******* Chapitre 5 : PÈRES *******
Il s'en fallut de peu, le lendemain matin, pour qu'Eileen ne manque son départ pour Ste Mangouste. Elle dévala les étages en chemise de nuit et trouva ses parents dans la cuisine. À l'heure qu'il était, personne d'autre dans la maison n'était encore levé.
- J'ai eu du mal à me réveiller, s'excusa-t-elle entre deux grandes goulées de lait. Le bébé a encore beaucoup pleuré cette nuit. J'ai eu peur que tu sois déjà parti.
Son père avait terminé de déjeuner et faisait jouer machinalement ses doigts sur la table avec une pièce d'argent. Il échangea un regard fermé avec Lily, assise près de lui, puis revint sur Eileen en déclarant calmement :
- Je suis désolé mais je dois avoir quitté les lieux d'ici dix minutes.
- Dix minutes ! s'exclama Eileen en comprenant que l'occasion risquait de lui passer sous le nez. Attends-moi, s'il te plaît, je me dépêche !
Elle engloutit le restant du toast dans lequel elle venait de mordre et se précipita à nouveau dans les escaliers. Sa mère eut la bonne idée de la suivre et l'aida à gagner du temps en utilisant la méthode sorcière pour l'habiller.
- Pourquoi est-ce que Papa n'emprunte pas le réseau de Cheminées ? s'enquit-elle en ajustant à la va vite les vêtements moldus qui venaient d'apparaître sur elle. Chez nous c'est impossible mais ici l'âtre est bien assez grand pour qu'il puisse l'utiliser.
- Tu sais très bien que ça n'est pas sa tasse de thé, répondit doucement Lily. Je me suis même proposée de transplaner avec vous jusqu'à l'hôpital mais tu le connais, il rechigne à utiliser la magie y compris lorsqu'il n'est pas nécessaire de la pratiquer.
Le cœur d'Eileen se serra à ces mots. Du haut de ses onze ans, elle avait assez de mal à comprendre la résignation de son père à ne plus vouloir se confronter à la magie qui lui faisait depuis longtemps défaut. De son côté, sa mère ne souhaita rien ajouter non plus.
Lorsque toutes deux réapparurent dans le hall d'entrée, Ellis se tenait prêt à partir, la main sur la clenche de la porte, immobile dans son long manteau noir descendant quasiment jusqu'au sol. Il suivit Eileen du regard tandis qu'elle attrapait le sien et l'enfilait en hâte puis ouvrit la porte. Un souffle glacé s'insinua dans le couloir. Lily embrassa son mari avant de passer une grosse écharpe autour du cou de sa fille et de leur souhaiter une bonne journée.
- Je n'ai pas eu le temps de nourrir Moon ! réalisa Eileen sur le pallier.
- Ne t'inquiète pas, je m'en occupe, assura sa mère en lui faisant signe de se dépêcher de rejoindre son père, déjà en bas des marches du perron.
Le jour n'était pas encore levé et la lumière électrique de la rue endormie donnait une teinte surnaturelle aux trottoirs masqués de blanc. La neige avait cessé de tomber et cédait maintenant la place à un vent sec et mordant. Eileen dut presser le pas pour rattraper Ellis qui s'était mis en marche sans l'attendre, le regard droit devant, les pans de son manteau virevoltant derrière lui. Elle s'en voulut de pouvoir être la cause de cette soudaine distance.
Lorsqu'elle réussit à caler ses pas sur les siens, elle chercha ses gants au fond de ses poches et les enfila en regrettant de ne pas avoir emporté son bonnet tant le froid lui cinglait le visage. Elle hésita quelques secondes en songeant qu'elle était peut-être à présent trop âgée pour cela, puis attrapa la main de son père. Ellis la lui donna gracieusement et le sourire calme qu'il lui adressa alors dissipa ses craintes. Ils avancèrent ainsi à vive allure en laissant le soin au vent qui éparpillait la poudreuse soulevée par leurs bottes de meubler leur silence dans un sifflement aigu.
Eileen commençait à manquer de souffle en arrivant à la station de taxis, seulement cinq rues derrière le Square Grimmaurd. Le chauffage lui pinça le nez et les oreilles lorsqu'ils montèrent à l'arrière d'une des voitures stationnées le long du trottoir. Ellis communiqua l'adresse de leur course au chauffeur sur un ton qui ne laissa aucun doute sur ses intentions d'entamer la conversation plus avant et Eileen se résolut à mettre cette attitude sur le compte de son empressement à se rendre à l'hôpital. Elle se laissa ensuite distraire par le défilement des bâtiments et des rues engoncés de neige par la fenêtre, sa main toujours dans celle de son père.
Le ronronnement étouffé de la voiture la plongea rapidement dans une douce torpeur de laquelle elle n'émergea qu'au moment où Ellis la lâcha pour fouiller son manteau. Croyant qu'il cherchait son argent afin de payer le chauffeur, Eileen s'étonna de constater qu'ils n'étaient pourtant pas rendus et longeaient tout juste la Tamise, grise et indolente.
- Fatiguée ? demanda doucement Ellis en détournant les yeux de ce qu'il avait ôté de sa poche pour l'observer.
- Un peu, fit-elle étourdie. C'est toujours le problème avec ces vacances-là, on passe plus de temps à s'amuser qu'à se reposer.
Ellis acquiesça avec une moue compréhensive tout en déposant sur l'accoudoir de la banquette la pièce d'argent entrevue plus tôt. C'est alors seulement qu'Eileen reconnut l'objet dont se servait l'hôpital pour contacter en urgence les Guérisseurs de permanence. Bien que magique, le procédé était assez simple : La pièce, frappée d'un caducée sur chacune de ses faces, se mettait à chauffer pour avertir son possesseur, lequel devait alors se rendre immédiatement à Ste Mangouste.
Eileen observa un moment le serpent entortillé autour de son bâton passer d'une face à l'autre jusqu'à ce qu'il cesse complètement de bouger.
- Et tes cauchemars ? continua Ellis. Nous n'en avons plus entendu parler depuis longtemps.
Tant qu'elle avait réussi à garder ça pour elle, Eileen avait préféré ne pas aborder le sujet de ses rêves mais à présent que son père lui posait la question de but en blanc, elle n'avait pas envie de lui mentir.
- Eh bien… répondit-elle en cherchant un peu ses mots, ça c'est nettement arrangé à Poudlard, vous aviez raison. Seulement ça a recommencé depuis que je suis ici…
Un pli soucieux barra le front d'Ellis.
- Pourquoi n'en as-tu rien dit ?
Eileen chercha en vain une excuse valable, pour son père autant que pour elle-même, et se contenta de hausser mollement les épaules sans mot dire, histoire de faire comprendre que ça n'était pas bien important. Ellis la contempla encore quelques secondes avant de récupérer sa pièce sans rien ajouter, puis l'enlaça de son bras. Eileen se blottit alors contre lui et conserva le silence pendant tout le reste du trajet.
L'hôpital Ste Mangouste se situait en plein cœur de la ville et même si Eileen n'y était venue qu'en de rares occasions lorsqu'elle était plus jeune, elle n'eut pas de mal à reconnaître la grande rue bordée de magasins où le taxi les déposa. Dans sa hâte, Ellis oublia de souhaiter en retour une bonne journée au chauffeur en payant sa course et emboita le pas à Eileen pour se mêler à la foule matinale jusqu'à la devanture d'un grand magasin laissé à l'abandon.
Eileen savait que l'hôpital se trouvait à l'intérieur de ce bâtiment de briques rouges qui ne payait pourtant pas de mine, mais s'étonna de ne pas y pénétrer de la même façon que les fois précédentes. Réalisant qu'elle y était toujours venue avec sa mère, elle ne marqua qu'un bref temps d'arrêt devant la vitrine où de vieux mannequins à moitié disloqués se tenaient immobiles dans la poussière puis suivit son père jusqu'à l'angle du magasin. Ils parcoururent encore quelques mètres le long d'une rue adjacente avant de s'arrêter devant une porte cochère non verrouillée qu'Ellis n'hésita pas à pousser malgré le moindre monde qui se trouvait encore ici.
Ils pénétrèrent dans une cour intérieure déserte et puante d'où seul un chat détala en les voyant approcher. Sous le porche qui leur faisait face, se situait une entrée de service, condamnée par de grandes planches près de ce qui ressemblait à un distributeur de boissons moldu tout déglingué. Ellis s'approcha de la machine et y inséra sa pièce spéciale. Une série de cliquetis métalliques se fit alors entendre avant que la pièce ne ressorte en bas du distributeur en tombant par terre sans que rien d'autre ne se produise. Après avoir ramassé la pièce, Ellis posa sa main sur le côté de la machine puis tira le panneau vers lui, révélant un passage étroit entre les briques rouges.
- Entre, la pressa-t-il.
L'ouverture, qui était assez haute pour qu'Eileen la franchisse sans se baisser, aboutissait sur un couloir vide et silencieux, étonnamment lumineux et propre en comparaison de la cour qu'ils laissaient derrière eux. L'odeur caractéristique de l'hôpital raviva à nouveau les souvenirs d'Eileen.
Lorsque le panneau de la machine fut remis en place, nulle trace de porte n'était apparente sur le mur. Un tableau y était suspendu à l'intérieur duquel un vieux sorcier ridé qui portait un monocle les observa, bras croisés comme en colère, avant de lancer :
- Enfin vous voilà ! Ça n'est pas trop tôt !
Ellis ignora royalement le portrait comme tous ceux qu'ils croisèrent encore en avançant dans le couloir.
- Est-ce que cette entrée a été aménagée exprès pour toi ? demanda Eileen sans développer le fond de sa pensée.
- Non, répondit son père avec un sourire un peu pincé. C'est l'entrée qu'empruntent tous les Guérisseurs, pas seulement ceux qui n'ont pas… (Il reprit). Pas seulement moi.
- Oh, fit-elle embarrassée. J'aurais dû me douter que ceux qui travaillaient ici n'entraient pas par le même endroit que les visiteurs.
- Il existe aussi une entrée réservée aux urgences.
Mais Ellis n'eut pas le temps d'en dire plus à propos des urgences. Au bout du couloir, une porte à double battants s'ouvrit à la volée et une petite infirmière replète, vêtue d'une robe vert amande, se précipita vers eux en s'exclamant :
- Merlin soit loué ! Guérisseur Prince, vous êtes là ! Cela doit faire plus d'une heure que j'essaye de vous joindre. Il faudrait faire vérifier votre Cadurgence, j'ai bien peur qu'il ne fonctionne plus correctement.
- Eh bien je suis ici, à présent, répondit Ellis avec une rudesse qu'Eileen ne lui connaissait pas. Et je doute que vous m'ayez fait venir pour me parler du dysfonctionnement de mon matériel.
Il gratifia l'infirmière d'un regard noir qui la laissa clouée sur place et poussa à son tour les battants de la porte d'un geste sec. Eileen osa à peine lever les yeux vers lui lorsqu'il l'invita à nouveau à entrer.
De prime abord désorientée, elle mit un court instant à reconnaître le hall de réception de l'hôpital, envahi de monde et de bruit. Des patients aux allures toutes plus insolites les unes que les autres attendaient leur tour sur des chaises disposées au milieu de la salle tandis que le personnel, vêtu de la tenue réglementaire verte, s'affairait à leur faire remplir les documents nécessaires à leur admission.
Elle suivit son père jusqu'au comptoir qui marquait l'emplacement de l'accueil et derrière lequel une hôtesse était occupée à renseigner les visiteurs tandis que deux infirmières semblaient peiner à classer la pile de parchemins qui s'entassaient à ses côtés.
Il n'échappa pas à Eileen que les trois sorcières ne purent retenir un léger sursaut de panique en voyant approcher Ellis. Chacune sembla aussitôt se concentrer corps et âme sur sa tâche, ne bredouillant qu'un bref « bonjour » lorsque ce dernier se mit à étudier les parchemins sans faire cas d'elles.
Réapparaissant soudain derrière lui, l'infirmière replète prit une grande inspiration avant de déclarer d'un ton presque maîtrisé qu'il était attendu au premier étage. Sa voix chevrota pour de bon lorsqu'Ellis baissa les yeux sur elle, le sourcil irrité dans l'attente de précisions qui mettaient selon lui trop de temps à venir.
Eileen, que la scène avait instinctivement tenue à l'écart, entendit vaguement qu'il s'agissait d'un groupe de randonneurs attaqué pendant la nuit et que les doses du remède dont ils avaient besoin ne se trouvaient pas en quantités suffisantes dans les réserves de l'hôpital.
Son père laissa alors retomber les parchemins sur le comptoir en maugréant que dans le cas présent, il fallait de toute façon que le mélange soit préparé juste avant d'être administré et que toutes les réserves de la Grande-Bretagne n'y feraient absolument rien.
- Le mieux pour toi est de m'attendre ici pendant que je vais constater les dégâts, vint-il alors conseiller à Eileen sur un ton si différent de celui qu'il venait d'employer avec la sorcière que cette dernière sembla en rester stupéfaite. Je ne devrais pas en avoir pour longtemps.
Il déposa un petit baiser sur ses cheveux et passa devant le comptoir à grandes enjambées pour disparaître derrière une autre double porte, la petite sorcière trottinant à sa suite.
Surprenant d'autres regards d'infirmiers ahuris autour d'elle, Eileen se dépêcha de trouver une chaise vide pour y prendre place, très mal à l'aise. Elle attrapa au hasard l'un des magazines éparpillés sur la table basse à côté d'elle et fit semblant de le lire. Lorsqu'elle osa à nouveau relever la tête après de longues minutes, elle fut soulagée de constater que plus personne ne semblait faire attention à elle. Elle reposa alors le vieux numéro de « Sorcières hebdo » sur la table basse et dégrafa doucement son manteau tout en observant la salle comble et son agitation organisée.
Non loin d'elle dans la rangée de sièges, un sorcier dont la tête se trouvait tournée à quatre vingt dix degrés sur son cou répondait aux questions d'une infirmière derrière lui. Juste à côté, une sorcière se massait le cou en rouspétant, ses cheveux formant une curieuse colonne bleue aux allures de tour de Pise.
Eileen pensait avoir passé en revue tous les étranges cas présents lorsqu'une voix familière attira son attention derrière elle. Le professeur Londubat s'entretenait avec la sorcière assise au comptoir d'accueil.
- Je suis désolée, Neville, mais aujourd'hui non plus, ça m'étonnerait fort qu'il puisse te recevoir.
- Je te remercie beaucoup, Phyllis, je reviendrai. Essaye tout de même de lui faire passer le message, si tu le peux. Tu sais où me trouver.
- Comme tu veux, capitula la sorcière en acquiesçant d'un soupir amical.
Tombant alors sur Eileen en se retournant, le professeur Londubat la salua gentiment :
- Miss Prince, comment allez-vous ?
- Bonjour professeur, je vais bien, merci.
- J'espère que vous n'êtes pas ici pour consultation.
- Non, non, confirma Eileen. Je suis venue avec mon père. Je l'attends.
- Dans ce cas nous attendons la même personne, fit-il après une petite hésitation. Que diriez-vous d'allez continuer de l'attendre ensemble dans un endroit plus confortable ? Il y a un salon de thé au dernier étage.
Moins étonnée de la coïncidence de cette rencontre que du fait de réaliser que quelqu'un d'autre qu'elle, ici, avait envie de voir son père, Eileen accepta cordialement l'invitation. Le professeur Londubat fit alors part à la dénommée Phillys de son changement de programme, laquelle lui promit d'en informer le Guérisseur Prince, puis la guida à travers le bâtiment.
Sur leur chemin depuis le hall d'accueil jusqu'au dernier étage, aucun employé semblait ne pas connaître le professeur Londubat. Certains y allaient d'un respectueux « Monsieur » ou « professeur Londubat » tandis que d'autres n'hésitaient pas à employer un chaleureux « Neville ». Le serveur du salon de thé fit preuve d'originalité avec un distingué « Monsieur Neville » en les accueillant.
Ils prirent place dans un lieu en décalage total avec le reste de l'hôpital, inspirant le calme tant par la chaleur des lumières feutrées que le bourdonnement paisible des clients attablés. Le ventre pratiquement vide, Eileen apprécia le petit déjeuner « hors carte » que le serveur leur proposa, composé de thé, de muffins beurrés et de tranches de fruits frais.
Après avoir échangé quelques banalités sur la météo, les vacances et la rentrée qui se profilait, le professeur Londubat voulut savoir si Eileen était déjà venue souvent à Ste Mangouste.
- Pour accompagner mon père ? Non, c'est la première fois. Je suis déjà venue avec ma mère, à l'occasion de promenades en ville pour passer le saluer, mais c'est tout. Je suis loin de connaître aussi bien les lieux que vous ne le semblez, professeur.
- Oui, avoua-t-il sans se départir de son sourire posé, dire que je connais bien les lieux est un euphémisme !
Il s'enfonça dans son fauteuil et observa un moment de silence. Puis, comme s'il se rendait bien compte de la curiosité d'Eileen, il expliqua la raison de sa familiarité avec Ste Mangouste.
- Je ne savais pas, fit Eileen, confuse, lorsqu'il eut terminé de lui parler de ses parents internés.
- C'est une histoire qui date, reprit le professeur. J'ai préféré la taire pendant de nombreuses années, mais j'ai depuis trouvé la force d'en parler. Au contraire. Il est important que les gens sachent…
Il se perdit encore un peu en pensées pour finir par déclarer, d'une voix atone en se versant une autre tasse de thé :
- Mon père est mort cet été.
- Je suis désolée, ne sut que murmurer Eileen.
- Oh, non, il ne faut pas, lui assura le professeur Londubat en lui proposant de la resservir, ce qu'elle refusa en silence. Mon père est mort guéri. Cette phrase peut sembler paradoxale mais c'est pourtant ce qui s'est passé.
Il reposa la théière, but une longue gorgée de thé puis fixa le contenu de sa tasse d'un regard vague, un petit sourire toujours dessiné sur les lèvres.
- Pendant près de soixante ans, les meilleurs Guérisseurs ont essayé toutes sortes de traitements pour soigner mes parents. Il y avait parfois des progrès mais ils étaient si infimes et de si courte durée que la plupart du temps l'hôpital n'a pas été autre chose pour eux qu'un asile d'aliénés. Puis il y a de cela trois ans, un nouveau Guérisseur s'est penché sur leur cas.
Il releva les yeux et acquiesça à la question muette que formulait Eileen.
- Oui. Il s'agit bien de votre père.
Ce fut au tour d'Eileen de s'adosser à son siège, une étrange chaleur lui montant aux joues.
- Le Guérisseur Prince, poursuivit le professeur Longdubat, a mis au point de nouvelles potions en faisant intervenir des ingrédients aux propriétés encore très peu connues et avec mon approbation, il a tenté d'intégrer ses découvertes au cas médical de mes parents. Cependant, comme cela tenait plus du traitement expérimental que de la thérapie conventionnelle, il a fallu que nous passions une sorte de contrat avec l'hôpital. Le projet a été agréé à la condition de ne porter dans un premier temps que sur un seul des deux patients. Mon père a été choisi parce que nous l'estimions plus en mesure de supporter le traitement de par sa constitution physique.
Les résultats sont apparus sans attendre mais il a fallu encore plus d'un an de mises au point pour que la formule porte pleinement ses fruits et que mon père retrouve toute sa tête. Bien entendu, il ne demeurait que peu de monde parmi les personnes à avoir connu mes parents avant leur attaque pour attester du fait qu'il était devenu à nouveau lui-même. La plupart n'étaient plus en vie et moi… Moi je n'avais qu'un an au moment où c'est arrivé. Mais le simple constat de le voir formuler des phrases et des raisonnements sensés a suffi à confirmer son rétablissement.
Le professeur marqua une pause avant de déclarer, les yeux à nouveau rivés à sa tasse :
- J'ai fait la connaissance de mon père à l'âge de 63 ans. Certainement l'un des plus beaux moments de ma vie…
Puis il s'interrompit à nouveau, plus longuement. Eileen se garda bien d'intervenir tant l'émotion teintait sa voix.
- Nos retrouvailles n'ont hélas pas duré. Quelques semaines seulement après sa sortie de l'hôpital et sans que rien ne le laissa présager, il s'est éteint subitement, durant son sommeil. Et alors que ma mère était sur le point de bénéficier à son tour du traitement, tout a été stoppé.
Ils partagèrent un autre silence.
- Votre père, reprit-il après s'être raclé la gorge, prétend que le traitement est en cause mais c'est un raccourci basé sur sa seule supposition. Dans les faits, rien ne nous permet d'affirmer que la mort de mon père et son traitement puissent être liés.
- C'est pour cette raison que vous tenez tant à le voir ? réussit finalement à demander Eileen. Pour le forcer à réviser son diagnostic ?
- Non. Simplement pour lui faire à nouveau part de mon souhait d'entamer le traitement pour ma mère, malgré ce diagnostic. Même si le lien entre le traitement et la mort de mon père venait à être prouvé, je lui donnerais mon consentement.
Il lui adressa un petit sourire sans joie en déclarant :
- J'imagine que ma décision peut être difficile à comprendre pour quelqu'un d'aussi jeune que vous, mais ces quelques semaines en compagnie de mon véritable père valent au centuple toutes les années que j'ai pu passer près de l'ombre de lui-même… Votre père feint de ne pas le comprendre mais je mettrai le temps qu'il faudra à essayer de le convaincre.
- Et s'il réussissait à trouver une formule plus efficace ? intervint encore Eileen. Un traitement qui n'entraîne aucun effet secondaire ?
- Comme je vous l'ai dit, rien n'a été établi dans ce sens. Le traitement a depuis été testé et révisé par plus d'un Guérisseur et tous s'accordent à dire qu'il ne comporte aucun risque avéré...
Attristée, Eileen n'ajouta rien. Le professeur Londubat s'apprêtait à reprendre une tasse de thé lorsque le serveur vint les informer que le Guérisseur Prince en avait terminé avec ses patients.
- Merci, Tim. Je vais conduire Miss Prince jusqu'à lui. À quel étage se trouve-t-il ?
- Au premier, se chargea de répondre Eileen en ignorant le regard ahuri du serveur à la découverte de son nom. C'est en tout cas là qu'on lui a demandé de se rendre tout à l'heure.
Mais une fois parvenus au premier étage, ils furent informés que le Guérisseur Prince avait quitté les lieux pour retourner se « terrer dans son laboratoire », selon les dires d'une jeune infirmière qui ne se priva pas de manifester son grand soulagement.
- Je me demande vraiment comment vous faites pour arriver à le supporter, professeur Londubat.
Ce dernier la remercia en s'abstenant de répondre et après un bref regard à Eileen, lui fit signe de le suivre encore. Ils descendirent une nouvelle volée de marches tandis que la tristesse d'Eileen se mêlait de plus belles à son incompréhension.
- Vous savez, fit le professeur Londubat lorsqu'ils atteignirent le rez-de-chaussée, votre père a son caractère mais c'est un excellent Guérisseur.
Sa voix se voulait bienveillante, emprunte de sincérité mais comme le visage d'Eileen restait chagriné, il continua :
- Certains patients, lorsqu'ils le peuvent, sont prêts à attendre plusieurs semaines qu'il soit disponible pour prendre en charge leur cas plutôt que d'avoir affaire à l'un de ses confrères.
- Mais est-ce que ces mêmes patients osent venir le consulter une seconde fois après l'avoir rencontré ? se surprit-elle à répliquer aussitôt.
Elle soupira en priant son professeur de ne pas répondre et déclara :
- C'est juste qu'il se comporte ici de façon tellement différente. J'ai eu l'impression de ne pas le reconnaître quand nous sommes arrivés… Vous croyez que c'est à cause de ce qui est arrivé à votre père ?
Ils venaient d'arriver au bas des marches. Le professeur Londubat poussa une porte qui donnait sur un long couloir et s'immobilisa, un peu embarrassé.
- Non. J'avoue l'avoir toujours connu comme ça… Mais je suis content de savoir qu'il peut être une toute autre personne en privé.
Eileen réussit à lui rendre son sourire sans trop se forcer.
- Bien, fit-il ensuite. Son laboratoire se trouve tout au fond du couloir, à gauche.
- Mais vous ne venez pas ? Je croyais que vous vouliez…
- Non, non, l'interrompit-il, j'aurai bien l'occasion de le voir plus tard. Et puis je suis attendu au quatrième étage. À lundi prochain, Miss Prince, passez une bonne journée.
- Vous aussi professeur, merci pour le thé et pour le reste.
- Oh, j'allais oublier, fit-il en fouillant dans sa cape. Pouvez-vous donner ceci à votre père ?
Il lui remit un petit flacon rempli d'un liquide verdâtre en la remerciant à son tour puis remonta les escaliers. Eileen longea le couloir jusqu'au bout et frappa à la porte surmontée d'une plaque émaillée au nom de son père :
Guérisseur Ellis S. Prince
Ne déranger sous aucun prétexte
Elle frappa timidement à la porte et dut renouveler son geste un peu plus fort avant de percevoir l'invitation à entrer.
- Ah, ma chérie, te voilà, fit Ellis en levant le nez de l'énorme chaudron au-dessus duquel il était penché, sur une table au milieu de la pièce. Tu as réussi à me retrouver. Ça n'a pas été trop long ?
- Non, j'ai rencontré le professeur Londubat qui m'a invitée au salon de thé pour patienter. C'est lui qui m'a indiqué l'emplacement de ton laboratoire.
L'endroit, situé en sous-sol ne comportait pas de fenêtre et était éclairé par des lanternes fixées aux murs. Eileen le trouva d'emblée très familier.
- Il m'a aussi donné ceci pour toi, ajouta-t-elle en tendant le flacon de liquide vert.
Relevant à nouveau la tête, Ellis se contenta de lui demander d'aller le placer avec les autres ingrédients sur l'une des nombreuses étagères, derrière lui. Eileen réalisa alors que la pièce était agencée pratiquement de la même manière que celle qui lui servait aussi de laboratoire à la maison, à ceci près qu'elle était plus spacieuse et pourvue d'une grande cheminée dans laquelle un feu donnait la réplique sereine à celui qui ondoyait à table sous le chaudron.
- Est-ce que c'est de l'Empestine ? demanda-t-elle en déposant le flacon à côté de deux autres, identiques.
- C'est bien ça, fit Ellis en se retournant vers elle, visiblement impressionné. Vous apprenez déjà les propriétés de l'Empestine en cours ?
- Non, seulement la façon de la recueillir. Pas en cours de Potions mais en Botanique.
- En Botanique, bien sûr, commenta-t-il en reprenant son travail. J'aurais dû m'en douter.
Eileen s'approcha de la table et observa son père à l'œuvre, sans rien dire. Elle appréciait de le regarder préparer des potions, même s'il ne lui autorisait officiellement l'accès à son laboratoire à la maison que depuis tout récemment. Il y avait dans ses gestes tellement d'assurance et de précision qu'on aurait cru se trouver devant un musicien virtuose pratiquant son instrument.
- J'ai presque terminé, murmura-t-il sans lever les yeux, remuant avec attention le contenu du chaudron avec une longue cuillère en bois. Lorsque ces volutes de vapeurs auront pris une teinte ambrée ce sera bon.
La fumée ne tarda en effet pas à devenir jaune orangé. Ellis éteignit alors le feu sous le chaudron puis se munit d'une louche et d'un petit entonnoir pour remplir de potion plusieurs fioles vides disposées devant lui. Il prit ensuite un morceau de parchemin sur lequel il griffonna quelques mots à la plume et disposa le tout dans un casier.
- Je n'en ai pas pour longtemps, fit-il en prenant la porte, le casier sous le bras.
Eileen promena son regard plus avant dans la pièce, fascinée par la multitude d'ingrédients ordonnés là, mesurant l'infinité de combinaisons possibles entre eux. Le pan de mur couvert de livres du laboratoire de la maison faisait également partie du décor.
Très vite de retour, son père referma la porte derrière lui et déclara, comme soulagé :
- Voilà, je suis à toi, maintenant. Le temps de mettre un peu d'ordre ici…
Il commença à reboucher les bocaux et les flacons encore ouverts sur la table pour les replacer sur les étagères, puis à l'aide de gants de cuir, déplaça le chaudron jusque dans un coin de la salle, sur un trépied. Il mit à tremper bols, mortiers et cuillères dans un petit lavabo près de la cheminée et termina en passant un grand coup d'éponge sur le plan de travail.
Tout en l'aidant à nettoyer, Eileen chercha à en savoir plus sur l'urgence de ce matin.
- Est-ce que la potion que tu viens de préparer était destinée aux personnes attaquées cette nuit ?
- Oui. Une attaque de loup-garou. Six victimes d'un coup. Ils ont eu de la chance que l'un d'eux ait été moins gravement blessé que les autres et réussisse à prévenir les secours rapidement. Quelle idée aussi, d'aller camper en plein hiver dans la forêt de Cannock Chase.
- Des Moldus ?
- Non, bien sûr que non. Dans ce cas l'affaire aurait concerné le Ministère de la magie, pas Ste Mangouste.
Au ton soudain abrupt de son père, Eileen crut préférable de garder pour elle ses questions quant au devenir des victimes dans un tel cas de figure et se contenta de demander :
- Est-ce qu'ils sont hors de danger maintenant ?
- Oui. Leurs blessures ont vite été soignées et il n'y a plus rien à craindre pour leur vie. Ils devraient néanmoins garder un petit souvenir de leur charmante expédition.
- Oh, fit Eileen avec un air désolé, ils vont devoir prendre de la potion à chaque pleine lune pour ne pas se transformer en loup, c'est ça ?
- Décidément, tu es en avance sur ton programme, s'étonna encore Ellis.
- C'est Maman qui m'a parlé de ça lorsque nous étions en vacances chez l'oncle Teddy.
- Oui, l'oncle Teddy, fit-il en levant les yeux au ciel. Mais tu sais qu'il y a eu de sérieux progrès depuis le temps où son père se contentait de cette potion chaque mois pour ne pas que la transformation ait lieu.
- Il y a mieux que la potion Tue-Loup ? demanda Eileen en ne manquant visiblement pas de surprendre à nouveau son père par ses connaissances.
- Disons qu'on ne s'en contente plus. On a découvert, il y a peu, qu'en administrant un nouveau remède dans les heures qui suivent la morsure, la part du loup diminue grandement jusqu'à ne devenir qu'épisodique à chaque pleine lune. Parfois même, il est inutile de prendre de la potion Tue-Loup ensuite.
- Est-ce que c'est toi qui as fait cette découverte ?
- Je n'ai fait que reprendre et améliorer les travaux d'autres Guérisseurs avant moi, se contenta de répondre très humblement Ellis en finissant de remettre de l'ordre dans la pièce.
Une nouvelle bouffée de fierté réchauffa Eileen.
- As-tu d'autres découvertes comme celle-là à ton actif ? voulut-elle savoir en repensant alors aux confidences du professeur Londubat.
- Quelques unes, répondit Ellis en souriant, sans la moindre once de vanité.
Il s'essuya les mains dans son tablier maculé de tâches et l'ôta pour le déposer sur le rebord du lavabo. Eileen nota seulement qu'il ne portait pas la robe verte de l'hôpital et avait simplement conservé sa tenue moldue, sobrement composée d'un pantalon et d'une chemise sombres.
- Comment ça se fait que tu ne parles jamais de ton travail, à la maison ? reprit-elle. Pourquoi tu ne nous dis pas lorsque tu réussis à soigner de nouvelles maladies ?
- J'en parle mais je n'en fais pas toute une histoire. Ça n'est rien que mon travail, après tout. Je suis payé pour le faire.
Elle le regarda disposer sur la table un autre chaudron, plus petit que le premier sans rien ajouter. À son air, elle eut l'impression d'avoir touché une corde sensible. Elle tint pourtant à continuer :
- Tu as aussi trouvé comment soigner les parents du professeur Londubat. Ça aussi c'est une découverte remarquable.
Il continua de mettre de l'ordre dans ses affaires sur la table sans la regarder pourtant l'expression de son visage avait changé pour de bon.
- Si c'est ce que t'a raconté le professeur Londubat, je suis désolé de te faire savoir que ça n'est pas tout à fait exact. En réalité, le traitement a eu comme remarquable résultat d'avoir tué son père.
Ses mots avaient repris une teinte incisive, pas aussi sévère que lorsqu'il avait envoyé balader l'infirmière à leur arrivée, mais assez pour surprendre encore Eileen.
- Le professeur Londubat, reprit-elle aussitôt, dit qu'il est impossible de savoir si le traitement est la cause de la mort de son père. Et que même si c'était le cas, il serait prêt à courir le risque.
- Courir le risque, répéta Ellis, sardonique. Il a vraiment dit ça ?
- Euh… Je ne sais plus exactement quels mots il a employés mais il m'a fait comprendre qu'il préférait largement ne pouvoir passer qu'un court moment avec sa mère redevenue elle-même que...
- Oui, oui, la coupa-t-il avec véhémence. Je sais déjà tout ça. Il n'a pas attendu sur toi pour me faire passer le message.
Il soupira, les deux mains posées à plat sur le rebord de la table et releva lentement les yeux vers Eileen.
- Je suis désolé. (Son visage semblait aussi s'excuser). J'avoue que c'était très habile de la part du professeur Londubat d'avoir tenté de me transmettre sa demande par ton intermédiaire mais je préfère que tu restes en dehors de cette histoire. C'est… C'est une histoire de grandes personnes, tu comprends.
Eileen hésita à se renfrogner.
- Ma chérie, reprit-il en s'approchant d'elle pour la serrer dans ses bras, je sais que tu n'es plus une petite fille mais décider de la vie ou de la mort d'une personne est quelque chose de plus ardu à comprendre que ce qu'il y paraît. Il faut du temps, de l'expérience. Tu ne connais pas, ou à peine, le professeur Londubat. Penses-tu que tu aurais un avis aussi tranché si tu étais à sa place et que le patient était l'un de tes proches ?...
Eileen garda le silence même après que son père l'ait libérée de sa douce étreinte.
- Je parlerai avec lui, promit-il pour clore la discussion.
Il la questionna ensuite sur ce qu'elle avait appris pendant le trimestre en cours de Potions, sans se priver de faire remarquer que le professeur Kirke n'avait pas l'air d'avoir fixé la barre très haut, puis lui proposa de réaliser une nouvelle potion avec son aide. Il se contenta dans un premier temps d'inscrire sur un parchemin les ingrédients et les étapes de réalisation sans préciser de quoi il était question.
Eileen se mit alors au travail et commença par rassembler chaque ingrédient sur la table. Il fallait en moudre certains, en presser d'autres. Elle mit beaucoup de cœur à l'ouvrage et n'hésita qu'au moment de remuer les premiers composants à utiliser sa baguette magique comme simple mélangeur.
Son père la suivait de près, n'hésitant pas à la reprendre gentiment lorsqu'il pensait devoir le faire ou lui expliquant l'origine exacte de certains composants. Quand la potion fut terminée, il en versa une bonne rasade dans un nouveau flacon et le lui tendit.
- C'est une potion de sommeil léger. Comme ça maintenant, tu pourras te la préparer seule, si tu en besoin. Sans en abuser, bien sûr. Je te fais confiance...
