Chapitre 3 : Réflexions sur la route :

Point de vue de Bella :

« Toute prison à sa fenêtre » Gilbert Gratiant

« Parfois, une toute petite erreur se paie cher » songea Bella. Elle n'aurait pas dû sa laisser tenter par de l'eau.

Le combat avait été bref, et fort peu glorieux. Elle n'avait aucune chance contre cet espion anglais qu'elle avait eu la stupidité d'aider à s'évader. Ils étaient tous deux aveugles dans ces ténèbres, et elle avait appris à ce battre dans le noir. Mais son entrainement ne lui avait donné aucun avantage. Elle avait utilisé l'un après l'autre tout les trucs qu'elle connaissait, en vain. L'homme les avait tous déjoués. Il se battait beaucoup mieux qu'elle.

La lutte s'était terminée rapidement. Il l'avait plaquée contre lui comme un paquet, l'empêchant de s'échapper. Ses muscles semblaient trempés dans de l'acier, sa force inébranlable. Elle avait perçu le frisson de satisfaction qui lui avait parcouru le corps quand elle s'était retrouvée à sa merci. Il était enchanté de l'avoir prise au piège. Et soudain, elle avait eu très peur de lui.

Une heure auparavant, elle avait posé la main sur son cœur et souhaité de pouvoir rester à côté de lui. Pour son malheur, son vœu avait été exaucé. Le destin la traitait avec beaucoup d'ironie depuis quelques temps.

On la poussa en avant. Le cocher – ou plutôt l'espion anglais qui se faisait passer pour un cocher – lui tira les cheveux en arrière pour mieux voir son visage et dit :

-C'est Isabella Swan !

Elle ne pensait pas qu'on la reconnaîtrait. Pas si loin au nord, et certainement pas par des Anglais, qu'elle avait si peu fréquentés. Puis l'homme lança :

-Tu fais de drôles de trouvailles, Grey .

Le choc lui coupa le souffle.

Grey ? L'espion anglais été donc Grey ? Elle s'était attaqué à bien plus fort qu'elle. Rien d'étonnant à ce qu'elle se soit fait attraper ainsi. Elle était tombée sur une opération britannique de la plus haute importance. C'était la seule explication à la présence de Grey sur le territoire français.

Quelle extraordinaire malchance ! Grey était le chef de toute la section anglaise et ne prenait ses ordres que du légendaire Carlisle. Cet homme avait des agents disséminés dans toute l'Europe et des activités innombrables, toutes beaucoup plus complexes et plus sérieuses que la capture d'une espionne comme elle. Grey aurait dû être en train de comploter contre Napoléon dans un bureau de Whitehall, ou dans un tout autre lieu plus approprié à un personnage aussi haut placé que lui. Il était à la fois dangereux et ridicule de sa part de rôder en France, où il courait les plus grands dangers, et où n'importe qui pouvait l'enfermer dans un cachot.

Et pourtant, il était incontestablement en France. Coincée entre ses bras, elle se sentit submergée par la soif, l'épuisement, les longues semaines de fuite solitaire. Son cœur sombra et elle perdit brusquement toute envie de se battre.

-Je vous en prie, ne me faites pas ça.

Grey l'entraîna vers le carrosse, comme s'il venait de remporter un trophée.

-A votre place, je n'essayerai pas de m'enfuir.

-Je vous en prie. Je ne vous trahirai pas. Je ne dirai pas un mot, je vous le jure.

Ses paroles furent étouffées par les coussins contre lesquels il la poussa. Il était lourd, et très musclé.

-Non, je ne crois pas que vous parlerez.

Il la laissait se débattre afin qu'elle s'épuise d'elle-même et devienne plus facile à manipuler. Elle le comprit tout de suite, mais il lui fallut un certain temps pour se raisonner et accepter l'inévitable. Elle finit par poser le font sur les coussins et abandonner la lutte, haletante, aussi faible et impuissante qu'un poisson hors de l'eau.

Elle était en mauvaise posture. Si l'Anglais l'avait prise au piège, ce n'était évidemment pas parce qu'il voulait capturer un petit agent sans importance. Les mots de Lenoir concernant les plans lui avaient mis la puce à l'oreille. Tous les espions d'Europe voulaient faire main basse sur ses plans. Quel dommage que Lenoir n'ait pas su tenir sa langue ! Elle n'avait décidément pas de chance, ces derniers temps.

Elle songea à ce dont un homme comme Grey serait capable pour s'approprier les plans. Elle n'imaginait que trop bien la méthode qu'il emploierait pour obtenir les renseignements qu'il voulait, puis pour réduire au silence une espionne française qui connaissait trop de secrets. Son front était couvert de sueur, mais, à cette perspective, un froid glacial envahit son cœur.

-C'est fini ? Demanda Grey.

Elle hocha la tête.

-Je suis content que vous vous soyez enfin mis d'accord, tout les deux, dit Jasper. Vous m'avez bombardé de coups de pieds.

Il était assis sur la banquette face à eux. Sa voix était faible, mais il était évident qu'il contenait son rire.

-C'est réglé, annonça Grey. Sauf qu'elle me mordra si je la relâche.

Bella sentit sa terreur décroître. L'attitude de Grey n'était pas celle d'un homme sur le point de commettre un meutre. Quand à Jasper, il aurait fallut qu'il soit un monstre pour parler aussi léger tout en sachant qu'ils allaient la mettre à mort en quittant Paris.

-J'aurais dû vous laisser pourrir dans le cachot de Lenoir, dit-elle. Je regrette de ne pas l'avoir fait.

-Il est un peu tard pour les regrets, mademoiselle.

-Il n'est jamais trop tard. Quel sort ma réservez-vous, à présent ?

-Je ne vous ferai pas de mal, Bella.

Par exemple ! La croyait-il dont stupide ?

-Je vous ai sauvez la vie. Ce n'est pas une façon de me remercier.

-Vous avez raison.

Un silence suivit ces paroles. Bella fut obligée d'admettre enfin sa défaite, et elle fut submergée par un flot de faiblesse et de désespoir. Grey dut percevoir son renoncement, car il relâche un peu son étreinte.

-Socrate à dit qu'il ne pouvait arriver malheur aux bons, marmonna-t-elle, que ce soit dans la vie ou après la mort. Je n'en suis plus aussi sûre qu'autrefois. Qu'attendez-vous de moi ?

-Votre compagnie, pendant quelques temps, répondit-il d'un ton satisfait.

-Combien de temps comptez-vous me retenir ?

-Jusqu'à ce que je vous libère.

-Oh, comme vous êtes spirituel, monsieur. Pardonnez-moi si je ne ris pas, je ne suis pas de très bonne humeur ce soir.

Elle posa la joue contre le cuir froid de la banquette. Elle était en proie à une fatigue indescriptible. Dans le petit monde des espions, ses amis et ses ennemis l'avaient surnommée le Renardeau. Mais aucune ruse de renard ne pouvait lui venir en aide, à présent. Cependant, elle tenta une dernière fois de se faire passer pour plus stupide qu'elle n'était.£

-Vous perdez votre temps avec moi. Je ne suis qu'un petit agent insignifiant, une souris, un messager. Je ne détiens aucun secret susceptible d'intéresser les Anglais.

C'était une tentative désespérée. Elle ne s'attendait pas vraiment qu'il croie qu'elle ignorait tout des plans, des projets d'invasion de l'Angleterre, ou de ce qui s'était passé quelques mois auparavant à Bruges.

-Vraiment ? Fit-il avec un air d'indifférence.

-Absolument. Je sais que Lenoir a dit le contraire, mais c'est un imbécile.

Grey garda le silence, et elle précisa.

-Il a parlé de ces plans d'Albion, dont j'ignore tout. Lenoir rumine de vieilles querelles, vous comprenez. Il déteste Vauban depuis toujours. Quand a éclaté la Révolution, ils étaient tous deux de jeunes agents ambitieux, et ma mère également. Elle est morte, à présent, ce qui le fruste tant qu'il invente des complots qui n'ont jamais existé. Il veut détruire la fille car il n'a pas pu avoir la mère. C'est très mesquin de sa part.

-Et vous, naturellement, vous êtes innocente.

-Je le suis seulement en ce qui concerner cette affaire. C'est la pure vérité, monsieur l'Anglais.

-Votre vérité est enrobée d'autant de pelures qu'un oignon. Nous verrons bien ce qui apparaîtra quand nous aurons enlevé toutes ces couches.

Cette remarque l'inquiéta un peu.

L'Anglais ne la croyait pas. Elle aurait beau lui servir ses mensonges les plus convaincants, il ne la laisserai pas en paix. L'interrogatoire n'allait pas tarder à commencer.

Elle en avait par dessus la tête de ces plans qui mettaient sans cesses sa vie an péril et qui n'étaient nulle part en sécurité. Ils étaient comme une arme à double tranchant : mortels pour l'Angleterre s'ils demeuraient cachés, mais dangereux pour la France s'ils tombaient entre les mains des Anglais. Napoléon avait commis une folie en les faisant établir, et elle aurait voulu ne plus jamais en entendre parler.

Le cocher attacha les chevaux à la voiture et elle entendit les rênes tinter quand il leur mit le harnais. Ce n'était pas un travail facile pour un homme seul, au milieu de la nuit, mais Grey ne fit pas mine d'aller l'aider. Il resta où il était, lui maintenant fermement les bras dans le dos, sans pour autant lui faire mal inutilement. Elle avait l'impression d'être prisonnière d'une statue de pierre.

-Finissons-en, dit-il. N'êtes-vous pas fatiguée d'être accroupie sur le sol, mademoiselle Swan ?

-Si, monsieur Grey. Je suis très lasse.

-Dans ce cas, je suggère que nous passions un accord. Si vous me promettez de vous tenir tranquille et de ne pas me donner de coups de pied, je vous permettrai de vous asseoir, et je vous donnerai à boire et à manger. Qu'en pensez-vous ?

Elle savait que ce n'était que le premier d'une longue liste de compromis qu'il l'obligerait à accepter. Chaque «oui» rendait le suivant plus facile à articuler, jusqu'à ce qu'elle trouve parfaitement naturel de faire tout ce qu'il lui demandait.

-Lenoir utilise ce genre de méthode, dit-elle. Vous finiriez par me faire accepter cet enlèvement en échange de quelques gorgées d'eau. C'est décourageant de voir que les espions sont les mêmes partout.

-Vous voilà bien philosophe. J'ai donc votre accord ?

-Je ne vous accorde rien. Il m'est complètement indifférent d'être assisse sur la banquette ou de de voir rester attachée sur le sol. A moins que le carrosse ne soit infesté de puces, ce qui est une possibilité.

Ils entendirent le cocher contourner le carrosse, chassant à coups de pied les pierres coincées sous les roues. La voiture se balança lorsqu'il grimpa sur son siège, puis elle se mit en branle. Ils remontèrent l'allée à flanc de la colline, franchirent le vieux portail, puis furent secoués en passant dans les ornières de la rue des Orphelines et sur les pavés de la rue Bérenger. Ils tournèrent à droite et se dirigèrent vers l'Ouest. Vers l'Angleterre.

Et vers Denali, qui était en poste à Londres, au service de la Police Secrète et de la France. Denali, qui lui donnerait asile pour la soustraire à Lenoir. Avec la protection de Denali, elle vivrait peut-être assez longtemps pour régler l'affaire des plans. Ces hommes l'emmenait à bride abattue précisément là où elle voulait aller. Un ange gardien au sens de l'humour bien particulier semblait l'avoir prise sous son aile.

La main de Grey se resserra sur son bras.

-Vous bluffez, et j'en aurait la preuve. Nous allons...

-Pour l'amour du ciel, Grey, laisse-la tranquille, lança Jasper.

-Ce n'est pas à toi qu'elle a voulu casser les dents.

-Ce n'étaient pas vos dent que je visais, monsieur.

-Ah, non ?

-Comme c'est passionnant, ajouta Jasper d'une voix éraillée par la fatigue. Pourquoi ne pas la torturer plus tard... quand elle aura repris des forces ? Ce sera plus drôle.

-Bon sang !

Grey la souleva pour la faire asseoir sur la banquette. Elle lui tourna le dos et se recroquevilla dans le coin.

-L'harmonie est restauré, commenta Jasper en s'installant plus confortablement sur le siège de cuir.

-C'est facile pour toi de dire cela. Ce n'est pas toi qu'elle a essayé d'émasculer ! Rétorqua Grey avec amertume. Mais tu ne la connais pas. Cette femme est un joli petit serpent venimeux.

-Je la connais au moins de réputation. Le Renardeau et moi, nous sommes rivaux de longue date... depuis l'Italie. Entre serpents... il faut se serrer les coudes.

Bella comprit alors qui était Jasper. Il portait un nom différent, en Italie. On racontait certaines histoires sur lui. Elle était certainement tombée en très dangereuse compagnie, cette nuit.

Grey ne lui laissa pas le loisir de digérer cette nouvelle information. Il lui repoussa les cheveux en arrière et lui cala une mèche derrière l'oreille, puis lui releva le menton. La lumière des lanternes extérieures inonda son visage. Elle garda les yeux fermés.

-Elle a peur de toi, si c'est ce que tu voulais, annonça Jasper.

-Je veux qu'elle ait peur. Suffisamment peur pour ne plus me causer de soucis. Bella, avez-vous très peur de moi ?

-Énormément, monsieur. Autant que vous le souhaitez.

Sa voix se brisa. Mon Dieu ! Elle ne cessait de se trahir elle-même, depuis quelques minutes.

-Je suis même terrifiée, pour être exacte.

-Qu'en pense-tu ? Demande Grey en se tournant vers Jasper. C'est sincère, ou bien c'est juste de la comédie ?

-Elle me paraît sincère. J'ai vu beaucoup de femmes terrorisées dans ma jeunesse. Il est facile d'avoir peur de toi. Crois-moi, je sais ce que je dis.

-Elle se tiendra peut-être tranquille. Par respect pour ta sensibilité, je la battrai et l'affamerai plus tard.

Sur ces mots, il la libéra.

Bella se sentit infiniment réconfortée par cet échange. Elle avait connu de nombreux tortionnaires, et aucun n'avait le sen de l'humour.

Elle se tourna et fit mine de se frotter les yeux. Fallait-il qu'elle ait été stupide pour se laisser avoir de cette manière ! Quand Vauban l'apprendrait, il aurait des mots très durs. C'était pourtant lui qui lui avait appris le métier. Elle avait honte de sa conduite. Ses mains, pressées contre ses paupières, tremblaient.

-On ne me manipule pas facilement, mademoiselle, dit Grey. Vous vous apercevrez que j'ignore totalement la pitié. Et ne songez pas à vous battre contre moi. Tenez, prenez cela.

Il lui tendit une gourde à moitié pleine. L'eau avait un goût de métal, mais elle lui parut aussi délicieuse qu'un bon vin. Il aurait pu lui demander beaucoup de choses en échange de l'eau qu'il venait de lui offrir d'un air aussi détaché. Il devait bien le savoir.

Il lui posa un morceaux de pain sur les genoux. Celui-là même dont il s'était servi pour la prendre au piège. Il était couvert de poussière à présent.

Bella le secoua pour chasser le sable, en rompit un morceau et le mangea lentement, en alternant avec quelques gorgées d'eau. Au bout d'un moment, elle n'eut plus envie de pleurer. Le pain et l'eau avaient exercé leur magie sur elle, lui redonnant du courage. La fuite lui semblait de nouveau possible. Maintenant, peut-être ?

Elle se renfonça dans la banquette pour donner le change, les yeux fermés, dans une attitude d'abattement et de lassitude. Les lanternes extérieures du carrosse répandaient une odeur lourde et huileuse. Les Anglais la surveillaient probablement avec une grande attention, dans cette semi-obscurité. La moindre tension d'un muscle la trahirait.

D'une voix empreinte d'un profond découragement, elle marmonna.

-Vous avez gagné. Vous voyez... j'accepte la nourriture que vous me donnez, et je ne me défends même plus.

Elle souleva le pain comme s'il était extrêmement lourd et en prit une bouchée qu'elle mâcha longuement. Ils ne s'attendaient pas qu'elle prenne la fuite en mangeant.

-C'est un triomphe sans gloire pour vous, poursuivit-elle. Je n'ai pas mangé depuis plusieurs jours. Vous n'êtes pas aussi malin qu'on le croit, monsieur Grey.

Jasper émit une sorte de petit hennissement. Grey ne dit rien. Le carrosse se balançait en tous sens. Ils filaient à toute allure à travers la campagne silencieuse, s'éloignant de Paris. Cette route, qu'elle connaissait bien, serpentait entre les villages de pierres, les champs et les grandes demeures entourées de vastes parcs. Elle respira l'odeur des roses tardives, des jardins, de l'herbe fraîchement coupée. Parfois, elle saisissait un parfum de pommes. Partout, la fumée s'échappant des cheminées emplissaient l'air.

C'était l'endroit idéal pour s'enfuir. Et il n'y aurait pas meilleur moment.

Elle avait appris depuis longtemps à s'accommoder de l'obscurité. Elle connaissait des milliers de trucs pour se mouvoir dans les ténèbres, des ruses que ces hommes ne soupçonnaient même pas. La nuit était son domaine, son alliée. Personne ne pourrait la rattraper.

Elle avala une bouchée de pain, puis fit mine d'en prendre une autre. Maintenant. C'était le moment. Il ne fallait pas réfléchir trop longtemps dans ce genre de circonstances, car l'ennemi le sentait.

Elle se tourna sur le côté et frappa Grey de toutes ses forces. Pour changer un peu, elle visa le ventre.

O O o o .. .. o o O O - O O o o .. .. o o O O

Denali, si vous ne l'avez pas comprit, est le chef de la Police Secrète Française, en Angleterre.

Volturi est le chef de la Police Secrète Française, en France.

Carlisle est le chef de la Police Secrète Anglaise, en Angleterre.

Voilà pour le moment.

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