« Coucher pour réussir, c'est pas grave... si on réussit » - Michèle Bernier

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Chapitre 5 : Faire connaissance, partie 1 :

Point de vue de Bella :

-Il fait sombre, ici.

La voix de Grey était à la fois douce et rauque. Il parlait d'un ton familier, comme on s'adresse à des amis, à des enfants ou à des domestiques. Ou encore à des prostituées.

-Vous n'avez qu'à allumer une bougie. Pour moi, cela ne fait aucune différence.

Elle s'exprimait avec froideur, du ton que l'on emploie avec un espion étranger qui vous a kidnappée.

-Emmett ne vous a donc pas dit d'enfiler le peignoir ?

-Bien sûr que si. Et si un jour je décide d'obéir aux ordres de M. MacCarthy, je vous en informerai.

Bella se tenait face à la fenêtre ouverte, le peignoir roulé en boule entre ses mains, lui tournant délibérément le dos. La nuit s'annonçait extrêmement difficile.

Le vent qui soufflait sur les champs environnants lui balaya le visage, transportant avec l'odeur de la terre, des vaches et des pommes. Elle éprouva un douloureux pincement de nostalgie à l'idée des champs et des étoiles qu'elle ne pouvait voir.

La chemise qu'elle portait se gonfla sous la brise, puis se plaqua sur ses hanches et sur ses seins, et se gonfla de nouveau. La chemise appartenait à Grey. Elle connaissait un peu les hommes. Il y en avait qui la trouvaient séduisante, vêtue d'une chemise d'homme, pieds nus, avec ses cheveux répandus autour de son visage. Dans le peignoir de soie qu'elle tenait à la main, elle aurait eu l'air d'une catin, tandis qu'avec cette chemise masculine, elle offrait l'apparence d'un charme plus subtil. Son choix était limité ce soir.

Elle l'entendit refermer la porte à clé derrière lui.

-Vous vous êtes parée de ma chemise. Bien, bien...

Il ne se départait jamais de ce fond de colère incompréhensible lorsqu'il s'adressait à elle.

-J'aurais sans doute dû m'y attendre. Le peignoir est voyant. Ce n'est pas votre genre.

-Ne m'avez-vous pas déjà assez tourmentée sous prétexte que je suis française et espionne ? Nous sommes en France, Monsieur Grey. Vous n'avez pas le droit de me retenir prisonnière. Laissez-moi partir, c'est la seule chose sensée que vous puissiez faire.

-Dès que vous m'aurez donné les plans d'Albion. Nous sommes prêt à payer, vous savez, si cela à une quelconque importance pour vous. Une somme extravagante même.

Lenoir avait beaucoup de choses à se reprocher, et celle-ci n'était pas la moindre : ses paroles avaient persuadé Grey qu'elle détenait les plans.

Elle aurait aimé répondre : «Vous voulez les plans ? Mais oui, je les ai cachés sous ma jarretière. Vous voyez ? Prenez-les donc, et empêchez M. Napoléon d'effectuer cette invasion stupide qui tuera des milliers de soldats français et anglais et ne réussira pas de toute façon.» Hélas ! Ce n'était pas si simple.

Elle mentit aussitôt, de manière très convaincante :

-Je n'ai pas ces plans. Je ne les ai même jamais eus sous les yeux.

-Vous mentez bien. Je suppose que je ne suis pas le premier à vous le dire.

Elle abattit le poing sous l'appui de la fenêtre.

-Non et non ! J'en ai par dessus la tête. Lenoir crache son venin comme un serpent, et vous le croyez ! C'est incompréhensible. Vous m'avez kidnappée et emmenée ici pour rien. Vous me mettez en danger et vous aussi, avec votre...

-Tournez-vous et regardez-moi. J'en ai assez de parler à votre dos.

-Je ne vous trouve pas intéressant à regarder. En fait, je voudrais que vous disparaissiez.

Des mains inflexibles lui agrippèrent fermement les épaules et l'obligèrent à pivoter sur elle-même. Elle garda la tête baissée, pour l'empêcher de voir son visage.

-Cessez de me combattre, Renardeau. Ne m'obligez pas à vous démontrer que vous êtes prise au piège.

-Prise au piège ? Ça oui, je l'admets. Je suis tellement facile à attraper depuis quelques temps ! Même un idiot comme Laurent y parviendrait.

-Cela ne m'a pas parut aussi facile que vous le dites. A présent, je veux changer les règles du jeu.

-Je ne joue avec Grey, des Services Secrets britanniques. Je ne me le permettrais pas.

-C'est pourtant ce que vous faites en ce moment même.

Ses doigts virils explorèrent son épaule, s'attardant sur le point où les nerfs se nouaient, et elle se figea. Puis il les fit glisser avec douceur le long de son bras. Elle se sentait impuissante, consciente qu'il pouvait lui encercler les bras de ses mains et la tenir à sa merci.

Il continua son massage jusqu'à ce qu'il la sente frissonner sous ses doigts, et elle se rendit compte que ces points faibles, ceux où l'on frappe pour abattre un adversaire, étaient sensibles et vulnérables. Lui le savait déjà. C'était décourageant de découvrir autant d'habilité chez un adversaire.

Elle ferma les yeux. Pour la centième fois, elle souhaita pouvoir voir son expression et deviner ses intentions. Il ne se contenterait sans doute pas de lui faire mal.

-Cette chemise est plus érotique que je ne l'aurais cru possible. La voir sur vous... et savoir que vous portez rien dessous...

Il pinça le tissu entre deux doigts et l'observa.

-Je devrais me sentir désarmé. Vous êtes très maligne, Isabella.

-Pas si maligne que ça, murmura-t-elle.

Sa main glissa jusque sur le cœur de la jeune femme.

-Vous avez défait exactement le bon nombre de boutons. Félicitations. Un de moins, et vous aviez l'air d'une vierge effarouchée. Ce n'est pas un rôle dans lequel vous seriez crédible.

C'était des paroles qu'il aurait pu adresser à une femme qu'il voulait mettre dans son lit. Impossible de raisonner avec lui dans ces conditions. Elle ne pouvait rien faire d'autre que l'écouter en tremblant.

Il fit glisser ses doigts sur le bouton suivant et l'ouvrit.

-Trop de boutons dégrafés, et le gibier semble trop facile à attraper. Les hommes préfèrent les défis.

Son cœur battait si fort que tout son corps en était secoué. Était-il conscient de l'excitation qu'il provoquait en elle ? C'était fort probable.

Il dégrafa encore un bouton. Bientôt, elle serait nue.

-On a envie de vous ôter vos voiles un par un. De découvrir vos secrets, les mystères que vous cachez au plus profond de vous.

Sur le moment, son corps ne recelait pas de mystères... Il était juste complètement embrasé.

-Je ne détiens aucun secret, répondit-elle. Vous vous trompez.

-Comme il me serait facile de goûter au miel délicieux de votre corps... Je n'ai qu'à faire cela...

Ses doigts lui effleurèrent les seins, à travers la chemise.

-... et deux adorables petites pointes se dressent contre le tissu, comme pour me supplier de les prendre entre mes lèvres. Comme ça... Oui. Là, vous êtes sincère. Je pense que c'est la seule sincérité dont vous êtes capable.

-Ne prenez pas cet air supérieur. Vous ne savez rien de moi.

-Je sais que vous aimez votre travail. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Vous nous donnez exactement ce que nous voulons, n'est pas, jolie Isabella ? A Lenoir, à Laurent, à moi. Vous denevez le fantasme secret de chacun d'entre nous. Le rêve que nous caressons quand nous sommes seuls, au milieu de la nuit. Avant même que je sache ce que je veux, vous me l'offrez. J'ignorais qu'une femme pouvait faire cela. Lorsqu'un homme vous touche, c'est au péril de son âme.

-Vous pouvez garder votre âme, je n'en veux pas.

-Je me moque de ce que vous voulez, Isabella Swan. Mais vous savez y faire. Cette façon que vous avez de roucouler... Vous me faites vibrer.

Elle sentait ses muscles tendus frémir sous l'effet de la colère et du désir mêlés. Comment utiliser ces deux sentiments opposés à son avantage ? Elle n'en avait pas la moindre idée.

-Vous aimez faire danser les pantins, n'est-ce pas ? Une ficelle par-ci, une ficelle par-là. Vous prenez l'air doux, vulnérable... sensible aux caresses. Je ne connais pas un homme sur terre capable de vous résister.

Tout à coup, il agrippa les pans de la chemise et l'attira contre lui, l'obligeant à se tenir sur la pointe des pieds. Étouffant une exclamation de surprise, elle se raccrocha à lui.

-Ne faites plus jamais ça, dit-il en la secouant brusquement. Pas avec moi.

-Je ne...

-Plus de petits jeux. Allez enlever cette maudite chemise. Mettez le peignoir que je vous ai envoyé ou restez nue dans le lit. Cela m'est égal.

-Je refuse porter cette tenue indécente. Je ne suis pas...

Elle s'interrompit, déglutit et poursuivit calmement :

-Je ne suis pas une fille des rues qui se vend pour un repas chaud. Je ne...

-Pour l'amour du Ciel, ne prenez pas les choses de manière si dramatique !

Il desserra lentement son étreinte et la relâcha.

-Et oubliez votre pudeur, car, à partir de maintenant, vous porterez des vêtements sous lesquels vous ne pourrez pas dissimuler d'arme. Allez vous coucher.

-Je ne dormirai que d'un œil, comme une souris à côté du chat. Ne me mentez pas, monsieur l'Anglais. Cela m'exaspère.

-Je n'ai pas beaucoup de patience en réserve, moi non plus. Aussi, à moins que vous ne désiriez m'offrir ce...

Il tira sur l'échancrure de la chemise, et elle sentit l'air glacé sur sa poitrine.

-... ce ravissant petit corps, enfilez ce peignoir et couchez-vous.

-Monsieur, ne me faites pas cela.

-Il ne vous arrivera rien si vous obéissez. Soumettez-vous à mes ordres et vous serez bien traitée. En revanche, si vous tentez encore une fois de vous échapper, je vous attacherai au lit. Faites-vous une raison.

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Point de vue d'Edward :

Il mentait, et il se mentait à lui-même. S'il pensait qu'il pouvait l'allonger dans ce lit, fût-ce pour l'attacher, et résister au désir qu'elle lui inspirait.

Il n'était pas un monstre, il ne la forcerait pas. Mais il la désirait ardemment, et il la prenait pour une femme légère, sans moralité. Cette nuit, il viendrait la retrouver, poserait les mains sur elle, et elle serait tellement troublée qu'elle lui donnerait les réponses qu'il attendait. Et, en fin de compte, il parviendrait peut-être à lui faire aimer ses caresses.

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Point de vue de Bella :

Face à cet homme, elle perdait se force et son bon sens.

Encore une bonne raison de vouloir lui échapper.

Quand on avait perdu toutes ses armes, on ne pouvait plus s'appuyer que sur la ruse, les mensonges, les machinations. C'était ce que Vauban lui avait appris. Sa mère le lui avait dit aussi. Jean, Nathalie, ainsi que le sage te cynique M. Denali, le lieu avaient enseigné. Tous se s vieux amis, dans le Jeu. Elle savait cela depuis qu'elle était enfant. Parfois, vous étiez obligé de faire des choses qui ne vous plaisent pas vraiment.

Bella était incapable de commettre des actes méprisables. Pour cela, il fallait qu'elle devienne quelqu'un d'autre, de plus résolu. Prenant une grande inspiration, elle considéra les possibilités qui s'offraient à elle et arrêta son choix sur un personnage. Une courtisane mondaine. Un rôle qu'elle avait maintes fois joué à Vienne.

Elle croisa les bras sur sa poitrine et laissa le rôle de la courtisane envahir son esprit. Il l'enveloppa comme un lourd manteau. La courtisane était plus âgée que Bella. Elle était maligne et cynique. Elle ne rechignerait pas à porter cet indécent morceau de tissu... ni à faire ce qui était nécessaire.

Elle leva le menton avec détermination. La courtisane n'était pas consternée parce qu'un homme la désirait. Au contraire Cela lui donnait du pouvoir

Elle eut un léger haussement d'épaules, puis déclara :

-Vous venez de remporter cette ridicule petite victoire.

Dans la peau de la courtisane, elle passa devant Grey d'un air impatient et dédaigneux en traversant la pièce. Seuls trois grands pas séparaient la fenêtre de la table – elle avait compté, après le dîner. Lui tournant le dos, elle jeta le peignoir en soie sur la table, touchant au passage la bougie posée sur le plateau. La scène était prête, tout était en place.

-Sortez. Je vais enfiler ce vêtement vulgaire. Mais je refuse de me mettre nue devant vous.

Sa voix était froide et hautaine, chargée d'ennui. C'était la voix d'une courtisane.

-Quoi que vous en pensiez, je ne suis pas une femme aux mœurs légères.

-Il fait trop sombre pour y voir. Enfilez ce peignoir tout de suite, avant que je ne vous déshabille et vous mette au lit moi-même.

-Quel projet attrayant !

C'était le genre de chose qu'aurait pu dire la courtisane qui habitait son esprit. Elle ajouta :

-Vous avez sûrement beaucoup de succès avec cette méthode, auprès des Anglaises, n'est-ce pas ?

Elle saisit nonchalamment le bord de la chemise, comme si elle se déshabillait chaque soir pour un homme.

-Puisque vous ne voulez pas sortir, retournez-vous.

-Par égard pour votre pudeur ?

-Ce n'est pas une si grande faveur que je vous demande. Contrairement à ce que vous pensez, je ne suis pas accoutumée à l'humiliation.

La surface lisse de son personnage se fendilla, laissant entrevoir un frémissement de peur mêlé de honte. Elle n'aurait pas fait mieux si elle s'était entraînée toute une semaine.

-Je peux aller jusque-là pour vous faire plaisir.

Elle l'entendit bouger. Maintenant, il fallait qu'elle se déshabille. C'était difficile de jouer ce rôle de courtisane. Elle fit passer la chemise par dessus sa tête, révélant sa nudité. Il faisait peut-être assez sombre dans la chambre pour qu'il ne voie rien. Et peut-être avait-il tourné le dos, comme il l'avait promis. Sinon, il ne lui restait qu'à espérer qu'il serait suffisamment troublé par la vision de son corps pour ne pas remarquer ce qu'elle faisait.

Maintenant. Il ne fallait plus attendre.

Un. Deux. Trois. Elle jeta la chemise sur la table. La main cachée par le tissu, elle saisit le lourd chandelier de cuivre, pivota vers Grey en se guidant au son de sa respiration et balança l'objet vers lui.

Elle manqua son but.

Déséquilibré, elle chancela. Où était-il ? Où ?

Elle perçut un souffle d'air, puis une douleur fulgurante s'abattit sur son poignet, l'obligeant à lâcher son arme. Le chandelier roula bruyamment sur le sol.

-Sapristi !

Quelle douleur ! C'était un désastre. Elle avait complètement raté son coup. Nue, désarmée, elle recula vivement, en secouant sa main meurtrie.

-Vous êtes rapide, monsieur.

-Assez rapide, oui.

Un autre pas en arrière. La table était là, grâce au Ciel. Elle se précipita de l'autre côté, cherchant le morceau de soie à tâtons. Le peignoir... elle le tenait.

-Vous ne vous étiez pas retourné. Vous m'avez trompée.

-Qui a trompé l'autre ?

-C'est la question, je l'avoue.

Elle essaya maladroitement d'enfiler le peignoir, d'une seule main. Il fallait absolument qu'elle mette ce vêtement. Un bras, puis l'autre... Le cordon de soie était là. Bien, très bien, songea-t-elle en tirant dessus.

Grey contourna la table avec une lenteur délibérée. Bella n'était pas assez stupide pour croire qu'elle pourrait lui échapper. Sans surprise, elle sentit ses mains se refermer sur elle, délicatement mais fermement, comme s'il tenait un sac d'œufs sur le point de se briser.

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Point de vue d'Edward :

Il prenait des gants avec elle. La force de son désir pour elle était telle qu'il lui semblait l'entendre vibrer comme une musique aux sons discordants, mais ses geste étaient parfaitement impersonnels.

-Vous l'aurez voulu, dit-il. Je vais vous attacher. Ce sera plus simple.

-Sans aucun doute. Mais je préférerais que vous n'en fassiez rien.

-Ah ! Vous dites enfin quelque chose que je suis tout prêt à croire.

Il l'obligea à reculer vers le lit, pas à pas, sans brutalité, juste en la poussant légèrement.

-C'est sage de votre part d'avoir enfilé ce peignoir, même s'il est trop tard. Vous pensiez pouvoir me tuer avec ce chandelier ?

-Je ne vous aurais pas tué volontairement, mais comme je suis assez maladroite, ces temps-ci... Y a-t-il quelque chose que je puisse dire pour vous empêcher de faire cela ?

Elle tremblait de tous ses membres.

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Point de vue de Bella :

-Rien qui me vienne à l'esprit pour l'instant.

-Et si je vous promettais de ne plus tenter de m'échapper jusqu'à ce que nous soyons arrivés en Angleterre ?

-Non.

Son ton était plat, calme et glacial.

-Il me reste des bandes de tissu que je n'ai pas utilisées pour panser la blessure de Jasper. Je vais m'en servir. Ce sera plus doux que les cordes.

C'était un homme prévoyant. Peut-être était-il habitué à escorter des prisonniers. Comment savoir ?

-Ce ne sera pas trop inconfortable. Vous pourrez même dormir.

-Vous devriez réfléchir. Je suis inoffensive.

-Inutile d'avoir peur. Je ne fais jamais de mal aux femmes comme vous.

Encore des insultes incompréhensibles. Comme s'il n'avait pas des douzaines d'espionnes dans son propre réseau ! Il n'y avait aucune logique dans le mépris qu'il affichait pour elle.

Sa jambe heurta le bord du matelas. Il la fit pivoter d'un geste de la main. Déséquilibrée, elle tomba sur le lit. Aussitôt, elle rampa dans les draps pour lui échapper et se recroquevilla contre le mur. Impossible d'aller plus loin. Son dos se plaqua contre le ciment froid, et elle posa sur ses genoux. Le Renardeau était pris au piège.

Toutes ses ruses s'étaient évaporées, ses rôles lui échappaient. Il ne restait plus que Bella... et Bella avait peur. Très peur.

Elle tendit l'oreille. Le cuir de la valise craqua légèrement. Elle devina qu'il cherchait quelque chose à l'intérieur. Puis il revient vers elle.

-Grey... monsieur... je promets de ne plus vous attaquer. Je suis prête à le jurer sur ce que vous voudrez.

Il s'assit à côté d'elle, faisant ployer le matelas.

-Vous pourriez m'offrir un ou deux de vos petits secrets. Ceux dont vous parliez avec Lenoir.

-Les plans d'Albion, dit-elle d'un ton faussement léger. C'est devenu une obsession pour Lenoir.

-Et pour moi aussi. Nous allons longuement parler de ces plans, vous et moi.

Elle sentit un grand froid l'envahir, accompagné d'une vaguer nausée.

-Mais c'est ridicule. Je ne suis qu'un pion, dans le Jeu. Je ne suis pas mêlée aux grandes intrigues politiques. Si vous espérez que je vous révèle des secrets importants, vous serez déçu.

-Vous ne me décevrez pas.

Il manipula quelque chose entre ses mains. Probablement les bandes de tissu dont il avait parlé... celles avec lesquelles il comptait l'attacher. Dans un instant, elle serait ligotée, et elle n'aurait plus aucune chance de fuir.

-Je ne veux pas être attachée, chuchota-t-elle.

-Vous ne parviendrait pas à me convaincre. Vous pouvez toujours essayer, bien entendu. Offrez-moi juste un petit secret, et nous verrons.

Non, elle ne lui offrirait pas de secret. Mais autre chose. Elle le savait depuis le début, tout au fond d'elle-même, qu'ils en arriveraient là.

Le plan de secours. Il y avait toujours un plan de secours, auquel on espère ne pas avoir recours.

Rassemblant les pans du peignoir de soie, elle rampa vers lui jusqu'à ce qu'elle perçoive la chaleur de son corps. Alors, elle s'agenouilla sur le lit, les genoux légèrement écartés. Elle avait vu des prostitués faire cela, dans la maison close que sa mère avait tenue quelque temps à Paris. M. Grey avait sans aucun doute visité un grand nombre de ces maisons et il devait comprendre de qu'elle lui offrait.

Elle l'entendit inspirer bruyamment, puis il se tourna sur le matelas et elle sentit ses doigts se refermer sur son bras. Mais il se contenta de lui soulever le poignet droit.

-Vous ai-je fais mal, tout à l'heure ?

-Non, répondit-elle en se dégageant souplement. Ce n'est rien.

-C'est une des raisons pour lesquelles je refuse de me battre avec vous. Je finirai par vous faire vraiment mal, et je ne le veux pas.

-Moi non plus. Et je ne veux pas que vous m'attachiez.

Il émit un grondement, et elle sentit qu'il se tournait de nouveau. Sa respiration était saccadé.

La courtisane ne craignait pas un seul homme au monde. Elle n'avait pas peur de toucher ou d'être touchée. La courtisane possédait une patience infinie.

Il était temps de commencer. Elle trouva l'extrémité du long ruban de soie, qu'elle défit. C'était une cordelette fine et tressée, très résistante. Les pans du vêtements s'ouvrirent et se déployèrent comme des pétales de rose. Il allait sentir la soie contre sa peau. Même dans l'obscurité, il distinguerait les ombres de son corps. Elle sentit ses joues s'empourprer.

-Vous savez, chuchota-t-elle, cela a son charme d'être attaché. Mais cela vous limite, forcément. Je préfère être... inventive.

Forte de son expérience, la courtisane tendit la main pour le caresser. Bella l'accompagne, pleine de curiosité.

La peau de son cou était sèche et chaude, un peu rugueuse. Sa joue était hérissé de barbe, et les muscles de ses mâchoires étaient tendus. Étrangement, ses lèvres étaient douces comme de la soie. Elles s'entrouvrirent sous ses doigts, et elle sentit le contact de sa langue. Elle ne savait pas comment réagir lorsqu'un homme lui embrassait les doigts. Une vague de chaleur se propagea entre ses jambes, et elle dut contrôler la frayeur qui l'envahissait.

-Que voulez-vous ? Demanda-t-il.

-Je ne vous révélerai pas de secrets. Mais je vous ferais plaisir, si vous me laissez une dernière chance.

-C'est tentant. Pourquoi ?

-Je suis lasse de ma battre. Cela devient décourageant.

-Ce n'est pas vrai. Dites-moi pourquoi.

Il semblait si sombre, si sévère... Il fallait qu'il ait assez confiance en elle pour la laisser approcher. Dans le silence qui était retombé, elle perçut le chant des grillons dans les champs et l'écho des voix dans la cour de l'auberge.

-Je vous désire.

Cette fois, elle était sincère. Quelle ironie !

-Je vous ai désiré dès l'instant où je vous ai touchée dans le cachot où nous avait enfermé Lenoir. Et dans le carrosse, quand nous nous sommes battus... Une lutte est un moment de grande intimité entre deux êtres, ajouta-t-elle.

-Je vous l'accorde.

-Nous nous sommes battus, mais vous ne m'avez pas fait mal. Vous étiez exaspéré et vous m'avez maintenue en vous allongeant lourdement sur moi. Alors, j'ai essayé d'imaginer... comment ça se passerait dans un lit, avec vous.

Chaque mot prononcé était une humiliation. Elle mettait son âme à nu, comme son corps. Mais cela pouvait fasciner un homme comme Grey, le troubler.

-Je... je ressens un désir profond pour vous.

-Voilà une chose bien embarrassante à a avouer !

-Je m'en veux d'éprouver cela, étant donné que nous sommes ennemis.

Il ne pouvait imaginer à quel point la situation était effectivement embarrassante pour elle. En ce moment même, alors qu'elle n'aurait dû être préoccupée que par ses ruses et ses mensonges, une chaude spirale de désir la traversait. Elle tenta l'ignorer.

Ses doigts, cachés dans les plis de son peignoir, tiraient sur le cordon de soie. Elle le fit sortir lentement du fourreau dans lequel il était glissé.

-Ici, personne ne peut vous voir. Nous pouvons cesser d'être ennemis. Ce qui ce passe dans cette chambre... c'est comme si cela n'existait pas.

-Quelle curieuse idée !

-Vous m'attacherez plus tard, si vous le souhaitez.

Il y avait une nuance taquine dans sa voix. Elle s'approcha imperceptiblement de lui.

-Je ne veux pas vous attacher tout de suite, rétorqua-t-il. Je n'ai aucune confiance en vous.

-Vous avez raison. Mais, parfois, je ne suis plus un agent français, et je redeviens tout simplement Bella.

Il changea de position, et elle entendit un bruit métallique lorsque se bague heurta la table de chevet. Il avait posé quelque chose, il s'était tourné.

Rapidement, elle fit trois tours autour de sa main gauche avec la cordelette de soie. Quand elle se pencha vers lui, elle toucha son dos et posa le front contre son omoplate.

-Là, dans l'obscurité... je peux être ce que vous voulez.

Un pouls battit douloureusement en un point secret entre ses jambes. Elle l'embrassa à travers le lin léger de sa chemise et sentit ses muscles se tendre sous ses lèvres. Il se contrôlait extrêmement bien, comme il convenait à un homme dans sa position, mais il n'était pas indifférent. Tout son corps frémissait, en proie à un désir dévorant – un désir qui le rendait vulnérable. Elle posa les lèvres sur la peau nue de son cou.

-Vous croyez pouvoir faire ce que vous voulez ? Grommela-t-il.

Elle émit un rire de gorge, imitant une des attitudes familières de sa mère.

-Je ne ferai rien que vous ne désiriez.

Tout en parlant, elle enroula la cordelette autour de sa main droite. Une fois, deux fois. Encore. Le cordon de soie reposait sur ses genoux. Elle se pressa contre lui. Il fallait qu'elle soit qu'elle soit tout près de lui pour faire ce qu'elle avait en tête.

Mais c'était si difficile... Le toucher la troublait au plus haut point. Ses seins nus effleurèrent le tissu de la chemise, au travers duquel elle perçut la chaleur de corps viril. Un éclair brûlant lui traversa la poitrine, lui coupant le souffle.

Il poussa un grognement sourd, semblable à un roulement de tonnerre avant l'orage.

La courtisane qui avait pris possession de son âme sut d'instinct ce qu'elle devait faire. Il fallait lui embrasser la nuque, encore et encore, en s'attardant sur les muscles durs de son cou. Elle tressaillit en sentant contre sa bouche la caresse de cheveux.

Grey allait probablement percevoir ce frémissement, et elle lui paraîtrait encore plus inoffensive. Si seulement son cœur cessait de tressauter follement ! Elle ouvrit et referma les doigts sur la cordelette de soie.

Se redressant sur ses genoux, elle lui taquina le lobe de l'oreille du bout de la langue, le mordillant doucement. Elle avait toujours eu envie de faire cela à un homme.

C'était presque le moment... presque. La cordelette était humide de sueur. «Je ne te ferai pas de mal, promit-elle en elle-même. Je serai très prudente.»

-Je me trompais sur votre compte. Vous n'êtes pas si subtile que ça, dit Grey en posant une main sur sa cuisse.

Allait-il la repousser ou l'attirer vers lui ? Elle était incapable de le dire. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'elle était à bout.

-Où est passée votre finesse ? Continua-t-il.

Maintenant. Il fallait agir maintenant. Je ne veux pas faire cela. Non, je ne le veux pas.

-Je ne suis que finesse, susurra-t-elle.

Elle tira légèrement sur la cordelette, croisa les bras et se pencha en avant. Elle l'embrassa doucement, juste au-dessous de l'oreille. Et tout en l'embrassant, elle fit passer la cordelette au-dessus de sa tête et lui entoura le cou.

Puis elle tira violemment sur les extrémités, pour l'étrangler.

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Un nouveau chapitre de posté, qui m'aura pris du temps à écrire.

Le prochain devrait être posté dans la semaine.

Joyeuse fêtes de fin d'année à tous !