Alors qu'il s'acheminait vers la Marienplatz, ce lieu vénérable, porteur de l'essence même de Munich, Graves fut le témoin d'un spectacle d'une effroyable nature. Les cieux, d'habitude parés d'une sérénité azurée, se drapaient d'une rougeur ensorcelante, qui englobaient chaque parcelle de son regard ébahi. Étrangement, tout ce qui s'étendait sous ses yeux endossait l'écarlate du sang, une teinte vermeille qui conférait à l'atmosphère une aura de mystère et d'inconfort. Un instant incrédule, il porta la main jusqu'à ses paupières, les frottant avec vigueur dans l'espoir de chasser cette vision troublante. Mais les contours persistaient, imperturbables, tel s'il s'était enfoncé dans une fresque macabre, prisonnier d'un cauchemar dont il ne pouvait se défaire. L'astre solaire, éblouissant guide de nos pas, semblait s'être dérobé, englouti par quelque entité invisible. Pourtant, la chaleur étouffante qui l'étreignait, oppressante, demeurait une réalité tangible, une présence immuable malgré l'absence de sa source lumineuse.
Soudain, des ombres énigmatiques surgirent de toutes parts, dansant dans l'obscurité qui dévorait chaque recoin. Les contours de la réalité semblaient se dissoudre, fondus dans un tourbillon d'illusions. Les murmures terrifiés de la vie quotidienne s'étaient évanouis, engloutis par une cacophonie discordante qui bourdonnait à ses oreilles. Tel un chœur de voix indéchiffrables, des sons parasites résonnaient sans relâche, transperçant l'air d'une puissance inexplicable. Graves cherchait en vain leur origine, mais ses sens égarés ne lui offraient aucune réponse, comme si les voies de l'invisible étaient murées devant lui, semblables à des échos évanescents de l'au-delà.
Au milieu de cette scène d'apocalypse, les pulsations de son cœur semblaient résonner avec une intensité démesurée. Peut-être était-ce le sien, enchaîné dans sa poitrine telle une bête sauvage, ou peut-être était-ce celui d'un autre, d'un spectre dont la présence se faisait sentir sans se dévoiler à ses yeux. Tout autour n'était qu'un abîme vorace, une obscurité impénétrable qui happait chaque forme, chaque détail, et l'enveloppait de ses bras glacés.
Graves demeurait figé, animé d'une émotion complexe. Il était devenu, à son insu, l'acteur principal d'un drame dont il ignorait les arcanes, balloté entre les forces qui régissaient cette réalité altérée. Dans l'ombre de la Marienplatz, il se sentait encore plus étranger, déraciné, comme si le monde qu'il avait connu s'était effondré, impuissant face à la déroute de ses certitudes.
Emporté par une fièvre subite, comme si une marée tumultueuse avait libéré toutes les souffrances qu'il avait jusqu'alors contenues, il fut frappé de plein fouet par une souffrance insoupçonnée. Ébranlé, il chercha appui contre un mur, chancelant presque sous le fardeau de cette tourmente intérieure. D'un geste fébrile, ses doigts s'attelèrent à ôter les épingles qui ornaient sa cravate. Les scorpions noirs, auparavant fermement enclavés, se libérèrent, laissant la soie se dénouer, comme pour refléter son état de détresse.
Sa respiration lui échappait, oppressée par l'angoisse qui le submergeait, une angoisse aussi impalpable qu'une ombre dévoratrice. Ses mains tremblantes témoignaient de sa vulnérabilité, tandis qu'une sensation d'agonie envahissait tout son être, se nourrissant de ses pensées. L'idée même de la mort se profilait à l'horizon de sa conscience, implacable et tenace, ne le quittant désormais plus.
Dans un ultime espoir, son regard s'attarda sur les épingles, gardiennes de souvenirs précieux. Il se remémora ce jour où son défunt père les lui avait offertes, un hommage vibrant à son frère, emporté lui aussi par le destin. C'était cette sombre tragédie familiale qui avait enflammé l'âme de Graves et l'avait poussé à entreprendre des études afin d'intégrer l'illustre Institut des Aurors, l'espérance d'une vengeance dissimulée derrière une volonté farouche.
Trois années s'étaient écoulées depuis ce jour où il avait reçu avec fierté son diplôme, scellant ainsi sa place au sein du Congrès magique. Son ascension avait été une étoile filante, portée par les recommandations solennelles - et les promesses murmurées - de Madame Sayre. Tel un prodige, il s'était frayé un chemin parmi les éminences, porté par le souffle des aspirations étincelantes. Madame Sayre, telle une ombre rassurante, l'avait accompagné sans relâche, veillant sur lui à chacun de ses pas audacieux.
Depuis lors, Graves n'avait jamais renoncé à arborer ces épingles, porteuses des raisons les plus profondes de son existence, un fil d'Ariane guidant sa vie toute entière. À chaque aube naissante, leur présence était un rappel constant de la mission qu'il s'était assignée en mémoire de son regretté frère Aneurin. Ces insignes, symboles d'un amour fraternel indéfectible, illuminaient sur le chemin qu'il avait choisi : la voie de l'honneur et de la justice.
Un flot tumultueux s'entrechoqua dans l'esprit de Graves, tandis qu'il murmurait à lui-même : « Je ne peux pas mourir ! Pas en cet instant précis, alors qu'il me reste tant à accomplir ! » Ces mots, empreints d'une détermination fiévreuse, révélaient l'ardeur qui brûlait en lui. Puis, dans une profonde introspection, il revisita le sentier tortueux qui l'avait conduit jusqu'à ce point crucial de son existence. Plus de trente ans avaient passé depuis qu'il s'était abandonné corps et âme dans cette quête.
Pourtant, le poids des années s'appesantissait sur ses épaules, alors qu'une insidieuse lassitude s'insinuait en lui. Il était à bout de forces, épuisé par les nombreux rebondissements qui avaient jalonné son chemin. Et pourtant, dans les méandres de son esprit, il entrevoyait les prémices d'une victoire, ignorant encore que trois années supplémentaires lui seraient nécessaires pour dévoiler l'ultime vérité. Il se tenait à l'orée d'une révélation cruciale, mais sans se douter que tout ce qu'il avait conclu jusqu'alors n'était que chimères évanouies, des pistes trompeuses qui ne feraient qu'accroître à la confusion de son esprit tourmenté.
Les pensées de Graves se tournèrent une fois de plus vers son frère. Il se surprit à imaginer si celui-ci aurait pu surpasser ses talents d'enquêteur et quelles voies, tous les autres, sauf lui, auraient empruntées, y compris Madame Sayre. Un irrépressible besoin de fuir sa propre existence, d'endosser une autre identité, s'empara de lui. Depuis le traumatisme de son enlèvement par Grindelwald, sa confiance en lui-même s'était ébranlée, et il doutait profondément de ses capacités. La crainte de la mort, alors même qu'il avait longtemps nourri ce désir, l'assaillit. En méditant, il s'efforça de se convaincre que sa vie était réellement en danger, Monsieur Wyllt ne se serait pas laissé emporter par un sentimentalisme quelconque et lui aurait révélé la vérité. Peut-être était-ce une épreuve à laquelle il était soumis, tout comme il l'avait été depuis leur rencontre. Cette idée le réconforta et il s'accrocha à cette infime lueur d'espoir, persuadé que Wyllt se présenterait bientôt à lui, afin qu'il pût constater de ses propres yeux qu'il luttait vaillamment, qu'il était prêt à affronter les épreuves qui les attendait.
Il aurait pu se perdre longtemps dans les dédales de sa propre conscience, mais une figure sombre, surgissant telle une apparition soudaine, ensorcela son regard. Elle se dessinait comme une ombre s'élevant dans les airs, dépourvue de toute humanité, arborant une stature plus imposante que celle d'un simple mortel, et coiffée de cornes qui évoquaient la majesté des ramures d'un cerf. Étrangement, Graves eut le sentiment de l'avoir déjà croisée par le passé, bien que l'origine précise de cette rencontre échappât à sa mémoire. Avec les dernières forces qui lui restaient, il se laissa guider par cet envoûtement des sens. Il était incapable de fournir la moindre explication rationnelle, se sentait irrésistiblement attiré vers cette présence. La silhouette semblait s'abreuver du sang qui infusait l'atmosphère ambiante, telle une entité avide des fluides vitaux qui infusaient le paysage. Pour tout autre âme, une pareille vision aurait inévitablement engendré une profonde terreur, mais pour Graves, habitué aux horreurs les plus accablantes, cela constituait son quotidien.
« Vous... Je me souviens de vous... Mais l'origine de notre première rencontre m'échappe », confia Graves, plongé dans ses pensées.
L'entité le scrutait avec une intensité troublante, silencieuse, avant de répondre d'une voix sortie des profondeurs :
« N'aie crainte, car je ne saurais porter atteinte à ma progéniture.
— Vous ! C'est à cause de vous si je me trouve dans cette situation ? Qui êtes-vous ? Qu'êtes-vous ? Répondez ! s'exclama Graves, empli d'une frustration grandissante.
— Je suis l'éclat et la fureur, le tourment et le tumulte, répliqua l'entité.
— Cessez de me tourmenter avec vos paroles énigmatiques ! s'emporta Graves.
— Apaise-toi, car je suis porteur des réponses profondes, murmura l'entité.
— Quel est votre but ? interrogea Graves d'une voix entrecoupée.
— Des forces abyssales se rassemblent en secret, dissimulées aux yeux du monde. Elles engendrent un déséquilibre universel. Ta maîtresse, la Dame des Ténèbres, en est l'origine, révéla l'entité.
— Je peine à comprendre, déclara Graves d'un ton confus. Je croyais que Gellert Grindelwald était responsable du meurtre de Jolly Cotton.
— Oublie cette méfaite insignifiante, rétorqua l'entité d'une voix teintée de mépris. Les enjeux dépassent de loin ta compréhension. »
Graves, blessé par le flagrant dédain envers la victime, souhaita exprimer sa colère, mais les tourments de son corps l'en empêchèrent.
« Où suis-je ? demanda-t-il d'une voix chétive et tremblante.
— Tu te tiens à la lisière des deux mondes », répondit l'entité.
— Les deux mondes ? » répéta Graves, saisi d'incrédulité.
— La plaie qui te dévore t'emporte lentement, te condamnant à une agonie prolongée, mais ton cœur, lui, demeure pur et résistant. Tu as pénétré l'Autre Monde, celui où les vivants ne sauraient trouver leur place », révéla l'entité avec une solennité troublante.
Le cœur de Graves s'emballa, emporté par une cascade d'émotions contradictoires. Avait-il bien saisi les mots ? Était-il même possible d'accorder foi à ces paroles énigmatiques ? Et que faire de l'espoir fragile qu'il avait si longtemps chéri ? Pourquoi Monsieur Wyllt, qui semblait détenir les clés de tous les mystères, n'avait-il pas réagi, pas cherché à le sauver ?
Un frisson le parcourut et Graves secoua vivement la tête.
« Il doit forcément exister un remède capable de guérir cette blessure ! » s'exclama Graves avec une conviction animée d'une urgence inextinguible.
Son esprit s'éveilla, luttant désespérément pour comprendre comment il réussissait à préserver sa clairvoyance et sa volonté.
« Si vous m'avez appelé en ces lieux, c'est que mon âme n'a pas encore rendu son dernier soupir », déclara-t-il d'une voix ferme. « Cela sous-entend que vous espériez ma venue et que vous nourrissez une attente à mon égard. Ainsi, il me serait possible de guérir si je vous apportais ce que vous désirez. Ai-je raison ? »
L'entité demeura silencieuse, mais un sourire flottait en son sein, témoignant d'une certaine fierté face à la justesse de ses déductions. Finalement, elle se décida à parler :
« Jusqu'à présent, nous t'avons observé dans relâche, et de cette surveillance est née la certitude que tu es notre champion. Dirige-toi vers le Sidh, la demeure où tes interrogations trouveront des réponses. Si tu triomphes là où j'ai échoué, si tu te sens suffisamment armé pour arrêter l'œuvre de ta maîtresse, alors ta blessure se referma et tu seras guéri.
— Je suis las de vos énigmes ! gronda Graves. Je n'ai même pas la moindre idée de ce dont vous parlez ! Qu'a-t-elle encore fait ? Comment puis-je atteindre cet endroit ?
— Dans les profondeurs des eaux », révéla l'entité.
Alors que l'ombre s'évanouissait lentement, telle une étoffe emportée par les premiers rayons du jour naissant, Graves s'évertua à la retenir, à la saisir de ses bras enfiévrés, mais sa main, frêle vigie de ses désirs, ne trouva que le vide avide d'incertitudes. Bientôt, le ciel cessa de verser sa nuance rubiconde sur l'horizon, et les murmures, naguère si prompts à se muer en des mélodies incompréhensibles, se turent, le laissant dans la grisaille prosaïque de la réalité.
Son âme tourmentée fut accablée d'un fardeau oppressant, à l'aune de questions insolubles qui s'épanouissaient tels des buissons de ronces. La quête inlassable de la vérité l'embrasait, le consumait à présent avec une intensité décuplée. Un poids insoutenable courbait son être, sans qu'aucune autre alternative ne se présentât à lui, si ce n'était de poursuivre son inexorable marche.
Il aurait pu s'en remettre à la croyance que tout cela, cette envoûtante pantomime, n'était qu'une illusion éthérée, un théâtre grotesque où les marionnettes s'animaient dans un ballet macabre. Il aurait pu se convaincre que rien n'était réel, que le monde qui l'enveloppait n'était qu'une illusion trompeuse. Cependant, dès les prémices de cette étrange affaire, la normalité avait chancelé, ébranlée par des péripéties aussi singulières qu'incompréhensibles. Depuis son arrivée à Munich, les événements s'enchaînaient telles les vagues agitées d'une mer capricieuse, où chaque onde charriait son lot de bizarreries, bravait les lois connues de la rationalité.
Ainsi, Graves s'avançait d'un pas assuré, prêt à affronter les mystères et à extraire la vérité, fusse-t-elle aussi éblouissante que le soleil couchant ou aussi insaisissable que les dernières lueurs d'un crépuscule fugace.
Au creux de sa réflexion, les paroles de cette entité virevoltaient dans l'esprit de Graves. Il avait finalement consenti à se plier aux exigences qui lui étaient imposées, mais les contours de leur échange lui échappaient, telles des bribes de souvenirs flous et incertains, prisonnières d'une existence révolue. Rongé par le poids du temps, il avait l'impression de porter en lui un siècle d'existence, tandis que les fragments s'évanouissaient à mesure qu'il progressait, dressant devant lui les barricades de l'oubli, sans qu'il ne sût quelle voie emprunter.
Graves s'immobilisa, figeant ses pas, cherchant à invoquer la réflexion. Il lui fallait dénicher un cours d'eau, mais nulle précision ne lui avait été donnée quant à son choix. Peut-être cela n'avait-il pas d'importance, après tout. Seule l'Isar, la rivière qui traversait Munich, déployait tout son cours, tandis que le Danube, ce fleuve majestueux, jaillissait des entrailles de la Forêt-Noire. Pourtant, ses connaissances butaient à cette limite et, une fois de plus, il se résigna à s'appuyer sur l'érudition et l'expertise de Monsieur Wyllt, dont l'arrivée tardait toujours à se manifester.
Mais Graves, de plus en plus impatient, souffrant à la fois physiquement et moralement de cette épreuve qui lui était infligée, décida qu'il avait déjà fait preuve de trop de patience jusqu'à présent. Les ténèbres de la magie noire continuaient de dévorer son cœur, et il était las de cette dépendance incessante envers les autres. Collaborer avec Monsieur Wyllt avait ravivé en lui le souvenir cuisant d'avoir été jadis un simple disciple aux yeux de Madame Sayre. Cette pensée le tourmentait, car elle réveillait l'ampleur de ses sentiments et mettait en lumière l'inassouvissement du désir le plus cher à son cœur. Il se résignait à l'idée de ne jamais pouvoir se défaire de l'emprise de cette femme en qui, malgré tout, il persistait à croire en son innocence. La preuve de son absence lors du meurtre de Jolly Cotton le rassurait, mais les confidences de la mystérieuse entité, venues renforcer la vision qui l'avait tourmenté plus tôt dans la matinée, aiguisaient autant sa curiosité qu'elles alimentaient ses craintes.
Il prodigua une attention singulière à chaque être vivant qui l'entourait, laissant son regard pénétrant se perdre dans l'infini du firmament. Un corbeau sombre et majestueux fendait les cieux avec une sérénité déconcertante, ignorant les souffrances infligées par l'humanité à ses semblables. Graves comprit alors que cette créature ailée était une proie idéale. Dans un geste de concentration, il ferma les paupières et inspira profondément, laissant toute la magie brûlant en son être l'envahir sans réserve. Malgré la fatigue émanant de sa blessure, il refusait de céder le contrôle à quiconque. Sa détermination s'en trouva ravivée, insufflant en lui une nouvelle vigueur. Puisant au plus profond de lui, il luttait farouchement contre les appels incessants de la magie noire, jusqu'à enfin ouvrir les yeux.
Ce ne furent pas les murs de la Marienplatz qui se dressèrent devant lui cette fois-ci, mais bien l'immensité du monde à travers les yeux du corbeau. Il se sentit alors libre, affranchi des chaînes qui l'entravaient depuis trop longtemps. Une tentation subtile saisit son esprit, celle de demeurer à jamais immergé dans la conscience de l'oiseau. Mais il avait un devoir à accomplir, une mission à remplir. Ainsi, son regard se porta aussitôt à la recherche de la silhouette de Monsieur Wyllt, qui déambulait quelques rues plus loin avec cette quiétude qui lui était coutumière. Comme si l'homme avait perçu la présence invisible de Graves, il ralentit son allure, tournant les yeux en sa direction.
Dans l'esprit de Graves germa une pensée puissante, propageant ses intentions en direction de Monsieur Wyllt. Il le convia à suivre le vol du corbeau pour se retrouver enfin, car il avait saisi l'entreprise qui les attendait. Les minutes s'écoulèrent lentement, tendues d'une attente pleine de promesses, jusqu'à ce que Monsieur Wyllt atteignît sa destination et retrouvât Graves, immobile contre un mur. Il semblait plongé dans une profonde réflexion, une préoccupation palpable, avant de recouvrer pleinement ses esprits. Il avait relâché le corbeau de son étreinte et sortait à présent de sa transe, épuisé mais fier, ayant préservé son don intact.
En approchant, un soupir mêlé de malice échappe aux lèvres de Monsieur Wyllt. Un sourire malveillant, carnassier, se dessina délicatement, dégageant une légère arrogance réservée à ses desseins les plus secrets.
« Les rumeurs prétendent que vous êtes un Clairvoyant*, mais je n'avais jamais eu l'occasion de vous voir à l'œuvre, lança Monsieur Wyllt d'un ton taquin.
— J'évite d'user de cette faculté, répondit Graves d'une voix calme, amorçant leur marche d'un pas résolu.
— Pourquoi ? Vous pourriez contempler l'avenir, percer les mystères de celle que vous semblez aimer, tenta Monsieur Wyllt d'une voix tentatrice.
— C'est un choix qui m'appartient, s'exclama Graves, trahissant une pointe d'agressivité teintée de déception. Continuons. Je vous expliquerai en chemin. Je pense que nous devons nous rendre au bord de l'Isar.
— Vous pensez ? Ou êtes-vous certain ? », répliqua Monsieur Wyllt, curieux.
Graves marqua une brève pause, puis déclara d'une voix résolue :
« J'en suis certain, affirma-t-il ainsi avec conviction. Combien de temps nous faudra-t-il pour rejoindre la rivière ?
— Une vingtaine de minutes, si nous avons la chance d'éviter les hommes du Reich, déclara Monsieur Wyllt.
— J'ai cru que vous n'alliez jamais vous débarrasser de ce fouineur, confia Graves en évoquant Vogelstein avec mépris.
— Un homme très perspicace, remarqua Monsieur Wyllt. Il a été le seul à soupçonner l'existence de la magie et à remettre en question notre véritable identité. Nos chemins finiront par se croiser à nouveau. »
Une fois encore, Graves semblait marcher dans les pas de Monsieur Wyllt, car il devenait dangereux de s'attarder dans les rues. Le temps était compté, leur arrivée avait été annoncée au château de Neuschwanstein pour la soirée. Au fur et à mesure de leur avancée, Graves paraissait s'habituer à sa douleur, ignorant que celle-ci se répandrait sournoisement à travers tout son être, prête à le submerger jusqu'à la mort. Son désir ardent de trouver enfin les réponses à ses questions le rendait prompt, impulsif, en contraste avec la sérénité naturelle de son compagnon.
« Pouvez-vous nous faire aller plus vite ? sollicita Graves avec empressement.
— Le voyage risquerait d'accentuer votre souffrance, expliqua Monsieur Wyllt, bien que ses paroles n'eussent rien de bienveillant.
— Nous n'avons plus le temps », réitéra Graves.
Il lui conta alors les événements survenus depuis leur séparation à la Hofbräuhaus, le commencement de son voyage vers l'au-delà, sa rencontre avec avec l'énigmatique figure dont il ignorait jusqu'au nom, et que cette atmosphère évoquant les tréfonds de l'Enfer lui-même. Parfois, des images sanglantes ressurgissaient pour hanter son esprit, au point où il ne savait plus démêler le rêve de la réalité.
Monsieur Wyllt écouta avec attention, impavide, tandis que Graves exposait son récit. Il ne manifesta guère de curiosité, ni même d'étonnement face à cette intrigue qui aurait fait frissonner bien des âmes. Graves était convaincu que le meurtre de Jolly Cotton, l'apparition de Grindelwald et l'implication de Madame Sayre ainsi que de la maison de Hanovre, révélaient une réalité inquiétante, les contraignant à placer leur confiance en la mystérieuse entité rencontrée précédemment. Quelle que fût la situation, il leur était impératif de suivre les ordres qui lui étaient dictés, car la vie de Graves en dépendait.
Silencieusement, Monsieur Wyllt tendit son bras, et Graves, après un soupir profond, s'y agrippa avec fermeté. En un instant, ils disparurent, laissant derrière eux la Marienplatz déserte, troublée une fois de plus par le spectre de la Schutzstaffel.
Le voyage fut pour Graves une épreuve déchirante, une douleur indescriptible l'avait transpercé, mais il tint bon, serrant les dents. Lorsqu'enfin les rives de l'Isar se dessinèrent devant eux, ils se trouvaient à l'orée de l'île Prater, dont le pont était envahi par une horde de nazis. Cherchant un refuge, Monsieur Wyllt, d'une voix posée, informa Graves qu'ils bénéficiaient d'un bref répit, qu'il serait avisé de saisir cette occasion pour reprendre des forces. Épuisé, Graves se laissa aller sur le sable, l'observant qui attendait paisiblement au bord de l'eau, comme s'il anticipait un événement particulier, guidant d'une main sûre le cours de leur aventure.
Après un écoulement de temps, dont la durée semblait s'étirer au-delà des âges, quelque chose émergea des abîmes, semblable un être immémorial. C'était une barque d'argent, dont la magnificence aurait pu capturer la pureté de la lune lors d'une nuit où l'obscurité régnait en maître.
Telle une créature née des légendes les plus anciennes, elle glissa silencieusement à la surface des eaux sombres. Sa forme élancée semblait taillée avec une précision divine, évoquant les lignes harmonieuses d'un cygne majestueux en plein envol. Les reflets argentés de son bois poli se mêlaient aux rayons du jour. Chaque détail de sa conception révélait un artisanat méticuleux, transmis de génération en génération. Les sculptures, minutieusement gravées, étaient des tableaux vivants racontant des contes oubliés, des histoires d'antan inscrites dans le bois sacré.
Les yeux de Graves se posèrent sur Monsieur Wyllt, immobile, et il se demanda si ce dernier était à l'origine de ce prodige. Par un geste de tête éloquent, il invita son compagnon à se lever et à le suivre à bord de l'embarcation, veillant à échapper aux regards indiscrets des soldats. Une fois à l'intérieur, la barque, mue par une volonté propre, traversa le tunnel formé par le pont.
À leur sortie, une brève appréhension étreignit Gaves, craignant d'être surpris par les nazis, mais Munich s'était évanouie dans l'ombre. Ils se trouvaient désormais dans un lieu indéfinissable, plongés au cœur d'un vide mystérieux, comme s'ils avaient franchi un portail enchanté pour s'échouer au milieu de l'océan infini.
L'horizon se fondait dans un voile de brume, rendant toute vision impossible. Cette étrangeté troubla Graves, qui se tourna instinctivement vers Monsieur Wyllt, campé à l'arrière, scrutant le moindre de ses gestes. Il osa poser la question :
« Qu'est-ce donc, en vérité, le Sidh ? » interrogea Graves d'une voix teintée d'une curiosité avide, tandis que son regard se perdait dans le lointain.
Un silence réfléchi s'installa, puis Monsieur Wyllt répondit, laissant planer une aura de mystère autour de ses paroles :
« Il a traversé les âges sous maintes appellations qui se sont égrenées au fil de l'Histoire, commença-t-il. Les Gallois l'ont appelé Annwn, les Irlandais lui ont attribué les noms de Tír na nÓg, Mag Mell ou encore Emain Ablach. Dans vos légendes, vous le mentionnez comme Avalon... Il est l'Autre Monde, le royaume des Anciens Dieux. C'est là-bas que nous nous dirigeons. »
Aux paroles prononcées, Graves, déviant légèrement son regard, saisit avec fébrilité la médaille suspendue à son cou, la manipulant avec nervosité. Une vague de frissons le traversa, mêlant l'excitation à l'appréhension. Enfin, les réponses à ses innombrables interrogations semblaient se profiler à l'horizon, prêtes à être révélées.
* CLAIRVOYANT : Un Clairvoyant est un individu doté du don de « seconde vue » qu'il a acquis dès la naissance ou peut-être hérité de son mentor si un lien très fort a existé entre eux. Ce sorcier a la capacité de percevoir des informations sur le futur ou des événements éloignés dans le temps. Il peut également communiquer avec l'esprit d'autres êtres vivants et, s'il possède une puissance suffisante, prendre le contrôle de leur corps. Contrairement aux Legilimens, il ne s'agit pas d'une manipulation de l'esprit.
