******* Chapitre 2 : SONGES *******
Elle avançait doucement le long du couloir dans la pénombre. Ses pas, comme tout autour d'elle, étaient silencieux. La maison entière semblait endormie. Elle frôla le mur du plat de la main comme pour s'assurer de son existence et sa poitrine se serra à tel point qu'il lui devint difficile de respirer. Il fallait qu'elle sorte, qu'elle aille au dehors dans les plus brefs délais. Au bout du couloir, elle entrouvrit fébrilement la porte d'entrée sans que celle-ci n'émette le moindre grincement mais se força à la refermer aussitôt pour revenir sur ses pas. Elle pénétra dans le salon et parcourut alors la pièce d'un regard las.
Les murs couverts de livres paraissaient retenir le temps dans ce lieu qui d'ordinaire ne lui inspirait que bien-être et sécurité. Cette nuit elle s'y sentait piégée, comme si l'endroit était en train de se refermer sur elle petit à petit. L'envie lui prit encore d'ouvrir en grand la fenêtre sans pouvoir s'y résoudre. Elle fit quelques pas entre les fauteuils et la table basse, dans le silence assourdissant. Le temps s'étirait à mesure que tout continuait de rétrécir, sa vue, son souffle, son monde, ses pensées… Quant l'oppression fut à la limite du supportable, elle chancela jusqu'à la cheminée éteinte dans la trouée de livres et contempla son reflet dans le miroir fixé au-dessus.
Sa vue se troublait mais elle distinguait sans mal son fin visage pâle et ses longs cheveux raides, aussi noirs que ses grands yeux. Sa bouche s'ouvrit et articula des mots sans qu'aucun son ne puisse se faire entendre. Ses traits figés prirent alors le pli d'une plainte et des larmes se mirent à couler le long de ses joues claires. Puis tout se précipita en un battement de cils. Quelqu'un était apparu dans la pièce. Elle ressentait sa présence sans pouvoir distinguer, en se retournant, autre chose qu'une silhouette sombre. Soudain un éclair de lumière détonna et une vive douleur l'atteignit à la poitrine, lui arrachant un cri et brouillant sa vue pour de bon.
- Eileen ? Eileen est-ce que ça va ?
Eileen dut prendre un moment avant de pouvoir écarter les rideaux de son lit. Depuis le sien, Zoe se pencha vers elle pour demander encore :
- Tout va bien ?
- Oui, fit Eileen d'une voix rauque.
Dans le dortoir, mise à part une fille qui se retourna dans son lit en toussotant, tout était calme. Eileen s'extirpa des couvertures pour s'asseoir sur le bord du lit et fixa la fenêtre sans vraiment la regarder.
- Navrée de t'avoir réveillée, réussit-elle à articuler à l'attention de Zoe avant de se lever, de s'emparer de sa robe de chambre et de sortir sans rien ajouter.
Le feu agonisait dans la cheminée de la salle commune. Eileen enfila sa robe de chambre et prit place à la table la plus proche de la fenêtre, là où l'aube commençait à caresser de reflets pourpres la pile de parchemins vierges qui y était disposée. Elle se passa lentement les mains sur le visage avant de contempler encore longuement le paysage. Au dehors, régnait une tranquillité toute étrangère à ce qui se jouait alors dans ses pensées. Elle fit ensuite glisser un morceau de papier devant elle et attrapa la plume posée près de l'encrier.
- Retourne donc te coucher, fit-elle en suspendant son geste lorsque Zoe entra dans la pièce. Il reste une bonne heure avant le lever. Moi je n'arriverai pas à me rendormir assez vite pour en profiter.
- Je sais, avança Zoe, mais je préfère rester debout aussi. Au moins on sera en avance pour le second jour.
Elle s'approcha de la cheminée en se frottant les épaules puis demanda en esquissant un mouvement de baguette magique invisible :
- Comment s'y prend-on pour faire repartir le feu ?
- Eh bien, en général, on se contente de rajouter une bûche dans l'âtre, répondit Eileen en indiquant le tas de bois sur le côté de la cheminée.
Muette, Zoe se retourna vers Eileen et toutes les deux éclatèrent de rire avant de se souvenir de l'heure qu'il était et de se taire. Zoe se hâta d'alimenter le feu et lorsque les flammes se réveillèrent autour du nouveau morceau de bois dans un crépitement rassurant, elle vint prendre place à côté d'Eileen.
- Ouille ! laissa-t-elle échapper en s'asseyant.
- C'est le résultat du cours de Vol sur balais d'hier ? demanda Eileen.
- Oui, grimaça Zoe. Dis, vous vous servez vraiment de ces machins-là pour vous déplacer ?
- Non, rarement. Disons que c'est un moyen de transport sorcier traditionnel, mais les balais ne sont guère plus utilisés que pour le Quidditch de nos jours.
Quant elle eut trouvé une position qui ne la fit plus souffrir de ses courbatures, Zoe reporta son attention sur le nécessaire d'écriture devant Eileen.
- Tu allais faire tes devoirs ?
- Juste écrire à mes parents.
- Est-ce que tu vas leur parler de tes cauchemars ?
- Peut-être, préféra répondre Eileen en reposant sa plume, embêtée d'avoir à remettre ça sur le tapis.
- Ça doit mettre une certaine pression, se hasarda Zoe après un moment de silence, d'avoir une famille aussi célèbre.
- Oui, s'entendit admettre Eileen bien qu'elle n'ait jamais vraiment réfléchi à la question.
- Tu ne crois pas que ça peut être la cause de tes mauvaises nuits ici ?
- C'est possible, mais j'ai commencé à faire des cauchemars depuis plusieurs mois, bien avant la rentrée et pour être honnête je suis contente de me trouver à Poudlard.
- Hum… fit Zoe, comme si la question la préoccupait. J'ai entendu dire que le simple fait de raconter ses cauchemars permettait de ne plus en faire. Tu devrais en parler à tes parents dans ta lettre.
- Mes parents connaissent déjà mes cauchemars, soupira Eileen avant de s'interrompre.
Elle eut du mal à se décider à aller plus loin mais finit par déclarer :
- À vrai dire, je ne fais qu'un seul cauchemar, toujours le même. Et le raconter à mes parents n'a absolument rien changé.
- Eh bien, on dirait que quelque chose t'obsède vraiment. Est-ce que tu as cherché à savoir ce qui pouvait se cacher derrière ce cauchemar ? Dans le monde moldu, certains médecins prennent les rêves très au sérieux, tu sais. On les appelle des psychanalystes.
- Des psy quoi ? fit Eileen.
- Psychanalystes, répéta Zoe. C'est difficile à prononcer mais moins que d'arriver à expliquer en quoi consiste leur métier, crois-moi. Quoi qu'il en soit, certains d'entre eux pensent que ce que nous rêvons est en quelque sorte le miroir de ce qui nous préoccupe dans la vie réelle. Si tu fais toujours le même rêve, alors il y a fort à parier que ce qui s'y passe à beaucoup d'importance pour toi, même si tu n'es pas en mesure de le comprendre au premier abord.
- C'est un peu ce que ma mère m'a dit, fit Eileen avant de demander avec un vif regain d'intérêt : Et comment s'y prennent ces [i]psychaliénistes[/i] pour interpréter les rêves ?
- Je ne sais pas trop, avoua Zoe, mais mes parents doivent posséder quelques livres sur le sujet dans leur boutique. Je pourrai me renseigner quand je rentrerai à la maison.
La perspective de devoir attendre tout un trimestre pour en savoir plus déçut un peu Eileen. Zoe dut le remarquer car elle reprit aussitôt :
- Raconte-moi tout de même ton rêve. Ça pourra peut-être déjà t'aider à y voir plus clair de le confier à quelqu'un de nouveau. Si tu en as envie, bien sûr.
Eileen se tourna vers Zoe, hésitante. C'était déjà assez difficile d'avouer qu'elle faisait des cauchemars au point de se réveiller en criant comme un tout petit enfant, alors dévoiler ce que son esprit tentait soi-disant de cacher…
- Il ne s'y passe pas grand chose, assura-t-elle à voix basse, et ça n'est pas tant ce qui arrive qui m'effraie que les impressions que je peux avoir tout au long du rêve.
Eileen décrivit alors la scène à Zoe en insistant sur tout ce qu'elle ressentait lorsqu'elle la vivait.
- C'est comme si les choses se déroulaient réellement, sans que je puisse me rendre compte que je suis dans un rêve. Tout semble tellement vrai. Je suis chez moi, dans un lieu qui m'est familier, peut-être le lieu le plus familier qui soit pour moi et en même temps je m'y sens étrangère, j'ai l'impression de ne pas être à ma place. À plusieurs reprises j'éprouve le besoin de m'enfuir et aussitôt après je sais qu'il faut que je reste à tout prix…
Eileen marqua une pause, les yeux plantés dans le parchemin vide devant elle, avant de reprendre :
- Dans mon rêve, les lieux semblent abandonnés et tout y est abominablement calme. Mais là encore, je n'arrive pas à savoir si c'est parce que je m'efforce de ne pas faire de bruit ou si je ne peux tout simplement rien entendre. C'est comme si tout se comprimait à l'intérieur du rêve, comme un étouffement en moi et autour de moi. Jusqu'au moment fatidique…
- Lorsque tu réussis à crier et que le rêve prend fin ? voulut s'assurer Zoe.
- Oui. Et ça se passe toujours à l'identique. Certaines fois, il arrive que ma promenade dure très longtemps, d'autres, que le laps de temps entre le début et la fin soit plus court mais dans tous les cas, la scène commence et s'achève immanquablement de la même manière. Par contre, impossible de savoir d'où je viens ni ce qui arrive ensuite, après l'éclair.
- Tu crois qu'on te lance un sortilège qui te fait mourir ? Est-ce que ça existe ?
- Oui, un tel sortilège existe, fit doucement Eileen en baissant les yeux. C'est un sortilège impardonnable.
Elle tenta alors d'expliquer à Zoe ce qu'elle savait à ce sujet, c'est-à-dire très peu de choses et après cette parenthèse refermée poursuivit :
- Je ne sais évidemment pas quel effet ça peut bien faire d'être frappée d'un tel sortilège mais j'ai dans l'idée que ça doit être proche de ce qui m'arrive dans le rêve. Au moment où l'éclair est lancé, je ressens une douleur fulgurante dans la poitrine, au niveau de mon cœur et c'est tellement fort qu'il m'est arrivé plusieurs fois de me réveiller en continuant d'avoir mal.
Elle se tourna à nouveau vers Zoe qui semblait ne pas savoir quoi dire pour compatir, les yeux simplement arrondis d'étonnement.
- Et tu n'as jamais réussi à identifier la personne qui t'envoie ce sortilège ?
- Non. Jamais, répondit Eileen d'une voix atone.
- Tu n'as même pas idée de qui il pourrait s'agir ? Une homme ou une femme ? Quelqu'un que tu connais ?
- Absolument rien du tout. Et ce qui m'angoisse le plus, reprit Eileen d'une voix plus basse encore, c'est que j'ai beau refaire le rêve chaque nuit ou presque, je ne réussis jamais à prévoir ce qui va arriver, je n'ai pas la moindre prise sur son déroulement. Chaque fois c'est comme si je le vivais pour la première fois. Si au moins j'avais conscience d'être dans le rêve et que je pouvais modifier le scénario ne serait-ce qu'un tout petit peu. Mais impossible. Je ne prends conscience de tout ça qu'une fois réveillée. Et alors j'ai peur d'y retourner. J'ai peur de dormir.
- Mais tu as besoin de sommeil, sinon tu vas y laisser ta santé, intervint Zoe. Personne ne peut vivre sans dormir.
- Je sais, c'est ce que mes parents m'ont répondu lorsque j'ai commencé à faire intentionnellement des nuits blanches. Mon père a même dû me préparer des décoctions pour faciliter mon sommeil. Elles ont été efficaces et même si les cauchemars n'ont pas complètement disparu, ça m'a permis d'être moins fatiguée la journée. Seulement, je ne peux pas prendre systématiquement ces somnifères, alors je n'y ai recours que lorsque ça devient invivable.
- Et ils ne sont pas plus préoccupés que ça, tes parents ?
- Non. Selon ma mère, il paraît qu'à mon âge, il est courant d'avoir des cauchemars, que tout ça va passer aussi vite que c'est venu. Mon père, lui, m'a conseillé de ne pas y accorder trop d'importance. Il dit que plus tôt je l'oublierai, plus tôt le cauchemar m'oubliera en retour. Ils pensaient tous les deux que ça se calmerait une fois que je serais à Poudlard mais ils se sont apparemment trompés.
Comme Eileen, Zoe parut demeurer dubitative mais finit par conclure, alors que les plus matinaux de leurs camarades faisaient leur entrée de la salle commune :
- Peut-être que lorsque les cours auront véritablement commencés et que nous aurons assez de travail pour t'occuper l'esprit, tes cauchemars cesseront effectivement d'eux-mêmes.
- Oui, admit Eileen avant de se tourner à nouveau vers la fenêtre. C'est certainement une question de temps…
Elle observa le jour à présent bien levé sur le lac miroitant et les montagnes alentours en gardant pour elle ce qu'elle n'était encore pas prête à avouer, ni à ses parents, ni à Zoe. Une partie d'elle était intimement convainque que son cauchemar était trop réaliste pour n'être qu'un rêve, et que la scène qui se jouait inlassablement dans ses nuits se déroulerait tôt ou tard dans sa vie.
