James, Albus et Lily faisaient un vacarme de tous les diables en compagnie de Teddy Lupin et de leurs cousins, Rose et Hugo. Hermione et Ron étaient partis en voyage pour trois jours, et c'était Ginny et Harry Potter qui avaient hérité de l'épuisante tâche de les garder tous dans leur maison de Godric's Hollow.

Harry était fatigué. Il savait que Ginny était en train de préparer discrètement une potion de Sommeil, mais il lui semblait que sa retraite en des lieux plus calmes, tel que leur grenier, était indispensable s'il désirait survivre, et n'avait pas le courage d'attendre que ses fils, sa fille, son filleul, son neveu et sa nièce soient endormis. Il quitta le jardin où tous les enfants s'arrosaient dans la piscine de Moldus qu'Hermione leur avait conseillée, se réfugia avec sa femme dans la cuisine fraîche.

- Dis-moi que tu as bientôt fini cette potion, chuchota-t-il d'un ton où perçait la lassitude. La chaleur les rend infernaux.

Il était vrai que les mois d'été avaient fait de Godric's Hollow une véritable fournaise, et le Survivant avait hâte de se réfugier au grenier, où un sortilège rendait heureusement l'atmosphère respirable, si l'on exceptait la poussière. Ginny lui adressa un sourire et lui montra le liquide violet qui tournait dans la casserole.

- L'heure du thé ne va pas tarder, lui dit-elle avec un sourire. Je leur ferai boire la potion à ce moment-là.

- Fais attention à ce que Ted ne s'en aperçoive pas. Il est capable de comprendre que ce n'est pas du jus de cassis qu'il boit, mais bien une potion. La dernière fois, Hugo et Lily ont cru qu'on voulait les empoisonner. Et il faut être sûr qu'ils la boivent tous en même temps.

- Rassure-toi, je l'ai diluée pour que qu'elle n'ait son effet qu'un quart d'heure après absorption. Il fait si chaud que les enfants n'attendront pas…

Harry hocha la tête, embrassa Ginny sur la joue et se dirigea vers l'escalier.

- Tu vas au grenier ? demanda-t-elle.

- Oui. Il y fait plus frais… Viens me rejoindre après, si tu veux. Moi, je n'en peux plus…

- Oh, j'ai oublié de te dire ? Je vais garder les jumeaux de Luna, elle travaille tard au Ministère ce soir…

Luna Lovegood, une vieille amie de la famille, travaillait au Département des Mystères. Rien d'étonnant à cela, puisqu'elle avait toujours eu des théories farfelues. Harry soupira :

- Ne m'en veux si je ne viens pas faire le baby-sitter avec toi, mais je crois que je vais dormir… En plus, il faut que quelqu'un reste avec les enfants, pour être sûr que la maison soit encore debout quand tu seras rentrée…

- Ne t'inquiète pas. Va te reposer…

Harry adressa un sourire à la cadette Weasley, sachant très bien qu'il y avait fort peu de chance pour que Luna travaillât véritablement au Ministère ce soir-là. On était en effet le 30 juillet, et Harry se doutait que son épouse était en plein dans les derniers préparatifs de sa fête d'anniversaire, puisqu'il allait avoir trente-neuf ans le lendemain. Ginny le gratifia d'un clin d'œil tandis que son mari montait les étages en direction du grenier.

Il fallait pour y entrer monter deux étages en constant remue-ménage, du fait de la présence de ses enfants, puis franchir un petit escalier branlant, en bois rongé par les termites que Harry s'était révélé incapable d'éliminer, et qui ne tenait que par magie. L'escalier s'ouvrait sur un petit palier et une porte en chêne massif que le Survivant prenait toujours la peine de verrouiller pour être sûr que ses enfants ne cherchent pas à y faire un tour. Il était cependant vrai que personne, à part Harry, n'aimait vraiment ce vieux grenier, surtout aux heures d'été, où la poussière, qui volait en permanence dans l'air, rendait l'atmosphère, quoique fraîche, irritante pour la gorge.

Harry poussa le panneau de bois et se faufila par l'ouverture. La fraîcheur de la pièce le détendit un peu, et il contempla d'un air appréciateur le paysage familier. Le parquet était en lambris verni, recouvert d'une fine pellicule de poussière, des étagères de bois fabriquées et montées par magie s'étiraient le long des trois murs sur les quatre de la pièce, surchargées de livres, datant ou non de sa scolarité une fenêtre découpée dans la charpente était masquée par un rideau, gardant dans la pièce une pénombre constante. Pour un peu, Harry aurait eu l'impression de refaire irruption dans la salle de divination du professeur Trelawney, à ceci près qu'il n'y avait dans la pièce aucun feu de senteur, ni lueurs rouges mystérieuses – et aux yeux de Harry, singulièrement agaçantes. La faible lumière qui filtrait par le rideau laissait cependant deviner, jonchant le sol, plusieurs malles imposantes fermées par magie, et qui – Harry le savait, puisqu'il avait pris le temps de ranger toutes ces affaires pendant plusieurs semaines – contenaient diverses archives, telles que des photos et documents personnels, des articles de journaux de la Gazette du Sorcier ou du Chicaneur, de vieilles affaires, des vêtements usés ou des Scrutoscopes hors d'état. Harry éternua bruyamment lorsqu'un peu de poussière vint lui chatouiller les narines, et sortir sa baguette magique.

- Récurvite ! s'exclama-t-il.

La poussière disparut aussitôt de l'atmosphère, et Harry put respirer plus librement. Il s'avança dans la pièce, agita sa baguette en direction de la fenêtre, dont le rideau s'ouvrit davantage. Harry se dirigea alors vers le fond de la pièce, dans un coin où ses étagères regorgeaient de photos dans des cadres ternis. Distrait par un reflet du soleil sur le verre d'une photo de Dumbledore, il ne regarda pas très bien où il mettait les pieds et heurta avec force une malle qui, posée en équilibre instable sur une autre, se renversa et s'ouvrit sous le choc en touchant le sol, répandant son contenu sur le sol lambrissé.

- Mille méduses ! grogna Harry en se penchant pour regarder l'étendu des dégâts.

Un simple sortilège aurait suffi à réparer le désastre, mais il était curieux de voir ces souvenirs qui traînaient sur le sol, et s'accroupit. Le titre d'un livre étalé sur le parquet, Le livre des sorts et enchantements, niveau 4, lui apprit que cette malle contenait sans nul doute une partie des affaires de sa quatrième année à Poudlard. Un peu plus loin, un Magyar à Pointes miniature s'éveillait d'un sommeil de vingt ans, martelant ses petits doigts griffus la couverture d'un livre relié plein cuir, couleur bordeaux et or. C'étaient les couleurs de Gryffondor, et Harry fronça légèrement les sourcils. Certes, il avait peu de souvenirs de ces années-là, hormis les évènements les plus marquants, mais ce cahier éveillait en lui des bribes de souvenirs qui s'acharnaient à lui échapper. L'ancien Gryffondor chassa d'un geste de la main l'effigie du dragon, et attrapa le livre avant d'aller s'asseoir dans son fauteuil. La clarté était suffisante pour voir les lettres d'or que Harry avait sans doute dû graver par magie dans la couverture, vingt-cinq ans auparavant, mais les mots qui couvraient les pages jaunies du livre étaient presque effacés, si bien que Harry dut recourir au Lumos pour pouvoir les déchiffrer. Plusieurs fois, il vit le mot « Quidditch », et songea qu'il s'agissait peut-être de notes prises au cours de vol sur balai, ou de tactiques qu'Olivier Dubois – était-ce bien lui le capitaine cette année-là ? il lui semblait que oui… - avait dû lui expliquer. Il se souvenait de plans ensorcelés du terrain et de manœuvres compliquées que son capitaine lui avait infligées durant ses trois premières années, l'obligeant, lui et ses coéquipiers, à se lever aux aurores pour suivre ses nébuleuses explications.

Il lui revint alors en mémoire qu'il n'y avait pas eu de Coupe de Quidditch cette année-là à Poudlard, hormis la Coupe du Monde à laquelle Harry avait assisté. En regardant plus près la date, il comprit que ces écrits-là dataient de la troisième année, et non de la quatrième.

**Cher journal,

A la lumière des évènements qui se sont passés récemment – je veux notamment parler de ces histoires de Sirius Black ou de Cho Chang – j'ai décidé de t'inaugurer pour essayer de faire le clair dans mon esprit. Ca ne sera pas chose facile, mais j'ai tout de même l'intention de tenter de faire des raisonnements logiques. (…)**

Suivaient des comptes-rendus de la prétendue folie de Sirius Black – Harry souffrait de voir ces mots écrits à l'encre, mais il se rappela qu'à cette époque, il n'avait pas encore la moindre idée de la survie et de la traîtrise de Peter Pettigrow. Il parlait aussi de Cho Chang, des sentiments qu'il lui semblait éprouver à son égard, mais aussi…

Harry, plongé dans des souvenirs vieux de vingt-cinq ans, ou plutôt encore vingt-quatre pour l'instant, pour un jour encore, resta immobile en lisant la fin de la phrase qu'il suivait des yeux. Son estomac se serra un bref instant, tandis qu'il lisait le doute qu'il éprouvait à treize ans, après ce match de Quidditch contre Poufsouffle…

** Ce que je ressens à l'égard de Cedric Diggory est un peu étrange, un peu ambivalent… et un peu effrayant aussi.**

Les yeux émeraude de Harry relirent plusieurs fois les mots qui s'étiraient à l'encre bleue sur le papier jauni. Il revoyait cet instant, il se revoyait, après la défaite et sa chute, sa plume d'aigle à la main…