Titre : Liaisons, embrouilles et un rouleau disparu.
Auteur : Kumfu.
Bêta : /.
CHAPITRE CINQ
Rencontre avec Kappa
Ou
« Saké, mon ami ».
D'un bond, les trois ninjas sautèrent des hautes branches pour atterrir quelques mètres plus bas, posant leurs mains au sol en se réceptionnant dans un nuage de terre. Leurs cœurs avaient battu d'un coup plus fort dans leurs poitrines, leurs yeux s'étaient écarquillés, le sang avait coulé plus vite dans leurs veines. Se tournant les uns vers les autres, ils se confirmèrent d'un hochement de tête qu'ils partageaient bien la même impression.
Sai.
Ce petit imbécile de ninja semi-exhibitionniste.
Il s'agissait du premier signe de vie qu'ils rencontraient de lui depuis le début de la mission. Les territoires froids et brumeux du nord du pays avaient heureusement laissé la place à des forêts plus dégagées composées d'arbres aux troncs épais et aux grandes feuilles et, bonus non négligeable, le vent glacial qui mordait la peau et la bouillasse en moins. D'importants dénivelés de terrains découpaient le relief, de la même manière qu'au sein du village de Konoha, là où étaient gravés les visages des Hokages. Ils évoluaient d'ailleurs en haut d'une de ces falaises, le long de la rivière qui sillonnait une quinzaine de mètres en contrebas, quand ils avaient aperçu une ligne noire au style si reconnaissable. Telle une estampe, une grue, magnifique, toute en ondulations, s'étirait en un large tracé au sol. Le trait en était sombre et s'étendait autour de l'eau, se mêlant à la terre et aux broussailles, se répercutant contre la roche et la falaise, presque effacé par endroits, couvrant ainsi une surface tellement large que, s'ils n'avaient pas été en hauteur, il était évident qu'ils n'auraient pas pu la remarquer. La demoiselle aux cheveux roses eut un large sourire de soulagement, le jeune énervé aussi et même le regard que monsieur je-suis-le-seigneur-des-ténèbres-et-je-n'aime-que-moi tourna furtivement vers ses compagnons sembla traversé d'une lueur d'apaisement.
« 'me souviens pas qu'il ait déjà utilisé une grue dans un ninjutsu, lâcha Naruto.
— Moi non plus », confirma Sasuke en se jetant plus bas, franchissant d'un saut la distance le séparant de la rivière pour venir examiner la trace de plus près.
D'un pied, il gratta le sol, vérifiant que ce geste était bien suffisant pour faire disparaître le dessin, ce qui avait été grossièrement commencé, d'ailleurs, par qui ? Et pourquoi ?
Il passa sa main sur la peinture qui lui tâcha la paume. Bon, son imbécile d'ancien collègue et accessoirement de grand malade mental était donc vivant, du moins l'avait-il été jusqu'à ce point, ce qui n'expliquait pas pour autant comment il avait pu laisser une marque aussi évidente de son passage. Sakura le rejoignit rapidement et se pencha tout comme lui pour examiner de plus près la trace quand la voix de Naruto se fit entendre du haut de la falaise.
« Là. »
Ils relevèrent leurs regards en même temps sur le jeune homme au dessus d'eux. Son visage était tourné sur le côté et les rayons bas du soleil tombant sur sa nuque semblaient enflammer sa chevelure ébouriffée, la traversant d'un halo lumineux. Son doigt tendu désignait un arbre un peu plus loin sur lequel l'image d'un insecte volant semblait s'être écrasée à la fois sur le tronc et dans l'herbe, comme si elle y avait été projetée.
« Un papillon, marmonna le blond avec une lenteur toute adaptée au cheminement que la découverte absurde faisait dans son esprit. Il a eu à se défendre contre... ? Des fourmis ? ».
Sakura pouffa. À ce niveau-là c'était nerveux et Naruto en eut un léger sourire.
C'était décidément n'importe quoi cette mission et la découverte des restes du jutsu façon « venons-ensemble-petits-amis-de-la-nature » du ninja au nombril à l'air ne faisait que confirmer cette impression. Il fallait dire qu'ils ne connaissaient pas l'ancien membre de la racine aussi bucolique, jusque-là, quant à l'intérêt... on aurait vu écrit en lettres dorées « bonjour, je m'appelle Sai, je suis passé par là », ç'aurait été pareil. Naruto s'approcha du dessin avant d'en apercevoir un autre un peu plus loin, puis encore un, des écureuils, des oiseaux...
« C'est un parcours fléché ou quoi ? »
Ce coup-ci, Sakura éclata franchement de rire. Il fallait bien reconnaître que, même absent, leur handicapé de la nature humaine de collègue avait une faculté bien particulière à faire tourner n'importe quelle situation au ridicule. Le jounin se passa une main fatiguée dans les cheveux et releva des yeux rieurs vers sa camarade, ce qui fit se figer Sasuke tandis qu'il gravissait le terrain pour les rejoindre. L'expression amusée que venait d'afficher le jeune homme, les petits plis aux coins de ses yeux, la lumière qui avait traversé un instant ses pupilles...
Depuis... combien de temps n'avait-il pas vu ce visage s'éclairer ainsi ?
Avec l'impression de se prendre une monumentale baffe dans la figure, le brun s'accroupit devant les traces d'encre laissées dans l'herbe, s'affairant à masquer son trouble. Derrière les mèches brunes qu'il laissa tomber devant son regard, le large sourire du Naruto de sa jeunesse était en train de prendre place dans son esprit, lui semblant aujourd'hui encore l'une des images qui lui restaient le plus clairement de son enfance... enfin, si on mettait bien sûr de côté l'assassinat de sa famille et puis aussi l'expression de son frère ce soir là, ses mots également, n'est-ce pas ?... Autant de souvenirs auxquels il ne voulait absolument pas repenser et c'était justement ce qu'il était en train de faire. La vision d'Itachi mourant de sa main qui lui revint en pleine face le força à faire un vif black-out sur ses pensées. Une grimace nerveuse se peignit une seconde sur son visage et, en se retournant sur le regard bleu qui venait de se poser sur lui avec interrogation, il maudit ce cheminement mental qui l'avait forcé à revivre cet instant. Il eut envie de balancer au blond une de ces remarques blessantes qu'il savait suffire à le faire se détourner de lui, mais ce dernier était déjà en train de regarder ailleurs, peut-être à cause de ce qui s'était passé la nuit précédente, probablement, même, oui.
Un léger mal de ventre le prit, mais il l'ignora sciemment, tout comme il l'avait toujours fait pour toutes ces sensations qui le traversaient et sur lesquelles il n'avait surtout pas envie de s'attarder. La douleur, le malaise, l'impression de perdre pied parfois, le froid, ces insupportables images et ces souvenirs qui venaient régulièrement l'assaillir, s'échappant de son subconscient où il mettait pourtant tant d'énergie à les maintenir, Sasuke ne jugeait pas utile de les écouter, ne le voulait surtout pas. Avoir fini par accepter cette insupportable attirance qu'il ressentait pour celui qui avait été plus qu'un rival, plus qu'un compagnon ou même un frère pour lui était déjà un aveu de faiblesse intolérable de sa part et une porte ouverte à... tout ce qu'il cherchait absolument à éviter. Dommage qu'il soit si facile de céder, si simple de se perdre, si tentant de rechercher ces contacts physiques et d'y endormir son esprit.
Il reprit le contrôle de la situation.
« Allez, on sait au moins pourquoi nos prédécesseurs n'ont pas jugé utile d'effacer les traces : ç'aurait été beaucoup trop long. On continue. »
Sakura acquiesça et le blond en fit de même. Quoi qu'il puisse ressentir, le porteur de Kyuubi n'avait pas besoin qu'on le rappelle à l'ordre pour laisser ses sentiments de côté et se concentrer sur sa mission.
Dépliant brièvement sa carte, la jeune femme suivit des yeux la route de la rivière qui descendait en se creusant un passage de plus en plus prononcé dans la roche. Ils atteindraient bientôt les côtes Est du pays et parviendraient à l'océan.
Une à une, un grand jeune homme à la carrure importante comptait les caisses empilées à l'entrée de la grotte. Elles avaient été brièvement réparées, tout comme les lattes de bois qui protégeaient l'accès de l'extérieur vers la pièce dans laquelle ils se trouvaient.
« Dix-huit.
— Eh ben, on va aller loin avec ça... »
S'ils avaient réussi à réunir voire à rafistoler les quelques objets encore utilisables ou... allons, disons dont les pièces pourraient éventuellement servir, ce qui n'était déjà pas mal, il était évident que cela n'empêcherait pas la chute de leur commerce. Prenant appui d'une main sur le dossier de son siège pour se lever avec difficulté, un troisième personnage se rapprocha de ses collègues, marchant à petits pas prudents.
Dix-huit. Plus que dix-huit caisses sur des centaines et des centaines auparavant et encore : presque aucune ne contenait du matériel en bon état, des bouts, seulement, rien, des années de travail réduites à néant, des commandes qui ne pourraient pas être honorées et autant de clients de perdus. La vente de ces derniers morceaux leur suffirait-elle au moins à réunir un tout petit capital de manière à recommencer, à pouvoir se battre ? Oui, peut-être était-il encore possible d'espérer... La jeune-femme posa sa main sur le bras de l'homme au corps massif et le serra. Oui, ils avaient encore la possibilité de s'en sortir...
Le violent fracas qui fit alors voler d'un coup la porte en éclats, les caisses et leur contenu avec, réduit à néant leurs derniers espoirs. Ils assistèrent bouche-bée à l'émergence, au milieu du nuage soudain de poussière, d'une chevelure rose accompagnée d'une voix blasée qui marmonnait : « Sakura, la reine de la délicatesse... ».
Figée la main sur la poitrine, la rousse était en proie à une totale incompréhension, le grand homme aux cheveux châtains l'accompagnant écarquillait des yeux immenses et le dernier ninja s'était immobilisé la bouche grande ouverte, à peine un peu d'air sifflant depuis sa gorge contractée dont plus un son ne pouvait sortir.
« Ferme la bouche, Suigetsu, on voit tes branchies. »
Deux pupilles, rouges, aux petites virgules entourant l'iris se distinguèrent dans la fumée ambiante. Quant à cette voix qui avait sonné comme tant connue à leurs oreilles, masculine, froide, autant hautaine que distante et ce visage au teint pâle faisant son apparition, le temps passé ne semblait pas vraiment les avoir altérés. Seule une légère maturité les distinguait de ceux de leurs souvenirs.
Sasuke Uchiwa.
Mais qu'est-ce que ce revenant pouvait bien foutre ici ?
Juste à côté de lui, une mine maussade se révéla. Les yeux au bleu si rare et les légers sillons barrant ses joues à la manière du démon renard l'habitant ne leur laissaient pas de doutes sur son identité : Naruto Uzumaki. Quant à la brutosaure qui venait de confondre « frapper à la porte » et « exploser tout sur son passage », comme était en train de le lui faire remarquer le blond, il ne pouvait s'agir que de la disciple de la cinquième Hokage : Sakura Haruno. Il fallait dire qu'avec une couleur de cheveux pareille, aussi, elle n'était pas difficile à repérer. Les trois nukenins se demandèrent depuis combien d'années ils n'avaient plus revu leur ancien compagnon, mais ce n'était pas là le plus important. Le vrai problème était de savoir si, malgré le temps et l'opposition qui séparait forcément leur petit groupe de malfaiteurs de celui de ninjas de Konoha, il pouvait encore y avoir, d'une façon ou d'une autre, une relation entre eux qui puisse ne pas se limiter au simple terme d'« ennemis ». Cependant, ce dernier ne les regardait déjà plus vraiment, pas dans les yeux, en tout cas. Comme Naruto et Sakura, il semblait hypnotisé par une masse surprenante, ronde, proéminente, presque difforme tant elle dépassait du kimono long de la jeune femme aux cheveux rouges. Un ventre rebondi.
Le brun plongea le regard dans celui de Karin puis le posa sur Suigetsu... Non. Il se tourna alors vers le dernier des trois ninjas pour qui il se fendit d'un bref sourire, poli plus que gentil.
« Félicitations, Juugo. »
Puis il s'assit lourdement dans un fauteuil qui se trouvait là.
Si elle avait eu entre les mains les dossiers complets concernant les trois anciens coéquipiers de Sasuke, Sakura ne les avait jamais croisés, à part la rousse qu'elle avait rencontrée sur une mission lointaine où elle avait été envoyée en tant que médic-nin et avait dû pour des raisons de diplomatie faire « amie-amie » avec la demoiselle. Enfin c'était vite dit vu qu'elles étaient surtout reparties chacune avec une bonne touffe de cheveux roses ou rouges en signe de victoire. Par contre, Naruto les avait déjà vus, un de ses clones plus précisément mais n'avait pas eu d'autres contacts avec eux. Tous deux connaissaient donc le minimum nécessaire sur les trois déserteurs, leurs capacités en gros, leurs relations avec leur camarade. Le blond avait assisté aux interrogatoires qui avaient suivis le retour de Sasuke et avait détesté alors le détachement dont ce dernier avait fait preuve, cette façon désintéressée qu'il avait eue de répondre, son manque de pudeur sur les aspects sordides de l'existence qu'il avait menée et le fait qu'il ne cherche ni à protéger sa propre intimité ni même ses anciens compagnons. N'ayant pas réussi bien sûr, malgré la colère, à obtenir une quelconque explication sur ce comportement, le jeune jounin avait dû se contenter de cette impression oh combien désagréable mais bien trop évidente d'avoir en face de lui quelqu'un qui avait fait un trait sur tout, sur sa vie de nukenin comme sur celle qu'il avait menée au village, sur ses anciens amis et ses projets d'avenir, jusqu'à ce qu'il était.
« Ça fait combien ? demanda Sakura.
— Huit mois.
— Il est énorme... ».
Distraitement, la jeune kunoichi de Konoha frôla de son index son propre cou et sa cicatrice, avant de redescendre vers son ventre, ce corps qu'elle avait tant de mal à accepter tel qu'il était devenu aujourd'hui... et elle s'avança sans trop y réfléchir jusqu'à son ancienne rivale, gagnée par la magie de l'instant. Comme le ventre rond l'appelait, elle y posa doucement les mains, paumes ouverte tandis que Karin lui dégageait gentiment le passage. Ça faisait bizarre. C'était dur. Son visage s'était éclairé à la façon d'une petite fille émerveillée et elle ne retint pas le large sourire qui vint lui chatouiller les joues. En sentant un petit coup, elle éclata d'un rire idiot. Au sol, les derniers vestiges de ce qui avait été le commerce florissant des déserteurs gisaient au milieu des morceaux de bois détruits et de la poussière.
Suigetsu finit par s'animer d'un rire amer.
« Vous nous pourrirez la vie jusqu'au bout, hein, les ninjas de Konoha. Vous n'êtes pas fichus de frapper à la porte, comme tout le monde ?
— Pas si c'est la brute épaisse qui nous sert de chef d'équipe qui s'en occupe, lui fit remarquer Naruto avant de lui adresser un regard sombre. Sympa, les dents, au fait : c'est une marque de fabrique de Kiri ?
Le ninja aux cheveux pâles siffla nerveusement.
— Et qu'est-ce que vous foutez ici ?
— Les marques au sol », répondit le brun depuis son fauteuil.
Les trois ninjas avaient suivi la trace de Sai jusqu'à la côte, le lit de la rivière les guidant puisque seuls quelques rares endroits avaient encore été marqués de la patte de l'artiste. Les dessins s'étaient donc faits plus rares, sauf à mi-parcours environ, bien plus bas. Les petits moineaux et les lapinous avaient pris un regard acide et étaient entrés en collision avec un village de paysans. Personne dans le bled n'avait compris ce qu'il s'était passé. Des traînées sombres étaient apparues, courant sur la terre, rencontrant les habitations dans de grands fracas, éclatant le bois des abris et les fontaines et traversant les champs en réduisant à néant les plantations. Ils avaient tous fermé les yeux et s'étaient recroquevillés. Le fait qu'il n'y ait eu aucun mort tenait du miracle et Sakura avait soigné elle-même les derniers blessés avant de repartir. Tandis qu'ils s'éloignaient, un petit garçon les avait rejoint en courant pour leur parler, essoufflé, d'un monstre dont il aurait entendu le rire, plein de joie. Le petit en était encore effrayé et Naruto l'avait pris dans les bras pour lui caresser la tête comme il le faisait avec ses élèves, lui parlant avec tendresse en lui demandant d'être fort pour sa famille et pour ceux qu'il aimait, avant de le renvoyer faire un câlin à sa mère qui devait avoir besoin de lui.
De grandes traces noires.
Voilà ce qu'ils avaient retrouvé plus loin le long des côtes sauf que ce coup-ci, on avait changé de bestioles pour avoir droit à des poissons, tant qu'à faire. Sillonnant le coin en ricochant sur les rochers et gravissant en ligne presque droite la falaise qui leur faisait face, les dessins étaient devenus plus construits, semblant voler en position d'attaque dans une image agressive, guerrière. Une partie de la paroi rocheuse avait été complètement explosée.
Le bruit d'une lourde table qu'on déplaçait coupa l'Uchiwa dans ses explications. Juugo était en train de rapprocher des chaises, des tabourets et même le reste d'une caisse en bois en guise de siège. D'un mouvement de bras, il balaya la couche de poussière et de gravats qui recouvrait la table. Le bruit de la bouteille opaque qu'il y posa retentit comme un ordre muet.
Le bouchon sauta et le liquide translucide remplit les verres qu'il venait de sortir. Après un instant de silence, chacun se décida à s'approcher, Karin le rejoignant d'un pas léger, presque aérien, comme touchée par la grâce... Non non, en fait, rien de cela : elle avait plutôt les mains sur les reins et avançait en écartant les jambes tel un pachyderme... avec lequel elle avait d'ailleurs de plus en plus de points de communs vu la façon dont elle avait grossi, et pas que du ventre, d'ailleurs.
« Production personnelle ? demanda le brun.
— C'est notre dernière bouteille, la seule qui ait échappé je ne sais comment à la destruction, lui répondit la kunoichi tandis qu'il saisissait la tasse que lui tendait Juugo. On dirait que votre intervention ne l'aura pas eue, cette fois non plus. »
S'asseyant calmement sur un des tabourets, Sasuke trempa les lèvres dans le liquide, tandis que Sakura le rejoignait en grimaçant. Décidément, il ne semblait pas possible que cette mission puisse être prise au sérieux et voilà qu'ils se retrouvaient sur le point de picoler avec l'« ennemi », maintenant... Elle tâcha d'oublier avec quelle facilité tout virait décidément au grand n'importe quoi.
En parvenant à la table, Naruto se pencha pour ramasser un morceau de métal qui avait atterri au sol et le tripota en le retournant doucement entre ses doigts, avant de le rejeter et de tirer la caisse sous ses jambes pour s'y poser.
« Vous donnez dans le trafic d'armes ?
— Oui, enfin, jusqu'ici.
— Ce ne sera pas une grande perte, alors.
— Peut-être, remarqua le grand nukenin en levant le coude pour s'envoyer le contenu de son verre au fond de la gorge.
Il fit un signe de tête au blond qui attrapa sa tasse pour la porter également à ses lèvres. Ouh là, c'était du solide et le visage rougi qu'était en train de prendre Sakura alors qu'elle déglutissait en grimaçant, sous le regard autoritaire de Juugo, le fit presque la plaindre. La gorge brûlante, la jeune femme retint une petite larme qui menaçait de s'écouler et demanda d'une voix devenue racleuse et toussotante :
— Trafic de Saké ?
— Plus maintenant non plus, répondit Suigetsu d'un rire jaune avant de boire son verre cul-sec. Ceci-dit, la vente d'armes était plutôt notre fond de commerce... jusqu'à ces derniers jours.
— Des armes et du saké, hein. Vous ne seriez pas le groupe « Kappa », par hasard ? J'ai entendu dire qu'il s'était installé du côté du Pays du Feu.
— Tout à fait. Je vois qu'on est connus. Hebi, Taka, Kappa. Tu remarques qu'on a suivi ton habitude de donner dans les noms de bestiole, Sasuke.
Le brun leur décocha à peine un bref regard et la kunoichi poursuivit :
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Vous n'êtes pas au courant ? C'est pourtant l'un des vôtres qui nous a attaqués. Vous êtes bien à la masse pour des ninjas de Konoha. Quoi que... Je dirais plutôt que vous êtes bien des ninjas de Konoha pour être autant à la masse. »
Avec un petit sourire en coin, Suigetsu pencha doucement sa tête en avant, laissant retomber sur ses yeux ses cheveux pâles et fins, traversés d'un reflet légèrement bleuté. Ses traits androgynes étaient plutôt harmonieux et agréables à regarder, mais sa façon de dévisager les êtres lui faisant face, agressive, insaisissable, suscitait autant le trouble que la méfiance. Après avoir fixé encore une fois le brun, il poussa un peu plus loin la taquinerie en plissant sur lui un regard aussi provocateur que chaud et plein de sous-entendus. Le visage de ce dernier se ferma et il le relança d'un ton rude.
« Qui ?
Pour le ninja de Kiri, la façon dont Sasuke venait de s'adresser à lui manquait bien trop de manières pour qu'il lui accorde le plaisir de lui répondre. Il se contenta de se renverser dans son siège, un rictus amusé au coin des lèvres. Ce fut Karin qui prit la suite.
— Brun, cheveux courts, peau très pâle, nombril à l'air, se bat à coup de pinceaux...
— Sai », finit par soupirer Naruto en se frottant la tête.
Décidément, cette situation était vraiment trop fatigante nerveusement. Sa tête partit à la renverse sur ses épaules tandis qu'il s'étirait la nuque d'un geste las. Non seulement cette reformation de l'équipe sept était une infâme plaie à tous les niveaux et la proximité avec Sasuke était... comment dire ?... franchement ingérable ? En tout cas, vu la façon dont il brillait par sa « maîtrise de la situation », il y avait de quoi se cogner la tête contre les murs, mais en plus, voilà qu'ils se retrouvaient à se taper la discute, youpi, avec tous les anciens compagnons de celui-ci. Et vas-y qu'on se farcit le Kabuto, et vas-y qu'on se fait des ronds de jambes avec les trois abrutis suivants, autant de personnes dont la vision lui retournait tout simplement l'estomac, et ce, ne serait-ce que par le souvenir de cette époque trop peu lointaine où le jeune brun s'était allié à eux et où lui... ben rien, lui, il n'était parvenu à rien, bien sûr.
En se redressant, il dirigea son regard vers les orbes sombres qu'il sentait posées sur lui, son compagnon-de-galère-bourreau-amant-faîtes-votre-choix qui venait de le fixer et s'en sentit autant troublé que nerveux. Après un regard purement provocateur dans le genre « je sais que tu me veux mais tu ne m'auras pas rêve encore connard », il engloutit le contenu de sa tasse de saké et ne se priva pas de se lécher délicatement les lèvres en le fixant, spectacle qui plut particulièrement à Suigetsu qui n'avait rien manqué de la scène.
Le blond se tourna alors vers Sakura dont il venait d'entendre le geignement tandis qu'elle finissait péniblement son verre, la gorge brûlante, la poitrine et les bronches avec, et il s'amusa de l'œil semi-vaseux-semi-lubrique qu'elle lança en biais vers le dessin qui venait apparaître au fond de son verre, celui d'un homme très musclé de vraiment... tout... partout et intégralement dénudé... de... par-tout... masqué dans la seconde par le liquide que vint verser Juugo à nouveau. Ah non ! Blasée, elle se lamenta sur le fait qu'il allait falloir en boire un autre pour poursuivre son observation.
Suigetsu reprit la parole :
« Bon. Ce n'est pas que ça ne nous fait pas plaisir de vous voir, mais on pourrait savoir ce qui vous amène à venir gentiment détruire notre chez-nous ?
— On cherche effectivement ce fameux ninja, répondit le brun, Sai. Qu'est-ce qui s'est passé ?
Avec une moue, le nukenin hésita une seconde sur la manière de décrire la scène.
— On n'a rien compris, se décida-t-il à expliquer. On était tranquillement en train de faire notre inventaire quand on a entendu un boucan d'enfer... un peu comme tout à l'heure lorsque vous êtes arrivés, sauf que c'était des bestioles d'encre qui se jetaient sur nous.
— Des poissons, précisa calmement Juugo.
— De la poiscaille qui sillonnait le sol pour s'écraser un peu n'importe où. Ça n'avait même pas de logique. En quelques secondes, tout notre stock était détruit. On était tellement surpris qu'on n'a pas eu le temps de réagir et avec... — il fit un signe de tête vers ses compagnons — Juugo et Karin qui protégeaient le ventre de madame, je n'ai rien pu faire. Quand ça s'est terminé, une grande brèche était ouverte dans la roche, celle-là même par laquelle vous êtes entrés pour nous démolir une deuxième fois la porte, merci au passage ça fait toujours plaisir, et ce type nous regardait de l'autre côté de la rivière. Il avait un sourire... effrayant.
Le silence se fit et on put clairement entendre l'exclamation râleuse que lâcha Sakura lorsque Juugo la resservit en l'empêchant encore une fois de jeter un œil au fond de sa tasse.
— Effrayant comment ? demanda Naruto.
— Pas normal... décalé, comme... s'il était tout content de lui et qu'on était ses potes... qu'il venait de nous faire un cadeau. Un sourire de dément. »
Naruto acquiesça et Suigetsu prit un temps pour dévisager les trois intrus. La jeune femme en était à avoir les yeux qui ne regardaient plus du tout au même endroit et venait de vider d'un coup son verre pour y plonger à moitié le nez et détailler de plus près l'anatomie du monsieur du fond. Quant à Sasuke, il écoutait d'une oreille la conversation en s'envoyant son énième verre au fond de la gorge. Il avait juste un peu les roues rouges, ce qui détonnait tout de même franchement avec sa façon très supérieure de se tenir. Il s'attarda sur le blond...
Le ninja de Kiri avait déjà remarqué l'échange de regards entre les deux hommes et ne fut pas surpris d'en repérer un autre. L'alcool ne faisait pas bon ménage avec la discrétion, n'est-ce pas ? Curieux, il s'empressa de resservir le jeune Uzumaki et s'amusa de voir que la demoiselle peinte dans une position plus qu'érotique ornant le fond de sa tasse n'avait pas l'air de l'intéresser plus que ça.
Dans un soupir fatigué, Naruto laissa tomber sa tête sur l'épaule de Sakura qui était assise à ses côtés. Peut-être parce qu'il en avait toujours été plus ou moins privé, il avait tendance à rechercher avec un peu d'avidité ce genre de contacts physiques, doux et rassurants, lui qui n'avait jamais été bercé par une mère, lui que les villageois avaient eu tellement peur d'approcher. La jeune-femme lui posa une main sur la joue, le surprenant par cette tendresse trop rare, mais elle ne se priva pas de relever très discrètement son regard sur le brun... Vu ! Ce dernier avait détourné le visage dans une mimique de je-m'en-foutisme très caractéristique de sa part, mais qui, dans un sens, pouvait être assez lourde de signification.
'Alors, Môssieur Sasuke Uchiwa, est-ce vraiment du désintérêt que l'on peut lire de manière aussi voyante sur votre visage ou bien n'est-ce qu'une façade destinée à cacher un autre sentiment, peut-être trop dérangeant pour vous ?'... Elle eut un léger sourire en plissant sur lui ce que Naruto appelait « ses petits yeux de traîtresse » et rencontra le regard de Suigetsu, la lueur aiguisée de ses pupilles lui donnant l'impression de partager les mêmes pensées. De quoi pouvait-il bien être au courant, celui-là ?
Le brun se tourna avec agacement vers elle, puis vers le ninja aux cheveux pâles et, parce que le sourire amusé qu'étira la jeune fille ne pouvait signifier qu'une sorte de : 'je comprends tout de toi, Sasuke', il reprit la parole d'un ton cassant.
« Bon, vous avez fini de vous peloter ? On n'est pas là pour rêvasser, je vous le rappelle. »
Ben tiens. Sakura sourit très largement en se demandant si monsieur le bulot ne serait pas un peu jaloux, par hasard, puis se passa les doigts sur les paupières, lasse, avant de lâcher un rire nerveux devant ses deux coéquipiers qui la regardaient avec interrogation.
« Ta maman te manque ? souffla-t-elle d'un ton tendrement moqueur au blond.
— Comment est-ce que quelqu'un que je n'ai jamais connu pourrait me manquer ?
Ouh la boulette... Ah, la prochaine fois qu'on lui ferait remarquer qu'elle était lourde, elle n'aurait pas grand-chose à y redire et elle se dépêcha de rectifier :
— Tu es en manque de câlins ?
— Je crois, répondit-il en rigolant.
— Demande à Sasuke de t'en faire plus. »
La remarque était sortie toute seule et le liquide qu'en recracha d'un coup le brun vint crépir le visage de Suigetsu en face de lui. Quant à Naruto, il en fut tellement sidéré qu'il en fit tomber sa tasse sur ses genoux, ne réagissant même pas à la sensation mouillée qui était en train de se répandre à travers ses vêtements. Tous deux relevèrent un regard affolé sur elle et elle se fit la remarque que la dégustation massive de saké n'était pas bonne du tout du tout pour ses capacités de réflexion parce que, sur le coup, sa langue était franchement allée plus vite que son cerveau. Comment était-ce possible, d'ailleurs ? Un instant de silence se fit et elle hésita à être sincère ou neutre ou... à se comporter en professionnelle insensible et manipulatrice, puis décida finalement de se taire.
« Non rien. Laissez tomber.
D'un geste nerveux, Sasuke se resservit tout seul un nouveau verre en lui répondant avec agressivité :
— Tu t'es tellement lassée de nous reluquer les fesses que tu veux jouer aux devinettes, maintenant ? »
La petite pénible de service se contenta d'éluder la question par un large sourire.
Naruto se sentait fatigué mais fatigué de tout ça... las, saoulé, gavé, en proie à une intense crise de ras-le-bol total, au point de n'avoir même plus envie de réfléchir au pourquoi du comment de cette nouvelle remarque, encore, de Sakura. Il se tourna vers le brun, comme s'il pouvait attendre de sa part une quelconque explication et s'étonna de le voir descendre son verre, le visage dur. Il se serait pourtant attendu à l'entendre envoyer bouler leur amie avec sa délicatesse habituelle et se désintéresser ensuite de la situation, ç'aurait été tellement plus son genre.
Sasuke, Sasuke... Le temps passant ne lui apportait que toujours plus de questions à son sujet et aucune réponse concrète à se mettre vraiment sous la dent.
Avait-il rêvé en sentant une certaine tendresse de sa part, la dernière fois ? Son souffle n'avait-il pas été tremblant parfois, n'avait-il pas semblé perdu, lui aussi ? Oh, pas tout le temps, bien sûr, mais juste à certains moments, infimes instants où il avait cru ressentir autre chose que le simple désir sexuel. Ses yeux bleus se perdirent dans le vide et Suigetsu, qui l'observait toujours avec beaucoup d'attention, s'étonna de la lueur un peu triste qu'il y décela. En reposant les pupilles sur le brun, le déserteur se retrouva alors face à un regard plein de méfiance... voire de défiance et il eut encore plus envie de jouer. Tandis que Juugo expliquait à Sakura la direction qu'avait pris Sai et qu'ils s'entretenaient sur le fameux groupe aux nuages roses que, de leur côté, Kappa n'avait pas aperçu, il découvrit sa dentition pointue en un large sourire.
« Ah, pauvre village de Konoha. Non seulement, il va falloir qu'ils se grattent s'ils espèrent voir un jour une descendance au clan Uchiwa, mais il semblerait qu'en ce qui concerne le fils Uzumaki, ça ne se présente pas mieux. Juugo, on dirait bien que tu es le seul à apprécier l'image d'une femme au fond de ta tasse de saké.
Puis, il se pencha sur le blond.
— Uke ou seme ?
Naruto en lâcha un hoquet bruyant de surprise cauchemardesque. Non non mais à ce niveau, cette mission n'était même plus une plaie, c'était un sombre délire, un infâme genjutsu où cet enfoiré d'Uchiwa n'avait pu que le plonger, ce n'était pas possible autrement !
— Uke, forcément, renchérit le jeune homme aux cheveux pâles avec délectation. Il est mignon, d'ailleurs, on comprend mieux pourquoi tu es rentré à Konoha, Sasuke.
Le mouvement violent avec lequel ce dernier se leva en plaquant les mains sur la table fit trembler tout ce qui reposait dessus.
— Suigetsu...
Mais Naruto était déjà en train de réagir.
— Mais mêle-toi de tes affaires !
— Uke », répondit Sakura.
Ahhhhh, sur le coup, le blond se sentit à un point fourré dans une situation tellement absurde qu'il en eut un sourire complètement idiot avant de laisser germer dans son esprit une idée toute aussi dingue. Joignant les mains l'une contre l'autre en tâchant de récupérer sa concentration de chakra, il prononça le terme censé le délivrer de cette affreuse illusion :
« Rupture. »
Bien évidemment, à part attirer sur lui les regards consternés de ses camarades, rien ne se passa et il s'en sentit encore plus désespéré, un rictus de profonde fatigue nerveuse venant se coller sur son visage.
« Ben quoi, je vous ai vus, vous croyez quoi ? », se décida à préciser la jeune ivrogne.
Pour elle, le temps n'était déjà plus à réfléchir mais à cuver et, au milieu des vagues alcoolisées sur lesquelles elle voguait joyeusement, il lui semblait que la voie vers son affreuse mission de rang S était celle du brisage de silence et de la manipulation femelle. Elle leva une tête dodelinante pour approcher son regard vert au plus près du niveau de liquide remplissant sa tasse et expliqua au saké valsant devant elle avec autant de sérieux que son esprit fumeux lui permettait de le faire :
« Ils « baisent » ensemble mais Naruto préfèrerait qu'ils « fassent l'amour ».
Elle fit un clin d'œil au blond et vida son verre d'un trait.
— Non mais… non, Sakura, sérieusement, non ! Ce ne sont pas tes affaires !
— Reconnais que tu es amoureux, couillon.
— Sasuke est incapable de montrer des sentiments envers qui que ce soit, intervint Karin en s'adressant au jounin. N'attends rien de lui.
— Mais de quoi je me mêle ? gémit le blond.
Oscillant entre le bouillonnement intérieur et un niveau de ras-le-bol-mais-foutez-moi-la-paix-bon-sang rarement atteint, Naruto en arrivait à ne même plus savoir quoi dire quand la phrase que lança d'une voix brisante son amant lui sembla le plonger dans un océan de délire total encore plus grand.
— Et qu'est-ce qu'on ferait ? On s'installerait dans une maison avec un petit jardin et un potager ?
Mais qu'est-ce qu'il dit ?
Pendant un moment, le blond se sentit on ne peut plus stupide puis, rassemblant vaguement ses esprits, il lui répondit sans toutefois parvenir à reprendre pied dans une réalité qui lui semblait trop éloignée, maintenant :
— Et pourquoi pas?
— N'importe quoi. On est des ninjas. Toi, tu dois être Hokage et moi...
Sasuke balaya l'air d'une main avant de se la passer sur le front en se rasseyant lourdement.
— Moi... je ne sais pas ».
Un temps, peut-être à cause de l'alcool, le visage du jeune homme au regard aussi dur que mystérieux sembla refléter un mélange de tristesse et de chamboulement interne qu'il noya rapidement sous une nouvelle gorgée de saké. Pour être saoul, maintenant, il l'était plus qu'un peu et ses pommettes avaient pris une teinte rougette bien inhabituelle. En essayant de rassembler ses derniers neurones qui étaient en train de faire la java au milieu des gouttes d'alcool s'égayant dans son crâne, Naruto essaya d'analyser, plus que tout le reste, plus encore que l'attitude du brun ou que le contenu exact de ses paroles, ce mot qu'il venait de prononcer :
« On ».
« On » comme « nous ».
Depuis quand y avait-il un « nous » d'abord ? Depuis quand ? Depuis quand dans la tête de Sasuke étaient-ils « nous » ? Il en était à patauger dans la semoule interne de son pauvre cerveau imbibé, lorsque Suigetsu se pencha vers lui pour lui susurrer doucement :
« Moi ça ne me gène pas d'être uke...
Bon sang mais il était drôlement fort, leur saké !
— Vous passez la nuit avec nous, à propos ? enchaîna ce dernier.
— Sûrement pas ! grogna le brun.
Il s'était à nouveau levé, en proie à une colère vive et, parce que Sakura le vit lancer la main vers la bouteille d'alcool, elle se décida à passer à la phase « deux » de son plan, puisque la numéro « un » avait on ne peut mieux marché. Elle se félicita d'ailleurs intérieurement en remarquant que, même à quatre grammes, elle était encore capable de briller par ses capacités de fine stratège.
Étant allée chercher auparavant son sac de voyage, en titubant et dans le désintérêt général vu la façon dont la conversation partait en vrille, elle avait profité du fait que le coma éthylique ne la menaçait pas encore trop pour farfouiller à l'intérieur, trouver sa trousse de soin et y glisser les doigts jusqu'à serrer au creux de sa paume cette petite fiole de verre qu'elle y avait cachée et qu'elle tenait depuis fermement à l'abri des regards. Dans un air de vouloir calmer le brun, elle mima alors un geste brusque pour prendre son bras et s'appliqua à renverser avec une maladresse toute calculée la fameuse bouteille de saké. Cette dernière tomba, menaçant de s'éclater au sol, et elle se jeta dessus pour l'attraper au vol. Sa main passa alors discrètement sous la table dans un mauvais geste d'ivrogne et, quand l'objet saisi revint se poser dessus, la petite fiole était vide et la bouteille avait été enrichie d'un tout nouvel ingrédient. Voilà qui allait donner une autre dimension à la petite soirée. Ils seraient probablement tous malades, mais on mettrait ça sur le compte de l'alcool, n'est-ce pas ? Pompette comme elle était, elle ne put cependant pas retenir le sourire d'auto-satisfaction qui vint se coller sur son visage.
La gloire dans leur milieu n'étant pas pour ceux qui avaient accompli leurs objectifs, puisque cachés la plupart du temps, personne autour de la table n'avait remarqué le manège de la demoiselle, même Sasuke qui venait de lui reprendre la bouteille d'un geste vif.
Karin était perdue dans l'observation de Naruto. Elle ne l'avait jamais vu, mais elle avait suffisamment entendu parler de lui pour pouvoir comprendre beaucoup plus que le brun ne leur en avait jamais dit, même si ce dernier ne brillait pas par sa façon de mettre des mots sur ce qu'il ressentait. Le jeune homme dégageait une présence particulière, une douceur qui donnait envie de se rapprocher de lui, ayant un quelque-chose d'apaisant. De plus, elle n'avait jamais vu le brun s'émouvoir autant de sa relation avec quelqu'un. En se tournant vers ce dernier, elle lui demanda en désignant le blond de la tête :
« C'était de lui dont tu parlais quand tu es parti ? »
Mais qu'est-ce qu'elle dit ? Qu'est-ce qu'elle dit ? Naruto eut l'impression de refaire un tour de montagnes russes mentales, le tout à une vitesse phénoménale, tandis que Sasuke se jetait sur sa bouteille de saké pour l'attaquer maintenant directement au goulot. Le nombre de gorgées qu'il descendit affola complètement Sakura avant qu'il ne se décide à s'arrêter enfin, la faisant souffler avant de lancer avec un grand sourire de victoire.
« Bon allez, il est tard, on va passer la nuit ici, je crois.
— Hors de question ! cria le brun.
— C'est moi qui décide, je te rappelle.
— Si c'était pour avoir des idées aussi débiles, il ne fallait pas accepter ce rôle de capitaine.
— Tu crois peut-être que ton avis m'intéresse ?
— Elle n'a pas tort, intervint Juugo. Vous feriez mieux de vous arrêter ici pour la nuit.
Naruto, de son côté, était resté bloqué sur la dernière phrase de la rouquine. Il interrompit brusquement la conservation.
— Pourquoi est-ce que tu es revenu au village, Sasuke ?
Celui-ci resta silencieux, le visage fermé.
— Pourquoi ?
— Tu me l'as déjà demandé quinze fois. Je n'ai rien de plus à te dire.
— Réponds !
— Mais qu'est-ce que j'en sais, moi ?... Pourquoi ? Pourquoi ? Je ne sais pas pourquoi ! Pourquoi est-ce que je ne serais pas revenu, plutôt ? C'est dans le village que se trouvent ma maison, l'endroit où j'ai vécu toute mon enfance, les tombes de ma famille et puis...
Il haussa les épaules.
— Laisse tomber.
— Quoi ?
— Laisse tomber, je te dis. Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Que je suis revenu pour toi, peut-être ? Rêve. Ça n'arrivera pas.
Ils étaient tous désormais totalement ivres, Naruto incapable d'analyser ce que Sasuke était en train de lui dire.
— Tu as d'autres choses à faire que de traîner avec moi, poursuivit le brun : t'occuper de tes élèves, de ta carrière, devenir Hokage.
— C'est toi qui me cherche toujours.
— Je sais. Il y a longtemps que j'aurais dû arrêter, d'ailleurs, longtemps. »
Puis, en soufflant nerveusement, il reporta son regard sur la bouteille maléfique qu'il tenait encore dans sa main et qui venait de lui tournebouler la tête au point de lui arracher ces derniers mots et il la fracassa au sol avec violence. Un instant, les petits bouts de verre volants semblèrent se mettre à danser devant ses yeux et le sol se mit à tourner, tourner...
Il fit un pas en arrière, titubant. Mince.
Les visages de Suigetsu et de Juugo, leurs yeux étonnés et le ventre rebondi de Karin valsèrent autour de lui. Le blond se leva et, en voyant ces yeux si bleus, si bleus, le regarder avec inquiétude, il sentit un instant le besoin de s'accrocher à lui pour ne pas tomber, pour ne pas chuter en s'éclatant le crâne contre la roche... mais ne tendit pas son bras pour autant, le ninja de Kiri s'étant dressé à son tour pour poser sa main sur l'épaule du blond dans un sourire mauvais qui lui était on ne peut plus clairement adressé et tout ce flou ambiant autant que mental l'ayant trop perturbé pour qu'il puisse savoir maintenant comment agir. Sa tête se renversa, un goût âpre remonta du fond de sa gorge dans une sensation désagréable de ne pas pouvoir être celui de l'alcool, mais il ne put percevoir ce qui était réellement en train de passer, tellement il s'était alcoolisé. Il ne se souvenait pas avoir déjà été aussi saoul. Était-ce un coma éthylique auquel il était en train de succomber ? Lorsque qu'il sentit la main de Sakura le rattraper, une dernière pensée le traversa toutefois, tandis que ses yeux roulaient vers le haut de son crâne :
Tout cela sentait vraiment mauvais.
Et il s'évanouit.
Sakura prit contre son épaule le corps maintenant inerte du brun, tâchant de supporter l'envie de vomir qui était en train de la prendre et ce pour une toute autre raison que son niveau d'alcoolémie. Qu'avait-elle donc fait à Sasuke ?...
« Je m'occupe d'aller le coucher. »
L'étape « trois » venait d'être réussie, mais elle n'avait déjà plus du tout envie de sourire.
N'ayant, heureusement, contrairement à tout le monde, pas bu une seule goutte et donc pas l'esprit perturbé par leur petite beuverie, Karin fut la seule à percevoir avec gêne la façon dont le brun était tombé dans un coma éthylique et, plus encore, l'attitude de Sakura, bizarre, même si elle aurait eu du mal à expliquer pourquoi. La réponse qu'elle se décida alors à donner à Naruto s'adressa probablement autant à celle-ci qu'à ce dernier :
« En partant pour Konoha, il a juste dit qu'il y avait quelqu'un là bas qui l'attendait. »
Sakura se retourna alors, portant sur ses épaules autant le poids de son compagnon que celui de sa propre culpabilité et essaya d'oublier le mot « traînée » qui résonnait décidément en boucle dans son esprit.
À suivre.
Prochain chapitre : L'effet de la petite fiole.
