******* Chapitre 8 : CONNAISSANCES *******
Le garçon fixa Eileen d'un regard intense et ses mains glacées enserrèrent un peu plus les siennes comme pour se donner le courage de parler :
- Tu as confiance en moi, n'est-ce pas ?
- Oui, bien sûr que oui, répondit droitement Eileen. Tu le sais.
- J'ai confiance en toi aussi.
Il ferma alors les yeux un instant et prit une longue inspiration avant de déclarer d'une voix blanche :
- Je suis un vampire.
Sans pouvoir se retenir, Eileen tressaillit.
- Reste calme, murmura-t-il. Ne lâche pas ma main, je t'en prie.
Il semblait aussi affolé qu'elle, sinon plus.
- Je ne vais pas te lâcher, fit Eileen en s'efforçant de retrouver son calme. Je sais que je ne risque rien. Dans le pire des cas, je me réveillerai, non ?
- Oui, répondit le garçon d'un air déçu, comme si la réflexion n'était manifestement pas celle qu'il attendait.
Il se mit néanmoins à raconter son histoire. Et, assis face à face en tailleur sur le tapis du salon imaginaire, leurs mains jointes comme celles de deux amis de longue date, Eileen l'écouta sans l'interrompre.
Il avait treize ans, mais on pouvait décemment dire que son existence avait débuté plus de quatre siècles auparavant. Son trisaïeul, Abraxas, avait été le premier de sa lignée à devenir vampire, transformé selon son désir par un Ancien alors qu'il parcourait l'Europe flamboyante de la Renaissance. Il se prénommait alors Ambroise, Ambroise de Mal Foy. Issu d'une famille prospère de sorciers français, il avait quitté sa Bretagne natale pour entrer à l'Académie de magie Beauxbâtons mais à la fin de sa sixième année d'études, le conflit qui opposait alors le roi François 1er et l'empereur Charles Quint d'Espagne avait mis fin à l'existence paisible à laquelle il aspirait.
La veille de son retour chez lui, l'armée anglaise, alliée des Impériaux, avait massacré et pillé son village. Après avoir pleuré les siens et constaté le dénuement total dans lequel il se trouvait alors, Ambroise avait regagné Beauxbâtons pour y terminer ses études suite à quoi il s'était joint aux forces sorcières qui combattaient dans l'ombre aux côtés de l'armée moldue française, dans le Sud du pays. Ils avaient un temps réussi à refouler l'ennemi mais à trop vouloir pousser son avantage, le roi n'avait ensuite pu empêcher la déroute de la France dans sa conquête du territoire italien. Ambroise, que plus rien n'attachait à sa patrie sinon ses souvenirs, avait alors choisi de demeurer en Italie, subjugué par le flot culturel et intellectuel de ses contemporains.
Par l'entremise de la société sorcière, il avait approché de grands artistes, philosophes et scientifiques, devenant à l'âge de vingt ans, le protégé d'un mécène influent de Florence, vampire, de son état. Durant les six années qui avaient suivi, Ambroise s'était vu confier certains des plus grands secrets de la communauté vampirique et lorsqu'il n'avait plus eu comme autre volonté que de faire partie de ce monde, son Maître lui avait accordé cette faveur à la condition exclusive qu'Ambroise l'aidât à mettre fin à ses jours. Après d'interminables tergiversations, le marché avait fini par être accepté et lorsque sa transformation avait été achevée, Ambroise avait amèrement tué son Sire dont l'existence séculaire était devenue atrocement lasse et insupportable. Il s'était alors rebaptisé Ambrosius.
Ambrosius avait hérité de son Maître tous ses biens matériels ainsi que l'ensemble de ses pouvoirs surnaturels acquis au cours des siècles. Mais ce dernier s'étant impudemment gardé d'enseigner à son apprenti que le meurtre d'un vampire par un pair constituait une grave infraction à leurs lois, Ambrosius avait été simultanément mis au ban de la communauté. Nul n'avait pourtant sérieusement tenté de rendre justice car tous étaient également conscients d'un autre legs fait par son Sire : une baguette magique d'une force telle quelle était capable de tenir en respect tout vampire, faite de bois d'aubépine et de charmes scellés par une magie ancestrale.
Toujours curieux du foisonnement d'idées qui abreuvaient l'Europe entière et grisé par son nouveau statut, Ambrosius s'était ensuite mis à parcourir le continent au gré de ses rencontres, sorcières comme moldues. Solitaire, il ne se fixait jamais plus de quelques semaines dans les lieux qu'il traversait, sortant seulement le soir venu, lorsque s'éveillait aussi la vie nocturne de la haute société. Il s'efforçait de se sustenter le plus discrètement possible en prenant pour cible les malfaiteurs et les laissés pour compte bien qu'à cette époque, les nombreuses vagues de maladies lui facilitèrent grandement la tâche en matière de couverture.
Plus d'un siècle s'était écoulé depuis sa transformation lorsqu'une rencontre avait à nouveau singulièrement modifié le cours de son existence. Alors qu'il se trouvait en Hollande et comptait parmi les membres d'un cercle d'érudits proches de la famille de Guillaume II, stathouder des Provinces-Unies, le fils du roi Charles 1er d'Angleterre était venu trouver refuge auprès de sa belle-famille à la mise à mort de son père pendant la révolution.
Charles II avait étroitement sympathisé avec Ambrosius, ce dernier étant allé jusqu'à lui révéler certains secrets du monde magique, et quand l'héritier du trône britannique avait retrouvé la place qui lui était due à la chute du Parlement, il possédait une dette non négligeable envers son ami. L'histoire ne devait conserver de cette période que le fait que la mort du Lord Protecteur Cromwell avait probablement été due à la malaria mais l'exécution post-mortem de ce dernier par décapitation lorsque le roi revint au pays n'était pas simplement ostentatoire.
La maladie et le revirement de pensée des successeurs de Cromwell avaient aussi été l'œuvre d'Ambrosius, même si d'un commun accord, le roi avait tenu à ignorer les ressors utilisés par son serviteur. Pour récompense, Ambrosius s'était vu attribuer un lot conséquent de terres dans le Wiltshire où il avait fait construire un manoir à sa convenance entouré d'un immense jardin à la française. Il avait alors pris le nom complet de Brutus Malefoy et était devenu un membre éminent de la royauté anglaise sans que personne, pas même le roi, ne soupçonna jamais sa véritable nature ni même l'étendue de ses pouvoirs.
Néanmoins, certains autres fins observateurs avaient su voir clair dans les faits et gestes de Brutus et son attitude avait ravivé une antique scission dans la communauté vampirique. On remettait en question la place des vampires dans la société. Certains voulaient suivre l'exemple de Brutus, allant même jusqu'à en oublier l'outrage à l'origine de sa transformation, tandis que d'autres criaient à la perte de tous si les vampires sortaient de l'ombre et si les humains venaient à découvrir leurs exactions.
Des conflits larvés avaient éclaté partout en Europe entre les différents clans de vampires et la communauté sorcière n'avait eu d'autre choix que d'intervenir. Le point d'orgue avait été atteint en 1665, à Londres. Les innombrables personnes qui avaient alors trouvé la mort n'étaient pas toutes victimes de l'épidémie de peste, ainsi que l'histoire moldue le prétend encore, tout comme l'incendie qui avait dévasté une grande partie de la ville l'année suivante n'avait pas été qu'un effroyable accident.
Il y avait eu d'importantes pertes dans les différents camps et la situation avait été en passe de devenir catastrophique avant qu'une convention ait été ratifiée, unique en son genre, définissant pour la première fois la place des vampires dans la société magique. Une fois le nouvel article versé au Règlement concernant le traitement des créatures partiellement humaines, la situation s'était apaisée mais les esprits allaient conserver longtemps trace de cet épisode, et ce partout dans le monde.
En effet, la volonté de maintenir cachée leur existence aux Moldus, bien qu'amorcée par certains sorciers depuis que la chasse aux sorcières était apparue plusieurs siècles auparavant, avait dépassé la seule sphère vampirique. Un puissant courant de pensée anti-Moldus avait alors gagné l'ensemble de la communauté magique.
Si Brutus avait initialement évité de prendre publiquement part aux débats en se contentant de suivre les effets de la crise provoquée malgré lui, son intérêt n'avait eu de cesse de grandir intérieurement et fort des leçons apprises des plus illustres penseurs de ce siècle, il s'était alors immiscé dans la vie politique en y diffusant habilement sa propagande tronquée.
Sous couvert d'un ardent militant contre les Moldus pour la suprématie du sang pur, il avait commencé par fonder une gazette au titre évocateur de Sorcier en Guerre qui ne laissait aucun doute sur ses inclinaisons et s'était rendu graduellement présent dans le gouvernement magique sans pourtant briguer le moindre poste officiel. Il s'était ainsi appliqué à faire ce qu'il savait le mieux, à savoir, infiltrer son monde sans rien laisser paraître, duper son entourage en réduisant au silence les rares personnes à même de le démasquer, par le chantage ou d'autres méthodes plus viles encore.
Car parallèlement à sa position influente dans la société sorcière, il avait enfin pu approcher certains de ses semblables, maintenant disposés à le reconnaître, et se faire lentement une place parmi eux pour leur exposer les bases de ses convictions. Convictions qui plaçaient leur espèce au-dessus de toutes les autres en la qualifiant non plus de malédiction ou de défaut de la création ainsi que beaucoup avaient cherché à le prétendre depuis des temps immémoriaux, mais comme une perfection à atteindre, le stade ultime de l'évolution.
Et comme cette perfection n'aurait su être destinée à n'importe qui, les sujets dignes de prendre part à cette grande remise en ordre allaient devoir être soigneusement choisis. Pour ce faire, il était crucial que les erreurs du passé ne soient pas rééditées. Aussi les sorciers devaient ne rien savoir de ces desseins et continuer à croire aveuglément que tous les vampires se satisfaisaient amplement de ne plus être considérés comme des "créatures" mais des "êtres", au même titre que n'importe quel humain.
S'il allait de soi que les idées de Brutus ne faisaient pas l'unanimité chez les vampires - les plus séduits étant de fait les plus enclins à se manifester et à agir - l'une des premières entraves à son projet allait paradoxalement venir de la communauté sorcière. En effet, pourtant parfaitement ignorants de sa véritable nature comme de ses ambitions, ses détracteurs sorciers s'étaient mis à arguer du fait que Brutus ne pouvait prétendre placer au-dessus de toute autre valeur celle d'une lignée pure alors que son propre arbre généalogique demeurait pour le moins nébuleux.
Et incapable de lever le voile sur un passé humain qu'il ne possédait plus, Brutus avait dû s'employer à construire cette ascendance de toutes pièces. Dégagé des contraintes de temps par son immortalité, il avait alors choisi de s'éclipser physiquement de la société sorcière et humaine en entreprenant un long voyage à travers le monde.
Tout en continuant de gérer son domaine à distance il avait ponctuellement parsemé ses correspondances administratives de nouvelles s'agissant de sa vie privée. Les personnes qui se succédèrent à son service allaient ainsi avoir vent de son mariage et de la naissance de son fils. Fils qui allait reprendre le flambeau de son père à la mort de ce dernier et transmettre après lui le nom des Malefoy à plusieurs générations.
Outre l'opportunité de parfaire sa duplicité, ses longues pérégrinations avaient surtout permis à Brutus d'étendre son réseau. Année après année, il s'était ainsi minutieusement imprégné de la vision des choses des vampires peuplant chaque continent, des plus précaires aux plus machiavéliquement évoluées, avant de les intégrer aux siennes de manière à les présenter à tous sous un attrait toujours plus redoutable. D'autres liens avaient été tissés et de nouveaux pouvoirs acquis, comme celui d'influer sur l'aspect de son corps ou encore de s'affranchir en partie de la nocivité de la lumière du jour.
Ce n'est qu'à l'aube du vingtième siècle et après avoir endossé pas moins de douze nouveaux pseudonymes successifs, qu'il avait orchestré son retour en Angleterre sous l'identité d'Abraxas Malefoy. Mais alors qu'il détenait en plus d'une somme accrue de connaissances, un domaine d'influence sans précédent sur la communauté vampirique, il avait jugé préférable d'attendre encore pour passer à l'action. Il devait réaliser, bien des années plus tard, que ce moment avait pourtant été l'un des plus opportuns pour mener à bien ses projets et allait s'en vouloir longtemps de n'avoir su le saisir.
Peut-être que la notion de famille avait fini par l'obséder au point de désirer en fonder une réellement ou bien avait-il seulement cherché à affirmer sa position de manière indéniable, toujours est-il qu'il s'était mis en tête de réaliser une prophétie apprise au cours de son périple et qui lui permettrait, le cas échéant, d'accéder simultanément à ces deux volontés.
La prophétie en question provenait d'un très ancien texte morcelé et dispersé aux quatre coins du monde par les premières générations de vampires afin de protéger leur descendance d'un contenu controversé qui, mal interprété, était susceptible de les mener à leur perte. Elle prétendait, entre autres allégations, qu'il était possible de mettre au monde un vampire non pas en le créant par le traditionnel échange de sang, autrement appelé l'Étreinte, mais en l'engendrant naturellement. Ce "né vampire" aurait alors été pourvu des pouvoirs les plus puissants qui soient, au point que même les plus anciens des Anciens n'auraient su rivaliser avec. Il se disait en outre qu'il porterait en lui l'avenir de toute la communauté.
Si cette théorie circulait depuis la nuit des temps parmi les vampires, seule une poignée d'entre eux y accordait véritablement crédit et parmi eux, bien peu encore en connaissaient les termes exacts. On prétendait que certains avaient essayé de trouver le moyen d'engendrer cet Élu mais personne n'y avait jamais réussi. Personne jusqu'à Abraxas.
Ne se contentant pas d'envisager le sujet au travers du seul prisme de la magie, il avait eu la remarquable idée d'y intégrer une dimension scientifique tirant partie de son intérêt toujours vivace pour le travail des savants de son temps. Ainsi, s'inspirant des études biologiques les plus pointues, il avait su séduire un jeune sorcier passionné par la magie appliquée aux sciences de la vie en général et à l'immortalité en particulier. Ensemble, ils s'étaient ingéniés à mettre au point ce qui s'apparenterait aujourd'hui à un clonage, un clonage emprunt de magie noire. Et après trente années d'essais aussi infructueux que sordides, le fils véritable d'Abraxas, Lucius, avait finalement vu le jour.
Très vite, Lucius s'était avéré être un vampire hors du commun doté de pouvoirs considérables, supérieurs à ceux de son père, mais hélas pas aussi exceptionnels que ceux annoncés par les textes prophétiques. En poussant les observations avec son ami sorcier, Abraxas avait en revanche été enchanté de constater que sa progéniture, outre le fait de conserver un patrimoine génétique identique au sien et ainsi lui ressembler physiquement trait pour trait, partageait également son esprit, véhiculé par le sang vampirique.
En d'autres termes, père et fils formaient ensemble une entité puissante, mue par une pensée commune qui rivalisait avec les meilleures alliances. Abraxas avait alors entrevu une nouvelle interprétation des textes anciens, se voyant lui et sa descendance au cœur même de la prophétie, ne doutant pas que les générations de Malefoy à venir formeraient alors un clan graduellement plus puissant et que leur place, à terme, allait être indétrônable. Ajouté à cela la possession de la baguette d'Aubépine, que les Malefoy allaient se transmettre de père en fils, Abraxas n'aurait alors pu imaginer que ses plans aient pu être contrariés.
Il le furent pourtant, et de plus d'une manière…
