******* Chapitre 6 : TOUCHES *******
La potion de sommeil apprise de son père s'avéra efficace durant les trois dernières nuits de vacances d'Eileen mais devint inutile sitôt son retour à Poudlard. Comme elle s'y était attendue, l'ange gardien de son rêve réapparut dès le premier soir. Il fut également observé que Moon avait encore de sérieux progrès à faire en matière de livraison de courrier car Zoe n'avait pas reçu le moindre message d'Eileen durant ces quinze jours.
- C'est vraiment dommage, regretta Zoe, j'aurais aimé que tu viennes passer un jour ou deux à la maison. Mes parents n'auraient sûrement pas refusé et mon frère m'aurait laissée tranquille un moment avec toutes ses questions sur le monde magique.
Malgré la reprise effrénée des cours, les deux fillettes ne manquèrent pas de se décrire en détails leurs vacances respectives. Alors qu'Eileen tenta de s'imaginer en vain à quoi pouvait bien ressembler une retransmission télé d'un concert du Nouvel An, Zoe s'extasia sur les excursions que son amie avait « dû supporter ».
- C'est moi, oui, qui vais venir passer les prochaines vacances chez toi ! Je veux absolument voir tout ça !
- Et m'obliger à déambuler encore dans ce vieux cimetière ! se plaignit Eileen en riant. Je veux bien que ce soit un haut lieu de magie, mais quand même, il y a mieux pour une promenade en famille.
- Et Glastonbury ! continua Zoe, rêveuse. Et le, comment tu as dit déjà ? Le Magicobus !
- Attends de monter dedans, on en reparlera…
Eileen raconta aussi sa journée à Ste Mangouste et sa rencontre avec le professeur Londubat sans préciser l'étrange comportement de son père ni même l'impression qu'elle avait pu en garder.
- C'est une triste histoire, commenta Zoe avant que la leçon improvisée de potions d'Eileen ne les ramène au songe récurrent de cette dernière et aux changements survenus durant leur séparation. Tu crois que j'apparais dans ton cauchemar seulement lorsque nous sommes à proximité l'une de l'autre ?
- Je n'en ai aucune idée, avoua Eileen que cette question, comme toutes les autres, préoccupait depuis deux semaines. Peut-être que le lieu où je dors a aussi son importance. Si ça se trouve, il faut que tu sois en train de dormir en même temps que moi...
- Ce serait complètement dément, surtout si l'on part du principe que c'est ton esprit qui met en scène tout ceci.
- Je le sais bien, soupira Eileen sans savoir que conclure d'autre.
Zoe s'étonna aussi de ce qu'elle n'ait pas fait mention des modifications de ses visions à ses parents et Eileen eut assez de mal à lui faire comprendre qu'elle préférait taire l'existence de son ange gardien, comme si elle avait la conviction de devoir garder ça pour elle, à plus forte raison s'il s'agissait d'un message enfoui dans son subconscient.
- C'est ma façon à moi d'essayer de combattre le cauchemar. J'ai l'impression que si je venais à en parler, tout pourrait s'écrouler…
- Mais tu m'en parles bien, à moi ?
- Avec toi c'est différent, ne réussit qu'à répondre Eileen. Je pense que c'est justement parce que tu fais partie du combat.
Zoé acquiesça gravement, avant d'avouer comme à contrecœur :
- C'est vraiment très étrange, parce que c'est aussi ce qui ressort de ce que j'ai pu trouver de mon côté…
Comme promis, Zoe avait effectué des recherches dans les livres moldus pour tenter d'interpréter lesdites visions et n'ayant pas pu rapporter avec elle tous les ouvrages consultés sur le sujet, elle s'était appliquée à prendre quantité de notes sur les éléments les plus significatifs.
- Le fait que l'endroit de ton rêve te soit familier dénote en général un sentiment de sécurité. Ca indique aussi que ce qui s'y passe est en rapport direct avec toi-même, avec ta vie.
En voyant Eileen froncer les sourcils d'incompréhension, Zoe tint à préciser qu'elle n'était pas en train de lui conter la « bonne aventure » mais simplement de lui faire part de ce que pouvait renvoyer symboliquement son rêve. Sans savoir si cet aparté l'éclairait ou la poussait un peu plus dans le flou, Eileen laissa son amie continuer en essayant de ne plus l'interrompre.
- La présence de livres dans la pièce peut être assimilée à une nouvelle étape dans la vie réelle, à un changement qui appelle un besoin de conseils, ou plus radicalement, d'aide. La cheminée (elle s'interrompit pour s'entendre confirmer qu'il n'y avait pas la moindre présence de feu dans l'âtre), lorsqu'aucun feu n'y brûle, peut évoquer des soucis altérants les sentiments. Je sais que ça reste assez abstrait mais à titre de comparaison, sache que dans le cas où un feu y flambe, c'est censé symboliser un grand soutien familial.
Zoe marqua une nouvelle pause, cette fois d'elle-même, comme si elle s'en voulait un peu de la teneur de ses révélations puis s'attacha ensuite, après les éléments figuratifs, à décrypter les actions d'Eileen.
- Marcher, renvoie à la notion de recherche d'un but à atteindre, et marcher doucement correspondrait à des progrès lents mais réguliers. Avoir du mal à respirer, peut indiquer une certaine anxiété, une crainte face à une situation nouvelle. Se voir dans un miroir suggère qu'il est temps de se poser des questions sur soi-même. Ensuite, être en larmes signifierait que l'on se trouve dans une période de guérison émotionnelle, de purification spirituelle.
- Purification spirituelle ? ne put s'empêcher de souligner Eileen.
- Oui, ça veut simplement dire que les angoisses et les tourments en question devraient se terminer tôt ou tard. Ce qu'il y a surtout à retenir là, c'est que contrairement aux apparences, le fait de pleurer est plutôt un bon présage. Et tu vas voir, ça n'est pas fini. De la même manière, rêver que l'on meurt symbolise les changements intérieurs, la transformation, la découverte de soi-même. Là encore, il n'y aurait pas lieu de s'alarmer parce que c'est à considérer comme quelque chose de positif.
- Sauf que rien n'indique que je meurs dans le rêve, précisa Eileen que l'enthousiasme de Zoe n'arrivait étrangement pas à contaminer.
- Désolée, rétorqua cette dernière, mais être frappé d'un sortilège n'est pas vraiment quelque chose de courant dans le répertoire des actions moldues.
- Et avoir mal ? éluda Eileen. Ressentir une douleur au niveau du cœur ?
- J'y viens, justement, fit Zoe avant de continuer avec un peu plus de tiédeur. Ressentir une douleur peut donner à penser que l'on est trop dur avec soi-même, et plus particulièrement dans le cas où la situation échappe à notre contrôle.
Elle conserva le silence plusieurs secondes en attendant visiblement une réaction d'Eileen qui ne vint pas.
- J'ai eu du fil à retordre avec l'impression de silence qui enveloppe toute ta scène. Comme tu n'as pas su me dire s'il était volontaire ou subi, j'ai cherché les deux interprétations possibles. Dans le cas où tu ne peux pas parler, cela indiquerait une incapacité à t'exprimer dans ta vie éveillée également. L'idée rejoint celle où tu ne peux rien entendre qui montre que tu te sentirais à l'écart de certaines situations ou même ton refus d'entendre certaines vérités.
Elles échangèrent un regard silencieux et avant qu'Eileen ne trouve la meilleure façon de répliquer, Zoe ajouta :
- C'est aussi cette idée qui se dégage de ta vision floue des personnes qui se trouvent avec toi dans le rêve. Voir flou indiquerait qu'il y aurait quelque chose dans ta vie que tu n'es pas prête à voir ou que tu refuses de voir.
- Donc si je résume, put enfin avancer Eileen, ma vie est en train de changer, je m'aventure vers quelque chose qui m'échappe encore et que je refuse d'accepter mais même si je mets un moment à atteindre ce but, je devrais y arriver sans l'aide de ma famille ?
- Oui, répondit Zoe. C'est aussi comme ça que j'avais relié tous les éléments.
- Alors c'est ça ? continua Eileen en s'emportant malgré elle. Ça revient à ce que ma mère avait laissé entendre dès le début, ce n'est qu'un tourment d'adolescence ? Je veux dire, à ce compte là, tous les élèves de cette école devraient faire le même rêve, non ?
- Ne t'en prends pas à moi, je n'en sais rien, je n'ai fait que noter ce que j'ai pu trouver dans les livres. Je pensais que tu serais contente au contraire de réaliser qu'il n'y a rien d'anormal dans ce qui t'arrive.
- Alors toi aussi, tu trouves ça normal.
- Non, je ne dis pas que c'est normal, mais que ça n'est pas anormal. C'est en fin de compte moins grave que ce que tu pouvais imaginer, non ?
- Oui, s'entendit répondre Eileen, sans en être convaincue. Excuse-moi.
- Ta vie est effectivement en train de changer, il est très possible que ça t'affecte plus que tu ne veuilles l'admettre.
Mais Eileen demeura perplexe, presque déçue de la réaction de Zoe. Elle ne pouvait pourtant pas lui reprocher de ne pas l'avoir aidée, seulement cette explication ne lui convenait pas, aussi sensée fut-elle. Au fond d'elle, elle était convaincue qu'il y avait autre chose. Elle aurait voulu réussir à en parler mais n'éprouvait bizarrement plus l'envie de se confier, comme si la personne la plus proche d'elle devenait soudain aussi sourde que les autres. D'autant qu'elle se voyait mal insister après tout ce que Zoe avait fait pour elle.
- Tu n'as pas demandé quelle pouvait être l'interprétation de mon apparition à tes côtés, reprit Zoe après un moment.
Eileen se contenta d'un petit mouvement de tête pour signifier qu'elle écoutait et attendait la suite.
- Voir un ami dans son rêve, peut vouloir dire que l'on est prêt à reconnaître et intégrer certains aspects de notre personnalité jusqu'alors refusés. Il est aussi indiqué dans pratiquement tous les ouvrages que les relations entretenues dans le rêve avec des personnes qui nous sont proches dans la vie jouent un rôle important dans l'apprentissage sur nous-mêmes.
Sans pourtant réussir à se départir de son étrange impression Eileen adressa un sourire à Zoe en la remerciant du temps qu'elle avait pu passer pour en arriver à ce résultat.
- J'ai trouvé ça très intéressant à vrai dire, confia Zoe en tentant manifestement de détendre l'atmosphère. Je t'avoue qu'au départ, je pensais que l'étude des rêves aurait dû avoir sa place parmi les cours donnés ici à Poudlard mais en définitive c'est une discipline très terre à terre.
- Oui, en convint Eileen sans rien trouver à ajouter.
Malgré ses efforts, sa morosité prenait le dessus. Zoe, visiblement chagrinée, continua doucement :
- Peut-être que tu t'étais fait une idée beaucoup plus romancée de tout ça et que quelque part, ça t'attriste de découvrir que ça n'est pas aussi ésotérique que ça en avait l'air.
- Je crois que c'est ça, oui.
- Tu sais, si vraiment tu penses que tout ce que racontent ces livres n'a pas…
- Non, la coupa Eileen, ce que tu as pu trouver est vraiment digne d'intérêt, je t'assure. Et encore une fois je t'en remercie. C'est juste qu'il va me falloir un moment pour tout intégrer. (Elle ricana gentiment) Même le rêve dit que ça devrait prendre un certain temps…
Les jours se succédèrent effectivement sans qu'Eileen ne réussisse à démêler clairement ses impressions, les gardant serrées contre elle à mesure que l'hiver avançait au château et que cours et devoirs devenaient plus conséquents.
- La situation s'inverse, plaisanta Harry Potter lorsqu'Eileen trouva enfin un moment pour passer le voir dans son bureau. Je me souviens de ma première année, c'est vrai qu'elle n'était pas de tout repos !
- Grand-père, embraya Eileen, aucune de tes années à Poudlard n'a été de tout repos !
Ils partagèrent un éclat de rire suite à quoi Harry confia qu'il était très content qu'elle soit là et qu'il allait ainsi pouvoir lui faire visiter les lieux comme il se devait.
En pénétrant dans la pièce circulaire, le premier regard d'Eileen se porta sur Moon, tout près de l'entrée. En cette fin de matinée dominicale, sa chauve-souris dormait à poings fermés, suspendue par une patte à un perchoir doré.
- Elle a fini par accepter de se poser ici !
- Oui, fit Harry en partageant son enthousiasme. Elle s'est enfin appropriée la place. Ce perchoir ne servait plus à rien depuis longtemps, c'est aussi bien comme ça. Et puis le Choixpeau Magique commençait à en avoir assez que Moon vienne s'agripper à « son » étagère, en prétendant que ça ne seyait pas à « son » image.
- Le Choixpeau te parle ? s'étonna Eileen en repérant ce dernier derrière le bureau directorial.
- Oh, ça oui ! Et encore, ça n'est pas le plus bavard. Les portraits, eux, sont intenables.
Eileen détourna son attention du vieux chapeau pourtant amorphe afin d'observer la succession de tableaux accrochés alentours.
- Ce sont tous les anciens directeurs de l'école ?
- Oui, tous sans exception, répondit Harry tandis que d'un mouvement de tête timide, Eileen rendait leur salut aux occupants peints qui lui prêtaient attention. Et si tout va bien, le mien viendra s'y ajouter un jour.
La perspective de ce jour et de ce qu'il impliquait noua le cœur d'Eileen puis une voix bienveillante s'éleva pour ajouter :
- Le plus tard possible, bien sûr.
Les mots avaient été prononcés par le portrait d'un sorcier très âgé, aux cheveux et la longue barbe blanche et avant même qu'Eileen ne s'approche pour mieux distinguer l'inscription sous le tableau, elle avait su de qui il s'agissait.
- Eileen, je te présente le professeur Albus Dumbledore, fit chaleureusement Harry.
- Enchantée, professeur.
- Je suis aussi très heureux de faire ta connaissance, Eileen, répondit le sorcier avec un regard bleu sémillant derrière ses lunettes en demi-lune.
- La ressemblance est pour le moins saisissante, lança la voix d'un autre portrait non loin de lui.
- Horace, l'admonesta d'un murmure semblable à un feulement une sorcière à l'allure austère depuis le cadre voisin.
- Les professeurs Minerva McGonagall et Horace Slughorn, annonça Harry en laissant encore Eileen présenter ses salutations avant d'ajouter : Tu te souviens peut-être de lui même si tu n'étais pas bien grande la dernière fois que tu as pu le voir chez nous.
Eileen acquiesça poliment de la tête bien que le visage jovial du sorcier et sa moustache de morse ne lui rappelaient que très vaguement quelque chose.
- Pourquoi certains tableaux sont vides ? demanda-t-elle en réalisant qu'à côté de Dumbledore, le dénommé Severus Rogue manquait à l'appel.
- Comme n'importe quel portrait, expliqua alors Harry, toutes les personnes ici peintes peuvent aller s'afficher ailleurs dans le château ou dans d'éventuelles représentations d'elles à l'extérieur. Ainsi, certaines passent plus de temps que d'autres dans ce bureau, mais bien souvent, c'est moi qui suis obligé de sortir pour pouvoir me concentrer convenablement lorsqu'elles se livrent à l'un de leurs inlassables débats.
Parcourant les autres tableaux, Eileen repéra encore deux ou trois portraits absents puis se laissa distraire par l'agencement de la pièce.
- Je me trompe ou tu as changé certains meubles de place depuis mon dernier passage éclair ?
- Oui, il faut croire que c'est ma manière de tenter de m'approprier les lieux aussi, répondit Harry en montrant une large vitrine remplie de curieux objets tous plus énigmatiques les uns que les autres.
- C'est quoi tout ça ? demanda Eileen en s'approchant.
- Des souvenirs laissés par mes prédécesseurs, la plupart sont des outils d'une extrême rareté, très précieux.
- Et tu connais le fonctionnement de chacun d'eux ?
- Non, avoua Harry. Je n'ai pas la moindre idée de ce à quoi peuvent bien servir les trois quarts de ces objets !
- Mais eux, ils doivent savoir, non ? fit Eileen en désignant de la tête les tableaux des anciens directeurs.
- Bien sûr qu'ils savent, continua Harry d'un ton légèrement amusé. Mais ils préfèrent me laisser chercher, découvrir par moi-même. Il n'y a pas plus professoral que le portrait d'un ancien professeur ! Lorsque j'en ai le temps, il m'arrive de choisir un de ces objets et d'essayer de percer son secret. Parfois ça peut aller très vite, mais d'autres peuvent retenir mon attention plusieurs semaines avant que je ne les range dans l'autre vitrine.
Eileen remarqua alors le second meuble sur le mur opposé, identique au premier à ceci près qu'il était pratiquement vide et traversa la pièce pour s'en approcher. Il n'y avait effectivement qu'une demi-douzaine d'objets espacés dans la vitrine. Le plus grand d'entre eux ressemblait à une sorte de lunette astronomique en bois noirci, comme brûlé.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Un Lunascope, répondit Harry. Celui-là a un peu souffert mais on peut toujours y observer les phases de la Lune.
- Et ça, fit-elle encore en désignant un morceau de miroir brisé.
- Cet objet-là fait partie de ma contribution personnelle, c'est le reste d'un Miroir à Double Sens. Je ne sais pas trop ce qu'est devenu son jumeau mais il était possible de communiquer de l'un à l'autre simplement par reflets interposés.
- Est-ce qu'il y a d'autres objets, ici, qui t'ont appartenu ?
- Pas tant que ça. Tes oncles m'ont chapardé les plus remarquables.
Pensant aussitôt à la carte du Maraudeur offerte par ses cousins, Eileen se dépêcha de demander encore :
- Et ce caillou, là, à côté du petit sablier avec une chaîne ?
- Ce caillou, soupira Harry en le regardant, les yeux dans le vague. Je pensais l'avoir perdu depuis longtemps jusqu'à ce que le professeur Firenze vienne me l'apporter, quelques jours après que j'aie pris mes fonctions de directeur. Les siens l'avaient trouvé dans la forêt interdite, là où je l'avais perdu, bien des années auparavant. Ce caillou, reprit-il en revenant sur Eileen, est la Pierre de Résurrection.
- La Pierre de Résurrection ! Tu veux, dire, comme celle du conte ?
- Oui, comme celle du conte des Trois Frères.
- Mais ça n'est qu'une histoire, une légende.
- Bien entendu que c'est une légende ! Et c'est bien pour cette raison que cet objet est si précieux !
L'argumentation de son grand-père laissa Eileen quelque peu déconcertée mais une petite musique s'envolant soudain d'un curieux instrument en forme d'escargot, sur l'étagère inférieure, vint la cueillir dans ses réflexions.
- Ah, le repas va bientôt être servi. Est-ce que tu veux te joindre à moi pour déjeuner ? proposa Harry avant d'ajouter derechef : Je ne t'en voudrais pas le moins du monde si tu refuses. Je peux comprendre que l'idée puisse ne pas t'emballer.
- Avec toi, ça ne me dérangerait pas mais ce serait sûrement assez bizarre de me retrouver à table avec tous les professeurs. Et puis j'ai promis à Zoe que j'allais la rejoindre.
- Bien, fit Harry. Ça me rassure de constater que notre parenté ne te pèse pas trop. Ta mère avait horreur de ça et il m'a fallu beaucoup de temps avant que je ne m'en rende compte.
- Ah bon, s'étonna Eileen. Au début, c'est vrai qu'il y a bien eu quelques questions à ce sujet mais maintenant tout le monde s'y est fait.
Ils quittèrent le bureau pour prendre ensemble la direction de la Grande Salle tout en continuant de parler camaraderie. Harry insista pour savoir si Eileen s'entendait bien avec les autres pensionnaires.
- Je t'assure que tout se passe vraiment bien, je suis même étonnée qu'il n'y ait pas plus de rivalité entre les élèves de Serdaigle. Je pensais un peu bêtement que le savoir tournerait la tête à certains d'entre nous mais au contraire, nous nous entraidons. Et puis il y a Zoe.
- Zoe Price ?
- Oui, c'est ma meilleure amie.
Harry parut s'en réjouir et laissa Eileen lui raconter comment cette dernière se distinguait en Histoire de la Magie, ce que tous ne manquaient pas de trouver remarquable compte tenu du dynamisme inexistant du cours du professeur Binns, fantôme de son état.
Zoe était en effet ravie d'expliquer qu'elle prenait un réel plaisir à rendre tangible tout ce qu'elle avait toujours cru pure fantaisie dans les récits et les lectures moldues. Ainsi il n'était pas rare qu'elle connaisse nombre de faits historiques avant même que le professeur ne les mentionne en cours.
La matière préférée d'Eileen, quant à elle, se confirmait être la Préparation de Potions même si elle se demandait souvent ce que son père aurait à dire s'agissant du programme établi par Mrs Kirke. Outre les potions, elle avait aussi un faible pour le cours de Botanique, qu'elle trouvait complémentaire au premier. Lorsqu'elle le pouvait, elle n'hésitait pas à prendre des nouvelles du professeur Londubat et de sa mère même si elle comprenait à demi-mots que la situation n'évoluait toujours pas dans le sens qu'il souhaitait.
Bien que demeurant inséparables, le rêve d'Eileen et ses possibles interprétations s'effacèrent graduellement des conversations des deux fillettes. D'abord attristée par la situation, Eileen en vint à penser que la Zoe du jour ne pouvait plus grand chose pour elle tant qu'elle n'avait pas réussi à avancer de son propre côté du rêve. Elle continuait ainsi à tenter d'atteindre son double onirique chaque nuit, de le toucher, toujours persuadée qu'il y avait là un nouvel éclairage à apporter sur toute la scène. Elle s'évertua à tendre la main dans sa direction, encore et encore, jusqu'à ce que le contact ait enfin lieu.
Cette nuit-là, Eileen se réveilla dans son lit, assise, avec la sensation de la main de Zoe dans la sienne. Le rêve avait pris fin sur le champ telle une bulle qui éclate, sans attaque ni douleur, et même si elle passa un moment à étudier l'évènement sous toutes ses coutures, Eileen n'eut pour la première fois aucun mal à se rendormir sans pour autant replonger dans le cauchemar.
- Est-ce que tu as eu la curiosité de chercher dans tes livres ce que signifiait le toucher dans le rêve ?
- Non, répondit Zoe avec hésitation. Je croyais que tu avais fini par ne plus faire ce rêve, comme tu ne m'en parlais plus. Est-ce que tu as pu toucher ma main ?
- Pas encore, mentit amèrement Eileen. Mais le rêve est en effet moins intense qu'avant. Il s'arrête même en plein milieu, maintenant, et je pense que très bientôt il ne commencera même plus.
Non sans avoir cherché à la faire développer plus avant, en vain, Zoe finit par lui confier l'un des livres empruntés à ses parents afin qu'elle puisse le consulter seule. Eileen eut alors d'autant plus mauvaise conscience de sa retenue capricieuse en apprenant que rêver de toucher quelqu'un indiquait que l'on chercherait à communiquer ses sentiments et son besoin de contact à cette personne.
Les touchers se succédèrent jusqu'au printemps sans qu'Eileen n'en souffle mot à Zoe, laissant place à une impression de contact réel de plus en plus persistante après chaque réveil. Puis une nuit, les mains finirent par se rejoindre sans que le rêve ne prenne fin. Le décor se modifia alors, comme dissipé dans la brume, pour reprendre forme doucement et Eileen se retrouva assise en tailleur sur le tapis, toujours dans son salon parmi les livres. La silhouette de son attaquant avait disparu de la scène quant à celle de Zoe, toute proche, elle était à présent d'une parfaite netteté. Seulement, il ne s'agissait pas de Zoe.
