Tout dans la maison était silencieux, à présent. Albus Severus, James, leur sœur Lily, Ted Lupin, Rose et Hugo devaient s'être endormis. L'envie de sortir tenaillait Harry, l'étau du passé broyant tout sur son passage, avec l'implacabilité que nous assurent les plus anciens et les plus forts de nos souvenant.
**Je l'aime, je l'aime, je l'aime. Je ferais tout pour ne pas le perdre, et j'ai hâte que ce maudit tournoi soit terminé afin que nous puissions nous voir à nouveau à des horaires normaux. Il m'a proposé de venir chez lui pendant les vacances, pendant que ses parents seront en Irlande.**
Mais ils ne savaient pas encore, songea Harry en serrant les poings avec une telle force que ses ongles laissèrent leur marque sanglante sur la peau de ses paumes. Ils ne savaient pas encore que Cedric n'aurait jamais l'occasion de voir la sortie du labyrinthe, qu'il y resterait enfermé à tout jamais… Et pourtant, ils avaient été si heureux, à l'aube de ce jour-là, au matin de ce 24 juin 1995…
« Au matin du jour où la troisième tâche devait avoir lieu, un grand vacarme s'élevait de la table autour de laquelle les élèves de Gryffondor prenaient leur petit déjeuner. Lorsque les hiboux postaux apparurent, l'un d'eux apporta à Harry une carte de Sirius pour lui souhaiter bonne chance. (…)
Harry termina son petit déjeuner tandis que la Grande Salle se vidait. Il vit Fleur Delacour se lever de la table des Serdaigle et rejoindre Cedric qui se dirigeait vers la salle du fond où ils entrèrent ensemble. Harry ne put s'empêcher d'avoir un pincement au cœur en les voyant disparaître tous les deux. De sa démarche gauche, Krum alla les rejoindre quelques instants plus tard. Mais Harry resta où il était. Il n'avait pas la moindre envie d'aller là-bas. (…) Mais, au moment où il se levait en pensant qu'il ferait peut-être bien de se rendre à la bibliothèque pour réviser un peu ses formules magiques, la porte du fond s'ouvrit et Cedric passa la tête par l'entrebâillement, cherchant Harry des yeux. Lorsque ses yeux gris se plantèrent dans ceux, émeraude, de son petit ami, il eut un grand sourire et Harry aurait juré qu'il lui avait adressé un clin d'œil presque imperceptible.
- Harry, viens, ils t'attendent !
Stupéfait, il se dirigea vers la petite salle. (…) Il ouvrit la porte et entre. Cedric et ses parents étaient juste derrière, et Harry leur jeta un coup d'œil. Il avait déjà vu Amos Diggory, mais jamais sa femme, dont Cedric, à n'en pas douter, avait hérité la beauté, les traits fins, réguliers, le nez droit et les yeux d'un gris lumineux. (…) Enfin, il vit Mrs Weasley et Bill, debout devant la cheminée. Le visage rayonnant, ils s'avancèrent vers lui avec un grand sourire. (…)
Ils se dirigèrent vers la Grande Salle et passèrent devant Amos Diggory qui se tourna vers eux.
- Ah, te voilà, toi, dit-il en toisant Harry. J'imagine que tu dois te sentir un peu moins fier maintenant que Cedric a le même nombre de points que toi, hein ?
- Comment ? s'étonna Harry.
- Ne fais pas attention, dit Cedric à voix basse en regardant son père les sourcils froncés. Il est en colère depuis l'article de Rita Sketter sur le tournoi – tu sais, quand elle a laissé entendre que tu étais le seul champion de Poudlard.
- Il n'a pas jugé utile de démentir, n'est-ce pas ? dit Amos Diggory suffisamment fort que Harry l'entende tandis qu'il s'avançait vers la porte en compagnie de Mrs Weasley et de Bill. Enfin, ça ne t'empêchera pas de lui montrer de quoi tu es capable, Ced.
A ces mots, les regards de Harry et de Cedric se croisèrent et Harry se sentit rougir, tandis que les joues du Poufsouffle prenaient également une teinte adorablement colorée. Amos Diggory, cependant, inconscient du malaise, poursuivait d'un ton abrupt :
- Tu l'as déjà battu une fois, non ? »
Harry Potter et la Coupe de Feu, Chapitre 31 : La troisième tâche
Oh, oui, ils avaient été heureux à ce matin-là, sachant qu'enfin, après, tout serait terminé. Et c'était ce qui s'était passé. Oui, tout avait été bel et bien terminé. Mais pas au sens où ils l'avaient entendu de prime abord.
« (…) il sortit de la Grande Salle en compagnie de Cedric, Fleur et Krum. (…)
- (…) A la première place ex æquo, avec quatre-vingt-cinq points chacun, Mr Cedric Diggory et Mr Harry Potter, de l'école Poudlard !
Harry ressentit une étrange contraction dans son estomac à l'entente de son nom et de celui de Cedric, si étroitement mêlés, et croisa le regard de celui-ci, dont les lèvres s'étirèrent en un sourire, éclairant son visage jusque là sombre et tendu par la concentration. (…)
- Attention… A mon signal, Harry et Cedric ! reprit Verpey. Trois… deux… un…
Il lança un bref coup de sifflet et Harry et Cedric s'engouffrèrent dans le labyrinthe.
Les haies qui les entouraient plongeaient le chemin dans l'obscurité. Etait-ce dû à leur hauteur et à leur épaisseur ou bien avaient-elles été enchantées ? En tout cas, dès qu'ils eurent pénétré dans le labyrinthe, ils n'entendirent plus le bruit de la foule. Harry eut presque l'impression d'avoir replongé sous l'eau. Il sortit sa baguette magique de sa poche, murmura « Lumos », et entendit Cedric faire la même chose derrière lui.
Au bout d'une cinquantaine de mètres, ils parvinrent à une bifurcation. Ils échangèrent un regard, et Cedric embrassa Harry sur la joue.
- A plus tard, dit Harry en prenant le chemin de gauche tandis que Cedric empruntait celui de droite.
Il se retrouva seul dans les ténèbres, regrettant la présence rassurante de Cedric à son côté, puis Harry entendit Verpey donner un deuxième coup de sifflet. (…)
Il entendit alors un mouvement derrière lui. Il brandit sa baguette, prêt à attaquer, mais ce fut Cedric qui apparut dans le rayon lumineux. Il venait de surgir du chemin de droite. Il avait l'air sérieusement secoué et de la fumée s'élevait de sa manche.
- Les Scroutts à Pétard de Hagrid ! dit-il d'une voix sifflante. Ils sont énormes ! Je viens de leur échapper !
- Tu vas bien ? demanda Harry, soucieux en étudiant attentivement les traits de son visage agité.
Il hocha la tête et disparut le long d'un autre chemin, non sans avoir jeté un dernier regard en arrière et adressé à Harry un sourire qui se voulait apaisant. (…)
Il revint ensuite sur ses pas et choisit un chemin orienté au Nord-Ouest.
Il suivait cette nouvelle direction depuis quelques minutes lorsqu'il entendit quelque chose qui l'arrêta net. Du chemin parallèle au sien lui parvint la voix de Cedric :
- Qu'est-ce que tu fais ? s'écriait celui-ci. Qu'est-ce qui te prend ? Tu es fou ?
Puis Harry entendit la voix de Krum :
- Endolorrris !
Les hurlements de Cedric retentirent alors dans le labyrinthe, des hurlements de terrible douleur, dont l'écho seul aurait pu suffire à glacer le sang. Horrifié, Harry se mit à courir, essayant de trouver un passage pour atteindre l'endroit où il l'entendait crier, fou de panique et d'inquiétude. Mais il n'y en avait pas et il essaya en désespoir de cause un nouveau sortilège de Réduction. Le résultat ne fut pas très concluant mais Harry parvint quand même à brûler suffisamment la haie pour y ménager une petite ouverture qu'il put agrandir à coups de pied, brisant branches et ronces. Il se glissa au travers, les épines déchirant sa robe, et aperçut Cedric qui se tordait de douleur sur le sol. Krum, debout devant lui, le regardait.
Pris d'une terrible fureur et d'une incommensurable haine pour l'Attrapeur bulgare, Harry se releva et pointa sa baguette sur Krum au moment où il se tournait vers lui. Krum fit volte-face et se mit à courir. (…)
Harry se précipita sur Cedric, qui avait cessé de se tordre de douleur et restait étendu sur le dos, la respiration haletante, les mains sur le visage.
- Ca va ? demanda Harry en saisissant Cedric par le bras.
- Oui, répondit Cedric, le souffle court. Oui… (…)
Cedric se releva, encore tremblant. Harry agrippait toujours son bras, une lueur inquiète dans ses yeux verts, le cœur cognant à tout rompre contre sa poitrine. Cedric lui adressa un vague sourire crispé.
- Je vais bien, ne t'inquiète pas. C'est juste que…
Il secoua l'échine, comme pour se débarrasser d'un frisson, et prit la main de Harry. Ce contact sembla le remettre d'aplomb et il souffla profondément. Tous deux regardèrent Krum, stupéfixé sur le sol. (…)
Harry et Cedric restèrent un instant côte à côte dans l'obscurité, jetant des regards autour d'eux.
- On ferait peut-être bien d'y aller, dit enfin Cedric.
- Quoi ? dit Harry. Ah oui… tu as raison…
Ce fut un moment étrange. D'une façon qui leur avait semblé parfaitement naturelle, Cedric et lui s'étaient momentanément unis contre Krum. A présent, il leur revenait à l'esprit qu'ils étaient adversaires. Ils reprirent donc leur chemin en silence, leurs mains toujours étroitement liées, puis Harry tourna à gauche et Cedric à droite. Harry entendit le bruit de ses pas s'éloigner et se perdre au loin. (…)
Posé sur un piédestal, à une centaine de mètres, le Trophée des Trois Sorciers scintillait dans l'obscurité. Harry s'était mis à courir lorsqu'une silhouette surgit soudain d'un chemin adjacent.
Cedric allait arriver le premier. Il courait de toutes ses forces vers le trophée et Harry savait qu'il ne parviendrait jamais à le rattraper. Il était bien placé pour savoir la forme physique que tenait Cedric. Il était beaucoup plus grand que lui, il avait de plus longues jambes…
Harry vit alors à sa gauche quelque chose d'immense qui dépassait au-dessus de la haie et avançait à toute allure le long d'un chemin perpendiculaire. La chose se déplaçait si vite que Cedric risquait de la heurter de plein fouet. Le regard fixé sur le trophée, il n'avait rien vu…
- Cedric ! s'exclama Harry. Attention à gauche !
Cedric tourna la tête juste à temps pour se jeter en avant et passer de justesse devant la chose en évitant la collision mais, dans sa précipitation, il trébucha. Sa baguette magique lui échappa tandis qu'une araignée géante surgissait sur le chemin et fonçait sur lui. Le cœur de Harry remonta dans sa gorge.
« Non ! » songea-t-il avec force en voyant les pinces aiguisées de l'araignée claquer à quelques centimètres du visage du Poufsouffle.
- Stupéfix ! cria Harry.
Le sortilège atteignit le corps noir, velu, gigantesque de l'araignée mais n'eut pas plus d'effet que s'il lui avait jeté un caillou. La créature sursauta, fit volte-face, et se désintéressa de Cedric pour foncer sur Harry . (…)
Harry eut tout juste le temps d'apercevoir ses huits noirs étincelants et ses pinces tranchantes avant qu'elle soit sur lui. (…)
Sa jambe heurta alors une des pinces et il ressentit une terrible douleur. (…)
Sans prendre le temps de réfléchir, il pointa sa baguette sur le ventre de la créature, comme il l'avait fait pour le Scroutt, et hurla : « Stupéfix ! » au moment précis où Cedric lançait le même cri. (…)
- Harry ! s'écria Cedric, son regard affolé tandis qu'il se précipitait vers lui, sa baguette en avant. Ca va ? Elle n'est pas tombée sur toi ? »
Harry Potter et la Coupe de Feu, Chapitre 31 : La troisième tâche
Le compte-rendu des événements rendait les choses encore pire du point de vue de Harry, assis dans son fauteuil qui grinçait au fur et à mesure qu'il cherchait une position supportable pour tolérer de revivre tous ces souvenirs amers.
Tout y était décrit. Tout. La façon dont Harry avait insisté pour que Cedric prenne le trophée, la détermination de celui-ci à le convaincre qu'au contraire, c'était à Harry de s'en saisir. Et le pire, c'était les remords que Harry pouvait lire sur le papier.
**Comment ai-je pu être aussi stupide ? Comment ai-je pu le convaincre de se saisir de ce trophée en même temps que moi ? Pourquoi ne l'ai-je pas écouté, pourquoi n'ai-je pas pour une fois fait preuve d'égoïsme ? Si je n'avais pas été aussi… noble, aussi Gryffondor, si lui n'avait pas été aussi loyal, aussi Poufsouffle, si nous n'avions pas été dans nos maisons respectives pour les raisons qui nous y ont amenées, il serait encore vivant… J'y pense toutes les nuits, à chaque instant, je me dis que c'est ma faute. Et le pire, c'est ce silence qui m'écrase, c'est le fait de ne pouvoir m'en ouvrir à personne… Car personne ne sait, et personne ne saura jamais… Jamais.**
L'écriture, passée par les années, était encore plus difficile à lire, rendue tremblante par le chagrin et la fatigue qui l'avaient accablé après la fin du Tournoi des Trois Sorciers, tandis qu'il consignait par écrit ses peurs les plus profondes, les rêves qui le laissaient pantelant et pleurant dans son lit toutes les nuits et ces larmes, toujours ces larmes, qui avaient dilué l'encre des années auparavant, et qui aujourd'hui mouillaient à nouveau les yeux de Harry. Les images, précises et affûtées comme un coup de poignard, défilaient dans son esprit.
« Pendant un instant lumineux, il se vit émergeant du labyrinthe, la coupe d'or à la main. Il se vit levant haut au-dessus de sa tête le Trophée du Tournoi des Trois Sorciers, sous les acclamations frénétiques de la foule. Il vit plus nettement que jamais le visage de Cho, éclairé par la lueur d'admiration qui brillait dans son regard, à cet instant où elle cesserait de traquer le cœur de Cedric... Puis, toutes ces images s'évanouirent et il n'eut plus devant les yeux que le visage sombre et obstiné de Cedric.
- Tous les deux, dit alors Harry.
- Quoi ?
- On prend le trophée tous les deux en même temps. Ca restera une victoire de Poudlard. On sera ex æquo.
Cedric regarda Harry. Il décroisa les bras.
- Tu… Tu crois ?
- Oui, dit Harry. On s'est aidés l'un l'autre, non ? Et on est arrivés ensemble jusqu'ici. Depuis ces derniers mois, on fait tout ensemble, ajouta-t-il après une brève hésitation, ses joues à nouveau empourprées. Alors, on n'a qu'à prendre le trophée ensemble.
Pendant un instant, Cedric sembla ne pas en croire ses oreilles. Puis un sourire se dessina sur son visage.
- Tu as raison, dit-il. Viens
Il prit Harry par le bras et l'aida à avancer en boitillant vers le piédestal sur lequel était posé le trophée. Tous deux tendirent alors la main vers chacune des anses de la coupe qui scintillait sous leurs yeux.
- A trois, d'accord ? dit Harry. Un… Deux…
- Attends, l'interrompit Cedric en lui attrapant la main.
Harry haussa les sourcils, regardant son petit ami d'un air intrigué. Celui-ci le regarda brièvement dans les yeux avant de les rebaisser, gêné, vers le sol. Sa prise sur les doigts de Harry se resserra.
- Si tu es d'accord… Comme tout va être enfin terminé… Que nous allons retrouver notre… enfin, dans mon cas, l'anonymat… j'ai pensé que… peut-être… on pourrait le dire. Pour nous.
Sa voix s'était affermie, et à nouveau, ses prunelles grises accrochèrent celles de Harry. Une lueur nouvelle y brillait.
- Je ne veux plus avoir à me cacher. Ni à te cacher. Je voudrais… vivre cela avec toi au grand jour.
Harry ne répondit pas. Le ton de Cedric était précipité, à présent.
- Je sais que ça peut être un problème pour… euh… enfin, pour ton image. Le Survivant, et tout ça… Mais, heu…
Voyant que Harry gardait le silence, il s'éclaircit la gorge, les pommettes écarlates.
- Enfin… je comprendrais très bien que tu ne veuilles pas, bien sûr… C'était juste une… une idée en l'air. Oublie. N'en parlons pl…
Les lèvres de Harry se collèrent contre les siennes, en un long baiser qui les fit frissonner, leurs doigts toujours entrelacés. La main libre de Cedric se glissa dans la nuque de Harry pour l'attirer encore plus à lui, mordant avec une ardeur renouvelée sa lèvre inférieure. Lorsqu'ils se relâchèrent, leurs visages étaient rose vif.
- Bien sûr que c'est ce que je veux, souffla Harry, ses yeux émeraude vrillant l'univers gris du regard de Cedric.
Une longue minute, rien ne vint briser cet instant magique. Le cœur de Harry était si léger qu'il se demanda s'il en avait encore un, et seuls ses battements affolés lui confirmaient qu'il était toujours bien là. Puis…
- Trois… Deux… Un…
D'un même geste, ils saisirent chacun une anse du trophée. A cet instant, Harry ressentit une secousse au niveau du nombril. Ses pieds avaient quitté le sol et il n'arrivait plus à lâcher le Trophée des Trois Sorciers qui l'entraîna comme une tornade dans un tourbillon de couleurs, Cedric toujours à côté de lui. »
Harry Potter et la Coupe de Feu, Chapitre 31 : La troisième tâche
