La respiration de Harry était sifflante. Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'il reprît ses esprits, puis, chancelant, il se leva du fauteuil, qui grinça. Le soir tombait, Harry voyait les rayons sanglants du soleil jeter des reflets pourpres sur le parquet tandis que le crépuscule approchait. Le sang battait toujours à ses tempes, et un nœud s'était formé, lourd, dans son estomac.

Vingt ans avaient passé depuis que Cedric était mort, et seize ans depuis qu'il avait abattu Voldemort, mais la lecture l'avait éprouvé plus qu'il ne l'aurait imaginé, et il sentait tout son corps s'engourdir. Une fois de plus, ses yeux se posèrent sur la photo auparavant glissée dans les pages du carnet relié de cuir rouge, dont les couleurs, toujours éclatantes, avaient été protégées par le parchemin. Il resta debout un instant, immobile, déconcerté… mélancolique, à contempler le beau visage de Cedric, avant que le besoin de bouger ne l'assaillisse brusquement. Il ne pouvait supporter de rester ici, il lui fallait courir, marcher, s'enfuir, là où la vague de souvenirs ne pourrait pas l'engloutir. A nouveau, le chagrin, comme vingt ans auparavant, le submergea, et il posa le journal et la photo sur une étagère.

Le silence régnait, oppressant, et l'air s'était à nouveau surchargé de poussière dans la chaleur quasi-irrespirable de l'après-midi. Il enfouit son visage dans ses mains, ses paumes rafraîchissant agréablement ses joues brûlantes.

Il ne pouvait pas rester ici. Cela lui était impossible.

« Les innocents sont toujours les premières victimes. » (Harry Potter à l'école des sorciers, Chapitre 15 : La Forêt Interdite)

Les mots de Ronan, le centaure à la robe rougeâtre, surgirent sans qu'il sache pourquoi dans l'esprit de Harry, et celui-ci se mordit la lèvre. Les centaures avaient-ils vu, jadis, que Cedric allait mourir ? Le soir où Harry, lors de sa première année, s'était aventuré dans la forêt, chaque centaure qu'il avait rencontré avait attiré son attention sur l'astre de Mars. Qu'avait dit Firenze, déjà ?

Ah, oui. « Au cours des dix dernières années, nos observations nous ont indiqué que la communauté des sorciers traversait seulement une brève période de paix entre deux guerres. Mars, messager des batailles, brille de tous ses feux au-dessus de nos têtes, ce qui laisse entendre que, bientôt, les hostilités éclateront à nouveau. » (Harry Potter et l'Ordre du Phénix, Chapitre 27 : Le centaure et le cafard)

Etait-ce un présage, une sombre augure, un avertissement qu'Harry n'avait pas compris lorsqu'il était au collège Poudlard ? Vingt-ans après, il sentit le poids de la culpabilité recommencer à le ronger.

Jamais il n'avait demandé pardon à Cedric.

Cette prise de conscience le bouscula comme un hippogriffe au galop, et il posa la main sur la poignée de la porte qui permettait d'accéder aux étages inférieurs. Les marches ne grincèrent pas, lorsque, comme dans un rêve, il les descendit pour vérifier si la potion du Sommeil était encore active. Il était à peine conscient du sol sous ses pieds.

Prenant soin de ne pas faire de bruit, il passa la tête à chaque entrebâillement de porte, pour vérifier que tout le monde était bien endormi. James Sirius Potter, âgé de dix ans, était allongé dans son lit, et Albus et Rose, huit ans, se partageaient la chambre de son plus jeune fils, de la même manière que Lily et Hugo, six ans, à l'étage supérieur. Dans la chambre d'amis, Ginny avait fait léviter le corps de son filleul endormi, Ted Lupin.

Harry eut un sourire en voyant le jeune Métamorphomage de seize ans bailler dans son sommeil, ayant adopté pour l'occasion l'apparence, qu'il affectionnait tout particulièrement, d'un jeune homme aux cheveux bruns qui tombaient sur ses yeux, avec une sorte d'élégance désinvolte, et qui le faisait ressembler à Sirius dans sa jeunesse, songea Harry par-devers lui. Depuis le jour où, lorsque Teddy avait quinze ans, Harry lui avait montré la photo du meilleur ami de Remus et James, le garçon avait décidé d'emprunter au témoin du mariage de James et de Lily quelques unes de ses caractéristiques physiques.

Harry pointa sa baguette magique sur le visage de Ted.

- Enervatum, murmura-t-il.

Le jeune homme battit des paupières, révélant des yeux malicieux qu'il avait hérité de sa mère.

- Harry ? murmura-t-il d'une voix endormie.

- Bien dormi ? demanda son parrain.

Ted bailla à nouveau, passa une main dans ses cheveux bruns, et hocha la tête.

- Ecoute, murmura Harry, j'ai besoin que tu restes ici le temps… que je fasse quelque chose. Pour surveiller les petits.

Il espéra que sa voix ne tremblait pas. Les yeux de Ted le regardèrent attentivement.

- Tu vas bien ?

- Oui, dit Harry précipitamment. Mais il faut que je m'absente quelques temps.

- Un problème au Bureau des Aurors ?

- Non, rassure-toi, tout va bien mais…

- Tu pars combien de temps ?

- Je… je ne sais pas combien de temps ça va prendre. J'ai juste besoin de… vérifier quelque chose.

Ah, au diable les adolescents curieux ! Ted fronça légèrement les sourcils, mais un regard d'avertissement de son parrain le fit taire.

- Tu diras à Ginny que je reviens bientôt ?

Ted se détourna vers le miroir, plissa le front. Ses yeux noirs devinrent bleus, tandis qu'il apportait encore à sa silhouette avantageuse d'autres menues modifications, certaines accentuant la ressemblance avec Sirius, d'autres des traits communs avec Lupin ou Tonks.

- Oui, ne t'inquiète pas.

Harry hocha la tête.

- Pas de magie, d'accord ?

A nouveau, Ted eut un sourire malicieux au moment où ses cheveux noirs se striaient d'argent, mais il sembla comprendre que l'humeur de son parrain n'était pas à la plaisanterie car il n'insista pas, et acquiesça d'un mouvement du menton.

- A tout à l'heure.

Harry embrassa son filleul sur le front, agita sa baguette magique. Aussitôt, un bruissement dans l'escalier lui indiqua que sa cape d'invisibilité venait de se poser en douceur sur la rampe. Il sortit de la chambre d'amis, dévala l'escalier, saisissant sa cape d'invisibilité au passage et sortit dans le jardin, là où le sortilège Anti-Intrusion lui permettrait de transplaner. Il jeta la cape sur lui, disparaissant aux yeux d'éventuels passants, et, sans réfléchir, pivota sur place.

Les ténèbres glacées qui oppressaient ses poumons avec tant de force qu'il crut, une fois de plus, qu'il allait étouffer, l'accueillirent, puis, avec la sensation de s'extraire d'un tube de caoutchouc, il put à nouveau respirer l'air frais. Tout d'abord, il ne reconnut pas l'endroit. Il avait transplané sans fixer son esprit sur un lieu en particulier, concentré uniquement sur l'image de Cedric, et, un instant, il se demanda où son transplanage hasardeux avait pu le matérialiser. Puis, il reconnut la belle maison ancienne qui s'élevait sur la colline à sa gauche, il vit les tombes envahies de végétation qui s'alignaient entre les ifs, une petite église dont les contours se dessinaient à sa droite.

Il se savait invisible, mais, frissonnant malgré lui, il ne put s'empêcher de regarder tout autour de lui, dans la hantise de voir surgir un Mangemort, ou Queudver sous un capuchon. Il faisait beaucoup plus clair que la dernière – et unique – fois que Harry avait foulé le sol herbeux, et il identifia immédiatement, à deux mètres de lui, la haute pierre tombale sur laquelle était gravé le nom de Tom Jedusor Senior et de ses parents.

La vision s'imposa à lui. L'obscurité, le chaudron de pierre qui bouillonnait, le corps de Cedric, étendu sous le dais étoilé à cinq ou six mètres. Il tourna les yeux, son regard attiré comme un aimant par l'endroit macabre, celui que Cedric avait foulé pour la dernière fois.

Son cœur s'était remis à battre à grands coups dans sa poitrine.

Nul ne pouvait le voir, nul ne pouvait l'imaginer, mais Harry, lui, le savait, le sentait, le voyait. Il voyait cet espace sur lequel Cedric Diggory s'était effondré, il distinguait presque le corps inerte, les yeux vitreux, les lèvres sans vie, il les distinguait dans un brouillard, comme dans un rêve. Il sentit à peine ses pieds le transporter vers l'endroit tant haï, il sentit à peine le choc contre ses genoux tandis qu'il se laissait tomber à terre.

Ses doigts voletèrent, retraçant avec amertume les contours du corps tombé de Cedric.

Ses doigts s'agrippèrent à une poignée d'herbe, l'arrachèrent, sans pitié, comme Cedric avait été arraché à la vie.

Ses doigts se refermèrent en un poing, ses ongles laissant sur les paumes des marques rouges, de profonds sillons. Comme ceux que la perte de Cedric avait laissé dans son cœur.

Ses doigts essuyèrent la larme qui menaçait de déborder de son œil.

Il la sentait encore, la présence de Cedric, électrique et apaisante, rageuse et infiniment triste, amoureuse et rejetée. Il avait l'impression qu'il regardait par-dessus son épaule, qu'il était là, aussi invisible que lui, quelque part dans un rayon d'un mètre.

Mais il n'y avait rien, se morigéna Harry. Rien d'autre que des herbes folles, rien d'autre que ses souvenirs de ce qu'il avait vécu vingt ans auparavant. Il n'y avait aucune présence réconfortante et hantée, pas d'aura protectrice et aimante.

Il ne sut combien de temps il resta là, accroupi dans l'herbe, accroupi à l'endroit même où Cedric avait respiré pour la dernière fois. Il ne sut pas non plus pourquoi il ne pleura pas malgré la douleur lancinante qui lui lacérait la poitrine, telle une flamme, tel un serpent insidieux.

Puis, le gouffre de sa poitrine, culpabilité, amour, se creusa à nouveau abîme, abysse, aven, précipice. Le besoin impérieux de voir Cedric s'imposa à lui, viscéral, inexpugnable, irrésistible. Un besoin qui explosa, se brisa contre la barrière de la réalité.

Plus jamais. La pensée, presque une prise de conscience, était dévastatrice. C'était presque comme si, ces dernières heures, il avait pu sentir Cedric vivant à travers les pages du journal, sur les photos, dans ses souvenirs, allongé dans l'herbe. Mais plus jamais il ne le verrait, plus jamais il ne se serrerait dans ses bras. C'était terminé, pour toujours, et il le savait. Depuis longtemps.

Bien décidé à quitter cet endroit maudit, il se leva, frissonnant à nouveau quand une brise fraîche vint glacer son échine trempée d'une sueur nerveuse. Il ferma les yeux, se représenta la maison de Godric's Hollow et tenta de canaliser sur l'image toute son attention. Puis, il tourna sur lui-même et s'enfonça dans les ténèbres.

A l'instant où ses pieds retrouvèrent le contact brut du sol, il sut qu'il n'était pas arrivé à destination. En fait, il n'avait même pas l'impression d'avoir quitté le cimetière, en dehors du fait qu'ici, de sombres nuages s'amoncelaient dans le ciel et diminuaient d'autant la lumière du jour et la visibilité. Mais, autant qu'il pouvait en juger, il était toujours entouré de pierres tombales, toujours entouré de broussailles, et loin au dessus de lui, il vit la masse sombre et imposante de la colline de Têtafouine, qui masquait le village de Loutry Ste Chaspoule. Puis, il baissa le regard, et, sous ses yeux…

Il reçut un coup dans la poitrine. Encore un.

Deux yeux gris l'observaient avec attention.

- Cedric… chuchota Harry.

La tombe était blanche, en marbre, tout comme celle de Dumbledore, et, sur la pierre tombale était serti un portrait du jeune homme. La photographie ne cessait de bouger, le visage de Cedric le contemplant avec un grand sourire. Il laissa glisser la cape d'invisibilité sur le sol, tâchant de ne pas se remémorer combien de fois ils s'étaient retrouvés en dessous d'elle, échangeant des baisers à l'abri des regards.

- Cedric… répéta-t-il.

Un bouquet de fleurs blanches fanait tristement sur la tombe. Le cœur de Harry fit un plongeon vertigineux, et il se perdit, l'espace d'une minute, dans la contemplation des traits séduisants du Poufsouffle, qui ne cessait de lui adresser des sourires radieux derrière son cadre. Dans le marbre, en lettres d'or, était gravée une épitaphe.

CEDRIC DIGGORY

21 FEVRIER 1977 – 24 JUIN 1995

AD ÆTERNAM

Le cœur au bord des lèvres, Harry effleura du doigt les lettres qui formaient le nom jadis tant aimé. Les mots jaillirent seuls de sa gorge.

- Tu… Tu m'as protégé jusqu'à ton dernier souffle, Cedric, dit-il à voix basse, s'adressant à la tombe de marbre blanc qui s'étendait sous lui. Tu t'es dressé entre moi et Voldemort… deux fois.

Sa voix se brisa.

- Tu as donné ta vie pour moi, Cedric, tu m'as sauvé, j'ai vu s'éteindre la lumière dans tes yeux, et moi… et moi, je ne t'ai jamais dit merci…

Les yeux émeraude se remplirent de larmes tandis que son cœur battait la chamade, tandis qu'il confiait enfin sa culpabilité, tandis que les mots se déversaient, le laissant vide, extenué, apaisé. Sur la photo sertie dans le marbre, le regard gris de Cedric l'observait attentivement. Il se rappelait fort bien les paroles de Voldemort : « Harry Potter, je te trouverai et je châtierai jusqu'au dernier homme, jusqu'à la dernière femme, jusqu'au dernier enfant qui aura essayé de te cacher à mes yeux. » (Harry Potter et les Reliques de la Mort, Chapitre 33 : Le récit du Prince)

Et il l'avait fait, songea Harry, il avait tué son père, sa mère, Sirius, Cedric, tous ceux que Harry aimait et qui avaient tenté de le protéger. Et nul n'avait tremblé devant la lumière verte, nul ne s'était enfui devant la Mort. Chacun avait accepté son sort et accepter de partir pour lui sauver la vie. Tous. Même lui. Même Cedric.

- Alors… merci, Cedric, chuchota Harry, la gorge nouée.

Cedric esquissa un doux, très doux sourire mélancolique, et fronça légèrement les sourcils en voyant une larme glisser le long de la lèvre de Harry. Il leva une main vers lui, comme pour la cueillir, comme il l'avait fait lorsqu'ils avaient fait l'amour, cette première et unique fois, dans la salle de bains des préfets.

Le verre du cadre arrêta ses doigts.

La larme qui coulait sur la joue de Harry se détacha et alla s'écraser sur le marbre blanc veiné de gris.

Une brusque bourrasque décoiffa alors ses cheveux couleur de jais, les ébouriffant comme sous l'effet d'une caresse. Les nuages, qui s'amassaient en une forme cotonneuse, grisâtres et menaçants, masquant le soleil, s'écartèrent, l'air sembla frémir. Un flot de lumière se déversa sur Harry, et le vent charria un parfum musqué et doux, piquant et viril, indéfinissable et pourtant si caractéristique.

- Cedric ? demanda Harry dans un chuchotement.

Ses yeux furetèrent de gauche à droite, cherchant l'origine de cette brise incongrue. En vain.

Alors qu'il rebaissait les yeux sur la table, sur la larme qui s'étalait, éclatante et sombre dans le crépuscule, à la surface du marbre, un frisson parcourut son échine. La brise s'amplifiait. De simple susurrement, elle devint murmure, et de murmure, elle se mua en cri.

- Je suis tellement désolé, Cedric…

La texture de la larme, sous le vent, sembla alors se modifier, imperceptiblement d'abord, puis brusquement, la perle salée se morcela. Elle sembla enfler, devenir solide, comme du métal en fusion qui se refroidirait.

L'éclat de la transformation fut tel que Harry ferma les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, l'étrange métamorphose s'était achevée.

A présent, une délicate et intrigante rose reposait sur l'étendue de pierre. Sa tige, dépourvue d'épines, paraissait forgée dans du verre, semblable à la larme qui avait roulé sur sa joue quelques instants auparavant, et se déployait plus haut en feuilles ciselées, d'un vert pâle et transparent, autour du bouton encore fermé. Les pétales, cependant, se muaient peu à peu en ce qui semblait être un noir profond, mais qui en fait, comprit Harry lorsqu'un rayon de soleil vint éclairer la corolle, étaient d'un magnifique violet foncé.

Lorsque Harry effleura l'objet du bout des doigts, le bouton de rose s'épanouit, révélant un cœur d'un gris pur et brillant. De l'exacte variation grise des yeux de Cedric, ne put s'empêcher de remarquer Harry.

Il regarda à nouveau le cadre ovale. Cedric souriait, souriait vraiment, comme s'il était toujours vivant, du même sourire amoureux dont il lui souriait vingt ans auparavant. Puis – Harry ne pouvait y croire – les lèvres de Cedric s'entrouvrirent.

« Je t'aime », lut le Survivant sur ses lèvres. « Pour l'éternité. »

Harry ouvrit la bouche pour lui répondre, pour lui redire à quel point il regrettait, pour savoir s'il était pardonné. D'un geste de la main, Cedric le fit taire.

« Merci d'être revenu », murmura-t-il silencieusement.

Harry savait qu'il n'aurait pas dû comprendre ce que les lèvres de Cedric disaient. Il savait aussi que la photo n'était qu'une simple photo, et qu'elle n'avait pas, contrairement aux portraits dans le bureau de Dumbledore, le pouvoir, tout simplement, de parler et de réagir au monde physique.

Mais peu lui importait que ce soit possible ou non.

Tout ce qui le captivait, c'était la silhouette de l'Attrapeur de Poufsouffle qui se dissolvait dans son cadre. Ses contours faiblissaient, il le voyait disparaître petit à petit devant ses yeux, et crispa ses doigts sur le cadre.

- Cedric ! appela-t-il. Cedric, ne t'en va pas !

La dernière vision qu'il eut fut celle de l'œil d'un gris tempête lui faire un clin d'œil. Puis…

Plus rien. Il était parti, définitivement, cette fois. Harry regarda la photo dont il s'était effacé, comme s'il n'avait jamais existé. Et tout ce qui restait, c'était cette rose étrange et fascinante, ce cadeau d'outre-tombe apparu par il ne savait quel miracle, né de ses larmes et d'un sourire de Cedric.

« La solution préférée de Dumbledore, l'amour, dont il prétendait qu'il était plus fort que la mort » (Harry Potter et les Reliques de la Mort, Chapitre 36 : Le défaut du plan).

Dumbledore avait-il eu raison à ce point-là ? Etait-ce l'amour qui avait permis à Cedric de lui faire ce dernier présent ? L'amour qui lui avait permis de vaincre, ne serait-ce qu'un instant, les chaînes et la rigidité de la mort pour lui adresser ces dernières paroles ?

Il entendit presque la voix de Dumbledore à son oreille.

« Tu crois donc que les morts que nous avons aimé nous quittent vraiment ? Tu crois que nous ne nous souvenons pas d'eux plus clairement que jamais lorsque nous sommes dans la détresse ? » (Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban, Chapitre 22 : Encore du courrier)

L'amour était-il vraiment plus fort que tout ? Le cœur était-il quelque chose plus puissant que toute forme de magie, que la mort, que la… réalité ?

« Il existe une pièce, au Département des mystères, l'interrompit Dumbledore, qui reste toujours verrouillée. Elle contient une force à la fois plus merveilleuse et plus terrible que la mort, que l'intelligence humaine, que les forces de la nature. Peut-être est-ce aussi le plus mystérieux des nombreux sujets d'étude qui se trouvent là-bas. Le pouvoir conservé dans cette pièce, tu le possèdes au plus au point, Harry, alors que Voldemort en est totalement dépourvu. C'est ce pouvoir qui t'a poussé à vouloir à tout prix sauver Sirius cette nuit. Et c'est ce même pouvoir qui a empêché Voldemort de te posséder, car il ne supportait pas d'habiter un corps où cette force qu'il déteste était si présente. En définitive, il n'était pas très important que tu ne saches pas fermer ton esprit. C'est ton cœur qui t'a sauvé. » (Harry Potter et l'Ordre du Phénix, Chapitre 37 : La prophétie perdue)

Avec beaucoup de douceur, l'esprit empli d'émotions contradictoires et tumultueuses, Harry prit délicatement la rose dans sa main. Une merveilleuse impression de bien-être l'envahit alors, la sensation que Cedric se tenait tout à côté de lui. Il sentait toujours, tout autour de lui le parfum musqué et épicé, viril et entêtant, du Poufsouffle, entendait le son de sa voix dans chaque souffle de vent, et une douce chaleur saturait son corps, la chaleur de l'amour de Cedric, qu'il sentait pulser en lui, palpiter comme un cœur. Qui n'était pas le sien.

Et, au fond de la palpitation, il lui sembla entendre un murmure. Un murmure incompréhensible, indéfinissable.

« Adieu. »

Le murmure se délita, si infime, si éphémère, que Harry eut la certitude d'avoir senti les mots dans son esprit plutôt qu'entendu.

Et le mot, simple, terrible, déchirant, au lieu de le jeter à terre, d'étreindre son cœur, l'apaisa. Une vague fraîche et réconfortante déferla dans son âme.

Cedric était retourné au néant. Là où il n'avait pas à le rechercher. Il comprit ce que voulait Cedric. Il comprit pourquoi il avait disparu de cette photo.

« Je ne veux pas que tu te languisses de moi. Je veux que tu vives, que tu sois heureux. Je veux que tu te souviennes de moi, et non que je te hante. Je veux que tu aimes ceux que tu auras connu, et pas que tu aies l'impression de me trahir. »

Les mots avaient résonné dans un coin de son esprit, et Harry vit la fleur s'épanouir encore davantage dans ses doigts. L'image du visage apaisé de Cedric apparut dans son esprit, il le vit lui sourire, tendre une main vers lui pour caresser ses lèvres, se raviser. L'image disparut, remplacée par les traits de Ginny, de James, Albus et Lily, ceux de Ted, Ron et Hermione.

Ginny. L'envie de la voir, de la prendre dans ses bras, de la serrer contre lui le submergea littéralement, l'envie d'embrasser ses enfants.

L'envie de vivre, tout simplement.

Plus intensément encore qu'il n'avait vécu après la mort du Seigneur des Ténèbres.

Vivre sans remords, sans ces remords qui pesaient inconsciemment sur son âme, mais qui, à présent qu'il en était libéré, lui faisaient comprendre à quel point ils avaient été lourds à porter. Vivre sans regrets.

Le cœur léger – véritablement léger – pour la première fois depuis bien longtemps, Harry pivota sur place. Cette fois, ses talons entrèrent en contact avec la rue de Godric's Hollow.

- Papa !

La petite Lily se précipitait vers lui, Ginny la suivant le long de l'allée de la maison. Il cueillit la fillette au vol, la levant haut dans ses bras, et déposa un baiser sonore sur sa joue.

- Harry !

Ginny était visiblement rentrée beaucoup plus tôt que prévu de son baby-sitting – sans doute la planification de la fête s'était-elle rapidement achevée. Une véritable vague de bonheur engloutit Harry tandis que la main de sa femme se glissait dans la sienne.

- Où étais-tu ? demanda-t-elle, les sourcils froncés, qui la firent soudain beaucoup ressembler à Molly. Ted m'a dit…

- Papa !

James Sirius poursuivait son petit frère dans l'allée du jardin, faisant mine de vouloir l'attraper.

- James, laisse ton frère ! l'interpella Ginny.

Albus Severus se réfugia derrière les jambes de Harry, tirant la langue à son aîné, tandis que Ted Lupin sortait paresseusement de la maison. Ses cheveux avaient pris une teinte blonde, à présent, et il eut un sourire en voyant son parrain.

- Ah ! Tu es revenu.

- Je suis revenu, confirma Harry.