« L'échec, l'échec m'était devenu familier. Presque confortable quand j'arrêtais de lutter. »

Extrait du quinzième chapitre de Komarr, par Lois McMaster Bujold

6 : Powerless

Eméra avait l'impression qu'elle flottait depuis une éternité. Peut-être que cette satanée potion ne fonctionnait pas après tout, qu'elle ne faisait que transformer la tête des gens en guimauve. Mais, dans un coin de son esprit embrumé, Eméra répétait sans cesse la même chose :

« Qu'est-ce qui arrivera à TJ si je n'utilise pas la Bénédiction du chaman pour le sauver ? Qu'est-ce qui arrivera à TJ si je ne meurs pas pour lui ? Est-ce qu'il y a un autre remède ? Donnez moi la réponse, nom de Dieu ! »

Elle finit par reprendre conscience dans une pièce triste et mal éclairée : murs blancs, moquette grise, totalement dépourvue de décoration. Une douzaine de personnes, habillées strictement (costumes ou tailleurs) étaient assis sur des chaises en plastique autour d'une table de travail. Un écran, comme celui des ordinateurs de John Hope mais en trois fois plus grand, dominait la pièce. Il ne présentait pourtant qu'une image fixe, une espèce de sigle orné d'un griffon. Celui-ci était entouré de symboles, dont une couronne, et en dessous se trouvait la devise « Regnum defende »

Eméra poussa un soupir. Il allait bien se passer quelque chose, non ? Dans la pièce, le silence était quasi complet mais elle remarqua des signes d'impatience : certains regardaient leurs montres, d'autres se grattaient ou remuaient légèrement en regardant la porte. Finalement, un homme âgé, à la barbe blanche et à l'air sérieux, entra et tous se redressèrent, soudain parfaitement attentifs.

« Le sujet qui nous occupe aujourd'hui est l'homme qui représente sans doute le plus grand danger pour notre nation depuis Milton Caulfield. »

Personne ne répondit mais Eméra put voir une étincelle de doute s'allumer dans plus d'un regard. L'orateur le remarqua également et dit d'un ton sec :

« Je suis extrêmement sérieux. Vous étiez en couche-culotte à l'époque de Voldemort alors vous croyez qu'un autre sorcier ne peut pas devenir fou et décider de conquérir le monde ! Écoutez moi maintenant. »

Il prit un rectangle de plastique gris et appuya dessus. Aussitôt, l'insigne au griffon disparut de l'écran de télévision, remplacé par la photo d'un jeune homme d'une vingtaine d'années :

« Permettez moi de vous présenter Ti'lan Jr Potter. »

Eméra observa bouche bée la photo de son fils, désormais plus âgé qu'elle. Ses traits étaient un mélange étrange des siens et de ceux de Ti'lan, ce qui lui donnait un air terriblement familier mais pas directement identifiable. Il avait ses cheveux rouge vermillon, qu'il portait en catogan, et les yeux bleus de Ti'lan. Il ne souriait pas.

Elle ne s'arracha à la contemplation de l'image que lorsqu'elle entendit son propre nom :

« …Eméra Potter et Ti'lan. Son père est mort dans son sacrifice bien connu, sa mère dans la guerre qui a suivi…. »

C'est tout ? Je n'ai même pas droit à quelques détails sur les circonstances de mon décès ?

« …Il héritait de ses illustres grands-parents un pouvoir trop puissant ; il fut le premier cas diagnostiqué d'I.C.M, Intoxication Chronique à la Magie.

Vers l'âge d'un an, son état s'aggrava et aucun remède n'était disponible. Dalila Weasley, sa seule parente et responsable légale, décida donc de le placer en Suspension Temporelle, une pratique courante aujourd'hui, mais qui venait d'être redécouverte à l'époque.

En 2037, les nanomédicaments furent découverts. Dalila Weasley, qui avait pris part à cette innovation, espérait l'utiliser pour soigner son filleul. »

Je suis contente que Dalila ait survécu et se soit démenée pour trouver un remède. Sauf que je pensais le faire moi-même… Vraiment, il ne pouvait pas s'étendre un peu sur ma mort ? Annoncé aussi sèchement, mon décès paraît plus irréel qu'inquiétant. Mais, en même temps, c'est pour TJ que je suis venue et je vais tout savoir de lui.

« La théorie de Miss Weasley était la suivante : les nanomédicaments utilisent la magie comme source d'énergie afin de guérir le malade puis de s'auto-détruire. Mais elles sont aussi capables d'utiliser la magie pour se multiplier. Miss Weasley espérait ainsi mettre en place un flux continu de nanomachines dans le sang de son filleul, ce qui le priverait de son pouvoir magique et lui permettrait de guérir.

Bien que l'idée de Dalila Weasley était la bonne, la quantité et la vitesse de multiplication des nanomachines demandaient des réglages très précis. Après être sorti de la Suspension Temporelle, TJ Potter passa donc cinq années ici à Londres, à l'Hôpital Sainte-Mangouste pour les Maladies et Blessures Magiques. »

Nouvelle diapositive : une petite chambre d'hôpital, propre et blanche.

« Lorsque le taux de nanomachines qu'on lui injectait n'était pas assez élevé, sa magie refaisait surface et se manifestait de façon incontrôlée. »

Il effleura la télécommande et la chambre réapparut, cette fois entièrement brûlée. Elle n'était reconnaissable que parce que les deux photos avaient été prises du même angle. On pouvait voir même le même paysage par la fenêtre.

« Lorsque le taux de nanomachines était trop élevé, TJ était victime des effets secondaires habituels : insuffisances rénales, respiratoires, hépatiques, tachycardie. Ces défaillances graves devaient être soignées à l'aide d'autres types de nanomédicaments, avec les conséquences que vous savez. »

Il lança un regard qui en disait long à ses compagnons. Eméra, elle, ne connaissait pas ces conséquences mais elle s'en fichait. Comment la vie de TJ aurait-elle pu être pire ? Enfermé à l'hôpital, torturé des pires maux ou alors provoquant des catastrophes qu'il ne maîtrisait en rien et qui devaient le terrifier ! Que cet homme en vienne au fait ! Qu'elle sache enfin de quoi on accusait son fils ! Elle ne le connaissait pas mais elle ne pouvait pas croire qu'il soit devenu le nouveau Voldemort, malgré tout ce qu'il avait enduré.

« Dans la sixième année de TJ, le bon dosage fut enfin trouvé et il put quitter l'hôpital. Il fut alors scolarisé normalement en primaire, où il affirmait être un Cracmol. »

Nouvelle photo de TJ, âgé de six ans. Eméra poussa un soupir de joie en remarquant qu'il avait pris des couleurs et qu'il faisait un grand sourire à la caméra.

« Évidemment, cette parenthèse heureuse ne dura pas. Je n'ai pas besoin de vous montrer la photo du professeur Caulfield, sociopathe dont la perversité n'avait d'égal que le génie. Je vais donc vous dire que ce que le public ignore : oui, Caulfield travaillait pour nous (ou plutôt pour un consortium de gouvernements, dont le gouvernement britannique) lorsqu'il créa les Vides. Mais il avait depuis le début l'intention de nous trahir : ses robots n'étaient fidèles qu'à lui.

Nos services ont réagi avec la rapidité qui s'imposait et M. Caulfield n'est heureusement plus de ce monde. Mais les Vides continuent à récolter des talents pour leur maître mort. TJ Potter, huit ans, devint une cible. »

Un cliché de TJ apparut à l'écran : il disparaissait presque derrière trois colosses en uniforme noir. Chacun portait deux pistolets d'un genre qu'Eméra n'avait jamais vu.

« Il obtint donc la protection des Opérations Spéciales chargées des Vides et dut fréquemment changer de noms et d'adresses.

A l'adolescence, TJ fugua, abandonnant ses protecteurs. Ce refus de se soumettre à l'autorité est le premier signe de ses tendances dangereuses. Il réussit à échapper aux Opérations Spéciales et aux Vides pendant quatre ans en changeant régulièrement d'identité. Il est probable que Dalila Weasley l'y ait aidé mais nous n'en avons toujours pas la preuve. Quoi qu'il en soit, la meilleure amie de TJ, que nous évoquerons plus tard, tentait de le convaincre de rejoindre les Opérations Spéciales. A l'âge de vingt ans, il accepta enfin et sa première mission était de protéger cette femme. »

L'écran afficha la photo d'une femme d'une soixante d'années, aux cheveux grisonnants mais à l'air rayonnant.

« Nora Berg, scientifique de renom, également une cible des Vides. Alors que TJ et son équipe la protégeaient, ils subirent une attaque. Aux yeux du public, elle tomba ce soir-là, victime des Vides, une de plus. Mais c'est faux. En fait, Nora Berg a purement et simplement disparu, et TJ Potter avec elle. Il est possible qu'elle l'ait suivi de son plein gré, l'enlèvement n'est que présumé. Non, si TJ Potter est activement recherché, c'est parce qu'il a enfreint le Code de la Mortalité. »

La surprise et la confusion envahirent la pièce, Eméra entendit même quelques exclamations de stupeur.

« Grâce à son nouveau statut, TJ Potter est le sorcier le plus puissant qui existe – et ait probablement jamais existé – sur cette Terre. Connaissant qui était son grand-père, cela présage le pire. »

Attendez ! Quoi ? Qu'est-ce qu'il a fait ? Comment il a récupéré son pouvoir ?

« Les détails de l'infraction de TJ Potter et les photos de la scène du crime vont vous être faxés. Cependant, avant de vous laisser travailler sur ce dossier, je vais clore mon court exposé par la présentation de son acolyte présumée, Lou Weasley. »

Eméra se tourna aussitôt vers l'écran qui se mit à montrer la photo d'une jeune fille d'environ son âge. Elle ressemblait beaucoup à Dalila mais ses cheveux étaient vaguement blonds et ses yeux avaient une couleur ambre… qui lui était familière. Ce sourire plein de dents lui était aussi familier.

Dalila et Deimos se sont réconciliés et ont eu une fille ? Pas croyable, ça… Je croyais qu'elle ne l'aimait plus, ce cinglé.

« Née le 21 décembre 2038, de Dalila Weasley et de père inconnu. Le début de son existence fut assez atypique. En effet, les robots n'étaient pas la première idée de Caulfield pour développer son armée privée de super-soldats. Il pensait d'abord utiliser les nanomachines les plus avancées, celles utilisées pour guérir les maladies génétiques, car elles ont la capacité de réécrire l'ADN de leur cellule-hôte. Caulfield voulait ainsi créer des êtres constitués uniquement de cellules-hôtes pour la durée entière de leur existence. »

Tout professionnel qu'il était, l'orateur ne put s'empêcher de sourire légèrement devant les yeux écarquillés de son auditoire.

« De tels êtres auraient été capables de guérir de n'importe quelles blessures mais aussi de modifier leur ADN à volonté, empruntant ainsi n'importe quelle espèce ou apparence. Bien sûr, de tels soldats auraient eu une durée de vie de quelques années seulement mais ils pouvaient être rapidement remplacés. Ce concept d'êtres humains « jetables » soulèva bien sûr d'innombrables problèmes éthiques ; de nombreux scientifiques protestèrent. Pas Dalila Weasley. Elle soutint Caulfield et devint son bras droit. »

Je n'y crois pas ; jamais Dalila n'aurait soutenu un projet pareil. Elle devait avoir une idée derrière la tête.

« Pourtant, alors que le prototype était presque terminé, Dalila lui injecta la souche virale 138, plus connue sous le nom de virus du lycanthrope. Il s'agit d'un agent mutagène extrêmement puissant qui dérèglent les nanomachines. Quand l'enfant vit le jour, il était donc dépourvu des capacités attendues par Caulfield.

Devant le Concile des Sciences, Dalila Weasley avoua avoir sciemment saboté le projet pour, d'après ses propres mots, « déjouer les plans d'une ordure ». En effet, Caulfield abandonna le projet après cet échec, qui prouvait que ses « surhommes » étaient bien trop sensibles au virus 138 pour être intéressants. Quant au prototype défaillant, il s'avère que l'action des nanomachines n'a pas été contrarié chez lui mais totalement inversé. Il n'a donc aucun pouvoir de guérison mais une existence prolongée indéfiniment. »

L'orateur lança un regard froid à ses subordonnés :

« S'agissant d'un cas d'immortalité unique et marginale, non prévu dans le Code de la Mortalité, ni Dalila Weasley, ni l'enfant ne firent l'objet de poursuites. Dalila Weasley devint sa gardienne légale vu qu'elle avait utilisé ses gènes pour la concevoir. Elle l'enregistra à l'état civil sous le nom de Lou Eméra Hermione Weasley. »

Si Dalila a utilisé ses gènes et ceux de Deimos pour concevoir Lou, elle devait avoir prévu de l'adopter depuis le début. Peut-être qu'ils ne pouvaient pas avoir d'enfants…Sans doute parce que Deimos est mort. Autrement, il aurait reconnu sa fille.

« Dalila Weasley étant également la gardienne de TJ Potter, les deux enfants se lièrent d'amitié à l'hôpital, une amitié qui perdura à la guérison de TJ. Lors de sa période de cavale, Lou fut probablement la seule personne avec laquelle il garda le contact. A dix-huit ans, elle rejoignit les Opérations spéciales et, lorsqu'il fit de même, ils firent partie de la même équipe et furent reportés manquant ensemble. Dalila Weasley est la dernière personne identifiée à avoir parlé à sa fille. Nous ne sommes pas sûrs qu'elle soit complice, mais les fugitifs pourraient essayer de reprendre contact avec elle. Elle est donc en liberté surveillée. »

L'orateur éteignit l'écran et, comme un seul homme, les personnes assises autour de la table rangèrent leurs notes et se levèrent.

« Maintenant, allez faire votre devoir pour le Roi et le Pays. »

Ils sortirent un à un, serrant la main de l'orateur ou le saluant avant de sortir. Celui-ci referma la porte derrière lui et les lumières s'éteignirent.

C'est tout ? Je veux savoir ce qu'a fait TJ, et s'ils l'ont arrêté ! Je veux savoir tout ce qu'il s'est passé ! Tu as intérêt à me le montrer maintenant, potion !

Le décor disparut autour d'elle et elle eut l'impression de flotter un moment dans du sucre candi. Puis une toute autre scène se forma devant ses yeux.

Eméra était dans un restaurant fortement éclairé et au décor plutôt criard. Les odeurs de nourriture n'étaient d'ailleurs pas franchement alléchantes.

Elle chercha aussitôt TJ du regard et le trouva derrière le comptoir. Il avait teint ses cheveux d'un brun terne et portait des lentilles de contact noisettes. Il ne devait pas avoir plus de vingt ans.

Ce doit être la période de sa vie où il a fuit les Vides et ses gardes du corps des Opérations Spéciales. Il est incognito… si on peut l'être dans cette horrible tenue rouge et jaune !

Le travail de TJ avait l'air aussi désolant que son uniforme. Il appuyait avec dextérité sur différents boutons d'une caisse-enregistreuse en fonction des commandes de ses clients. Il leur tendait ensuite des cartons rectangulaires et des gobelets en plastique en provenance des cuisines, encaissait leur argent et leur rendait la monnaie.

Dans la file de ses clients, Eméra remarqua une personne vêtue de la tenue noire des Opérations Spéciales. Elle avait de longs cheveux brun-blonds…

Ce ne peut-être que Lou…

Eméra s'approcha pour vérifier et remarqua qu'il y avait une tête de loup sur l'uniforme des Opérations Spéciales, au niveau de l'épaule. En tout cas, TJ faisait remarquablement bien semblant de ne pas reconnaître sa meilleure amie, et vice-versa. Quand Lou parvint à sa caisse, elle dit simplement :

« Bonjour, trois cheeseburgers, une grande frite et un milk-shake. »

Tout en lui tendant sa commande, TJ murmura si bas qu'Eméra ne put l'entendre que parce qu'elle s'était collée au comptoir :

« Ma pause-déjeuner est dans cinq minutes. »

Lou alla s'asseoir à l'une des larges tables de bois et, cinq minutes plus tard, TJ lui demanda poliment :

« Est-ce que je peux m'asseoir à côté de vous, mam'zelle ? »

« Bien sûr. », répondit-elle joyeusement.

Il se remit à murmurer :

« Nom de Dieu, comment m'as-tu retrouvé aussi vite ? »

« J'ai recherché les pires jobs de la ville. Tu n'es pas content de me voir ? »

« Si, et tu le sais bien. Je vois que tu manges toujours autant. »

Il lui piqua une frite.

« Fais gaffe, tu sais que je suis surveillée. Ils te cherchent vraiment partout. »

« C'est bien pour ça que je suis parti. J'en avais marre de sentir trois gars des Opérations Spéciales me respirer dans le dos. Sans vouloir t'offenser, bien sûr. »

« Tu devrais nous rejoindre, TJ. Protéger au lieu d'être protégé. Ces pistolets, dit-elle en montrant son holster, fonctionnent juste comme des armes à feu ordinaires. Tu peux t'en servir. »

TJ poussa un long soupir :

« On a eu cette conversation un million de fois et, non, je n'en ai toujours pas envie. »

« Alors tu vas passer le restant de tes jours dans un endroit pareil ?, demanda Lou avant de répondre à sa propre question. C'est impossible. », dit-elle en détachant chaque syllabe.

« Il faut bien vivre, et je n'ai aucune qualification autre que cet entraînement pour rejoindre les Opérations Spéciales. Tu me vois mettre ça sur mon CV ? »

« Allez, TJ, tu vaux mieux que ça. Même si tu ne trouves pas le boulot marrant, tu pourrais devenir un héros. C'est mieux que travailler à McDo, non ? »

« Lou, je ne serai jamais un héros. Tout ça, c'était des rêves de gosses. On n'est plus des gosses maintenant. Tout ce que je veux maintenant, c'est qu'on me laisse tranquille. »

« TJ, tu réalises que… ça ne va jamais arriver. »

Lou se retourna alors brutalement, dégaina ses deux pistolets à la fois et se mit à tirer sur une fillette qui venait de franchir les portes du restaurant.

Hé, mais elle est cinglée ! Pourquoi personne ne l'arrête ?

La puissance de feu de Lou avait arraché la tête de la petite fille, sauf qu'il ne s'agissait plus d'une enfant mais d'un robot humanoïde. Ses « parents » avaient aussi abandonné leur apparence innocente et Lou combattait deux autres robots dans le restaurant désormais désert. Tous les clients s'étaient précipités vers l'issue de secours.

Eméra se tourna vers TJ, inquiète, mais il n'était même pas effrayé. Il se contenta d'appuyer sur le bouton d'alerte avec un regard désabusé.

Une voix synthétique retentit aussitôt dans le magasin, et apparemment dans tout le quartier :

« Alerte Vide. Des Vides ont été repérés à proximité. Les civils sont invités à demeurer dans leur domicile, lieu de travail, véhicules… Alerte Vide. Des… »

« Il y a d'autres qui arrivent, cria Lou à TJ en lui jetant un objet brillant. Tu devrais t'enfuir. »

Ni inquiétude, ni peur dans sa voix ; au contraire, elle souriait. Les robots carbonisés gisaient à ses pieds. Elle avait l'air dans son élément.

Eméra se rapprocha de TJ et identifia l'objet brillant comme un trousseau de clé.

« Dis-lui de t'emmener dans mon dernier endroit sûr. Il comprendra. », dit Lou alors que Ti'lan appuyait sur le porte-clé portant la mention SOS.

« Merci, Lou. Mais promets moi de t'enfuir quand il y en aura trop. »

« Tu parles que je vais m'enfuir ! Je ne veux pas que ces machines me volent mon âme. »

TJ se contenta de sourire et se précipita vers la sortie de secours. Mais, au lieu de descendre les escaliers, il les monta quatre à quatre jusqu'au toit. Là-haut se trouvait un panorama qui réussit à faire oublier à Eméra la course-poursuite.

Le sang-froid de TJ et de Lou a sans doute fini par me contaminer. On dirait qu'ils ont fait ça un millier de fois.

Elle prit donc le temps de détailler le paysage qui s'étalait devant ses yeux : un nouveau centre-ville, fait d'immenses immeubles de fer et de verre qui s'élançaient jusqu'au ciel. Les étages des différents immeubles étaient reliés par des passerelles de verre. Mais le plus étonnant était la circulation. Les voitures étaient reparties en plusieurs files horizontalement mais aussi verticalement. Elles s'empilaient ainsi jusqu'au septième étage des immeubles, suspendues dans les airs. On pouvait donc dépasser par la droite mais aussi par le haut. C'était ce que s'efforçait de faire une voiture de police aux sirènes hurlantes.

Mais attendez une minute… La voix avait parlé des Opérations Spéciales, pas de la Police !

La voiture de police s'immobilisa juste en dessous de leur immeuble et Eméra vit son apparence vaciller pendant une fraction de secondes. C'était en fait une décapotable grise. Eméra était sûr que TJ l'avait vu aussi car il regardait la circulation aussi attentivement qu'elle et, soudain, toute son attention s'était portée sur la fausse voiture de police.

Il escalada le parapet et sauta.

La réaction avait été trop rapide et ahurissante pour qu'Eméra puisse le suivre. D'autant plus que dès que TJ avait disparu à l'intérieur, la voiture avait démarré en trombe.

Je ferais mieux de retrouver Lou. Elle sait où se rend TJ.

Elle traversa donc l'accès au toit, redescendit les escaliers de secours et revint dans le restaurant. Par chance, Lou était toujours là, humant l'air à la fenêtre du magasin. Elle parlait dans une oreillette :

« Ici Weasley. Je demande une métamorphose. Procédure d'évasion d'urgence. »

Puis, brièvement, :

« Merci. »

Elle utilisa alors son arme pour briser une vitre dans le fond de la pièce, avant de remettre ses pistolets à sa ceinture et son oreillette dans une petite poche fermée hermétiquement.

Puis, au grand étonnement d'Eméra, et bien que le soleil brilla encore dans le ciel, elle se mit à se transformer en loup-garou. Eméra n'avait jamais vu une telle métamorphose, et celle-ci était rendue encore plus étrange par la combinaison noire de Lou. Elle se déformait, parfaitement souple, s'adaptait au corps en mutation de la lycanthrope. Au final, Eméra eut devant les yeux un loup-garou (ou plutôt une louve) habillée. Celle-ci se glissa par la fenêtre cassée. Ses griffes puissantes lui permettaient de descendre en s'accrochant à la paroi, sans tomber. Eméra, elle, dut se laisser tomber du septième étage, non sans un léger malaise.

Béni soit ce corps immatériel.

Il lui permit également de courir à la même allure que Lou, un exploit qu'elle aurait bien été incapable d'accomplir dans la réalité.

De ghettos en quartiers chics, elles traversèrent la ville tentaculaire. Eméra remarqua que les passants n'étaient guère perturbés par la présence d'un loup-garou dans les rues en plein jour. Ils se contentaient de s'écarter avec respect.

Lou finit par s'arrêter aux limites de la ville, sur une colline un peu verdoyante.

TJ était allongé dans l'herbe. Il regardait le soleil se coucher. Lou se coucha à ses côtés, roula sur le dos et reprit sa forme humaine, apparemment de sa propre volonté. Pendant de longues minutes, on n'entendit que son souffle rauque, haletant, puis elle dit :

« Si j'étais toi, je savourerais tous les plaisirs de la vie. »

« Je n'ai envie de rien. »

Elle se redressa sur le coude :

« Vraiment ? »

« J'ai essayé de vivre une vie normale mais des robots ont fait irruption dans ma vie. Echec. J'aime une jeune fille qui ne veut pas de moi pour des raisons qui sortent pour le moins de l'ordinaire. Echec. Avec moi, les échecs sont toujours catastrophiques et cataclysmiques. Alors essayer de devenir un héros ? C'est grotesque. Ne rien entreprendre, ce n'est rien échouer. »

« Je suis désolée, TJ. », dit Lou, et Eméra put sentir des larmes dans sa voix même si elle n'en voyait pas dans ses yeux.

« Non, non, se récria t-il. Je ne te blâme pas. Tu es immortelle alors que, moi, dans dix ans, j'aurais déjà un pied dans la tombe, si ce n'est les deux. Je comprends que tu ne veuilles pas de ce genre de relations. »

Pourquoi va t-il mourir dans dix ans ? Il n'a que vingt ans, nom de Dieu… Mais ce gars avait parlé des effets secondaires des nanomachines… Et les soldats faits de nanomachines n'auraient eu une espérance de vie que de quelques années… Ces choses vous guérissent mais elles grignotent votre espérance de vie. Avec tous les problèmes de santé qu'il a eu, TJ a une vie raccourcie. Pas étonnant qu'il soit si déprimé…

« Je ne vais pas me plaindre d'avoir une jeunesse éternelle, dit Lou. Mais, parfois, tard dans la nuit, je me dis que je finirai par me tenir devant vos tombes. La tienne, celle de maman… Mais tu sais ce qu'il y a de pire que de penser à ça ? »

Il secoua la tête.

« C'est de te voir pourrir sur place dans ton défaitisme et ton inaction. TJ, tu sais à quel point je t'aime. Et je ne pense pas qu'aimer quelqu'un, c'est lui donner tout ce qu'il désire. »

Lou plaqua rapidement un patch contre le cou de TJ et il s'évanouit en quelques secondes. Elle le jucha sans mal sur ses épaules et appela :

« Monsieur Bébé ! »

Des phares illuminèrent soudain la nuit et la décapotable grise s'approcha, roulant sur une route sinueuse. Il n'y avait personne au volant.

« Tu as fait ce qu'il fallait, Lou. », dit la voiture, si toutefois c'était bien elle qui parlait.

« Merci, Monsieur Bébé. »

Elle déposa le corps de TJ à l'arrière de la voiture et s'assit à la place du conducteur. Eméra, déterminée cette fois à ne pas rater le coche, se glissa à côté d'elle.

Elle ressentait une étrange forme de gratitude à l'égard de Lou. Elle avait sauvé TJ contre son gré, tout comme Eméra elle-même avait essayé de sauver la vie de Ti'lan en trahissant sa confiance.

Lou les ramena en ville en silence et gara Monsieur Bébé dans le parking d'un immeuble qui ne payait pas de mine. L'enseigne indiquait « Garage Bad Wolf » et elle représentait un loup gris et blanc.

Dès que la porte automatique se fut refermée derrière eux, le parking s'illumina et un type plutôt baraqué aida Lou à sortir TJ de la voiture.

« Notre arrangement tient toujours ? », lui glissa t-elle.

« Bien sûr. Il est venu ici de son plein gré pour faire partie des Opérations Spéciales. »

« Merci, Sly. »

« J'avais une dette envers toi. Je n'ai fait que l'honorer. »

Le décor s'évanouit brutalement et tout devint noir pendant une fraction de seconde. Puis, Eméra se retrouva dans une chambre. TJ était couché dans le lit, en pyjama, et Lou était debout à ses côtés.

« Comment as-tu pu me faire ça ? Après quatre ans de cavale et revenu contre ma volonté, ils ne vont jamais me laisser sortir maintenant. »

« Oh si. Tu commences aujourd'hui. »

Elle posa son uniforme noir sur le lit.

« Et si je ne veux pas ? »

« Alors tu as raison, ils ne te laisseront jamais sortir. »

Il prit l'uniforme de mauvaise grâce.

« Ecoute TJ, je sais à quel point ta liberté est importante pour toi. Je ne t'aurais jamais livré à ce prix. Donc, avant de t'amener ici, j'ai conclu un arrangement avec mon patron. Au lieu de t'enfermer, il te donne du travail. »

« Et il te fait confiance pour me retenir ? »

« J'ai bien réussi à te ramener. Et j'ai une surprise pour toi. »

« Tu vas encore m'endormir et m'amener autre part ? Je n'arrive pas à croire que Monsieur Bébé ait marché dans ta combine. »

« Monsieur Bébé t'aime bien, il était aussi inquiet pour toi. En tous cas, fais connaissance avec ta nouvelle amie, Candy ! »

Lou siffla et un golden retriever entra dans la chambre et sauta sur le lit de TJ.

« Pourquoi j'ai besoin d'un chien ? », dit TJ en caressant Candy. Eméra devinait qu'il faisait des efforts pour cacher son contentement.

« Chaque agent doit avoir ses propres moyens de détecter les Vides. Donc, soit tu deviens un loup-garou à l'odorat surdéveloppé, soit tu as besoin de Candy. Elle a été entraînée à repérer l'odeur des Vides, un peu comme les chiens renifleurs de drogues. Maintenant, dépêche toi, je vais te faire visiter les lieux. »

Eméra sortit en même temps que Lou, laissant son fils s'habiller et se laver. Quand il ressortit, il demanda :

« Au fait, où sommes-nous exactement ? »

« Sous le garage Bad Wolf. »

« L'endroit où tu as terminé Monsieur Bébé ? »

« C'est plus qu'une simple couverture pour les Opérations Spéciales, nous travaillons là-bas entre les missions. »

Les murs en fausse pierre de taille atténuait l'impression de se trouver sous-terre. Ils descendirent une volée de marches jusqu'au grand hall, dominé par le portrait en pied d'un homme. Petit et fortement râblé, il avait un visage carré et massif, les pommettes émaciées et une pomme d'Adam proéminente. Ses cheveux bruns tombaient en bataille sur son front large et ses yeux noirs semblaient porter sur l'assistance un regard intelligent.

Eméra était sûre d'avoir vu ce visage quelque part. Il était trop caractéristique pour être oublié. Heureusement, TJ posa à Lou la question qui lui brûlait les lèvres :

« Qui est-ce ? »

« C'est Charles Angorianne, bien sûr ! L'inventeur des implants Tue-Loup. Il les a conçus pour combattre sa propre lycanthropie. »

« Mais vous ne portez plus ces implants, non ? Vous pouvez vous transformer n'importe quand. »

« Les métamorphoses chez le lycanthrope sont contrôlées par une hormone libérée à chaque pleine lune. L'implant Tue-Loup stocke cette hormone, empêchant les transformations. Après l'apparition des Vides, on a ajouté un micro-ordinateur à l'implant pour qu'il libère l'hormone après avoir reçu l'ordre adéquat. Mais, techniquement, on porte toujours l'implant d'Angorianne, juste amélioré. »

Elle montra du doigt une grande porte à droite :

« Le réfectoire est juste là. Tu vas enfin rencontrer Sanguini. »

« Ton coéquipier le vampire grincheux ? J'ai hâte. C'est l'infirmerie là-bas ? », dit-il en montrant la salle qui faisait pendant au réfectoire.

« Non, c'est la Salle des Victimes. »

TJ s'approcha de la porte de chêne entrebâillée et la poussa doucement. La Salle des Victimes ressemblait en effet à une infirmerie, pensa Eméra, elle était juste beaucoup plus grande. Des dizaines de personnes, hommes et femmes de tous les âges, étaient étendus sur des lits, reliés à de multiples appareils.

« Pourquoi y a t-il tant d'enfants ? Il ne peut pas y avoir tant de petits génies tout de même. »

« Si les Vides ont pris leur âme, ce n'est pas pour exploiter leur talent mais leur apparence. Les humains ont tendance à ne pas se méfier des enfants. Bien sûr, on diffuse leur photo à la télévision mais les Vides ont des trucs pour contrer ça. Ils peuvent, par exemple, s'attaquer à des familles entières sur le point de partir en vacances. Personne ne sait qu'ils ont été « remplacés » jusqu'à ce qu'on retrouve leurs corps errants dans les rues comme des automates. »

Le regard de Lou s'adoucit un peu :

« C'est mieux pour eux qu'ils soient endormis. Lorsque leurs âmes reviennent, leurs tracés cérébraux s'améliorent et on les sort du coma artificiel. Autrement, on devrait les garder enfermés comme dans un zoo. »

« Je ne savais pas qu'il y en avait… tant. »

Elle posa la main sur son épaule :

« J'adore mon travail. Je le fais pour l'action, l'adrénaline. Mais, si tu n'aimes pas ça, tu peux toujours le faire pour eux. Parce que, si les Vides qui ont volé leurs âmes ne sont pas détruits, ils ne se réveilleront jamais. »

Milton Caulfield, je ferais en sorte que tu ne t'approches jamais d'une éprouvette. Mais si j'y arrive, Lou ne viendra jamais au monde…

Oh, les dilemmes qu'entraîne le voyage dans le temps…

Sans un mot de plus, ils sortirent de la pièce. Le réfectoire était une salle tout aussi large, mais beaucoup plus animée. Un grand escogriffe au teint pâle désigna les deux places vides à côté de lui.

« Sanguini, c'est un plaisir de vous rencontrer enfin. »

Une main osseuse serra celle de TJ.

« Viens, on va chercher nos plateaux. », dit Lou.

Sanguini, lui, n'avait qu'un gobelet dont il aspirait le contenu avec une paille.

« Qu'est-ce que vous buvez ? », demanda TJ par politesse lorsqu'il s'assit en face de Sanguini avec son plateau.

« Du A+. »

« Ne me la faîtes pas à moi. Si vous buviez du sang humain, vous vous feriez coffrer par les flics. »

« Ça n'empêche pas la plupart des humains de penser que nous sommes des psychopathes en puissance qui ne veulent que leur sang. Les humains sont persuadés qu'ils ont un goût délicieux. En fait, ils ont le même goût que n'importe quel mammifère. C'est du mouton. », dit-il en montrant le gobelet.

« Attendez une minute, comment pouvez-vous savoir quel goût a le sang humain ? »

« Quand j'étais jeune, j'aimais beaucoup draguer les filles. Beaucoup d'entre elles voulaient que je boive leur sang. Elles trouvaient ça très romantique. »

« Quand vous étiez jeune…Vous avez quel âge en fait ? »

« Cent-seize ans. »

« Et vous n'avez pas vieilli d'un seul jour depuis votre transformation ? Incroyable. »

Le regard de TJ se mit à errer jusqu'à Lou. Cela n'échappa ni à Sanguini, ni à Eméra.

« N'y pense même pas, gamin, dit le vampire en se penchant vers lui. J'étais immortel bien avant que ça ne devienne illégal mais, si je devais engendrer un autre vampire, là pour le coup je deviendrais hors-la-loi. Ils nous pourchasseraient et nous tueraient tous les deux. »

« Comment savez-vous que moi et Lou… »

« C'est ma coéquipière, le coupa Sanguini, et entre coéquipiers, on se dit tout. »

« Alors, vous faîtes connaissance ? », dit Lou, enfin de retour avec un énorme plateau.

« Au fait, où est passé ton autre coéquipier ? », demanda TJ.

« Il a eu une promotion. Comme nous sommes un peu en sous-effectif, sa place est restée vacante. Tu tombes à pic ! »

« Lou, c'est toi qui m'a traîné de force ici et tu le sais parfaitement ! »

« En tout cas, vu que nous sommes à nouveau au complet, nous avons une nouvelle mission. », dit Sanguini en tendant un papier à Lou.

Laissez-moi deviner… Nora Berg, scientifique. Je me demande quand l'attaque va avoir lieu.

Sanguini, Lou et TJ finirent rapidement leur petit-déjeuner et retrouvèrent Monsieur Bébé dans le parking. Celui-ci avait emprunté pour l'occasion l'apparence d'une voiture de fonction aux vitres teintées. Il passa les morceaux préférés de TJ et réussit presque à le faire bavarder joyeusement pendant tout le voyage.

« Je me suis toujours demandé pourquoi les Vides ne sont pas comme toi, glissa TJ à la voiture. Ils ont une intelligence artificielle très avancée et ils utilisent la magie… ils ne devraient pas développer une conscience ? »

« Milton Caulfield a fait en sorte que cela n'arrive jamais quand il les a conçus. Une machine dépourvue d'esprit est bien plus obéissante et elle n'a aucun droit. Je suis plus désolé qu'autre chose pour les Vides… ils auraient pu être mes frères. »

Ils s'arrêtèrent devant un bâtiment d'une incroyable laideur apparemment baptisé « Maison des Sciences ». L'intérieur était beaucoup plus élégant : marbre blanc et fontaine aux eaux paisibles dans l'atrium. Le trio pénétra dans un grand ascenseur aux portes d'acier et Sanguini appuya sur le bouton –1 :

« Les labos de Miss Berg se trouvent aux sous-sols. »

Mais TJ retint l'ascenseur :

« Si ça ne te gêne pas, j'aimerais faire un crochet pour voir ma tante Dalila. Ca fait une éternité que je ne l'ai pas vue. »

Dalila ! Je me demande vraiment à quoi elle ressemble maintenant

« Je viens avec lui. », dit aussitôt Lou.

« Mais tu vois ta mère tous les week-end ! »

« Oui mais là, j'ai un truc à lui dire. »

« C'est ta 456ème infraction au règlement. », dit simplement Sanguini.

Sans lui prêter la moindre intention, elle appuya sur le bouton 2 et l'ascenseur se mit à glisser vers le haut. Il s'ouvrit sur un couloir impersonnel, qui conduisit Lou, TJ et Eméra à un grand bureau dominé par une baie vitrée.

« Zut, elle n'est pas là. », dit TJ en reculant vers la porte.

Lou se rapprocha du bureau et, mine de rien, colla quelque chose derrière l'unité centrale de l'ordinateur.

« Elle n'a pas laissé de mot pour sa secrétaire. », dit-elle se redressant.

TJ l'a juste vue se pencher, il a cru qu'elle cherchait un mot. Je suis sûre qu'il n'a pas compris ce qu'elle faisait vraiment… Mais pourquoi trafiquer l'ordinateur de sa propre mère ? Et pourquoi le cacher à son meilleur ami ?

« Tant pis, allons rejoindre Sanguini. »

Ils prirent de nouveau l'ascenseur pour se rendre aux sous-sols, où ils découvrirent que le laboratoire de Nora Berg tenait plus du bunker que du laboratoire. Les murs étaient d'acier trempé et la porte hermétiquement fermée. Ils durent sonner et une caméra se braqua sur eux avant que Sanguini ne leur autorise l'entrée. Il attendait près de l'entrée, l'air blasé, devant deux femmes qui se disputaient. Eméra les entendit avant de les apercevoir car elles étaient masquées par une armoire :

« Nora, Nora, vous ne pouvez pas rester ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre. »

« Je vais me gêner ! »

Eméra ne reconnut aucune des deux voix mais TJ, si.

« Tante Dalila ! »

Il se précipita vers elle et l'embrassa sur la joue.

« Je suis contente que tu ailles mieux, TJ. »

Dalila parle ! Ah oui, les nanomachines… capables de guérir n'importe quoi. J'espère que cette guérison ne lui a pas trop coûté d'années de sa vie.

Quant à l'autre personne, il s'agissait de Nora Berg bien qu'elle ne ressemblait guère à l'image de sérénité qu'Eméra avait vu en photo. Ses cheveux gris étaient en bataille et elle tenait un sac de couchage serré contre son cœur. Elle dégageait une très forte odeur de géranium qui fit éternuer Lou et grogner Candy.

« Si vous ne voulez pas que je dorme ici, vous n'avez qu'à me virer ! », cracha la vieille dame.

« Mais si vous dormez ici, on va être obligé de le faire aussi ! Quelle barbe ! », s'écria Lou après avoir salué sa mère.

« Hé bien, allez vous faire voir ! Je n'ai jamais demandé à ce qu'on me protège ! Cet endroit est plus sûr que la Banque d'Angleterre ! »

« Nora, puis-je parler à Oméga ? », demanda Dalila sans se départir de sa patience.

« Ma chère Dalila, vous savez bien que je ne peux rien faire sans l'accord d'Alpha. », répondit Nora Berg d'une voix douce, complètement différente de son attitude précédente. Elle avait désormais l'air d'une respectable vieille personne.

« Alors là, je ne suis plus du tout. », dit TJ.

« Depuis que j'ai survécu à un cancer, je souffre du Trouble de la Personnalité Dissocié, lui expliqua gentiment la vieille dame. Pour nous différencier, on appelle ma personnalité originale Alpha, et je suis Oméga. »

« S'il vous plaît, madame, pourriez-vous mettre moins de parfum ? Je ne peux pas travailler dans ses conditions. », dit Lou en plaquant un mouchoir contre son nez.

« Je suis désolée, ma chère, c'est une habitude d'Alpha, et Alpha est une tête de mule. »

Nora Berg reposa son sac de couchage par terre et partit à pas lents.

« Je vais en chercher d'autres pour vous dans la réserve. »

« Je sens qu'on va s'amuser. », glissa Sanguini d'un ton grinçant à ses coéquipiers lorsqu'elle se fut assez éloignée.

Sur ces mots, la scène disparut brutalement et Eméra se retrouva dans le noir. Puis le laboratoire réapparut, cette fois plongé dans la pénombre. TJ était allongé par terre dans un sac de couchage et Lou tentait de le tirer du sommeil :

« TJ ! TJ ! »

Il se releva en baillant.

« C'est ton tour. », dit-elle simplement.

« Tu ne prends pas ma place ? », dit-il en la voyant se diriger vers la porte.

« Non, j'ai envie de faire un tour. »

« 457ème infraction ! », s'exclama Sanguini depuis la porte.

« Si je devais énumérer toutes tes infractions au règlement, on serait encore là en l'an 3000. »

« Foutez le camp mais laissez moi dormir ! », s'écria Nora « Alpha » Berg depuis son sac de couchage.

Eméra hésita. D'un côté, elle n'avait pas envie de quitter son fils ne serait-ce qu'un instant mais d'un autre, elle était persuadée qu'elle découvrirait ce que fabriquait Lou en la suivant.

De toute façon, TJ et elle se sont enfuis ensemble. Donc, elle finira bien par le rejoindre et, là seulement, je saurais ce qu'il a fait et pourquoi il a fui.

Elle se glissa donc à la suite de Lou. Celle-ci descendit au niveau –3 : le parking souterrain de la Maison des Sciences. Elle retrouva Monsieur Bébé et mit le contact.

« Pourquoi me réveilles-tu au milieu de la nuit ? », demanda la machine d'un ton mécontent.

« Le moment est venu. », répondit simplement Lou.

« Lou, je ne suis pas sûr de vouloir faire ça… Si les dons de sperme sont anonymes, c'est bien parce que les donneurs ne veulent pas être retrouvés par leurs enfants ! »

« Mais je n'embêterai pas mon père, je te le jure ! Je veux savoir son nom et à quoi il ressemble, ce qu'il fait… Je ne le contacterai pas, promis ! »

Donc Dalila a raconté à Lou que son père était un donneur anonyme ? Deimos a dû faire quelque chose de vraiment impensable pour qu'elle mente à sa fille à propos de son propre père ! Mais, dans ce cas-là, pourquoi Dalila a t-elle utilisé l'ADN de Deimos ?

« Je t'ai relié à l'ordinateur de ma mère, dit Lou. Elle a accès à la base de données ADN de la cité, tu n'as plus qu'à rechercher des correspondances avec mon propre ADN. »

Monsieur Bébé bourdonna pendant quelques minutes puis rendit son verdict :

« Il n'y a rien, Lou. »

« Comment ça « rien » ? »

« Il y a ton ADN, celui de ta mère, celui de TJ. Rien d'autre. »

« Mais ça veut dire que mon père n'a jamais donné son sperme à la cité ! Ma mère m'a menti ! »

Elle mit brutalement le moteur en route :

« Je vais la voir. »

« Lou… »

« Maintenant, j'ai besoin de la voir maintenant ! »

Monsieur Bébé se tut et ils quittèrent la Maison des Sciences.


TJ baillait devant la porte du bunker lorsque des lumières rouges se mirent à clignoter et une alarme résonna dans la pièce.

Sanguini se rua vers la webcam :

« Des Vides essaient d'entrer dans le laboratoire ! »

« Cette porte est magiquement et technologiquement protégée ! Retournez dormir ! », s'écria Nora « Alpha » Berg depuis sa couchette.

« Je n'en serais pas si sûr si j'étais vous. Certains Vides ont absorbé le talent de grands mages ou de petits génies de l'informatique, et maintenant, ils bidouillent la porte ! »

« Nous devrions appeler à l'aide. C'est plus prudent. », dit TJ.

Sanguini mit son oreillette, la retira puis la secoua furieusement :

« Il brouille nos ondes ! TJ, dis moi que tu es un sorcier. »

« Plus maintenant. », répondit lugubrement celui-ci.

« Alors, nous sommes coincés ici ! Nous ne pouvons nous téléporter hors du labo et une armée de robots bloque la seule issue ! »

« Il faut juste que nous tenions jusqu'à l'arrivée de Lou : dès qu'elle verra la situation, elle appellera des renforts. »

« En voilà une qui a bien choisi son moment pour s'absenter ! »

« Je la remplacerai. », dit Nora Berg, qui était apparemment redevenue Oméga.

« Excusez-moi, madame, mais vous n'êtes pas qualifiée pour ça. Restez en dehors de tout ça ! »

A ce moment, la porte commença à coulisser. Un Vide était en train de pousser son poids phénoménal pour la forcer à s'ouvrir. Nora Berg se précipita en avant et, saisissant la porte d'acier, lutta au coude à coude avec le robot pour la refermer.

« C'est impossible, murmura TJ. Aucun humain n'est assez fort pour faire ça. »

Mais les préoccupations de Sanguini étaient ailleurs :

« Reculez, madame ! S'il vous touche, tout est fini ! »

Il arracha Nora Berg à la porte, qui resta entrouverte. Sanguini et TJ tirèrent par l'ouverture sur les Vides qui tentaient de se faufiler à l'intérieur. Mais l'un d'entre eux avait eu un magicien. Il tenait même une baguette, et utilisait des sortilèges pour se protéger des balles.

« Qu'est-ce que tu vas me faire, mon gars ?, dit Sanguini au robot magicien qui avait réussi à franchir la porte. Je suis déjà mort ! »

« Information incorrecte. », répondit simplement le Vide, peu sensible à l'ironie.

Il leva sa baguette et la jeta vers Sanguini comme une torpille, le poignardant en plein cœur.

« Maintenant, l'information est correcte. »

Il n'eut pas le temps d'en dire plus, TJ avait profité de son manque de protection pour le détruire.

« Personne d'autre ne mourra ce soir ! », s'écria Nora « Oméga » Berg. Elle se précipita à nouveau vers la porte et avait presque réussi à la fermer lorsque qu'un Vide, hors du champ de vision de TJ, réussit à lui attraper la cheville.

Celui-ci avait imaginé beaucoup de choses sur la façon dont les Vides prenaient les âmes. Il s'était imaginé la raison abandonner le visage de la personne, ses yeux s'éteindre alors que son âme quittait son corps.

Ce n'est pas du tout ce qui arriva à ce moment-là.

L'apparence de Nora Berg disparut comme un mirage, révélant un Vide semblable à tous les autres :

« Nora ! », cria t-il.

Il arracha la tête du Vide qui tenait toujours sa cheville et referma brutalement la porte.

« Nom de Dieu, qui êtes vous ? », s'écria TJ sans baisser son arme.

« Je suis Oméga. Je suis une erreur. Un Vide dont l'inhibiteur d'émotions a court-circuité. »

« Avez-vous volé l'âme de Nora Berg pour vous faire passer pour humain ? »

« Je n'ai commis aucun crime ! Nora était atteinte d'une forme grave de cancer, et trop vieille pour utiliser les nanomédicaments. Cela l'aurait précipité dans la tombe. Et elle avait trop peur de la mort. Elle a donc accepté de partager ce corps avec moi en échange de la vie éternelle. »

TJ ne pouvait pas percevoir d'émotion dans cette voix robotique mais il pouvait aisément l'imaginer :

« S'il te plaît, ne me juge pas. Je voulais juste être accepté parmi les tiens, et qui ferait confiance à quelqu'un qui ressemble à un Vide ? »

« Si vous êtes différent des autres Vides, pourquoi n'ont-ils pas cherché à vous détruire ? »

« Parce qu'ils sont stupides. Tu ne t'es jamais demandé pourquoi les Vides ne volent pas des pistolets pour vous tirer dessus ? Pourquoi ils ne conçoivent pas d'armes pour vous combattre ? En fait, ils sont incapables de créer quoi que ce soit ou de prendre la moindre initiative. Mon existence n'était pas prévue dans leur programme alors ils m'ignorent. En fait, la seule raison pour laquelle ils sont encore ici, c'est parce qu'ils veulent te voler ton âme. Comme mes pairs, j'ai la capacité de détecter le pouvoir et je sais qu'ils te pourchassent. »

« Est-ce que vous voulez prendre mon âme ? »

« Je ne le ferais pas sans ton consentement. Je ne veux pas être un monstre. »

Après un moment, Oméga ajouta :

« Je suis désolé pour ton ami, Sanguini. »

« Et je suis désolé pour Nora Berg. Vous l'aimiez bien ? »

« Oui, c'était une emmerdeuse mais je l'appréciais. Elle m'avait donné ma chance. Sans son âme, je ne vais plus pouvoir sortir dans la rue… à moins que… es-tu intéressé par la vie éternelle ? »


Pendant tout le voyage, Lou roula à une vitesse qui rendit Eméra heureuse de ne pas être présente physiquement. Quant à Monsieur Bébé, il s'était retiré dans un silence prudent et on l'entendait juste bourdonner, un bruit pensif qu'il semblait affectionner.

Dalila vivait dans une petite maison un peu à l'écart de la ville. Lou se gara brutalement devant le portail et appuya sur le bouton de l'interphone.

« Maman, je dois te parler. »

« Lou, il est trois heures du matin. », répondit Dalila d'une voix fatiguée, voix à laquelle Eméra ne s'était toujours pas habituée.

« Tu m'as menti. Je t'ai toujours fait confiance et tu m'as menti. »

Le portail automatique s'ouvrit alors lentement et Lou entra. La lumière de la cuisine était allumée et Dalila était à l'intérieur, en pyjama et en train de faire du café.

« Qui est mon père ? »

« Etait. Il est mort depuis trente-huit ans. »

« Donc, tu as utilisé ses gènes pour me créer vingt ans après sa mort ? Ca devait être une sacrée histoire d'amour ! »

La colère avait abandonné Lou, pour laisser place à une certaine morgue. Dalila eut un sourire un peu tordu :

« Hé bien, d'une certaine façon, c'en était une. »

« Comment s'appelait-il ? »

« Deimos Greyback. »

« Greyback comme le chef des loups-garous qui se sont retournés contre leurs alliés sorciers ? »

Dalila acquiesça et Lou eut un sourire :

« Alors c'est pour ça que tu ne voulais pas m'en parler ? Tu croyais que ça me perturberait d'être la descendante d'un fou meurtrier ! Mais je ne crois pas au déterminisme génétique donc les crimes de mon père ne me perturbent pas plus que ça. Ce qui me choque beaucoup plus, c'est que tu ne m'aies rien dit. Que tu aies évité de le faire quand j'avais huit ans, je comprends, mais j'ai dix-huit ans maintenant, je suis une grande fille et je peux supporter la vérité. »

« Tu as fini ? dit sèchement Dalila. Puisque tu penses pouvoir supporter toute la vérité, je vais te la dire. Car ce ne sont pas les crimes publics de Deimos qui m'ont poussée à te cacher la vérité. »

« Qu'est-ce qu'il a bien pu faire de pire que de trahir ses alliés et d'ordonner la mort de leurs femmes et leurs enfants ? Et, d'ailleurs, tu ne m'as toujours pas dit pourquoi tu l'aimais. », dit Lou d'un ton insolent.

Deimos a fait tuer les femmes et les enfants des Sang-Purs ? Mais pourquoi ?

« Deimos a fait bien plus que d'ordonner la mort de sorciers, il voulait les tuer tous. »

Mais je croyais que Deimos voulait s'attaquer aux Moldus… Ah moins, qu'il ne nous ait jugés gênants et qu'il ait décidé de nous supprimer d'abord… Non. Même Deimos n'est pas aussi mauvais.

« Tous ?, répéta Lou, incrédule. Même toi ? »

« Surtout moi. Il m'a révélé son plan après m'avoir empoisonnée. J'ai failli perdre la vie ce jour-là. »

« Ce jour-là » ? Quel jour ? Est-ce que ça pourrait être aujourd'hui ? Après m'avoir injecté la potion, Deimos a pu aller faire ce qu'il voulait dans Poudlard.

Calme toi, calme toi, se dit-elle en se forçant à respirer profondément. Dalila est devant toi, non ? Donc, elle a réussi à échapper aux griffes de Deimos.

« Mais tu l'aimais ! Il t'aimait ! Vu vos positions respectives, vous deviez être les Roméo et Juliette de cette guerre ! Pourquoi voulait-il te tuer ? »

« Parce qu'il m'aimait justement, et que moi non. A cette époque, j'étais toute entière absorbée par la gestion de la rébellion et par mes ambitions futures. Deimos ne m'intéressait plus ; en fait, ses poursuites incessantes m'agaçaient. Je l'ai envoyé promener. »

« Et il a décider de tuer et de génocider les sorciers pour ça ? Il était malade ! »

« Je pense qu'il avait prévu de tuer les sorciers bien avant ça. Il était obsédé par le sang et la guerre. Mais je ne pense pas qu'il aurait sauté le pas et tenter de commettre un crime de cette ampleur si je ne l'avais pas poussé au désespoir. »

Comment Deimos a t-il pu faire une chose pareille ? Et comment Dalila a t-elle pu lui pardonner ?

« Mais il a échoué, non ? Les sorciers sont encore là donc il a échoué. »

« Ironie du sort, Deimos a été trahi après avoir trahi tous ses alliés. L'extermination des sorciers n'a donc jamais eu lieu, Dieu merci. »

« Et toi ? Comment as-tu survécu à l'empoisonnement ? »

« Avant d'attenter à ma vie, Deimos est passé voir ta tante, Eméra, ainsi que TJ. Il voulait leur donner ceci. », dit-elle en sortant de sa gorge un pendentif orné d'une pierre précieuse brune.

« Ce médaillon ? Tu n'en as pas offert un identique à TJ ? »

« Ce n'est pas moi qui le lui ai offert mais Deimos. Il avait ordonné à ces séides d'épargner tous ceux qui les portaient. »

« Pourquoi voulait-il épargner Eméra et TJ ? »

« Parce que le père de TJ avait été son meilleur ami et qu'il ne se sentait pas le cœur à les tuer. Tu vois, il n'était pas entièrement mauvais. »

Lou fit une moue dubitative pendant quelques minutes puis rejeta l'argument d'un haussement d'épaule.

« Eméra n'a pas dû se montrer très coopérative car Deimos l'a assommée en utilisant une potion. Une potion que ton parrain avait préparée afin de stimuler ses pouvoirs de chaman. Elle se faisait beaucoup de soucis pour TJ, évidemment, et elle voulait avoir des réponses. Heureusement pour moi, et hélas pour Eméra, la potion n'a pas marché. »

Quoi ? Elle a très bien marché ! Le fait que je sois ici en est la preuve !

« …Elle n'a pas eu plus d'effets qu'un simple somnifère. Quand il a retrouvé Eméra, Stanislas n'a donc pas eu de mal à la réveiller et sa première parole a été que Deimos se promenait libre dans le château et que j'étais peut-être en danger. Ils m'ont retrouvée alors que j'étais au bord de la mort. Ton parrain m'a sauvé in extrémis grâce à sa connaissance des antidotes. »

Alors, en ce moment, Stanislas doit être en train d'essayer de me réveiller, mais il ne peut rien car la potion fonctionne. Dalila agonise et il n'en sait rien !

Cet univers n'est pas le futur. C'était un possible et, désormais, ce n'est plus rien d'autre qu'une illusion. L'apparente santé de Dalila n'est qu'un mensonge ; si je veux la sauver, je dois me réveiller ! Peut-être n'est-il pas encore trop tard… Je dois me réveiller !

Dalila poussa un soupir :

« Aux yeux d'Eméra à cet instant-là, j'étais comme morte et Deimos en était le responsable. Elle n'avait qu'une idée en tête : la vengeance. Les menaces de Deimos sur ma vie étant évidentes, j'avais fait fabriquer des balles en argent. Eméra est allée sur le champ de bataille et s'en est servi pour tuer Deimos. Après qu'elle ait tué leur chef à coup de pistolet, les autres loups-garous l'ont mise en pièce évidemment. »

Eméra avait pris sa tête dans ses mains, essayant de toutes ses forces de s'extirper du rêve. Mais, lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle était toujours prisonnière de l'illusion.

Stanislas m'avait prévenue que ces potions étaient dangereuses… est-ce que je ne me réveillerai jamais ? Ou alors trop tard pour sauver Dalila ?

« Je ne voulais pas que tu saches que nous nous étions ainsi déchirés, moi, ton père et ta tante. C'est pour ça que je ne t'ai rien dit. », termina Dalila, le regard rempli de compassion.

Les yeux de Lou lançaient des éclairs et sa bouche était révulsée en une grimace de dégoût :

« Après tout ce qu'il a fait, comment as-tu pu lui pardonner ? »

« J'ai d'abord commencé par ressentir de la culpabilité. Si je ne l'avais pas éconduit, Deimos serait probablement devenu un homme bon… »

« Tu avais parfaitement le droit de l'éconduire ! Il est seul responsable de ses crimes ! »

« Et, après des années, continua Dalila sans lui prêter attention, il a commencé à me manquer. Pas le monstre, mais l'homme qui avait été mon premier petit ami. J'ai regretté ma décision, et pas seulement à cause de la culpabilité. Et, ensuite, je lui ai pardonné. »

« Même s'il te manquait, tu ne pouvais pas lui pardonner ! »

« Il m'aimait plus que tout au monde. »

Lou scruta sa mère d'un regard perçant pendant plusieurs minutes. Elle ne lui répondit que par un sourire paisible.

« Ne me dis pas que…, commença Lou, furieuse et éberluée à la fois. Ne me dis pas que tu es amoureuse de lui ? »

Dalila garda le silence, sans se départir de son sourire.

« Mais il était mauvais ! Il a essayé de te tuer ! Il est indirectement responsable de la mort de ta meilleure amie ! Il… »

Lou ne trouva pas la force de continuer à énumérer les fautes de son père :

« Tu es cinglée ! Tu es aussi cinglée que lui ! Pourquoi as-tu utilisé ses gènes ? Est-ce que tu essayais de le retrouver à travers moi ? »

« C'était la personne avec laquelle je voulais fonder une famille. Il n'y rien d'autre, Lou, je t'assure. »

« Oh, j'avais oublié un petit détail : il est mort depuis trente-huit ans ! Je ne te comprends pas, maman, je ne le comprends pas non plus. »

« Pourtant, j'aurais pensé que tu comprendrais mieux que tout autre, dit Dalila d'une voix presque trop douce. Tu aimes TJ plus que tout au monde, non ? Tu as de la chance que la loyauté que tu as envers lui n'ait d'égal que la sienne à ton égard. »

« Tu insinues que… tu insinues que si TJ ne m'aimait pas, je pourrais… Comment peux-tu dire une chose pareille ? Je suis ta fille ! », dit Lou, écœurée.

« Tu m'as demandé de te traiter en adulte et d'être franche. Je vais donc te dire la vérité : je pense tu aimes TJ comme Deimos m'aimait autrefois. Que se passerait-il s'il ne t'aimait plus ? S'il t'abandonnait, s'il te faisait du mal ? »

« Je ne suis pas mon père ! », s'écria Lou avec force.

« Non, en effet. Je ne dis pas que ça t'arriverait mais essaie juste de l'imaginer. Ton cœur dévoré par la haine. »

« Tu es horrible ! »

« Je ne t'inflige pas ça pour te faire du mal. Je voudrais que tu comprennes Deimos, que tu le pardonnes et que tu me pardonnes en même temps. Tu es mon unique enfant. Je ne supporterais pas que tu me détestes. », dit Dalila avec des sanglots dans la voix.

« Je dois partir, dit Lou d'une voix blanche. Penser à tout ça. »

« J'avais complètement oublié que tu avais une mission, dit Dalila en papillonnant des yeux comme si elle venait de revenir à la réalité. Je n'aurais pas dû te retenir si longtemps. Je vais te faire un Portoloin pour que tu rentres immédiatement et renvoyer Monsieur Bébé par la route. »

Elle pointa sa baguette vers la tasse à café, qu'elle avait complètement oublié de remplir, et murmura :

« Portus. »

« Merci, dit Lou avec hésitation. Hé bien, au revoir, maman. »

Eméra, qui s'était depuis longtemps effondré à genoux, sentit le décor disparaître quand Lou prit le Portoloin. Elle releva la tête dans un faible mouvement d'espoir avant que le décor du laboratoire ne réapparaisse devant ses yeux.

Elle eut un léger spasme en voyant le cadavre de TJ. Mais ce n'était pas la réalité, juste une illusion, un cauchemar dont elle n'était toujours pas sortie. Elle reprit donc son leitmotiv :

« Je veux me réveiller. Je veux me réveiller. Je veux me réveiller ! »


Lou ne prit pas la peine de détailler le décor familier du laboratoire. Sanguini était allongé par terre, une baguette plongée dans le cœur, mort. Et TJ était à ses côtés, les veines ouvertes, probablement mort.

Lou se précipita à ses côtés. Il ne respirait pas, et lorsqu'elle posa la main sur son cou, elle ne perçut aucun pouls.

Elle posa aussitôt ses deux mains sur sa poitrine et avait commencé à appuyer pour faire repartir son cœur lorsqu'elle entendit une voix robotique derrière elle :

« Ca ne sert à rien. »

Elle se retourna aussitôt, armes dégainées, prête à pulvériser le Vide en cinq secondes avant d'essayer de réanimer TJ à nouveau.

« Attendez !, dit le Vide d'une voix plus forte. Si j'étais votre ennemi, je vous aurais attaquée alors que vous me tourniez le dos ! »

Sa détresse était trop forte pour que Lou écoute ces paroles rationnelles. Mais elle perçut un faible murmure de la part de TJ et tourna aussitôt vers lui.

« Lou, murmura t-il faiblement, espèce d'idiote. Tu as réussi à me casser deux côtes… »

« Mais comment… »

« Respire. Respire profondément et dis moi ce que tu sens. »

L'odeur familière de TJ envahit ses narines accompagnée d'une odeur de…

« Vampire ? Tu es devenu un vampire ? »

« Oui. C'était affreusement risqué mais je devais essayer, autrement je m'en serais voulu pour le restant de ma (courte) vie. Tiens, mes côtes sont déjà guéries, dit-il en se relevant à moitié. Mais alors comment ça se fait que ça saigne toujours ? »

Il effleura ses poignets dont s'écoulait un liquide plus sombre que le sang.

« Ca doit être les nanomachines. Elles sont faites pour les vivants, et non les morts-vivants, donc ton corps les rejette. Oh, TJ, tu m'as fichu une de ces frousses ! Je devrais te casser deux autres côtes pour la peine ! »

« Si les nanomachines sont parties, est-ce que je vais à nouveau tomber malade ? », demanda t-il.

« Qui est-ce ?, demanda Lou en même temps en se tournant vers Oméga. Et qu'est-ce qu'il s'est passé ici ? »

Ils échangèrent un sourire puis elle commença :

« Je ne pense pas. Après tout, si tu étais malade, c'est parce que tu étais en vie. Maintenant que tu es vampire, c'est différent. Tu te sens mal ? »

« En pleine forme. », répondit-il avant se mettre à lui raconter tout ce qui s'était passé : l'attaque, la découverte de la véritable identité d'Oméga et comment le Vide avait partagé son corps avec l'âme de Nora Berg.

« Oméga m'a proposé le même accord mais j'ai refusé. Un corps n'est pas quelque chose qu'on peut partager. A la place, je lui ai proposé un autre marché : il retenait les Vides pendant que je me transformais en vampire et nous fuyions les autorités ensemble. Il ressemble à un Vide mais, moi, je ne suis qu'un hors-la-loi. Ca ne nous gêne ni l'un, ni l'autre. »

« Je peux venir ? », demanda Lou.

« Tu sais bien que oui. », répondit TJ. Le regard qu'il posait sur elle était empli de douceur.

Lou salua son nouveau compagnon avec chaleur et gratitude pour avoir aidé TJ.

« Où irons-nous ? »

« Je pensais que nous pourrions continuer à chasser les Vides de notre côté. Si Monsieur Bébé nous accompagne, la police ne nous retrouvera jamais. »

« J'ai quelque chose à faire avant. », dit Lou d'une voix douce.

Elle alla s'agenouiller auprès du cadavre de Sanguini, lui ferma les yeux et retira la baguette plantée dans sa poitrine.

« Tu ne peux pas allumer un bûcher funéraire ici. », dit prudemment TJ.

« Il l'aurait mérité pourtant. »

Elle rajouta d'un ton d'une tristesse inouï :

« C'est ma faute s'il est mort. Si j'avais été là… »

« Tu n'en sais rien. »

« Oui, mais c'était mon devoir d'être ici. Si je n'en avais pas fait qu'à ma tête… »

« Et moi, j'ai exploité la mort de Sanguini en utilisant son sang pour devenir vampire, la coupa à nouveau TJ. Ce n'est pas non plus une attitude très honorable. Je pense que nous avons tous les deux des torts envers lui mais je ne sais pas comment les réparer. »

« Quelle importance pour lui ? Il est mort ! »

« Hmmm…, dit Oméga. Même si les autorités sont assez lentes à quatre heures du matin, elles ont détecté la création d'un nouveau vampire et elles ne vont pas tarder à arriver pour arrêter TJ. Et il y a toujours des Vides à l'extérieur. »

« Je vais m'en occuper. », dit TJ.

Lou sortit aussitôt ses pistolets mais il l'arrêta :

« J'aimerais tester mes pouvoirs. »

« Sur tous les Vides qui sont dehors ? Tu es bien confiant pour une fois ! »

« C'est peut-être parce que les choses semblent enfin tourner à ma faveur. D'abord, je réussis à devenir vampire, ensuite mes pouvoirs me reviennent. C'est juste, non ? Après tout, les Vides m'ont pourchassé pendant des années à cause de ma magie et jamais je n'ai pu l'utiliser pour me défendre. Il est temps de remédier à cela. »

« Fais attention. Tu ne sais même pas si tu peux la contrôler. »

« Ca ne devrait pas être difficile. Tu sais à quel point mes pouvoirs se manifestent facilement. »

« Trop facilement, en fait. », dit Lou pour lui remettre en tête toutes les catastrophes qui étaient arrivées à l'hôpital.

« J'ai des années pour apprendre à les maîtriser, dit TJ avec un soupir de contentement. En attendant, je ferais attention, c'est promis. »

Il tendit sa main gauche :

« Feu ! »

Une flamme apparut dans le creux de sa paume.

« Eau ! »

Une petite source jaillit de sa main et commença à se répandre sur le sol. Il la changea promptement en glace.

« Maintenant essayons les deux en même temps. »

Il joignit ses deux mains. Les flammes embrassèrent la glace puis, sous la pression de sa volonté, les langues de feu prirent la couleur du givre.

Le visage de TJ s'illumina d'un sourire féroce.

« Ouvre la porte, Oméga. »