Note : Ceci est en fait une fin alternative écrite pour ma fic Chiche!, parce que je l'aime bien et que j'estime qu'elle fonctionne très bien toute seule. NE LA LISEZ PAS si vous êtes en train de lire Chiche! ou comptez le faire prochainement, ce serait dommage.
LA DEUXIÈME HEURE
Sirius Black était, on pouvait le dire, passablement bourré.
Il se trouvait à son bar préféré, un endroit original et accueillant dont la décoration éclectique l'amenait à croire une fois sur deux qu'il s'était trompé d'adresse, et où les employés étaient tous vêtus de corsets et porte-jarretelles. Et les cocktails y étaient particulièrement succulents. Il avait bien mérité le droit d'être bourré, après tout c'était samedi soir et il avait travaillé dur contre des Mangemorts toute la journée. À présent, devant son verre d'alcool fluorescent, il méditait sur le sens caché de sa vie, et sur ses chances avec le serveur en mauve.
Sans doute n'en serait-il pas là s'il n'avait pas eu l'idée stupide d'être un Gryffondor. S'il avait suivi son idée de départ, il aurait profité de ses charmes pour se trouver une compagne ou un compagnon très riche qui l'aurait entretenu, lui et sa moto, pour le restant de ses jours, et il serait certainement à peu près heureux à l'heure qu'il était. Mais quand, à sa sortie de Poudlard, Albus Dumbledore lui avait demandé de se joindre à l'Ordre du Phénix, il n'avait pas pu refuser. D'abord parce qu'il était un homme beaucoup trop bien pour refuser d'aider son prochain, et ensuite parce qu'il s'était dit qu'il s'amuserait bien.
Résultat, trois ans plus tard, il se retrouvait à cumuler les boulots minables, économisant toute la semaine pour se payer une tournée des bars le week-end. Et même si, effectivement, il s'amusait bien à l'Ordre, il y avait des soirs comme celui-là où il ne savait plus très bien où il allait ni pourquoi il faisait ce qu'il faisait. À bien y réfléchir, peut-être son humeur maussade avait-elle quelque rapport avec le fait que, quelques jours plus tôt, Lily avait donné naissance à son premier enfant. Si on avait bien sûr invité le futur parrain à contempler la merveille, il avait vite dû débarrasser le plancher pour laisser leur intimité aux nouveaux parents. Jamais Sirius ne s'était senti aussi seul depuis que James s'était marié…
C'est au milieu de ces idées grises qu'il vit une forme sombre s'asseoir à sa table. Une forme, c'est bien tout ce qu'il pouvait distinguer entre les verres vides qui tantôt tournaient, tantôt se dédoublaient devant ses yeux. Il maugréa :
« Chais pas d'où tu sors mais tu ferais bien d'y retourner, pasque c'pas avec toi que j'rentre ce soir !
– Je n'en suis pas aussi sûr que toi, Black. »
Là, quelque chose s'éveilla dans le cerveau abruti de Sirius, quelque chose qui lui disait que l'inconnu n'en était peut-être pas un. Cette voix… ? Non, minute, c'était plus simple : on venait de l'appeler par son nom.
Il plissa les yeux pour essayer d'empêcher l'environnement de danser sur sa rétine, sans grand succès. Il réalisa néanmoins que le visage de l'autre était dissimulé dans l'ombre d'un ample capuchon, tenue par ailleurs fort peu courante dans ce type de bar.
« Qui t'es, toi ?
– On ne peut pas parler ici. Allons dans l'arrière-cour.
– Pas question ! grogna-t-il à la voix décidément trop familière. Tu pourrais au moins avoir la décence de m'proposer un hôtel, espèce de… de pauvre type… »
Vif comme l'éclair, l'autre l'attrapa par le col et approcha son visage tout près du sien, là où il rencontra deux yeux noirs comme de l'encre qui paralysèrent son cœur l'espace d'un instant.
« Tu vas venir avec moi, siffla l'homme.
– Snape ?
– Boucle-la et suis-moi. »
Sirius obéit cette fois, et se leva de table pour se laisser entraîner au-dehors dans une ruelle froide et obscure.Là, l'autre le plaqua contre un mur de pierre glacé et il agrippa son visage sans ménagement dans sa main.
« Tu es complètement ivre, Black, observa-t-il. C'est lamentable.
– C'est vraiment toi ? demanda Sirius en plissant les yeux. Pasque quand chuis rond comme ça, j'peux imaginer pas mal de trucs…
– Oui, c'est moi, oui ! s'agaça Severus.
– Ah, bien. »
Et sans prévenir, Sirius lui colla son poing dans la figure.
Severus jura en se tenant le nez.
« T'es pas bien !
– Mmh, nan, pas trop, malheureusement pour toi. En temps normal, j't'aurais peut-être laissé parler avant de te démolir la gueule, mais vu comme chuis beurré…
– Ne sois pas stupide, Black, tu n'es pas en état de te battre contre moi, et ce n'est absolument pas dans ton intérêt. »
Avec une rapidité surprenante étant donné sa quantité d'alcool dans le sang, Sirius attrapa le bras de Severus et en retroussa la manche. Un battement de cils plus tard, la baguette de son opposant était pointée contre sa gorge.
« Alors t'en es vraiment un, ricana Sirius en le lâchant. Un Mangemort. Bien sûr. Tout le monde le dit, mais en l'absence de preuve, une partie de moi continuait à t'croire trop intelligent pour ça. Si t'es venu pour me tuer, vas-y, je manquerai pas à grand-monde.
– Ce n'est pas ce pour quoi je suis venu, abruti, gronda Snape.
– Pour quoi t'es venu, alors ? T'encanailler ? C'est les grandes vacances aussi chez les Mangemorts ?
– Est-ce que tu vas m'écouter ? »
À ce moment, un couple entra en gloussant dans la ruelle pavée et commença à s'activer contre un mur.
« … Bon, l'hôtel ce n'était pas une si mauvaise idée, grommela Severus.
– Hein ? »
Exaspéré, Severus l'attrapa par le bras et l'entraîna hors de la ruelle. Quelques minutes plus tard, ils passaient la porte d'un hôtel miteux qui vendait les chambres à l'heure.
« Euh… Snape… Je sais pas si…
– Il nous faut un endroit tranquille pour parler.
– Oui, mais…
– Mr Jones ! »
Severus se tourna vers le dirigeant de l'hôtel, qui venait d'apparaître et de s'adresser à Sirius.
« Cela faisait bien deux semaines qu'on ne vous avait pas vu. La onze, comme d'habitude ? »
Severus tourna un regard stupéfait vers Sirius qui toussota dans son poing. Ce dernier marmonna un acquiescement et saisit la clef que lui tendait l'homme avant de s'engager en vacillant dans un escalier branlant. Il glissa un œil embué vers Severus, qui le suivait avec une expression partagée entre le mépris, le dégoût et l'amusement.
« Quelle espèce de vie pathétique tu mènes, Black ?
– C'est vrai que t'es bien placé pour juger ma vie » marmonna Sirius, qui refusait de ressentir la moindre honte face à un Mangemort.
Il se sentait un peu nauséeux, mais il était presque sûr que c'était dû à un verre de trop. Ou deux.
Ils entrèrent dans une chambre un peu moins crasseuse que le reste de l'hôtel – au moins, les draps paraissaient propres il y avait des rideaux aux fenêtres. Sirius donna un tour de clef à la porte.
« T'voilà à la merci d'un homme cuité, Snape.
– Tu m'en vois terrifié.
– Tu ferais bien.
– Écoute-moi…
– T'as intérêt à bien parler. Normalement, chuis censé attraper les Mangemorts vivants, mais pour toi j'pourrais bien faire une exception…
– Il faut que tu m'aides ! »
Sirius se demanda si les vapeurs d'alcool dont il tentait d'émerger n'étaient pas à l'origine de ces paroles grotesques. Il laissa échapper un gloussement.
« Tu plaisantes, j'espère ?
– Pas vraiment, non.
– Ahaha ! Alors t'as pété un câble ! T'achever sera un acte de charité.
– J'ai le droit de m'expliquer avant que tu ne te consacres à tes bonnes œuvres ?
– Mmh, fais vite alors, mon altruisme me démange. »
S'adossant au mur, Severus tourna les yeux vers la fenêtre, inspira profondément, et regarda Sirius à peu près en face.
« Je voudrais conclure un marché.
– Un marché.
– Oui, avec Dumbledore.
– Avec Dumbledore.
– Tu comptes répéter tout ce que je dis ?
– J'vois toujours pas pourquoi t'es venu m'voir.
– À ton avis ? Dumbledore est hors de ma portée, et je n'ai aucun moyen d'entrer en contact avec votre côté sans me retrouver immédiatement à Azkaban…
– Ça tu l'as dit ! railla Sirius. Tout le monde sait que t'es du côté de Voldemort, huhu…
– Ne prononce pas ce nom, tiqua Severus.
– C'est tellement pitoyable ! T'es même pas capable d'appeler par son nom celui qui t'a marqué le bras comme du bétail… »
Furieux, Severus brandit sa baguette et Sirius, perdant aussitôt le sourire, fit de même. Les deux hommes étaient prêts à s'affronter en duel.
« Oh oui ! Oui ! OUI ! »
Stupéfaits, les deux hommes se tournèrent vers le mur d'où venaient les cris.
« Mmh… Ah… Oh… »
Severus était très décontenancé. Sirius éclata d'un rire un peu idiot.
« Haha, tu verrais ta tête !
– Tu es toujours aussi puéril, cracha Severus.
– Et toi toujours aussi prude.
– Absolument pas ! protesta Severus – avant de se rappeler qu'il était un adulte, maintenant. Revenons à mon problème, si tu veux bien. »
Sirius s'approcha avec un sourire de travers.
« Ton problème, hein ?
– Euh… Oui, fit Severus, légèrement inquiet.
– T'es sûr qu'il se situe pas un peu plus bas, ton problème ?
– … Quoi ? Ne sois pas stupide…
– Pourquoi t'es venu me voir, moi ? »
Severus sentait le mur dans son dos. Il se sentit gagné par une vague de claustrophobie.
« Parce que tu es le seul qui a une chance de m'écouter… »
Sirius s'avança jusqu'à ce que Severus doive se coller au mur pour éviter tout contact physique.
« Et pourquoi j't'aiderais, hein ? En souvenir du bon vieux temps ?
– Tu me connais, plaida Severus. J'admets avoir fait une erreur en devenant Mangemort. Mais tu sais que je ne suis pas idiot…
– Je sais ça, moi ?
– J'ai des renseignements à donner et mon aide pourrait être précieuse… Je ferai ce qu'on me demandera pour ne pas être condamné.
– Les gentils étaient pas ceux que tu croyais, finalement, mmh ? »
Severus grimaça.
« Il n'y a qu'un Gryffondor pour dire un truc pareil. Je n'ai jamais pensé qu'il y avait des gentils nulle part. Je suis toujours convaincu que Voldemort aurait pu changer les choses en bien… Mais le pouvoir l'a rendu fou.
– Hn. »
Sirius s'écarta et alla s'affaler sur le lit. Il était vraiment trop saoul. Quel était ce sort pour clarifier les idées, déjà…?
Severus fit quelques pas vers lui, mais dans la limite du raisonnable.
« J'ai droit à une seconde chance, Black.
– Qu'est-ce que t'attends de moi, exactement ?
– Je veux que tu plaides ma cause auprès de Dumbledore. Je veux bien être un informateur si je suis acquitté.
– Acquitté ? Rien que ça !
– Je mourrai rien que si on découvre que je t'ai contacté.
– Oh, chuis flatté que t'aies pris ces risques pour me revoir. T'es plus sentimental que t'en as l'air. »
Severus roula les yeux.
« Je te serai reconnaissant de cesser tes allusions si subtiles, Black. »
Sirius se redressa avec un sourire.
« J'note que tu nies pas, mmh ?
– Peu importe ce que tu imagines, ma présence ici est sans équivoque. Tu es la dernière personne à qui j'ai envie de demander de l'aide, mais je n'ai pas d'autre choix.
– Bien triste choix. »
Severus ne comprenait pas ce que Sirius entendait précisément par là, mais ce dernier n'y fit pas attention.
« Si tu refuses de m'aider, Black, dis-le tout de suite, qu'on en finisse.
– Mmh.
– Quoi, "mmh" ?
– Bah, c'est pas que j'veuille pas, mais chuis pas très convaincu, là.
– Comment, pas convaincu ?
– Qu'est-ce que j'y gagne si je t'aide ?
– Je te l'ai dit, j'ai des informations de valeur à apporter !
– Et si tu mens ?
– Je ne mens pas !
– Pas convaincu.
– Je risque ma peau en ce moment même, tu le sais ?
– Oui, tu l'as déjà dit.
– Ça prouve bien ma bonne foi, non ?
– Pas convaincu. »
Severus semblait sur le point d'exploser.
« J'sais c'qu'on va faire, dit Sirius. On a loué cette chambre pour une heure, pas vrai. Il te reste donc… quarante-neuf minutes pour me convaincre de t'aider.
– Quoi ?!
– C'est à prendre ou à laisser, Snape.
– ...
– Quarante-huit minutes.
– Bon d'accord !
– Parfait ! Reste plus qu'à enfermer nos baguettes dans une bulle magique, sinon c'est sûr que l'un de nous deux mourra avant la fin des quarante-huit minutes. »
Severus ne bougea pas d'un muscle.
« Oh-oh ? Y'a quelqu'un ?
– Je ne te laisserai pas toucher à ma baguette.
– J'parlais de ta baguette magique, Snape.
– J'avais très bien compris ! rosit Severus.
– Si t'as pas confiance, ensorcelle les baguettes toi-même. Moi j'vais prendre une douche. Froide. »
Et sur ce, il se leva et balança sa baguette par-dessus son épaule.
« Tu me laisses ta baguette ?! fit Severus avec surprise.
– J't'ai déjà proposé de me tuer et t'as refusé, ça m'suffit.
– Tu es vraiment ivre.
– Ouaip. »
Sirius traversa la pièce et ouvrit la porte d'une pièce adjacente.
« Eh, où tu vas ? s'alarma Severus.
– Mmh, j'crois que c'est une salle de bain. Douche, toilettes… Oui, c'est ça. Salle de bain.
– Tu comptes vraiment prendre une douche ?
– Faut qu'je dessaoule pour écouter tes arguments.
– Ça sent le coup fourré. »
Sirius roula les yeux. Cela lui donna un vilain mal de crâne, mais il n'en laissa rien paraître.
« J'vais juste prendre une douche. Tu m'feras pas croire que tu sais pas ce que c'est, je sais de source sûre que t'en as pris à une époque.
– Tu pourrais aussi profiter de ce que je ne te voie pas pour appeler du renfort ! »
Sirius s'appuya à l'encadrement de la porte d'un air exténué.
« Merlin. T'es encore plus parano qu'avant. Mangemort, c'était vraiment pas un boulot pour toi. Bon ben puisque c'est ça… »
Sirius commença à déboutonner sa chemise, ce qui rendit aussitôt Severus extrêmement nerveux.
« Qu'est-ce que tu fais ?!
– J'te l'ai dit, j'vais prendre une douche », grommela Sirius.
Il s'empêtra les mains dans les boutons de la chemise, la jeta par terre avec agacement.
« Rien dans les manches ! »
Il ôta ses chaussures une à une, qu'il jeta à travers la pièce.
« Et tiens, voilà mes chaussettes ! Maintenant le jean…
– Ça ira, Black.
– Sûr ? Tu veux pas surveiller pendant que j'suis dans la douche, aussi ? »
Severus lui jeta un regard noir.
« Ça t'amuse, hein ?
– Follement », acquiesça Sirius en entrant dans la salle de bain.
Avant de fermer la porte, il jeta son pantalon et son caleçon dans la direction de Severus. Celui-ci, stoïque, fit un pas de côté et poussa un soupir.
Les canalisations émirent un bruit déchirant au moment où Sirius ouvrit le robinet de la douche.
« Oublie pas d'ensorceler les baguettes ! lança-t-il à travers la porte. Et prépare vite tes arguments. Il reste trois quarts d'heure ! »
Severus se demandait déjà ce qu'il était venu faire dans cette galère. Il était encore temps de s'en aller, bien sûr… Mais pour une raison ou pour une autre, il ensorcela les baguettes exactement comme on le lui avait demandé et s'assit sur le lit pour réfléchir à ce qu'il pourrait dire.
« Ah, ça va déjà un peu mieux, fit Sirius en sortant de la salle de bain au bout de quelques minutes. Je t'écoute Snape, ne perdons pas de temps.
– Je… euh. »
Sirius était anormalement humide et peu vêtu. Sans attendre qu'il finisse de fixer sa serviette autour de sa taille, Severus s'enfuit dans un coin de la pièce, les mains sur les tempes en guise d'œillets.
« Tu quoi ? fit Sirius.
– Dis-moi quand je peux me retourner.
– Oh, tu es libre de tes actes. Du moins dans cette pièce…
– Tu sais très bien ce que je veux dire.
– … Tu peux te retourner. »
Severus jeta un œil par-dessus son épaule et soupira.
« Tu n'as aucune notion des convenances.
– Et toi tu gaspilles le précieux temps qui t'est imparti en énonçant des évidences, répliqua Sirius en s'installant confortablement sur le lit pour entreprendre de se couper les ongles de pieds.
– Je ne parle pas à un homme en caleçon.
– Ah ? Dommage. Dans ce cas, nous allons devoir passer les quarante minutes qui restent à nous regarder en chiens de faïence.
– Tu n'as pas froid ?
– Du tout. Toi par contre, tu dois avoir chaud avec ta cape. Tu as vraiment peur que je te viole si tu enlèves la moindre épaisseur ou quoi ? »
Severus grommela et défit sa cape à contrecœur. Sirius, pris de court, le regretta aussitôt.
« Quoi ? »
Sirius déglutit et se pencha sur ses orteils.
Ça commençait mal. Severus portait un costume moldu, strict mais élégant, et cela seul suffisait à réveiller en lui quelques souvenirs qui devaient à tout prix rester tranquilles.
« Assez perdu de temps, Snape. Je t'écoute.
– Je n'en doute pas, mais je ne sais toujours pas très bien ce que je pourrais te dire. Les informations que je possède sont pour Dumbledore.
– Trouve un moyen de me convaincre de ta bonne foi. Dumbledore est un homme bien trop occupé pour perdre son temps avec des sous-fifres dans ton genre, tu sais.
– Sous-fifre ?! Je suis actuellement l'homme plus proche du Seigneur des Ténèbres ! rugit Severus.
– Oh. Je ne savais pas que vous aviez ce genre de rapports. »
Consterné, Severus dévisagea l'homme absorbé par l'entretien de ses ongles de pieds.
« Tu es un grand malade, Black.
– Dis-moi, tu comptais passer inaperçu parmi les Moldus avec ce costume ?
– Pourquoi est-ce que tu changes de sujet ?
– Parce que je me dois de t'apprendre que la plupart des Moldus saints d'esprit ne portent pas de grande cape noire.
– Merci, Black. J'en prends bonne note.
– De rien.
– …
– Black ?
– Oui ?
– Tu n'auras bientôt plus d'orteils si tu continues. »
Sirius se figea, puis posa son coupe-ongles de côté.
« Certes. Mais que ça ne t'empêche pas de me donner tes arguments. »
Il arrangea tranquillement les oreillers dans son dos.
« Black ?
– Mmh ?
– Essaierais-tu d'éviter mon regard ? »
Abandonnant ses oreillers, Sirius releva lentement la tête et le regarda droit dans les yeux.
« Pour la dernière fois, dit-il d'un ton dur, qu'as-tu à offrir en échange de ta réhabilitation ?
– Est-ce que je ne devrais pas te demander ce que tu veux échange ?
– Pardon ?
– C'est toi qui t'exhibes en sous-vêtements, mais finalement c'est toi qui sembles gêné, Black. »
Severus prit place au bout du lit avec un air narquois.
« C'est le costume, c'est ça ? C'est vrai qu'il ressemble beaucoup à celui que je portais pour prendre le Poudlard Express, cette année où nous…
– Ta gueule. Je… Ta gueule. »
Sirius se leva et ramassa sa chemise, qu'il passa sans la boutonner.
« Ah, c'est sûr que là, ça change tout », se moqua Severus.
Sirius revint calmement vers le lit et se pencha vers Severus, sans un mot. Voyant avec satisfaction faiblir le sourire de l'autre homme, il lui glissa : « Tu es assis sur mon jean » et tira un coup sec sur le vêtement.
« Tu crois qu'on va pouvoir discuter, maintenant ? demanda-t-il après l'avoir enfilé.
– Je suppose que oui, si tu en as fini avec ton numéro de séduction.
– Désolé, je ne peux pas me retenir en ta présence, ironisa Sirius.
– Mais ne te retiens pas, Black, ridiculise-toi davantage ! »
Perdant patience, Sirius se dit qu'il se montrait bien trop gentil et attrapa Severus par le col de sa chemise sans la moindre douceur.
« Quelles informations, Snape ?
– Tu es têtu ! suffoqua Severus, un peu impressionné malgré lui. Je ne peux pas m'amuser à divulguer ces renseignements à n'importe qui !
– Tu me fais perdre mon temps.
– Qu'est-ce que je devrais dire !
– C'est toi qui est venu me chercher, assume. »
Severus se dégagea de la poigne de Sirius et lissa le tissu de sa chemise du plat de la main.
« Que veux-tu entendre véritablement, Black ?
– Je te l'ai dit, je veux…
– Tu veux que je m'humilie, en fait, hein ? C'est pour ça ta petite exhibition, tu veux me faire rougir comme une vraie jeune fille, parce que tu es si merveilleusement beau et que moi, pauvre cloporte, je n'ai certainement pu que me mourir d'amour pour toi pendant toutes ses années ?
– Pourquoi est-ce que je voudrais un truc pareil ?!
– Parce que tu y penses encore, bien sûr. Quatre ans ont passé et tu te rappelles encore tout dans les détails. Toute la période sympa, celle de nos batifolages idiots, et puis surtout la suite, le moment où tu m'envoies dans les griffes de ton pote le loup-garou… Bravo, vraiment, tu avais su trouver l'apothéose parfaite à l'accumulation de stupidité que fut notre histoire. Peut-être même que tu te sens un peu coupable en y repensant, mais là je te surestime sans doute. »
Contre le mur d'en face, Sirius avait croisé les bras, l'air sombre.
« Tu sembles en savoir long sur la question, dis-moi. Tu es sûr que c'est de moi que tu parles ?
– Va savoir, ricana Severus d'un ton aigre.
– Parce que tu as autant de raisons de culpabiliser que moi, tu sais. Je t'avais laissé le choix. Le secret de Remus ou moi. À cette époque, j'étais assez aveugle pour croire que tu me choisirais, moi. »
Severus pinça les lèvres.
« Tu trouves toujours le moyen de te donner le beau rôle.
– Ouais, c'est mon superpouvoir caché. C'est quoi le tien ? Oublier la moitié de l'histoire pour te réconforter ?
– En somme, tu avais raison, moi tort. C'est dans l'ordre des choses, les Gryffondors sont gentils, les Serpentards méchants.
– Hey ! Tu es un Mangemort ! rappela Sirius avec un rire consterné.
– Et ça te fait plaisir, j'en suis sûr. Ça te donne raison. Grâce à ta petite blague, j'aurais pu être éradiqué de la surface de la terre avant de devenir le monstre que je suis devenu.
– Je n'ai pas dit ça.
– Non ? »
Sirius chercha en lui-même s'il avait pu penser une chose pareille, et dû s'avouer que ça lui avait peut-être traversé l'esprit. Il releva les yeux vers Severus, sincère.
« Je ne sais pas comment je m'en serais remis si Remus t'avait tué à ce moment-là.
– Tu as donc des remords ?
– Évidemment. »
Severus sourit et se mit debout, triomphant.
« Eh bien voilà, tu as l'occasion de te racheter en m'aidant maintenant. Convaincu ? »
Il tendit une main vers Sirius qui, bouche bée, n'en croyait pas ses oreilles.
« Tu… Tu es une véritable enflure !
– Je suppose que c'est un synonyme de Mangemort dans votre jargon ?
– Tu essaies de me prendre par les sentiments ! Mais c'est ignoble !
– J'essaie juste de te convaincre, c'est ce que tu m'as demandé.
– Et moi qui allais me laisser embobiner par tes bobards, je n'arrive pas à le croire !
– Eh, oh, bobards, bobards… Je n'ai rien inventé !
– Je commençais à me dire qu'il restait quelque chose de ce que j'avais pu aimer en toi, et en fait tout ça c'était pour me manipuler !
– Arrête, tu vas me faire pleurer.
– Tu me donnes envie de vomir ! »
Severus commençait à en avoir un tout petit peu marre de se faire insulter.
« Eh bien sache que c'est réciproque !
– Très bien, alors dégage !
– Je vais me gêner !
– Parfait, va-t-en !
– Je n'ai pas l'intention de rester une minute de plus en ta compagnie, rassure-toi ! »
Furibond, Severus ramassa sa cape et fit quelques pas vers la sortie, avant de s'arrêter net devant la porte. Il se retourna, mal à l'aise.
« Je ne peux pas partir sans ma baguette. »
Surpris, Sirius se rappela soudain que leurs deux baguettes étaient toujours en train de flotter dans des bulles de magie à deux mètres du sol.
« Eh merde.
– Il reste combien de temps ?
– Un peu moins d'une demi-heure.
– Bordel. »
Sirius se laissa tomber au bout du lit, fatigué. D'un pas incertain, Severus alla prendre place à l'autre bout. Ils restèrent ainsi tout un moment sans rien dire.
« Combien de temps ? demanda Severus au bout d'un moment.
– Vingt-cinq minutes. Tu devrais t'acheter une montre, tu sais.
– Je t'emmerde.
– D'accord, je vois. »
Un nouveau silence. Sirius jetait un œil à sa montre toutes les dix secondes. Le temps passait terriblement lentement lorsque l'on ne faisait rien.
« Bordel, je préférais encore quand tu voulais me casser la gueule, maugréa Severus.
– Ça peut facilement s'arranger, tu sais.
– Vas-y.
– Quoi ?
– Casse-moi la gueule, je le mérite. »
Sirius hésita.
« Là, comme ça ?
– Puisque je te le dis ! »
Il tourna les yeux vers ses poings serrés sur ses genoux.
« Tu mérites que je te démolisse.
– Ne te gêne pas.
– Tu es une ordure de Mangemort. Tu as tué des gens.
– J'espérais en sauver grâce à ton aide. »
Sirius laissa échapper un cri de rage.
« Arrête avec ton baratin ! Il n'y a pas une once de sincérité en toi. Tout à l'heure, tu m'as redonné un semblant d'espoir avant le piétiner sous mes yeux. Tu es un être cruel. »
Severus était impassible.
« Je ne pensais pas que tu pouvais encore espérer quelque chose de moi.
– J'ai toujours été long à la détente.
– Je ne pensais pas que je pouvais encore te décevoir davantage.
– Eh bah tu vois, comme quoi.
– Ce n'était pas mon intention. »
Sa voix l'avait légèrement trahi sur cette dernière phrase.
« En tout honnêteté, disait Sirius dans un sarcasme désespéré, à une minute près, j'aurais pu te pardonner, et Merlin sait quoi d'autre. » Severus ne manqua pas de déceler son léger rosissement. « Mais tu as mal calculé ton coup… Ça arrive.
– Je ne t'ai pas menti pour parvenir à mes fins.
– D'accord, tu as dit la vérité pour parvenir à tes fins. Pour ce que ça change.
– Je pense que ça change.
– … Peut-être. »
Severus jeta un regard du côté de Sirius, qui fit de même. Puis il se retournèrent vers leurs mains. Severus se racla la gorge, se gratta le nez, s'humecta les lèvres. Puis il se lança.
« Écoute… Si je ne veux pas te dévoiler ce que j'ai à dire à Dumbledore, c'est parce que je doute que tu voudrais m'aider après. Mais c'est important. Ça concerne une erreur que j'ai faite, et que j'aimerais réparer. Et tu peux me croire, toi aussi tu le voudrais.
– Alors ça me concerne en particulier ?
– Plus ou moins…
– Severus, s'il te plaît. »
Soudain anxieux, Sirius ne s'était même pas aperçu qu'il avait employé son prénom, mais Severus, lui, s'en trouvait troublé. Il se sentit incapable de soutenir son regard davantage.
« Ça concerne Potter.
– James ?! bondit Sirius.
– Oui. Ne m'en demande pas plus…
– Non, tu ne peux pas t'arrêter maintenant ! Est-ce que James est en danger ?
– Il y a trop de choses que tu ne sais pas. Tu devras en demander certaines à Dumbledore.
– Dis-les moi ! »
Sirius s'était rapproché de Severus et l'avait attrapé par le bras. Le Mangemort avait un air défait.
« Tu n'auras qu'à demander à Dumbledore qu'il te parle de la prophétie…
– Une prophétie ?
– Si j'avais su, je n'aurais pas… Je ne pouvais pas savoir. Tu dois me croire.
– Je ne comprends rien à ce que tu racontes.
– J'aimerais pouvoir t'en dire davantage.
– Bon sang. »
Abattu, Sirius lâcha le bras de Severus, et se frotta les yeux. Les effets de sa cuite s'étaient changés en sommeil. Il aurait voulu dormir, maintenant, et ne pas se réveiller avant la fin de la guerre. Sans cette guerre, tout aurait été tellement différent…
Lorsqu'il rouvrit finalement les yeux, il découvrit avec stupeur que Severus était beaucoup plus proche de lui qu'une minute plus tôt.
« Qu'est-ce que tu…?
– Aide-moi, Sirius », chuchota Severus.
Le souffle de Severus enveloppait les lèvres de Sirius à chaque respiration. Sirius pouvait entendre son cœur battre jusque dans ses tempes. Severus fit mine de traverser les derniers centimètres qui les séparaient, mais Sirius éloigna son visage.
« Tu… Tu n'as pas à faire ça, balbutia-t-il, confus.
– Pardon ?
– Je ne te demandais pas… Je vais t'aider, c'est d'accord. Pas besoin de faire ça. »
Tournant la tête, Severus esquissa un sourire aigre.
« Je vois. Merci, Black. »
Il regarda l'heure au poignet de Sirius et se leva.
« Juste à temps. »
La bulle qui retenait sa baguette éclata avec un "pop" et il l'attrapa au vol.
« Pourquoi ma baguette ne…? s'étonna Sirius.
– J'ai ensorcelé la tienne pour dix minutes de plus. Tu sais, juste au cas où. Tu ne t'en offusqueras pas ; nous sommes conscients l'un comme l'autre qu'entre nous la confiance n'est simplement plus possible. »
Sirius se demanda s'il avait raté un épisode. Déjà, Severus était à la porte.
« Au revoir, Black. Je te recontacterai prochainement. »
Il actionna la poignée, mais la porte était toujours fermée à clef. Il poussa un grognement agacé et ouvrit le verrou d'un alohomora anormalement peu assuré.
« Attends, appela Sirius, sortant à grand peine de son hébétement. Tu oublies ta cape… »
Il apporta le vêtement à Severus, qui ne le regardait plus en face.
« Merci », fit celui-ci en attrapant la cape.
Il s'avéra toutefois que les mains de Sirius refusaient de la lâcher.
« Ça suffit comme ça, Black. Tu ne me retiendras pas dix minutes de cette façon.
– Vraiment ? Comment, alors ? »
Severus croisa son regard farouchement.
« Ne te tiens pas si près. Tu es trop grand. »
Sirius ne recula pas, au contraire, il posa ses mains sur la porte de chaque côté de Severus, frôla sa joue de la sienne, posa son front sur son épaule. Il y eut un instant de silence.
« Je croyais que je n'avais pas à faire ça, grinça Severus, la voix rouillée.
– Je suis un idiot.
– Tu es bien le premier à t'imaginer que je puisse essayer d'accorder mes faveurs pour obtenir quelque chose.
– Je suis désolé.
– Je savais que tu avais une mauvaise opinion de moi, mais alors à ce point…
– Arrête. »
Severus fut contraint d'obéir d'une main rugueuse sur la bouche. Puis, très vite, la main glissa sur sa nuque et la bouche de Sirius prit naturellement sa place, contact infiniment plus agréable. La porte trembla. Sirius frémit. Severus frissonna.
C'était n'importe quoi. On ne pouvait pas passer des années à haïr quelqu'un pour lui sauter au cou dès qu'on se retrouvait seul dans une pièce avec lui.
La cape glissa au sol. Les deux hommes avaient serré leurs mains sur les vêtements de l'autre dans leur étreinte disproportionnée – fort, fort, aussi fort que possible sans rompre le baiser – et même après le baiser l'étreinte durait encore, fort, fort, encore et encore. Sirius songea qu'il pourrait être intéressant de mourir en étreignant Severus, et Severus songea que vivre en étreignant Sirius serait tout de même plus intelligent.
« Arrête de me contredire », murmura Sirius.
Il y eut un "pop" quand la baguette de Sirius fut libérée de son sortilège, mais aucun des deux ne l'entendit. Ce qu'ils entendirent, par contre, furent les coups contre la porte.
« Mr Jones ? L'heure est passée de dix minutes, il va falloir m'en payer une seconde ! »
Un certain embarras vint rompre l'immobilité des deux hommes, qui se séparèrent avec de petits sourires gênés. Ne sachant plus où se mettre, Sirius appuya le front contre la porte.
« C'est bon, on sort. »
Il ouvrit la porte.
« C'est trop tard, protesta le gérant de l'hôtel. Ça fait déjà dix minutes. C'est une heure de perdue pour mon commerce. »
C'était du gros mensonge, mais ce soir, Sirius n'était pas d'humeur à protester.
« Bon, d'accord ! Je vous paierai votre foutue deuxième heure.
– Merci, Mr Jones.
– De rien, ça me fait plaisir », grogna-t-il avant de lui claquer la porte au nez.
Il se retourna vers Severus avec un petit haussement d'épaules. Le malaise était palpable.
« Ce n'était pas… très judicieux » dit à haute voix Sirius.
Il tenait à montrer qu'il était adulte maintenant, mais il se tenait aux abords de Severus comme un petit garçon indécis.
« Probablement pas, approuva Severus en lui caressant légèrement la joue.
– On ne revient pas en arrière, c'est idiot, continua-t-il, frottant sa joue contre la main.
– C'est quelque chose que j'ai fini par apprendre.
– Ce n'est pas parce que je paie la deuxième heure qu'on est obligé de rester, tu sais.
– Certes non. »
Alors que Severus l'attirait contre son cœur, il avait un peu mal dans cette même région. Severus ressentait la même douleur, chaque battement vrillant dans sa poitrine. Maintenant qu'ils le savaient tous les deux, il pouvaient au moins se consoler mutuellement.
« Combien de temps ?
– Quarante-huit minutes.
– Merveilleux. »
