« Autrefois les hommes chantaient en cœur autour d'une table. Maintenant c'est un seul homme qui chante, pour la raison absurde qu'il chante mieux. Si la civilisation l'emporte, bientôt un seul homme rira, parce qu'il rira mieux que les autres » - Gilbert Keith Chesterton

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Chapitre 4 : Conversation entre hommes :

Point de vue d'Edward :

-Dieu soit loué !

Jasper se laissa tomber tout habillé sur le lit. Sa veste était maculé de vin, ce qui était censé expliquer sa démarche chancelante.

-Tu saigne de nouveau.

-Personne ne s'en est aperçu.

-Oh ! Dans ce cas, tout va bien ! S'exclame Grey en commençant à lui retirer ses bottes. Imbécile, va !

-Il cherchent un homme blessé par balle... pas un ivrogne avec une bouteille sous le bras.

-Un ivrogne qui chante faux et qui se précipite au milieu de la cour de l'auberge !

-Personne ne fait attention à toi quand... tu ne te cache pas. Il n'y a pas... meilleure ruse.

C'était sans doute vrai, mais la ruse en question avait épuisé les dernières forces de Jasper.

-La prochaine fois, tu feras ce qu'on te dis de faire.

Lorsque Grey déboutonna la veste de Jasper, il s'aperçut qu'il avait perdu une grande quantité de sang. Et il fallait encore qu'on lui retire cette balle de la poitrine, ce qui occasionnerait une autre hémorragie.

-Et je ne chante pas faux. J'ai une très belle voix de baryton.

-Mon âne aussi. Ne te redresse pas.

Gareth, l'aubergiste, avait déposé la mallette rouge d'Emmett sur la table de toilette. Une collection d'armes très efficaces était alignée dans la mallette de barbier. Grey choisit des ciseaux.

-Je vais découper ta veste.

-Encore des vêtements sacrifiés pour le service, répondit Jasper avec une moue sarcastique. Mais peu importe. Je suis fatigué de cette veste. Cela fait... au moins trois jours que je la porte.

-Il y a quatre jours que tu as été blessé.

Ils parlaient français. Même seuls dans cette auberge qui appartenait totalement aux Services Secrets britanniques, ils ne s'exprimaient pas en anglais. Cela faisait parti des milliers de petites habitudes qui les aidaient à rester en vie. Les voix changent quand on utilise une autre langue. Celle de Grey était douce et raffinée, avec un accent toulousain. En anglais, elle était plus rocailleuse, alourdie par les intonations des l'Ouest, où il était né.

-Les pointes de ces ciseaux sont acérées. Ne bouge pas.

-Ne t'en fais pas. Je serai aussi immobile qu'une bernique collée à son rocher, déclara Jasper.

Il laissa sa tête retomber sur l'oreiller et reprit :

-Nous n'aurions pas dû l'amener ici. Nous aurions pu la laisser dans n'importe quel village.

-J'ai besoin d'elle. Toi, en revanche, je peux t'abandonner sans regret dans le premier village normand venu.

Il fit glisser les la laine et la soie du gilet, puis dans la chemise en coton.

-Lève les bras... C'est bien.

-Tu as fait entrer un agent français dans un refuge appartenant aux services britanniques. Nous sommes sur le territoire de Gareth. Il va vouloir l'égorger.

-Gareth ne fais pas toujours ce qu'il veut.

Le pansement était alourdi par le sang qui venait de s'écouler de la blessure. Les bords, au contraire, étaient raides et bruns. Grey le découpa en quatre coups de ciseaux.

Jasper baissa les yeux pour observer sa blessure.

-Vu d'ici, c'est terrible. Qu'en penses-tu ?

-C'est mieux que je ne m'y attendait.

Sous une plaque de sang séché, un liquide jaune pâle s'échappait de la plaie. Grey doutait que ce soit normal, mais il ne laissa rien paraître de son inquiétude.

Cependant, Withlock savait lire sur les visages. Il se laissa retomber en arrière et détourna les yeux. Par la fenêtre ouverte leur parvenaient les voix des hommes assis à table, dans la cour.

-Peut-on appeler un médecin ?

-Gareth ne fais pas confiance à celui du village. Nous nous débrouillerons sans lui.

-Très intrépide de notre part.

La fièvre était tombée, vaincue momentanément par la résistance de Withlock. Mais cela ne pouvait pas durer. Ce garçon brillant allait mourir parce que Grey ne pouvait pas prendre le risque de faire appel à un médecin français. Parce que, quatre jours auparavant, ils n'avaient pas couru assez vite dans une ruelle de Paris. Et, pour commencer, parce qu'il avait envoyé Withlock en France.

Le lendemain, il allait tuer ce garçon en extrayant la balle. Bon sang de bon sang !

Une des filles de Gareth leur avait monté de l'eau. Grey en versa un peu dans la bassine. Elle était presque trop chaude pour y tremper les doigts.

-Nous allons nous laver, bien manger et bien dormir ce soir. Demain, nous mettrons un peu plus de distance entre Paris et nous. Puis nous nous arrêterons pour extraire la balle.

Il s'obligea à examiner la peau rouge et lacérée.

-Tu auras une belle cicatrice.

-Ce qui ajoutera à mes charmes déjà nombreux. Qui m'opérera, toi ou Emmett ?

-Nous en avons déjà discuté. Je suis plus habile pour les interventions minutieuses.

-Tu parles ! Vous avez tiré à pile ou face, je le sais.

Jasper esquiva un sourire.

-Nous pourrions attendre d'être en Angleterre. Je connais un gars à Chelsea qui fait des miracles.

-Tu es lâche.

-Absolument. Disons donc demain, si tu es décidé.

-Je te suggère de trouver un endroit isolé, car je risque de crier comme une bête.

-Je tâcherai d'y penser.

Il y avait des serviettes empilées à côté de la bassine. Grey tenta de se rappeler ce que faisait les médecins militaires, après les batailles. Il les avait vu déposer des linges chauds et humides sur les plaies. Cela marchait aussi avec les chevaux. Il allait essayer. Il trempa une serviette dans l'eau fumante et la tordit délicatement.

-Attention, c'est chaud.

-Aïe ! S'exclama le garçon avec un sursaut. Oui. Très chaud.

Il serra les dents et reprit à voix basse :

-Ecoute... c'est Afton qui a mon dernier rapport. Il est en sûreté. Dis à Alec de prendre ce qu'il veut dans ma chambre, à Meeks Street. La montre rangée dans le tiroir de la commode est pour Démétri. Je lui ai promis qu'il l'aurait, si un jour je ne revenais pas d'une balade en France.

-Tu es en train de revenir de celle-ci, fit remarquer Grey en soulevant le linge pour examiner la plaie.

-Ce sont les ordres, et tu me connais : j'obéis aux ordres... Tu vas continuer longtemps à observer cette blessure ? C'est absurde. Grey, si la fièvre revient... ne me laisse pas parler.

Jasper leva les yeux et fixa une lézarde au plafond. Il détenait de nombreux secrets.

-C'est promis.

-Merci, répondit Jasper en soupirant. Oh. L'argent. Il y en a un bon paquet à la banque Hoare, au nom de Jasper Withlock. Retrouve un certain Black Jacob. Je suis le parrain de son fils aîné, figure-toi. L'argent est pour le garçon.

Après une profonde inspiration, il ajouta :

-Je crois que je dois de l'argent au tailleur. Paye-le pour moi, tu veux ?

-Tu parles comme Socrate devant sa coupe de ciguë.

Grey trempa de nouveau le linge dans l'eau chaude et le reposa sur la plaie.

-Qui est... aïe... qui est Socrate ?

-Un Grec, qui est mort il y a longtemps. Bella l'admire beaucoup.

-Dommage qu'il soit mort. Cette femme est faite pour être appréciée par un homme bien vivant.

Le visage mince et mat de Jasper était plus pâle qu'en temps normal, mais il parvint à ricaner cependant à ricaner de façon presque convaincante.

-Un type comme moi, par exemple. Tu ne lui plais pas du tout, mon vieux.

-Je ne suis pas censé lui plaire. Tout ce que je veux, c'est qu'elle ait peur de moi et qu'elle cesse de chercher à s'enfuir.

Grey travailla un moment en silence, épongeant le sang sur la poitrine de son compagnon.

-Je vais t'asseoir. N'essaie pas de m'aider. Laisse-moi faire.

-D'accord.

Le garçon était léger et semblait fragile comme du verre. Grey glissa quelques oreillers derrière son dos pour le maintenir assis.

-Repose-toi une minute.

Il jeta l'eau sale par la fenêtre, dans le lierre qui s'accrochait au mur de pierre. La nuit était douce. Des clients s'attardaient sur la terrasse, autour des tables. Il y avait surtout des fermiers du coin, mais aussi, à en juger par leurs accents, des voyageurs venus de Paris et de Normandie. Deux hommes jouaient aux cartes en bavardant dans leur patois des côtes de Bretagne. Les flammes des bougies éclairaient un bonnet de paysan, un chapeau à la dernière mode, une tignasse blonde. Une des filles brunes et potelées de Gareth passa entre les hommes pour ramasser les verres. Au-delà des murs de la cour, les champs résonnaient du chant des grillons.

Ils étaient en sécurité pour cette nuit, dans ce village minuscule, dans cette auberge obscure qui servait d'escale aux espion anglais en France. Le lendemain, ce serait l'enfer.

Le lit craqua sous le poids de Jasper.

-Tu la traites mal, reprit ce dernier. Elle se démolit en se battant contre toi. Cela fait mal au cœur.

-Comme si je ne le savais pas ! J'ai l'impression de lutter contre un chat affamé.

Ce n'était pas tout à fait vrai. Il avait l'impression de lutter contre des flammes enveloppées de soie. Isabella Swan ne s'avouerait jamais vaincue. Elle s'était débattu follement, avec désespoir, essayant sans cesse de sortir de la voiture. A maintes reprises, il avait capturé ce corps vibrant de rage et l'avait plaqué contre lui pour l'immobiliser. Chaque fois qu'il la maintenait sous lui, elle se soumettait en soupirant, acceptait cette nouvelle défaite, comme une femme qui s'abandonne doucement après l'amour. Sa résistance fondait, son énergie se dissolvait sous sa poigne. Elle était belle et trompeuse à la fois. Captivante comme l'opium.

Diable ! Ce n'était pas le genre de sentiment qu'un officier britannique était censé éprouver pour une petite garce d'espionne française.

-J'essaie de ne pas lui faire de mal, mais ce n'est pas facile. Elle est aussi dangereuse qu'une cobra.

Il posa la main de Jasper sur le pansement.

-Presse fort, dit-il en finissant de fixer le bandage. Je doute que Mlle Swan soit pressée d'avoir la discussion que j'ai prévue, ajouta-t-il. Je sais ce qu'elle a fait.

Emmett McCarthy pénétra dans la chambre, un plateau à la main.

-Qu'a-t-elle fait, au juste ?

Il tenait des morceaux de tissus roulés en boule sous son bras, un mélange de bordeaux et de blanc, de vert mousse et de bleu ardoise. Il referma la porte du bout du pied.

-Je veux dire, à part nous pourchasser en Autriche et en Italie au cours des deux dernières années...

-Tu es censé rester à côté d'elle pour la surveiller.

-J'ai placé deux des garçons de Gareth devant sa porte et sous sa fenêtre. Bella Swan ne cherchera pas à s'enfuir alors que trente personnes s'agitent dans la salle de l'auberge. Elle n'est pas idiote. Edward, il y a quelque chose qui ne va pas, chez elle.

-Tu vas prendre sa défense, toi aussi ?

-Elle ne veut pas se tourner pour me parler. Elle n'a pas prononcé un mot.

Emmett déposa le plateau sur la table, et les chiffons en tas sur la table de toilette.

-Je l'ai vue à l'œuvre, à Vienne. Elle jacassait comme une pie. Quand elle se tait, c'est que quelque chose ne va pas.

-J'ai dû lui faire mal.

Tous ces os minuscules reliés entre eux par des filaments, tellement fragiles.

-C'est peut-être Lenoir. Il l'a gardé plus longtemps que nous à sa merci.

Grey n'avait pas envie de penser qu'elle souffrait ou qu'elle était blessée. Il était trop facile d'éprouver de la compassion pour elle, d'oublier qui elle était.

-Je vérifierai qu'elle n'est pas blessée quand je le mettrai dans le lit.

Emmett souleva la serviette qui recouvrait un bol de porcelaine blanc et bleu d'où s'échappait un fumet appétissant.

-La soupe de Gareth. Il y a mis des poireaux et du cerfeuil, je crois.

Il plongea une cuillère dans le bol et la tendit à Jasper en ordonnant :

-Mange.

-Volontiers. Passe-moi aussi un morceau de pain, tant que tu y es.

Emmett coupa une large tranche de pain, d'un geste précis et rapide.

-Je suis descendu présenter des excuses à Gareth... Il t'en veut mortellement d'avoir amené cette fille chez lui, Edward. J'ai fait comme si je savais ce que tu avais en tête. Tu veux bien m'expliquer ?

-L'espoir fait vivre, commenta Jasper d'un ton pieux.

-Toi, mange ta soupe et tais-toi, déclara Emmett. Un chef de section n'a pas à s'expliquer avec...

La tranquillité de l'auberge fut soudain brisée par n grand bruit. Emmett se figea. Jasper tourna vivement les yeux vers la fenêtre.

«Mon pistolet est dans mon sac, chargé, songea Grey. Il y en a un autre dans le sac de Withlock. Emmett a le sien sur lui. L'escalier est défendable. Ils...»

Un rire masculin s'éleva dans la cour, en même temps qu'un gloussement de femme. Des chaises glissèrent sur le sol en crissant. Des conversations reprirent, à voix basse. Il y avait eu un incident dans la cuisine, rien de plus. Ce n'étaient pas les hommes de Lenoir. Pas encore.

Grey retira sa main de la mallette.

-Il y a trop longtemps que je suis inactif.

Jasper dissimula un couteau à longue lame fine sous les couvertures.

-Nous sommes tous à cran, dit Emmett. Et cette satané bonne femme enfermée dans la chambre voisine n'y est pas pour rien. Quand diable allons-nous nous débarrasser d'elle ?

-Il compte la ramener jusqu'à Meek Street, j'en mettrai ma main au feu, répondit Jasper. Il y a du cognac sur ce plateau ?

-Seulement du vin, pour toi, répondit Emmett en tirant sur le bouchon de liège avec ses dents. Je lui ai donné ce peignoir de soie, Edward. Un outrage à la pudeur. Elle n'avait pas l'air contente.

-Mon but n'est pas de lui faire plaisir.

Emmett versa du vin rouge dans un verre, puis y ajouta de l'eau jusqu'à ce que le liquide prenne une couleur rosée.

-Tes intentions concernant cette fille ne me plaisent pas.

-Explique-toi.

-Pour commencer, je n'aime pas l'idée de l'habiller avec les frusques d'une catin.

Emmett désigna du menton le tas de tissus aux couleurs voyantes sur la table de toilette.

-C'est tout ce que Gareth avait dans sa réserve... les habits d'une fille légère qui s'est enfuie sans payer. Ils lui iront, mais mais ce sont des tenues de bordel.

-Elle a porté pire que ça, au service de la France.

Grey souleva une robe. Le bleu profond était du même ton que les yeux de Bella. Le coton était doux et léger.

-Très joli. Parisien, de toute évidence.

-Pas le genre de vêtement qui passe inaperçu dans un village de Normandie. Elle n'ira pas loin, si elle nous file entre les doigts, dit Jasper.

Il porta son verre à ses lèvres et ajouta :

-Il y a un banc en enfer pour ceux qui mettent de l'eau dans le bon vin.

Emmett inspecta le plateau et prit un morceau de tourte.

-Certaines de ces robes sont transparentes. Voilà qui va être diablement perturbant.

-Cette fille pourrait porter juste un sac de jute et être perturbante tout de même.

Quand il lui aurait fait revêtir ces vêtements, Bella ressemblerait à ce qu'elle était en réalité. Une courtisane de luxe, une femme née pour séduire les hommes. Ses jolis petits seins ronds se vendraient comme des pommes sur un marché.

-Elle a assommé Laurent Duval avec une massue qu'elle cachait sous sa jupe. Là-dessous, elle ne pourra même pas cacher un cure-dents.

-Tu commets une erreur, Edward. Cette fille est des nôtres. C'est une des meilleures. Elle est dans le Jeu depuis son enfance. On ne capture pas une des plus grandes espionnes d'Europe pour la traiter comme une catin. Fais-lui porter ce peignoir, ou l'une de ces robes transparentes, et tu finira par croire qu'elle est réellement une courtisane.

-Ce qui est faux, déclara Jasper en ramassant des légumes au fond de son bol. Pour commencer, elle est capable de vous tuer avec tout ce qui traîne dans une maison.

-Elle est probablement en train d'affûter une arme en ce moment même, renchérit Emmett en massant la cicatrice qui barrait sa joue.

Celle-ci n'était en réalité qu'un maquillage, qui, quand il le portait trop longtemps, lui irritait la peau.

-Je préférerais que cette fille travaille pour nous.

-Il ne vaut mieux pas.

Grey traversa la pièce, s'accroupit devant l'âtre et ajouta une grande bûche dans le feu. Il allait leur falloir davantage de bois. Si la fièvre reprenait Jasper, il aurait froid. Les flammes qui dansaient sous ses yeux lui jouaient des tours. Il crut voir Bella danser comme une Gitane, le corps luisant de sueur et d'huile parfumée.

-Elle était à Bruges.

-Bruges, répéta Emmett.

-Je me trouvais sur la place du marché, dans le café près de la tour, où j'attendais mon contact. De l'autre côté de la place, il y avait un jeune Gitan qui jonglait. Il riait en faisant tourner quatre ou cinq poignards au-dessus de sa tête. Il avait l'air de bien s'amuser.

-C'était Bella, dit Emmett.

-Bella.

-J'ai entendu dire qu'elle se faisait souvent passer pour un garçon.

-Je n'ai compris que c'était une femme que lorsque je l'ai vue chez Lenoir.

Il se revit sur la place, à Bruges, sa tasse de café entre les mains, se laissant doucement envahir par le bien-être, tout en maintenant sa surveillance. Il s'était rappelé par la suite comment il avait été content de voir ce garçon.

-Il s'amusait à lancer ses poignards, à atteindre des buts précis. Il a ramassé une belle poigne de pièce avant de repartir.

-Elle est très forte au lancer de poignard. Pas aussi bonne que Withlock, mais douée tout de même.

-Personne n'est aussi fort que moi, fit observer Jasper.

Il y avait des pommes de pains dans la boîte près de l'âtre. Grey en jeta quelques une sur le feu et remua les bûches pour attiser les flammes.

-Une heure plus tard, Peter vint m'avertir qu'on leur avait tendu une embuscade et que l'or avait disparu. Stefan, Vladimir et le frère de Kate étaient morts.

Jasper posa son bol sur la table.

-J'ai servi avec Vladimir à Paris.

-Le frère de Kate était un de mes hommes, dit Emmett. C'était sa seconde mission. Charles Makenna. Quand j'ai appris ce qui lui était arrivé, cela m'a fais un choc.

Il prit le bol de Jasper pour y jeter un coup d'œil et demanda :

-Tu ne finis pas ta soupe ?

-Non .

-Bois au moins le vin, répondit Emmett en entassant le bol et l'assiette sur le plateau. Ce devait être une transaction sans histoire : les plans d'Albion contre l'or.

Les plans d'Albion contenaient les détails de la tactique d'invasion de l'Angleterre par Napoléon, une liste exhaustive des troupes, des approvisionnements, des navires, des itinéraires, des horaires prévus. Tout y était : la date de l'invasion, les lieux de débarquement, les trajets une fois dans le pays, le deuxième choix de date en cas de mauvais temps.

Avec ces plans, les Anglais seraient en mesure de repousser l'invasion, ou de surprendre la flotte française et de la détruire. Les plans contenaient une mine de renseignements précieux sur la France : la forme de chaque navire, les soldats de chaque compagnie, la production de chaque usine. Ils pouvaient renverser totalement le rapport de forces entre les deux pays.

Il en avait été fait trente-six copies. D'après la rumeur, une de ces copies avait disparu. Quand on la lui avait proposé, Grey aurait dû suspecter la supercherie. On ne lui avait demandé en échange qu'une poignée d'or. Ce n'était rien. Il aurait payé cent fois plus pour avoir ces plans.

Cependant, il avait sauté sur cette occasion d'obtenir les plans et avait poussé ses hommes tout droit dans le piège où ils avaient trouvé la mort. C'était sa faute. Il était le seul responsable de ce gâchis.

-Elle était à Bruges. Cela fait six mois que je recherche cette Gitane.

-Tu crois que c'est elle qui a fait le coup ? Demanda Emmett. A cause des poingards ?

-Les hommes sont tous morts d'une unique blessure, très nette, dans le cou. Le tueur qui les a prit en embuscade était un expert. Les Français voulaient nous tuer, dès le début.

Emmett secoua vivement la tête.

-Ce n'est pas elle. Pour l'amour du Ciel, cette fille a été l'élève de Vauban ! La tuerie de Bruges était un massacre sanglant et maladroit. Vauban n'aurait jamais accepté d'être mêlé à une affaire pareille.

-Sanglant, mais pas maladroit, rectifia Grey. Trois blessures nettes et identiques. Combien de gens sont capables de manier un poignards avec autant d'adresse ? Or, Bella Swan était là.

-Ce n'est pas elle. Withlock, qu'en penses-tu ?

-Ce n'est pas son style.

Jasper avala une gorgée de vin coupée d'eau et grimaça.

-Nous avons tous notre réputation, dans le Grand Jeu. Toi, moi, Emmett... tous. Bella Swan est espiègle, raisonnable, et se déplace furtivement. Quand elle passe quelque part, personne ne s'en aperçoit. Si elle à déjà tué quelqu'un, je n'en ai jamais entendu parler.

-Cela signifie simplement qu'elle est assez maligne pour ne pas se faire prendre, déclara Grey en se redressant. Lenoir dit que Vauban qui détient les plans.

Jasper ricana.

-Lenoir est un imbécile.

-C'est un fait reconnu, répondit Emmett en caressant sa barbe naissante. Mais je vois mal un vieux révolutionnaire aussi incorruptible que Vauban trahir sa patrie. C'est facile de l'accuser, maintenant qu'il est mort, mais...

-Vauban est mort ?

Jasper se redressa brusquement, grimaça de douleur et posa une main sur son pansement.

-Tu ne le savais pas ? Les nouvelles ne vont pas vite. Il est mort dans son sommeil, il y a déjà six semaines, je crois. C'était le dernier de la vieille garde. Nous ne reverrons pas de sitôt un homme de sa valeur.

Emmett laissa tomber la serviette sur le plateau.

-En tout cas, je peux vous dire une chose : Vauban se serrait coupé la gorge plutôt que de vendre des secrets d'État. Cette fille est avec lui depuis son enfance. Elle est faite du même bois que lui.

Bella était impliquée dans cette affaire jusqu'au cou. Grey en était certain, même si Emmett et Jasper refusait de l'admettre. Il en aurait la certitude une fois qu'il l'aurait mise derrière les barreaux, à Meek Street. Et il découvrirai où elle avait caché les plans. Qu'on lui donne seulement quelques semaines, et il saurait tout d'elle. Même la couleur des murs de sa chambre quand elle avait sept ans.

-Tu as encore besoin de moi, Jasper ?

-Je me débrouillerai. Mais tu te trompes à son sujet, tu sais.

-Je finirai par en avoir le cœur net. Je vais manger, me laver, puis je l'installerai pour la nuit.

Il avait réussi à contrôler sa voix, mais il ne put empêcher le loquet de claquer bruyamment quand il ouvrit la porte.

Il avait décidé de ne plus se battre contre cette petite sorcière. Mais, cette fois, elle jouerait peut-être la catin et s'offrirait à lui... dans ce cas, il accepterait sans doute, cela les changeraient un peu. Il se servirait d'elle, puis l'oublierai aussitôt. Une femme ne pouvait conserver son mystère quand il la tenait prisonnière sous lui. Elle ne serait plus qu'un corps chaud et soumis à son désir.

Ce n'était pas un raisonnement très professionnel.

-Je pense que je vais l'enchaîner au lit, lança-t-il sans se retourner.

-Edward... protesta Emmett.

-Laisse-le, dit doucement Jasper. C'est une affaire entre eux, à présent.

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Un nouveau chapitre, écrit en vitesse éclair, malgré sa taille.

Dans le prochain la ''conversation'' entre Edward et Bella.

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