SON MAJORDOME, JALOUX.
Le Manoir de Phantomhive, une nuit succédant à un grand bal donné par le Vicomte Druitt.
Trois heures sonnent à l'horloge à balancier, tandis que j'erre telle une âme en peine parmi les étagères de la bibliothèque du manoir, faisant courir mes doigts sur la tranche des livres. Je ne parviens pas à chasser ces images de vous dansant avec Lady Elizabeth, répétant les pas que je vous ai moi-même appris. Je ne supportais pas ce spectacle. J'avais la sensation qu'une main invisible broyait mon coeur. Je n'avais jamais rien ressenti de tel auparavant. S'agirait-il de... Non, je ne sais pas... Je n'ai aucune idée de ce que l'on ressent quand… Peu importe!
Je repense à Elizabeth et ma bouche se tord de dégoût. Elle avait l'air vulgaire dans cette robe. Sans compter que le vert ne lui sied vraiment pas au teint.
Bon, d'accord. Mauvaise foi. Elle était resplendissante, et tout le monde n'avait d'yeux que pour elle. Tout le monde sauf moi. Mes yeux étaient rivés sur vous. Ce costume de velours noir vous allait à ravir. Il vous donnait l'air d'un parfait gentleman. Oh, comme j'aurais voulu être votre cavalier! Nos doigts entrelacés, nous aurions été emportés dans le tourbillon d'une valse sans fin…
Les notes du Beau Danube Bleu retentissent encore dans ma tête tandis que mes doigts s'arrêtent sur ce que je recherchais.
Je sors l'imposant ouvrage de l'étagère, et le place sur la table, soufflant sur la couverture pour le dépoussiérer. Je prends une longue inspiration et me mets à le feuilleter à la lueur du chandelier, jusqu'à ce que je trouve le mot que je cherchais.
Jaloux, ouse. adj. Qui craint d'être evincé, qui a peur de perdre une certaine position, ou l'affection de l'être aimé.
Je me mordille la lèvre inférieure. C'est ce que je redoutais…
"Sebastian!"
Je sursaute violemment. Vous vous tenez devant moi et j'ai juste le temps de refermer le livre. Pourquoi ne vous ai-je pas entendu venir? Je ne devrais vraiment pas laisser mes émotions m'envahir ainsi. Je vous regarde fixement. Même avec vos cheveux en bataille et vos vêtements de nuit débraillés, vous êtes absolument magnifique.
"Que fait le Jeune Maître ici au beau milieu de la nuit?" Je vous demande, en essayant de cacher au mieux ma nervosité.
"Je n'arrivais pas à dormir. J'étais sûr de te trouver ici," vous marmonnez en prenant place en face de moi, reposant votre menton sur votre coude. "Et toi, que fais-tu avec..." Vous jetez un oeil au livre. "Un dictionnaire?"
"Il n'est pas rare que je le lise la nuit, j'y découvre toujours des mots que je n'avais jamais entendus auparavant," je mens.
Vous m'adressez un regard suspicieux.
"Drôle d'activité nocturne, si tu veux mon avis," me dites-vous, en baillant.
Je hausse les épaules et souris.
"Tu as l'air soucieux, Sebastian. Quelque chose ne va pas?"
Vous me connaissez mieux que je ne l'aurais pensé.
"Non, pas du tout," je réplique, forçant un autre sourire sur mes lèvres. "Puis-je vous offrir une tisane, my Lord?"
J'espérais de tout coeur que vous répondriez par l'affirmative, cela m'aurait accordé un peu de temps pour recouvrer mes esprits, mais vous secouez la tête.
"Non, merci," répondez-vous d'une voix à peine audible, tandis que vous êtes occupé à jouer avec la plume d'oie que j'ai apportée avec moi.
"Alors laissez-moi vous reconduire à votre chambre," je propose.
Vous secouez à nouveau la tête.
"Pas avant que tu ne m'aies dit ce qui ne va pas."
Je laisse échapper un soupir d'exaspération mais ne peux m'empêcher de sourire.
"Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi têtu que vous!" je me moque gentiment.
Vous froncez les sourcils.
"Ne songe même pas à changer de sujet, Sebastian. Crache le morceau. C'est un ordre!"
Mon sang se glace. Le contrat... Je n'ai pas le choix... Je ne peux pas mentir…
"Vous avez raison, Jeune Maître, je suis quelque peu contrarié," je finis par admettre.
Vous reposez la plume sur la table, et soulevez un sourcil, m'accordant toute votre attention.
"A propos de quoi?" demandez-vous, l'air inquiet.
"Lorsque vous dansiez avec Lady Elizabeth, ce soir... Je crois que j'étais... jaloux..."
Maudit soyez-vous!
"Jaloux?" Vous répétez, lentement.
Je hoche la tête, essayant d'éviter votre regard dubitatif. Quelques secondes s'écoulent, mais cela me semble une éternité.
"Wow...," finissez-vous par lâcher. "Je... Je ne savais pas que tu éprouvais quelque chose pour Lizzie…"
Je manque de m'étrangler à ces mots. Dans d'autres circonstances, penser que vous puissiez croire que je sois amoureux d'une fille aussi exubérante qu'agaçante aurait suffit à me faire éclater de rire, mais à cet instant précis, cela ne fait que me déstabiliser davantage.
"Oh, non! Vous vous méprenez, my Lord... Par jaloux, je veux dire..."
Ma voix n'est plus qu'un murmure.
Cela ne me ressemble pas du tout. Je déteste perdre le contrôle ainsi… Lorsque j'ose enfin croiser vos yeux, je réalise que vous êtes déjà en train de me regarder avec intensité.
"Tu veux dire...?" répétez-vous, la détermination se lisant dans vos yeux.
Habituellement, j'adore ce regard. Votre détermination est ce que j'admire le plus chez vous, mais là, je préfèrerais que vous abandonniez et retourniez vous coucher.
"Je veux dire… que j'aimerais vous garder rien que pour moi…"
A peine ces mots ont-ils quitté ma bouche que je me déteste pour m'être autant dévoilé à vous.
Vous écarquillez les yeux, mais très vite, vos traits se détendent et un petit rire s'échappe de votre gorge.
"Sebastian, tu me gardes déjà rien que pour toi! C'est à toi que j'ai vendu mon âme, tu te souviens? Alors je n'ai nul autre choix que de rester à tes côtés…" vous faites une courte pause, puis ajoutez sur un ton presque moqueur, "… jusqu'à ce que la mort nous sépare…"
Je lève les yeux au ciel. Je préfère éviter de penser à cela, pour l'instant.
"Vous ne comprenez pas…," je réponds, affectueusement, "Je veux dire que j'étais vraiment jaloux d'Elizabeth…"
Vous clignez les yeux de surprise.
"Et pourquoi serais-tu jaloux?"
Je vous regarde fixement, avec un petit sourire en coin.
"Cela ne vous saute pas aux yeux?"
A votre tour d'être embarrassé. Vous détournez le regard et vos joues se teintent légèrement de rouge. Je me lève et soulève votre menton avec ma main.
"Dites-moi que vous êtes à moi, Jeune Maître."
Vous semblez pris de panique cette fois, même si vous faites de votre mieux pour le cacher.
"Sebastian... Je..."
Pendant un court instant, vous paraissez troublé et complètement perdu, mais soudain, vous froncez les sourcils et semblez frappé par un éclair de lucidité.
"Souviens-toi que c'est moi qui donne des ordres ici, Sebastian. Sur ce, je vais me recoucher. A demain," me lancez-vous sur un ton très froid, tandis que vous vous levez et me repoussez.
J'en ai le souffle coupé, et j'ai l'impression de suffoquer… Ca fait... mal. Ca fait vraiment mal. Mais que pouvais-je espérer d'autre de toute façon? Je vous regarde vous diriger vers la porte en silence. J'ai l'étrange impression que mon cœur va se briser en mille morceaux. C'est un sentiment très désagréable. Je hais cela.
"Sebastian!" Vous m'appelez au moment de passer la porte.
Je sursaute.
"Yes, my Lord?"
"Si cela t'est d'une quelconque consolation, je n'ai jamais été amoureux de Lizzie," vous raillez, un sourire presque diabolique aux lèvres, avant de disparaître.
Ces mots me font frissonner de plaisir, et avant même que je ne m'en rende compte, un sourire diabolique se dessine également sur mes lèvres…
Merci d'avoir lu, et merci également pour vos sympathiques commentaires! Je ne peux pas mettre à jour cette fic autant que je le souhaiterais, car mon travail, mon fils, mon mari, ma maison… me tiennent occupée presque tout le temps! Sans compter qu'il y a d'autres fics que je n'ai pas envie d'abandonner dans d'autres fandoms, mais eh, je fais de mon mieux! :)
Publié le 8 novembre 2010.
