SON MAJORDOME, GOURMAND.
"Echec et mat," vous déclarez, d'un air désabusé.
Cette fois, je n'ai pas eu à vous laisser gagner. J'ai vraiment mal joué, pour la simple et bonne raison que je ne parvenais pas à me concentrer sur la partie. Votre dernier ordre retentit encore dans ma tête, et me laisse perplexe.
"N'entre pas dans la cuisine cet après-midi, Sebastian."
Cela me paraît si étrange… Que me cachez-vous? Cela me démange de vous poser la question, mais je ne peux décemment pas m'y résoudre. Ce serait irrespectueux et indigne du majordome du manoir Phantomhive.
"Cette partie m'a ennuyé à mourir," me dites-vous, sur un ton dédaigneux, me ramenant brusquement à la réalité. "Viens avec moi, Sebastian."
Je vous suis au salon où vous m'invitez à prendre place sur un siège face à vous.
"Tu dois probablement te demander pourquoi j'ai eu l'air si mystérieux cet après-midi, n'est-ce pas? Eh bien c'est parce que j'ai décidé qu'aujourd'hui serait ton anniversaire."
Mon... anniversaire? Alors nous y revoilà...
Tout a commencé vendredi dernier, alors que je débarrassais la table après le dîner. Une fois de plus, vous aviez à peine daigné toucher à votre plat. Pas étonnant que vous soyez aussi mince.
"Sebastian!"
"Yes, my Lord?"
"C'est quand, ton anniversaire?"
Votre question m'a pris au dépourvu.
"Les Démons n'ont pas d'anniversaire," j'ai répondu, quelque peu amusé.
Vous avez alors haussé un sourcil.
"Tu veux dire que tu ne sais pas quand est-ce que tu es né?"
"Non, les Démons ne font qu'apparaître … "
"Apparaître?" Avez-vous répété, lentement.
"Oui, nous pouvons apparaître sous différentes formes. Animaux, humains, flammes… Mais nous ne savons pas réellement d'où nous venons, combien de temps nous vivrons… Nous ne grandissons ni ne vieillissons… Nous ne faisons qu'exister..."
"Cela signifie que tu ne sais même pas quel âge tu as?"
Je commençais à être un peu agacé par vos questions, mais j'ai fait de mon mieux pour n'en laisser rien paraître, et je vous ai adressé un sourire courtois.
"Non, je ne sais pas… Je suis là... Depuis si longtemps... Plusieurs siècles… Peut-être plus... Et j'ai beaucoup voyagé... Je me souviens de la construction de la Tour de Pise, de Jeanne d'Arc condamnée au bûcher, de Christophe Colomb découvrant les Amériques, du Grand Incendie de Londres …"
Je me suis interrompu pour vous regarder. Pendant un court instant, vous sembliez perdu dans vos pensées, puis vous vous êtes tourné vers moi, me jetant un regard froid.
"Pas de nom. Pas d'origines. Pas de date de naissance. Tu ne fais qu'errer indéfiniment sur Terre à la recherche de quelques âmes humaines convenables à dévorer ça et là. Une existence si pathétique et si dénuée de sens."
J'ai ouvert la bouche pour répondre, mais me suis finalement abstenu. Cela fait déjà longtemps que je me suis habitué à vos remarques cinglantes. Cela ne veut pas dire qu'elles ne m'atteignent pas, car oui, elles me blessent parfois, plus particulièrement lorsqu'elles sont criantes de vérité comme celle-ci, mais j'ai appris à les ignorer. Vous êtes par ailleurs la seule personne qui peut se vanter d'être capable de me vexer.
Les jours ont passé, et vous n'en avez plus reparlé. Jusqu'à aujourd'hui...
"Sebastian?"
Je sors de ma torpeur.
"Est-ce que tout va bien?" vous demandez, l'air inquiet.
J'acquiesce de la tête et vous souris. Vos traits se détendent.
"Très bien. Entrez!" Vous vous exclamez.
La porte s'ouvre et Finny apparaît, portant un énorme gâteau au chocolat sur un plateau d'argent. Je comprends désormais pourquoi vous m'aviez interdit d'entrer dans la cuisine. Finny fait un grand sourire, avance d'un pas et… se prend les pieds dans ses lacets. En moins d'une seconde, je bondis, récupère le couteau entre mes dents, et attrape le plateau en plein vol. Le gâteau retombe dessus. Synchronisation parfaite!
Bard et Maylene laissent échapper un soupir de soulagement.
"Oh oh oh," dit Tanaka, en prenant une gorgée de son thé.
"Je… Je suis désolé, Jeune Maître! Je…" bredouille Finny, en se redressant.
Vous levez les yeux au ciel avec exaspération.
"Tais-toi!" lui ordonnez-vous. "Maylene, les bougies!"
"Tout de suite, Jeune Maître!"
Dans sa précipitation, elle fait tomber une allumette, mettant ainsi accidentellement le feu à son tablier.
J'éteins immédiatement les petites flammes avec un verre d'eau, tandis que prise de panique, elle continue à pousser des cris stridents.
"Bande d'incapables! Sortez! Tous!" Vous vous écriez en frappant du poing sur la table.
Votre corps tremble de colère, et vos oreilles sont rouges.
"Mais je suis censé flamber le gâteau au Grand-Marnier!" proteste Bard.
"Assez! Laissez-nous seuls! Vous avez fait assez de dégâts pour aujourd'hui!"
Maylene et Finny sont au bord des larmes et j'ai presque pitié pour eux.
Ils quittent tous la pièce, claquant la porte derrière eux. Vous fermez les yeux et placez vos mains sur l'arête de votre nez, laissant échapper un long soupir…
"Je vais allumer les…"
"Non!" Vous m'interrompez. "Reste où tu es, je vais le faire!"
"Mais…"
"Sebastian!"
Je capitule et me rassois.
"Yes, my Lord."
Je vous regarde allumer les bougies, une à une. Il y en a vingt-cinq en tout, probablement l'âge que vous me donnez. A mon apparence actuelle, en tout cas. Il y a quelque chose de gracieux, de presque érotique même dans la façon que vous avez de craquer les allumettes et d'allumer les bougies. Je ne peux détacher mes yeux de vous.
Vous fermez ensuite les rideaux, plongeant la pièce dans une semi-obscurité et vous vous tenez désormais debout derrière le gâteau. La douce lueur des bougies joue merveilleusement bien sur votre visage. Je ne cesserai jamais d'être étonné par votre beauté. Intérieure et extérieure. Et cela me rappelle une fois de plus pourquoi je désire tant votre âme.
Vous semblez soudainement impatient et cela me tire de ma rêverie.
"Allez, Sebastian! Fais un voeu et souffle les bougies!"
J'avais complètement oublié cette stupide tradition des humains. Faire un vœu... Cela dépasse le ridicule. Surtout pour un Démon. Mais vous me fixez avec un regard qui en dit long et qui parvient à percer mon sombre cœur. Je ne peux décemment pas vous décevoir. De toute façon, je suis obligé d'obéir… Le contrat…
Je souris et ferme les yeux. Un souhait? Foutaise! Mais puisque vous y tenez tant, alors j'aimerais que notre contrat ne se termine pas de si tôt, car même si je désire votre âme plus que tout, je dois bien admettre que vous me manquerez, une fois parti.
Je prends une longue inspiration et souffle toutes les bougies d'un coup. Un petit sourire satisfait se dessine sur votre visage. Vous prenez le couteau, coupez une part de gâteau et la placez sur une assiette devant moi. Puis vous vous servez également une part, et vous vous asseyez.
"Bon sang, mais qu'est-ce que tu attends?" me demandez-vous après un court instant.
J'ai la gorge qui se serre. Je ne sais que répondre. Je ne veux pas vous blesser. Vous décevoir. Pas après ce que vous venez de faire pour moi. Fort heureusement, vous apportez vous-même la réponse à votre question.
"Ne me dis pas que tu n'as jamais rien mangé d'autre que des âmes durant toute ton existence?"
Je demeure silencieux. Vous replacez votre cuillère sur la table et poussez de nouveau un long soupir.
"Ne vous inquiétez pas, Jeune Maître, je vais le manger," dis-je, forçant un sourire sur mes lèvres.
"Non, oublie ça. J'aurais dû y penser plus tôt…" Vous grommelez.
Mais il est trop tard, j'ai déjà enfourné un gros morceau de gâteau dans ma bouche. Peut-être un peu trop gros d'ailleurs...
La première impression est étrange. Et puis, je ne sais pas trop comment mâcher. Un geste si simple pour vous, mais si inhabituel pour moi. Je décide finalement de laisser fondre le chocolat dans ma bouche, et je suis agréablement surpris. Des saveurs douces mais puissantes enveloppent ma langue, réchauffant mon corps tout entier. Je n'ai jamais rien expérimenté de la sorte auparavant. Les paupières closes, j'apprécie pleinement ce moment de félicité. J'avale et ouvre les yeux, et je me rends compte que vous êtes en train de me regarder fixement, avec un air sévère. Je souris.
"C'est absolument délicieux, my Lord."
Je pensais que cela vous ferait plaisir, mais vous froncez les sourcils et vous vous levez de votre siège. Je vous regarde avancer vers moi avec une pointe d'appréhension. Est-ce que j'ai dit ou fait quelque chose de mal? Vous ai-je déçu?
"Tu as encore beaucoup à apprendre, Sebastian!" me dites-vous sur un ton sec, bien que vous paraissiez plus amusé qu'agacé. "Tu t'es mis dans un sale état!"
Vous saisissez la serviette de table que j'avais posée sur mes genoux, et me soulevez le menton avec votre main libre. Puis, délicatement, vous essuyez ma bouche, avec une extrême concentration. Mon cœur s'arrête de battre.
"Voilà qui est mieux...," vous murmurez, en me regardant.
Durant un bref instant, nous nous regardons droit dans les yeux. Nos lèvres se touchent presque et votre respiration s'accélère. Puis vous détournez le regard, et vos joues se teintent de rouge.
"Joyeux anniversaire , Sebastian," vous marmonnez.
Je laisse échapper un souffle que je n'avais pas eu conscience de retenir. Je n'avais jamais imaginé que le chocolat puisse apporter de tels moments de bonheur. Je veux crier au monde entier que j'adore le chocolat. Je veux engloutir des montagnes de truffes au chocolat, des nuages de mousse au chocolat, des châteaux d'éclairs au chocolat… pourvu que cela vous amène à m'essuyer la bouche encore une fois. Je crois que je suis devenu un majordome… gourmand…
Merci d'avoir pris le temps de lire jusqu'ici et merci également pour vos commentaires encourageants! :)
Publié le 11 octobre 2010.
