Disclaimer : Bien évidemment rien ne m'appartient, tout est à la génialissime Stephenie Meyer, et j'utilise ses personnages seulement pour le plaisir d'écrire et dans aucun but lucratif…

Je tiens à ajouter une petite précision, ce chapitre comporte énormément de dialogues tirés de mes propres traductions de Midnight Sun (tout comme certains petits dialogues précédents). A ceux qui n'ont pas succombé à la tentation - contrairement à moi - je dis donc prudence, et attention aux spoilers. Selon moi, ce chapitre est très important pour l'histoire d'Edward et Bella, je me voyais mal le supprimer.

Merci à ceux qui m'ont lu, ou mis en alerte, ou déposé des reviews, j'ai apprécié l'attention, ça fait chaud au coeur...


Cœur de pierre


Chapitre 4


L'ambiance était pesante, glacée, lourde, gelée. Je fus la dernière à pénétrer dans la salle à manger – digne de notre mascarade, autant que pour assurer des discussions construites, destinées à calmer nos tempéraments éclectiques. Carlisle était assis en bout de table, Esmé à sa droite, anxieuse, sa main sur l'épaule d'Edward, de l'autre côté de Carlisle ; Emmett, le visage ironique, et Alice, concentrée sur des eaux lointaines, étaient aussi installé autour de la table, du côté de Esmé, cependant. Jasper semblait hésitant, près de Rosalie, debout tous deux, adossés au mur. Je percevais qu'il fixait Alice par intermittence.

J'hésitai un instant, avant de me caler contre le mur séparant les deux baies vitrées, à l'opposé de Jasper et Rosalie. Ma position était marquée. La sécurité avant tout. Il nous fallait étudier les options, et voir laquelle était la meilleure.

Je voulais savoir ce qui avait réellement poussé Edward à agir en faisant preuve d'une telle stupidité. Parler de stupidité était sans doute trop excessif. Il me semblait que si Edward n'avait pas poussé la fille Swan du chemin du van, il y aurait eu de fortes probabilités pour qu'elle en meure, ou que son sang se répande sur le sol. Pour nous autres, cela aurait été assez inconfortable. Il aurait peut-être fallu retenir Jasper. Mais surtout, Edward se serait révélé. Et grâce à son don, nous n'aurions pas eu la moindre chance de lui éviter de se précipiter vers le corps sanglant de Bella Swan. Au moins, la solution qu'avait entreprise Edward limitait les dégâts avec un seul témoin oculaire, restait à savoir ce qu'elle irait raconter – en partant de l'hypothèse qu'elle n'était pas sincère, à l'hôpital. Elle le semblait, mais nous ne pouvions être en mesure d'être sûrs, avec Edward qui n'était pas en mesure d'accéder à ses pensées.

A moins qu'elle ne meurt. Ce qui se serait probablement passé ce matin, si Edward n'était pas intervenu. Je revoyais la scène, comme si elle se reproduisait sous mes yeux. La fille sortait de la vieille camionnette, avec beaucoup de précaution, faisant sourire Edward… Je me figeais. Repenser au sourire qu'Edward avait arboré lorsqu'il l'observait, juste avant l'accident, eut le don de me faire envisager les choses d'une manière totalement différente. Il était certain que sans lui, la fille Swan aurait trépassé. Et si c'était cela qu'il avait voulu éviter ?

Les yeux d'Edward se posèrent une demi seconde sur moi, et je discernais comme une once de surprise et d'inquiétude. Ce dernier sentiment me confirma ce que je soupçonnai. Il y avait bien autre chose ; mais j'ignorai de quoi il en retournait exactement.

- Je suis vraiment désolé, dit Edward. Je ne voulais pas vous faire courir le moindre risque. C'était irréfléchi, et j'en prends l'entière responsabilité.

Je me concentrai sur lui. Son regard se porta tour à tour sur Rose, puis Jazz, et enfin Emmett.

- Qu'est-ce que tu veux dire par « j'en prends l'entière responsabilité » ? répliqua Rosalie, toisant Edward d'un œil torve. Tu comptes régler les choses toi-même ?

Le sous-entendu de ses paroles était très clair, net et précis. Elle voulait qu'Edward tue Isabella Swan. Ce qui était certainement la voie de la sûreté. Pour nous, s'entend. Aucun de nous ne tenions à nous attirer les foudres des Volturi, si de telles rumeurs sur nous leur parvenaient.

- Pas dans le sens où tu l'entends, répondit Edward. Je veux bien partir immédiatement, si ça vaut pour le mieux.

- Non, murmura Esmé. Non, Edward.

Il était certain que cela lui apporterait beaucoup de tristesse. A moi aussi, songeais-je. Et cela n'aiderait pas à assouvir ma curiosité. Ni à aider à la situation, nous avions besoin de lui pour savoir ce que la fille allait dire ou non ; son don était bien plus efficace que le mien.

- C'est juste pour quelques années, nuança Edward, en lui tapotant doucement la main.

- Esmé a raison, je pense, intervint Emmett. Tu ne peux aller nulle part maintenant. Ça n'aiderait pas, au contraire. Nous avons plus que jamais besoin de savoir ce que les gens pensent.

- Alice et Claire intercepteraient tout évènement majeur.

Je haussai les sourcils, plus que sceptique. C'était beaucoup moins sûr que le pouvoir d'Edward. Il l'avait dit lui-même. Evènement majeur. Carlisle désapprouvait également, il secoua la tête.

- Je pense qu'Emmett a raison, Edward. Cette fille parlera plus facilement si tu n'es plus là. Soit nous partons tous, soit nous restons.

- Elle ne dira rien, insista Edward.

Il semblait sûr de ce qu'il avançait.

- Tu ne peux pas lire dans ses pensées, rappela Carlisle. Et Claire ne peut pas voir ce qu'elle fait. Nous n'avons aucune certitude.

- Je le sais. Alice, dis-leur.

Elle eut un regard las. Je me concentrai sur elle, pour intercepter ce qu'elle voyait. Jasper intervenait souvent, bloqué par Edward, Rosalie était plus hésitante et revenait moins souvent. Mais Jasper semblait déterminé.

Ainsi, Edward comptait se mettre sur le chemin de Jasper. Il voulait l'arrêter, l'empêcher, de ses propres mains. Je trouvai cela… étrange. Mais en accord avec ma certitude qu'autre chose se tramait. Quelque chose de plus… complexe qu'une simple humaine qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment.

- Je ne peux voir ce qu'il va se produire que si on ignore ce qui s'est passé.

Ses yeux s'étaient portés sur Rose et Jazz. Bien sûr. La première réagit au quart de tour en envoyant sa paume sur la table de bois, qui fit un bruit très convaincant. Esmé grimaça.

- Nous ne pouvons pas laisser la moindre chance à cette humaine de parler. Carlisle, tu le sais. Toi aussi, Claire. Même si non décidons de tous disparaître, nous ne pouvons pas laisser des rumeurs derrière nous. Nous vivons déjà suffisamment différent du reste de notre race – tu sais qu'il y en a qui n'attendent qu'une seule occasion pour nous pointer du doigt. Nous devons être plus prudent que quiconque !

Elle n'avait pas tort. J'imaginai parfaitement la réaction des Volturi s'ils venaient à l'apprendre. Cela n'était pas autant que les guerres de clan du sud, mais notre famille était puissante. Et tel que je les connaissais, plutôt bien que mal, ils ne laisseraient pas une occasion de réduire notre clan à néant. Aro serait très envieux de recruter Edward, et Alice. Il ne serait peut-être même pas contre l'idée de m'accorder mon retour parmi eux. En trente ans, j'avais déjà vu des pardons accordés – alors que les vampires en question étaient doués de quelques intéressantes facultés.

- Nous avons déjà laissé des rumeurs derrière nous, lui rappela Edward.

- Juste des rumeurs et des soupçons, Edward. Pas des témoins et des preuves !

- Des preuves ! lança-t-il, clairement dubitatif.

Cependant, Rose disait vrai. Malheureusement. Et c'était sans doute le plus embêtant. Jazz acquiesça, glacial. Malgré moi, je ne pouvais pas leur donner tort…

- Rose, souffla Carlisle.

- Laisse-moi terminer Carlisle. Ce n'est pas la peine de donner dans le grand spectacle. La fille s'est cognée la tête aujourd'hui, c'était simplement plus grave qu'on ne le croyait, continua Rose en haussant les épaules. Chaque mortel va se coucher avec le risque qu'il ne se réveille jamais. Les autres attendent de nous que nous nettoyions après notre passage. Techniquement, c'est à Edward de s'en charger, mais c'est visiblement trop dur pour lui. Tu sais que je peux me contrôler. Il n'y aura aucun indice derrière moi.

- Oui Rosalie, gronda Edward, nous connaissons parfaitement tes hauts talents d'assassin.

Rosalie feula, furieuse, dans sa direction. A la tournure que prenaient les choses, il était préférable pour lui qu'il n'en rajoute pas.

- Edward, s'il te plaît, intima Carlisle.

A l'adresse de Rosalie, il ajouta :

- Rosalie, j'ai autorisé ce qu'il s'est passé à Rochester parce que je pensais que tu méritais justice. Les hommes que tu as tués t'ont traité de la pire façon. Ce n'est pas la même chose, ici. La fille Swan est une innocente.

- Ce n'est pas personnel, Carlisle, grinça Rose entre ses dents. C'est pour nous protéger tous. Claire pourrait en faire tout autant.

Je tournai la tête vers elle avec un grognement sourd. Il était absolument hors de question qu'elle m'entraîne dans ses petites expériences sordides, qui n'auraient jamais lieu, puisque jamais Carlisle ne les autoriserait. Il y eut un moment de battement.

Je frémis d'horreur alors qu'il hochait la tête. Puis je me souvins qu'il s'agissait de Carlisle.

- Je sais que tu veux bien faire, Rosalie, mais… les incidents… occasionnels et la perte de contrôle sont une regrettable part de ce que nous sommes.

Il était admirable d'observer la manière avec laquelle il s'incluait, alors que lui-même n'avait jamais commis de faux pas.

- Assassiner un enfant innocent, de sang froid, est complètement différent. Je crois que le risque qu'elle peut représenter, qu'elle parle de ses soupçons ou non, n'est rien à côté du risque que nous prenons si nous faisons des concessions pour assurer notre protection. Nous risquons d'oublier qui nous sommes.

Rosalie se renfrogna, tandis que je souriais intérieurement.

- C'est juste de la responsabilité, objecta-t-elle.

- Non, corrigea calmement Carlisle. C'est de l'insensibilité. Chaque vie est précieuse.

Rose soupira lourdement et Emmett lui tapota l'épaule tout en lui murmurant à voix basse :

- Tout ira bien Rose.

Elle n'aurait plus rien à y opposer, elle se rangerait à l'avis de Carlisle. Je ne pensais pas que Jasper soit aussi facilement influençable. Moi-même, j'avais encore quelques réticences. Tant que le silence de la fille n'était pas certain, cela pouvait s'avérer dangereux. Je serais plus tranquille si nous savions qu'elle se tairait. Ce serait étonnant qu'elle le fasse ; les humains étaient souvent du genre à cancaner, portés sur l'exagération. Ce serait une curieuse fille si elle ne répondait pas à ces critères. Quoique, la discussion que j'avais surprise, ce midi, m'ouvrait de nouveaux horizons. La fille avait l'air vraiment sincère lorsqu'elle disait qu'elle ne comptait rien dire. Impossible d'en être sûre, cependant – de part son immunité au don d'Edward ; et au mien, par la même occasion. Je me demandai si elle était également hermétique au don d'Aro.

- La question est donc : devons-nous partir ou pas ? continua Carlisle, me coupant dans mes pensées.

- Non, gémit Rosalie. On vient à peine d'arriver. Je ne veux pas encore recommencer la Terminale.

- Bien sûr, vous pouvez garder le même âge, précisa Carlisle.

- Pourquoi partir si vite ? intervins-je. Je suis d'accord avec Emmett, cela n'aiderait en rien à la situation. Au contraire.

Carlisle haussa les épaules.

- J'aime être ici ! s'écria Rose. Avec si peu de soleil, nous pouvons presque être normaux !

Je ne pouvais pas dire que je n'étais pas d'accord.

- Et bien, reprit Carlisle, nous n'avons pas à décider aujourd'hui. Nous pouvons attendre et voir si cela est nécessaire. Edward paraît certain du silence de la fille Swan.

Malgré tout, je ne dirais pas non sur un peu de certitude de la part d'Alice. Rose émit un rire sceptique.

- De toute façon, fis-je remarquer, elle ignore ce que nous sommes. Elle va nourrir des soupçons, c'est évident. Mais tant qu'elle ne connaît pas notre nature exacte, il n'a pas de raisons majeures à ce que nous nous éloignions. Je pense que si nous restons, elle hésitera à révéler ce qu'elle sait. Et si elle se tait, ainsi que le pense Edward, il nous faudra juste veiller à ce que jamais personne n'apprenne ce qu'il s'est passé.

Carlisle hocha la tête, plutôt satisfait que je n'accepte pas que la fille Swan meurt.

Pour l'instant, ajoutai-je pour moi-même. Edward me jeta un regard peu amène. Il ne devrait pourtant pas s'étonner. Notre situation n'était pas des plus simples, ni des plus sûres.

Après tout, j'étais la seule, avec notre père, à connaître vraiment les Volturi. Jasper savait ce qu'ils laissaient derrière eux – pas grand-chose, en toute honnêteté – mais si ceci était tenu au secret, nous pouvions gager d'être à peu près en sécurité.

- Jasper, énonça simplement Edward, prévenant.

Leurs regards se rencontrèrent.

- Elle ne paiera pas pour mes erreurs, prévint Edward. Je ne le permettrais pas.

- Elle en a déjà bénéficié, non ? Elle aurait du mourir aujourd'hui, Edward. Je ne ferais que remettre les choses à leur place.

- Je ne le permettrais pas, répéta Edward en détachant chaque mot.

Les visions d'Alice se précisèrent, mais j'étais dissipée, je n'arrivais pas à les percevoir comme elle.

- Jamais je ne laisserais Alice courir le moindre danger, affirma Jasper, même le plus insignifiant. Tu ne ressens pour personne ce que je ressens pour elle, Edward, et tu n'as pas vécu ce que j'ai vécu, que tu aies vu mes souvenirs ou non. Tu ne peux comprendre.

Tu ne ressens pour personne ce que je ressens pour elle, me répétai-je intérieurement, oubliant un moment de me concentrer sur les visions d'Alice. J'écoutai sans vraiment l'entendre la suite de la conversation, absorbée par ce qui commençait à s'insinuer en moi.

- Je ne contredis pas ça, Jasper, continuait Edward. Je te dis seulement que je ne te laisserais pas faire le moindre mal à Isabella Swan.

- Bien sûr qu'il allait la protéger. C'était d'une évidence, à présent.

- Jazz, intervint Alice.

Jasper détourna son regard d'Edward pour le fixer sur Alice.

- Ne me dis pas que tu peux te défendre toute seule, Alice. Je le sais déjà. Je veux seulement…

- Ce n'est pas ce que je m'apprête à dire, l'interrompit Alice. Je voudrais te demander une faveur.

Edward resta bouche bée, et haleta, comme stupéfait. Je m'intéressai maintenant à ce qu'avait vu Alice. Et j'en restais… stupéfaite.

- Je sais que tu m'aimes, et je t'en remercie. Mais j'apprécierais réellement que tu n'essayes pas de tuer Bella. En premier lieu, parce qu'Edward est sérieux, et je ne veux pas que vous vous battiez, tous les deux. Et aussi… elle est mon amie. Du moins, elle va l'être. Ainsi que celle de Claire.

J'étais concentrée sur Alice, et je distinguais parfaitement les visions en cours. Alice, souriante, son bras autour des épaules de Bella Swan, moi, riante, de l'autre côté, et Bella tout aussi gaie, entourant nos tailles de ses bras.

Moi, amie avec Bella Swan ? Cela semblait si… impossible et inenvisageable. Et pourtant… si proche. D'après Alice.

- Mais… Alice, hoqueta Jasper.

- Je vais l'aimer un jour, Jazz. Et je t'en voudrais si tu empêchais cela. Et je crois que Claire aussi.

Les visions d'Alice semblaient certaines. J'étais intriguée. Une humaine allait devenir notre amie, à Alice et moi ? Une humaine amie avec des vampires ? Comment cela se pouvait-il ? Ne serait-elle pas effrayée ?

Me revint en mémoire le visage pâle, magnifique, la peau froide frôlant la mienne, des yeux noirs captivants. Le jeune homme, semblant à peine plus âgé que moi, qui sortait flou de mes réminiscences d'humaine. Un gentleman, agréable, poli, intelligent et cultivé, avec une conversation agréable, marchant à mes côtés, dans un parc. Ma fascination pour lui ; ma curiosité. Je me rappelais avoir eu la sensation qu'il était bien plus qu'un simple homme. Cela n'empêchait pas l'immense curiosité et le magnétisme impossible, l'attirance sans borne, qui m'avait étreinte. Depuis que je connaissais l'existence des vampires, j'avais su ce qu'il était réellement. J'avais quitté beaucoup de choses pour revoir ce visage, rien qu'une seule fois.

Je savais qu'un sentiment autre que l'instinct de conservation, que la peur, pouvait étreindre un humain à notre encontre. Moi-même, j'avais apprécié… l'amitié d'un vampire alors que j'étais encore humaine. Je me demandai l'impression que me donnerait l'effet inverse. Bella Swan, l'humaine ; nous, Alice et moi, les vampires. Edward. La curiosité m'envahit. Réagirait-elle comme moi ? Serait-elle tout autant fascinée que je l'avais été ?

- Ah, soupira Alice. Tu vois ? Bella ne va rien dire du tout. Il n'y a vraiment aucun souci à se faire.

Cela faisait plaisir de savoir qu'Alice était certaine de ce qu'elle avançait. Edward sembla pâlir, soudain.

- Alice ! s'étrangla-t-il. Qu'est-ce que… ?

- Je t'ai dis que je voyais venir des changements. Je ne sais pas, Edward.

- Quoi, Alice ? Qu'est-ce que tu me caches ?

Emmett grogna, il n'aimait pas se sentir à l'écart des conversations qu'Alice et Edward entretenaient ainsi. Alice secoua la tête, luttant pour qu'Edward ne puisse percevoir ce qu'elle voyait.

- Claire ! Dis-moi ce qu'elle a vu ! s'exclama Edward.

Je m'astreignais à me concentrer uniquement sur les visions d'Alice – elle se concentrait sur Jasper, qui n'était pas remis de ce qu'elle avait dit. Edward ne devait pas…

- C'est à propos de la fille ? demanda Edward, pressant. A propos de Bella ?

Dès qu'il eut prononcé son nom, la vision réapparut, dans l'esprit d'Alice, dans le mien ; rien qu'une seconde. Suffisamment pour qu'Edward la voie.

Il se mit à hurler tant en se levant. Sa chaise heurta le sol. Carlisle bondit en l'interpellant.

- Cela se précise, chuchota Alice. Tu es plus décidé à chaque minute. Il n'y a que deux voies pour elle, c'est soit l'un, soit l'autre, Edward.

- Non, répéta Edward.

Il dut se tenir à la table.

Je revoyais plus clairement ce qu'il en était. La vision était assez similaire : Alice, Bella et moi, toujours enlacées. Mais la peau de Bella était encore plus pâle – comme les nôtres – et ses yeux arboraient un rouge criard.

- Quelqu'un pourrait avoir l'amabilité de nous dire ce qu'il se passe ? marmonna Emmett.

Je souris. Ce qu'il se passait… c'était que notre existence était en train de prendre un nouveau tournant. Bien plus… je ne savais même pas comment le décrire.

- Je dois partir, murmura Edward.

Cela eut l'effet de me sortir de mes rêveries et de faire couler mon sourire.

- Edward, répliqua Emmett, on en a déjà discuté, c'est le meilleur moyen de faire parler la fille. Et en plus, si tu te barres, on ne sera jamais vraiment sûrs qu'elle n'ait rien dit. Tu dois rester, et faire avec.

- Je ne te vois partir nulle part, Edward, ajouta Alice. Je ne pense pas que tu puisses partir.

Bien évidemment. Si c'était la vérité, bien sûr qu'il ne le pouvait pas. Autant que Jasper ne pourrait jamais quitter Alice, ni Emmett se séparer de Rosalie ou Carlisle d'Esmé. Ils étaient liés, ensembles, pour l'éternité.

- Ce n'est pas ce que j'entends, murmura Edward, peu conscient du public qui les entourait, Alice et lui.

Je me désintéressai d'Alice, pour percevoir Edward. La conversation me concernait en partie, non ?

Risquerais-tu sa vie, la laisserais-tu sans défense ? entendis-je Alice, dans l'esprit d'Edward.

Edward plongea la tête entre ses mains.

- Pourquoi est-ce que tu me fais ça ?

Alice fixa Edward d'un œil tendre.

Je l'aime aussi. Enfin… je vais l'aimer. Ce n'est pas la même chose, mais je veux qu'elle soit là pour vivre cela.

- Tu l'aimes aussi ? s'exclama-t-il, incrédule.

Ainsi, donc, il n'avais pas compris. Quel doux ignorant. Alice soupira, je souriais.

Edward, tu es si aveugle… Ne vois-tu pas le chemin sur lequel tu t'engages ? Sur lequel tu es ? C'est encore plus inévitable que le soleil qui se lève à l'est. Regarde ce que je vois…

Il essaya de ne pas voir ce qu'Alice désirait lui montrer – Bella, devenue vampire, riant avec nous – mais moi aussi, j'avais perçu cette image, et je ne pouvais m'empêcher de la revoir.

La tête entre les mains, il se secoua.

- Non… Je ne suis pas obligé… Je partirai. Je changerai le futur.

- Essaye toujours, rétorquai-je, en même temps qu'Alice.

Nos regards se croisèrent et nous échangeâmes un sourire.

- Oh hé ! On est là, nous aussi ! s'exclama Emmett.

- Fais un peu attention, persifla Rose. Alice l'a vu s'éprendre d'une humaine ! Quel cliché, Edward !

- Quoi ? s'étrangla Emmett.

Visiblement, il venait tout juste de comprendre, et il éclata d'un rire tonitruant. Entre deux éclats, il s'exclama :

- C'est ce qui va se passer ? T'as besoin de repos, gamin.

- Emmett, es-tu capable de rester sérieux cinq minutes ? maugréai-je.

Edward semblait au bord de la crise cardiaque. Enfin… façon de parler. Je ne pensais qu'il soit réellement judicieux d'y ajouter les remarques d'Emmett.

- S'éprendre d'une humaine, répéta Esmé, complètement abasourdie. De la fille qu'il a sauvée aujourd'hui ? Tomber amoureux d'elle ?

- Qu'est-ce que tu as vu Alice ? Exactement ? interrogea Jazz.

- Tout dépend s'il est assez fort ou pas. Soit il la tue lui-même (elle lui lança un regard réprobateur), ce qui m'irriterait profondément, Edward, sans compter la peine que cela t'infligerait. Soit, elle sera une des nôtres, un jour.

Rosalie sembla s'étouffer en entendant cela.

- Cela n'arrivera pas ! hurla Edward. Ni l'un, ni l'autre !

- Cela dépend, répéta Alice, l'ignorant. Il est peut-être assez fort pour ne pas la tuer – mais ça va être compliqué. Ça va lui demander une énorme maîtrise de soi. Il devra peut-être même se montrer plus fort que Carlisle. Il peut être juste assez fort… La seule chose pour laquelle il ne l'est pas assez, en fait, c'est la quitter.

Edward était ni plus ni moins horrifié. Je m'éloignai de son esprit, il était déboussolé, et se désintéressait des pensées des autres, ne fixant aucun point précis ; et cela me donnait le tournis. Pour sûr que ça devait être effrayant, et extrêmement étrange. Toujours était-il que cela changeait irrémédiablement toutes les données. Jasper le savait, ainsi que nous tous. Bella Swan était devenue chasse gardée, avec interdiction d'y toucher. Cette pensée me fit sourire. Je souhaitai vivement qu'Edward puisse être heureux avec elle. Il le méritait plus que n'importe qui.

Carlisle soupira, après un long moment de silence. Il était vrai qu'eux n'en étaient qu'au stade de la révélation ; moi, j'avais eu quelques minutes de plus pour m'y faire.

- Et bien, voilà qui… complique les choses, dit-il.

- J'allais le dire, confirma Emmett, proche du rire.

- Je suppose que les plans restent les mêmes, ajouta pensivement Carlisle. Nous restons et allons observer. Evidemment, personne ne fera de mal… à la fille.

- Je suis d'accord, concorda Jasper. Si Alice ne voit que deux solutions…

- NON ! Non…

Edward hurlait littéralement de désespoir. En soixante ans, je ne l'avais jamais vu dans un tel état. Même lorsque la présence d'Emmett et de Rosalie, incapables de maîtriser leurs pensées, l'avait forcé à s'éloigner.

Je trouvai qu'il avait un peu tendance à en rajouter dans le mélodramatique. Ce n'était pas si grave, après tout. Et d'après Alice…

- Pas si grave ? répéta Edward, furibond, en me fixant.

Oups.

Edward sortit de la pièce à grands pas, Esmé effleura son bras, mais il se mit à courir avant même d'avoir dépassé la porte.

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Plus tard, Esmé vint me voir, me demandant où se trouvait Edward, alors que je dessinais, assise sur le canapé. Je mis un peu de temps avant de le repérer, il devait être troublé pour que j'aie du mal à le percevoir – comme ce midi. Lorsqu'il s'agissait de ma famille, les contraintes géographiques étaient presque inexistantes. Enfin… presque ; elles commençaient à encombrer mes introspections pour Edward. Je supposais que le cercle de ma clairvoyance se limitait au continent nord-américain pour ma famille. Alors que pour toute autre personne, cela ne dépassait pas les cinq kilomètres. L'habitude, et la connaissance de l'esprit dans lequel j'entrai y étaient véritablement pour quelque chose. C'était pour cela que Démétri était un traqueur bien, bien, bien meilleur que moi. Lui n'avait pas besoin de connaître l'objet de ses recherches pour la trouver, où qu'elle soit.

- Il ne doit pas être loin de Seattle, lui dis-je. Je distingue les lueurs de la ville.

Esmé me sourit, et resta à côté de moi. Elle se pencha vers mon dessin et sourit.

- Je suppose que la troisième est Bella, murmura-t-elle.

J'acquiesçai.

- C'est ce qu'a vu Alice ?

- Oui.

Elle observa mon dessin un moment, tandis que j'arrangeai les détails. Au bout d'un moment, Esmé chuchota :

- J'étais inquiète… pour lui.

- Je sais maman, chuchotai-je, refaisant une courbe des doigts d'Alice, sur l'épaule de Bella.

- J'avais peur qu'il ait été trop jeune, lors de sa transformation, ajouta-t-elle.

- Tes inquiétudes étaient infondées, maman, dis-je avec douceur, en lui adressant un regard doux. Ce n'était juste pas les bonnes personnes, pour Edward. Et en ce qui concerne Bella… j'ai un bon pressentiment. Le fait qu'il ne puisse pas percevoir ses pensées, rien, pas même un murmure… il ne pouvait y avoir qu'elle, pour lui.

- Il était plutôt… révolté, par rapport à ça.

Elle effleura mon dessin du bout des doigts.

- Cela ne durera pas, affirmai-je. Il suffit de tous vous voir, pour pouvoir en être sûre. Aucun de vous ne peut vivre sans l'autre, et Edward ne fait pas exception à la règle. Tôt ou tard, il ne résistera plus.

Après une seconde, j'ajoutai :

- Et je préférerai que cela soit tôt plutôt que tard…

Esmé sourit une autre fois, et caressa ma joue.

- Cela ne sera pas trop… dur, pour toi ?

Je ne relevais pas le nez de mon dessin, prenant le temps de réfléchir avant de répondre. Mon cas était différent de celui d'Edward. Lui… n'avait jamais envisagé d'avoir quelqu'un avec qui être. Moi… j'avais connu cela. J'avais eu quelqu'un qui m'aimait, ou qui du moins en était persuadé. Et j'étais partie pour être libre, pour découvrir ce que l'on tenait tant à me cacher. Même si cela s'était soldé par un échec, je ne tenais pas tant que cela à retrouver celui qui m'avait offert tant d'attentions.

- Je préfère être auprès de vous, t'avoir toi, qui nous aimes comme si nous étions tes propres enfants, avoir une vraie famille, plutôt qu'être… enfermée dans une prison dorée. Démétri m'aimait, mais pas moi.

Esmé me sourit avec tristesse, et déposa un baiser maternel sur ma joue. Je lui rendis son étreinte en fermant les yeux. J'étais bien.