Cœur de pierre
Chapitre 2 :
Edward ne revint que le dimanche soir. Durant la semaine, je l'avais observé, de temps à autre, pour me rassurer ; et j'avais eu accès aux visions d'Alice, mais je préférais le voir… en l'instant ; Esmé me l'avait souvent demandé.
Il était bien à Denali, chez Tanya et ses sœurs, et avec Eléazar et Carmen – j'avais connu brièvement le premier à Volterra, il était parti avec Carmen moins de dix ans après mon arrivée dans la garde des Volturi. J'avais vu Edward, assis dans la neige, replié sur lui-même ; je n'avais pas insisté lorsque Tanya l'avait rejoint. Leur conversation ne me regardait pas. Mais quoiqu'il fut dit, cela sembla le décider à rentrer ; car Alice nous avait annoncé son retour une demi-heure après ma petite introspection.
Il neigea, cette nuit-là. Et pour fêter son retour avec dignité, Emmett, Jasper et moi l'avions bombardé de boules de neige, au matin. Lorsque nous dûmes partir au lycée, je me rendis seulement compte que je n'avais jamais été aussi heureuse que de conduire de nouveau ma Romeo. Presque une semaine à conduire cette Volvo, c'était bien trop.
J'avais même accordé à Rosalie le privilège de monter avec moi. Une première. Bon, certes, c'était parce qu'Edward m'avait pratiquement forcé à la prendre ; il n'en pouvait sans doute plus de son irritation quant à la dangerosité de la situation.
Si les choses tournaient mal, cela n'était pas risqué uniquement pour Edward. Mais pour nous tous. Personne ne devait découvrir notre secret, personne ne devait nourrir de soupçons, ou cela pourrait signifier de très, très gros ennuis pour nous. Si les Volturi venaient à l'apprendre – et je savais de quoi je parlais, bien plus que Jasper ; pour avoir participé dans une certaine mesure, à punir ces méfaits – nous étions en mauvaise posture. Et visiblement, Edward avait envie d'échapper pour un moment à la désapprobation dont Rose suintait de tous les pores ; alors, je lui avais indiquée de prendre place à côté de moi.
A l'heure du déjeuner, j'étais soucieuse de ce qui allait se passer. Je sortis la première de la salle de maths, et j'arrivais tout juste derrière les autres, dont Edward, étroitement encadré, et certainement agacé par cette protection rapprochée.
- Ça va aller, murmura Alice.
- Bien sûr que ça va aller, grommela Edward.
Il était entouré par Emmett et Rosalie devant lui, Jasper, Alice et moi derrière. Cela ressemblait fortement à une escouade de garde du corps, et cela ne semblait pas réjouir Edward. Je ne pus m'empêcher de ressentir une certaine satisfaction face à son exaspération. C'était peut-être un peu mesquin, et mal placé ; mais je n'arrivais pas à faire autrement. Tout comme Jasper, à mon avis.
- Elle sera bientôt là, indiqua Alice. Elle ne sera pas dans le vent si on s'assoit au même endroit que d'habitude…
- Evidemment qu'on va s'asseoir au même endroit que d'habitude. Arrête Alice. Tu me tapes sur les nerfs. Tout ira parfaitement bien pour moi.
- Hum…, fit Alice. Je pense que tu as raison.
- Evidemment, marmonna-t-il.
Edward me jeta un regard noir tandis que nous nous asseyons. J'avais de bonne raison de croire que mon ravissement transparaissait bien trop mon expression, et mes pensées. Je répliquai d'un sourire parfaitement hypocrite à l'œillade peu amène d'Edward. Enfin un peu de justice dans ce bas monde. Le donneur de leçon qui en recevait, l'arroseur arrosé. Jouissif. Très jouissif.
Agaçant, hein ? songeai-je à l'adresse de mon frère.
Il ne répliqua pas mais donna un coup de pied dans ma chaise, avant de se concentrer. Nous allions enfin savoir.
- Du nouveau ? interrogea Jasper à l'adresse d'Edward.
- Non. On dirait… qu'elle n'a pas parlé à personne.
Je haussai un sourcil. Mais je n'étais pas plus étonné que cela, en vérité. A ce que j'avais pu voir la semaine passée, elle semblait relativement timide. Et j'avais essayé de la visualiser, mais cela s'était révélé impossible. Son esprit m'était resté inaccessible. Je m'en étais sentie très frustrée, et j'avais passé énormément de temps à essayer de la percevoir. J'avais sans aucun doute détaillé Bella Swan avec bien plus de précision que tout autre élève de ce lycée. Mais je n'entendais d'elle que ce que les humains voyaient, et je ne voyais d'elle que l'image qu'elle renvoyait aux autres ; rien, rien ne semblait émaner de son esprit. C'était comme si… comme si son aura m'était invisible, qu'elle… n'existait pas.
J'avais été, en quelque sorte, rassurée que le don d'Edward ne fonctionnât pas sur elle non plus. C'était vraiment très surprenant et très intriguant, mais indéniablement, c'était un soulagement – ce n'était pas mon don qui été faillible. Le… problème, si on pouvait dire ainsi, venait de la fille Swan.
- Peut-être que tu n'es pas aussi effrayant que tu le crois, ricana Emmett. Je suis prêt à parier que je lui aurais fait bien plus peur que ça.
Edward roula des yeux.
- Je me demande pourquoi…? s'intrigua Emmett à voix haute.
- Tu n'es pas le seul à te le demander, répliqua Edward. Je n'en sais rien.
Il était au moins aussi frustré que moi de ne pas savoir pourquoi il ne pouvait l'entendre. Quoique… plus, sans doute. Alice les interrompit.
- Elle arrive, murmura-t-elle.
Edward se raidit.
- Essayez d'avoir l'air humain, souffla Alice.
- Tu as bien dis « humain » ? s'enquit Emmett.
Sur ce, il leva son poing, et lança brutalement la boule de neige qu'il avait conservée vers Alice, qui l'évita d'un léger et souple mouvement de la main. La glace ricocha et traversa toute la cafétéria à une vitesse bien trop rapide pour être remarquée des humains, et elle s'écrasa contre le mur de briques, qui craquèrent.
Extrêmement discret. Rosalie le reprocha à son compagnon avec sarcasme.
- Super. Très humain Emmett. Pourquoi tu ne donnes pas un coup de poing dans le mur, pendant que tu y es ?
- Ça serait plus impressionnant que si c'était toi, bébé.
Emmett pouvait être franchement exaspérant, quelques fois. Et à voir la tête que tirait Edward, ce n'était pas vraiment le moment idéal qu'il avait choisi pour nous faire part de sa puérilité.
- Elle va regarder par ici, murmura Alice en donnant un coup de coude à Edward. Essaie d'avoir l'air humain.
Sa grimace s'accentua. Mon Dieu, mais il ne savait pas se détendre ?
- Détends-toi, Edward, marmonnai-je.
- Et puis honnêtement, intervint Emmett. Tu tues un humain, ok. Ce n'est pas la fin du monde.
Je levai les yeux au ciel. Quel agaçant personnage.
- Si tu savais, répliqua Edward.
- Tu devrais apprendre à relativiser, rétorqua notre jovial frère. Comme je l'ai fais. L'éternité donne toujours le temps de purger notre peine.
Point de vue discutable. Mais pas dans l'instant puisque Alice lui envoya en pleine figure une poignée de glace. Emmett cligna des yeux, surpris, puis il sourit.
- Tu l'auras voulu…
Il se pencha par-dessus la table et ébroua ses cheveux incrustés de glace vers nous. La neige fondue vola de ses cheveux pour venir nous éclabousser. Alice éclata de rire tandis que Rosalie émettait une plainte en s'écartant d'Emmett. Nous l'imitâmes, tous, en parfaits comédiens.
Le repas se poursuivit, ponctué par les seules paroles des humains autour de nous, Edward se concentrant sur Bella Swan. Aucun de nous ne fit un mouvement lorsqu'il fut l'heure de partir vers nos cours, attendant la décision d'Edward. Irait-il en biologie ? Juste à côté d'elle ? A moins d'un mètre de cette fille dont le sang lui était si attirant ? Etait-il assez fort pour l'affronter ? Ou était-ce suffisant pour aujourd'hui ?
Alice le voyait y aller, en tout cas ; d'après ce que je percevais de ses visions.
- Je… pense que c'est bon, dit Alice d'un ton hésitant. Ton esprit va bien. Je pense que ça ira pour une heure.
Impression au combien subtile et aux possibilités changeantes.
- Pourquoi te forcer, Edward ? intervint Jazz. Rentre à la maison. Détend-toi.
J'avais l'impression qu'il suintait la satisfaction. Encore pire que moi, alors que je pensais avoir atteint un niveau impossible.
- Où est le problème ? répliqua Emmett. Moi, je dis qu'il faut relativiser. Qu'il la tue ou non, qu'est-ce que ça change ?
- Je ne veux pas encore déménager, se plaignit Rose. Je ne veux pas tout recommencer depuis le début. On est presque à la fin du lycée, Emmett. Enfin.
Je ne pouvais pas lui donner tort sur ce point-là. Surtout sachant qu'ayant eu tout juste un peu plus de seize ans à ma transformation, je rencardais toujours pour un an de plus qu'eux ; sachant qu'en théorie, il m'en faudrait presque deux de plus. Heureusement qu'Edward et Alice étaient presque toujours avec moi ; je ne l'aurais pas supporté, sinon, je crois.
- Non Rose, je pense vraiment que ça va aller, insista Alice.
Elle semblait plus sûre – ses visions l'étaient, en tout cas, moins floues, plus nettes, moins diverses - et fixait Edward, comme pour savoir ce qui pouvait avoir enclencher cela. J'étais intriguée par un tel changement.
- C'est…quasi-certain. Il y a quatre-vingt-treize pourcent de chance qu'il ne se passe rien d'inquiétant s'il va en cours.
Ils échangèrent tous deux un de leurs regards. Puis Edward se leva, nous ordonna d'aller en cours. Et il disparut. J'étais impressionnée par son emprise sur lui-même, et espérais qu'elle sera à son summum cette après-midi. J'avais confiance en lui. Après Carlisle, il était sans doute celui qui avait le plus de retenue parmi nous. Surtout compte tenu du fait que Bella Swan était certainement pour lui ce qu'Aro aurait appelé la tua cantante. Je ne préférai même pas imaginer les pensées qu'il avait du combattre la semaine dernière durant près d'une heure.
J'espérai vivement qu'il n'ait pas à relativiser, comme dirait Emmett.
L'heure de sport fut longue, comme d'habitude. Ajoutant en prime que j'étais inquiète à propos de ce qui était en train de se produire, et qu'il m'était difficile de percevoir ce qu'Edward faisait ou non, sans concentration absolue. Certaines images m'apparaissaient, le visage de Bella Swan notamment, un microscope. Mais c'était flou, je n'arrivais pas à me concentrer. J'indiquai à Mr. Clapp que je ne me sentais pas bien, et il m'autorisa à rester sur le banc de touche.
Je pus observer ce qui se passait en labo de biologie en toute tranquillité. Ce qui était notablement étrange, c'était que j'entendais ce qu'Edward disait, mais rien ne me parvenait de la fille Swan, alors que je savais qu'il lui parlait, puisqu'il était en face d'elle, et que je la voyais remuer les lèvres de la même façon qu'Edward ; j'entendais sa voix comme l'entendait Edward, cependant, je ne l'entendais pas elle. C'était comme si… comme si je regardais un film mal doublé. Je distinguai parfaitement les paroles d'Edward – et les pensées des autres, qu'il entendait dans son propre esprit – je percevais tout ce qui se trouvait dans son champ de vision – Bella Swan, principalement – mais impossible de l'entendre par un autre moyen que l'esprit d'Edward lui-même. C'était comme si son esprit était complètement hermétique, son aura inexistante, alors qu'elle était bien là.
A la fin de l'heure, je pris mon temps. Je vis Edward quitter précipitamment la salle de biologie, et aller en espagnol – cours qu'il partageait avec Emmett. Je laissai tomber mes observations, et je me rendis en cours d'anglais. J'en attendais impatiemment la fin, pianotant sur le bureau.
Heureusement que les profs m'interrogeaient rarement car je fus extrêmement inattentive. Cette panoplie parfaite d'humaine ne m'avait jamais autant agacée qu'à présent. Je me ruai vers la sortie à la seconde où la sonnerie retentissait, et je quittai la salle avant que les humains n'eussent le temps de finir de ranger leurs affaires. Je me dépêchai de rejoindre le parking. Je me figeai à une vingtaine de mètres de la Volvo, où Edward était appuyé. Il fixait une vieille Chevrolet rouge rouillée, que je savais être celle de Bella Swan ; je la distinguais dans l'habitacle. Il éclata de rire lorsqu'elle passa devant lui.
J'eus une impression étrange, à ce moment-là. Déjà, de soulagement. Bella Swan était toujours vivante et suffisamment en bonne santé pour conduire. Mais il y avait autre chose. Quelque chose de différent, je n'arrivais pas à savoir ce que c'était, ni ce que cela pouvait signifier. Et cela m'irritait.
Je repris mon chemin lorsqu'Edward se tourna vers moi et m'adressa une petite moue. J'arrivai près de lui alors que je voyais les autres qui arrivaient.
- Inquiète, n'est-ce pas ? me dit-il simplement.
- Bien sûr. Tu es mon frère.
Ma réplique le fit sourire et je me détournai pour grimper dans ma voiture. J'attendis que mes frères et sœurs soient installés, avant de démarrer en trombe. Aujourd'hui, je comptai bien gagner.
