant le repas, ma bouche reste pâteuse et close. D'ailleurs je ne parle pas jusqu'à ce que j'entende la cloche. On nous appelle tel le bétail qu'ils cultivent, pour nous emmener vers la mort. On nous appelle pour la moisson.

Mon frère m'accompagne, me donne la main. Je sais qu'il a peur pour moi. Je sais qu'il n'y a rien à craindre. Jamais je ne serais choisi. Alors je pars le cœur léger. Je siffle gaiement sur la route, presque pour narguer les autres habitants. Eux, risquent plus gros que moi. Je marche avec morale, dignité et conscience.

Mon père est un peu plus loin et parle avec le maire du District. Autour de moi, je sens les regards qui coulent sur ma nuque à présent nue. Ma robe est toujours déchirée mais ni mon père ni mon frère ne l'ont remarqué. Je ressemble à une jolie poupée qu'on aurait cassée.

Je rejoins la file des filles. Je regarde ce qu'elles font. Je les imite et grimasse quand on me pique le doigt. Je rejoins les filles de mon âge et attends en silence en regardant mes pieds jusqu'à entendre la voix de l'hôtesse du district 10 dont je ne connais pas le nom. Elle est toute rose. Ce n'est pas la même que l'année d'avant et je ne me tiens plus informée de ce qui se passe au Capitole. La peau de l'hôtesse semble, elle aussi rose, à cause de ses vêtements et de son maquillage fuchsia. Cela doit être la mode au Capitole.

-Joyeux Hunger Games ! Et puisse le sort... Vous être favorable !

Elle baragouine quelques mots. Un film ridicule sur la gloire du Capitole est diffusé. Je n'écoute rien, je n'entends rien. Je vois juste. L'hôtesse rose se dirige vers un gros bocal remplit de papiers. Mon nom figure sur l'un deux. Un bocal semblable à celui que j'avais, pour mes poissons dorés quand j'étais petite. Les deux filles à côtés de moi croisent les doigts et retiennent leurs souffles. Moi aussi je le retiens. L'hôtesse rose sourit en dévoilant ses dents. S'en est presque insolent. Je ne m'en étais jamais rendu compte avant. Mais ma vie a changée, mon point de vue aussi. Cette fameuse inversion des polarités...

Les Hunger Games seront toujours là, eux. Puis soudain j'entends :

-Heidi Mieseprien !

J'explose de rire. L'ironie du sort ! Pour une fois, mon nom allé vraiment être connu de tous. Je serais connu à travers tous les districts et ma popularité au Capitole atteindra des sommets. Ils vont me prendre en pitié et ils auront raison. Mon nom est écrit une fois. Une seule petite fois. C'est ma première moisson !

Je ris vraiment pour la première fois depuis longtemps. D'un vrai rire. Un rire qui vous fait mal aux côtes et qui vous fait mal à la gorge. Un rire joyeux. Je me tords de rire et pour l'avoir vu des centaines de fois, je sais qu'il faut que je m'avance et monte sur la scène. Alors je m'avance, le pas léger. Et je ris toujours aussi fort. Arrivée sur l'estrade, je serre la main de l'hôtesse en lui faisant un grand sourire. Mon fou rire n'est toujours pas partis alors je retiens quelques gloussements. Sans aucune morale, dignité et conscience.

-Eh bien et bien ! Tu sembles très heureuse de l'honneur qui t'es fait !

Je suis incapable de répondre et mon fou rire reprend. Je lève les yeux vers les habitants du District 10. Je crois qu'ils me regardent vraiment pour la première fois. Dans leurs yeux je vois de la pitié et une sorte d'incrédulité. Je leur fais peur. Mais à leur place je me ferais aussi peur. Je comprends... La vérité fait tellement peur.

Mon fou rire se calme. Pour la première fois de ma vie je suis moi-même. Je n'ai pas agis avec morale, dignité et conscience. Quand je sens une main serrer la mienne, je lève les yeux vers le tribut masculin qui a été moissonné avec moi. C'est le garçon de ce matin. Solal. Il me regarde presque amusé. L'ironie du sort.

-Tu rentres chez toi ! Tu dois être contente !

Il n'y a pas de méchanceté dans sa voix.

-Je n'ai pas de chez moi Solal.

On nous conduit ailleurs, dans l'hôtel de ville, un des rares bâtiments qui ne donne pas l'impression de s'écrouler, ici. Hormis le village des vainqueurs et notre taudis. On me traîne dans une pièce. Elle est magnifique et me rappelle un peu l'antichambre de mon père, lorsque nous habitions au Capitole. Le lustre en cristal reflète la lumière du soleil. C'est beau et ça brille. La porte s'ouvre.

-Oh Heidi !

Philip m'étouffe et me serre fort dans ses bras jusqu'à m'étouffer. Il pleure.

-Tu ne peux pas mourir. Pas maintenant.

-Et pourtant c'est comme cela que c'est écrit.

Maman nous disait souvent ça quand événement triste, heureux ou quelconque survenait dans nos vies. J'aimerais qu'elle soit encore là. Philip grimace.

-Tout était si parfait... Notre vie était moins oppressante qu'au Capitole.

-Pour toi Philip. Pas pour moi. Plus rien ne seras jamais parfait.

-Tu ne peux pas mourir. Répète-il.

Je ne sais pas quoi dire. Ce n'est plus moi qui décide maintenant.

-Qu'est-ce que je vais faire sans toi ?!

J'ai toujours cru que mon frère et moi étions très proches. En réalité, nous dépendons l'un de l'autre. Il n'a pas peur pour moi. Il a peur pour lui. Peur d'être seul face aux autres.

Il me caresse les cheveux en prends une mèche qui glisse entre ses doigts. Mon père, que je n'avais pas remarqué jusque-là toussote.

-Sympas ta nouvelle coupe de cheveux. Ça plaira surement aux habitants du Capitole. Çà fait guerrière ! De plus tu pars avec un avantage ! Tout le monde te connait déjà las bas.

Soudainement, les choses que je gardais cachées jusqu'au plus profond de moi-même resurgissent.

-Tout cela est de votre faute. Je ne sais pas ce que vous avez fait, ou ce que vous avez entendu. Et je m'en fous totalement. Mais je ne crois pas que nous soyons partis juste pour une mission à remplir pour le Capitole. Mais si jamais je venais à mourir, ce qui risque d'arriver soyons lucide, mon seul regret seras de ne pas savoir pourquoi on continue de nous punir. Parce qu'on me punit à travers vous ! J'aurais juste voulu savoir pourquoi ? Pourquoi sommes-nous partis de chez nous ? Pourquoi m'avoir fait passer pour une menteuse, bonne a interné ? Je veux savoir à quoi tout cela rime. Vous nous avez fait vivre un enfer ! Vous vérifiez nos paroles nos gestes comme si nous étions sur écoute ou surveillés. Je veux savoir si votre jeu en valait ma chandelle !

Je viens de m'en rendre compte en le disant. Tout cela n'est qu'une punition. Notre départ, ma future participation aux Hunger Games... J'en suis persuadée maintenant et la théorie de "père a fait une grosse bêtise" n'en ai plus une. Philip pleure encore plus, alors je regrette d'avoir dit tout cela.

-Je t'aime Philip. Occupe-toi de Déléa pendant mon absence.

-Et qui vas s'occuper de toi, Heidi ?

-Je suis assez grande maintenant. J'ai dix-sept ans, je ne suis plus un bébé.

Les pacificateurs viennent et emmènent ma famille loin de moi. Avant de partir mon père, croit bon d'ajouter :

-Ne nous fait pas honte. Agis avec morale, dignité et conscience.

Personne d'autre ne viendra me voir. Je ne reverrais peut-être jamais Déléa, ni la colline. Je repense aux mots de Solal. Je n'ai vraiment pas l'impression de rentrer chez moi. Je n'ai même pas envie de revoir Rossa.

Je réalise que je vais participer aux Hunger Games, que les jeux que je regardais dans mon canapé de velours rouge, sur l'écran de ma télévision allait devenir réel, que ceci n'était plus un jeu. La réalité me rattrapait. Il n'y a jamais eue de réalité dans ce monde. Tout cela n'est qu'une illusion.

Mais j'ai envie de me battre jusqu'au bout. J'imagine que tous les tributs se sont dit ça dans leur tête, pour se donner de l'espoir. Mais j'ai toute ma chance. Je ne suis peut-être pas aussi entraînée qu'un tribut de carrière, mais je le suis déjà plus que ceux des autres. Je connais l'esprit du Capitole. Le vrai. Le perfide qui veut m'éliminer. Je ne suis pas paranoïaque. Je le sais. Je pourrais éviter leurs pièges. Mais avant je vais leur en faire baver, après m'être fait aimé du Capitole. Je sais comment les amadouer et ils me connaissent. Je suis l'une des leur pour eux.

Je serais moi-même. Seulement pour une fois dans ma vie, je n'agirais pas avec morale, dignité et conscience.

-Joyeux Hunger Games ! Et puisse le sort, vous être favorable !

Heidi Mieseprien, Tribut du District 10

La chance lui sera-t-elle propice ?