Point de vue d'Edward :
« La mort est paisible, facile…C'est plus dure de vivre…J'en avais parfaitement conscience. Elle était là, dans mes bras, contre moi. Son souffle sur ma peau. C'était si réel. J'entendais même les battements de son cœur, je les ressentais. Ils résonnaient en moi. Et pourtant, je savais que cela était impossible. Notre histoire avait eu lieu, elle n'était plus. Alors étais-ce un rêve ? Dans ce cas, comment pourrais-je rêver ? Je suis incapable de créer de si magnifiques illusions. Néanmoins, je souhaitais demeurer là. Il n'y avait plus aucune souffrance, juste la suprême plaisance de sa présence. J'étais en vie. J'étais heureux. Une étreinte parfaite. Et je redevenais humain. Et je redevenais ce faible vampire, épris d'elle. Ses longs cheveux bruns chatouillaient ma joue. Je ressentais cette sensation. J'humai son odeur, ce bouquet que je souhaitais tant mais que jamais je ne m'autoriserai à aspirer. Le cadre était du plus parfait acabit. Elle, moi, nous. Redire, hurler ce « nous ». Son corps frissonnant sous mes doigts…Comment m'en détacher ? Commet m'en résoudre ? Malgré la plénitude qui me submergeait à l'instant, je ne pouvais m'empêcher de penser. Et après ? Que se passerait-il une fois que cette image s'évaporerait ? Qu'arriverait-il à mon cœur ? Il ne pouvait plus rien supporter. Même mort, à présent, il se désintégrait. Sa consistance devint moins palpable. Elle devenait de plus en plus légère telle une brume. Rouvrant les yeux, je vis la plus belle illusion s'évaporait, me laissant inerte, désespéré, amorphe ».
Lorsque je rouvris les yeux, une seule question me vint à l'esprit. Que s'était-il passé ? La lumière environnante était si éblouissante qu'elle brûla mes prunelles. Le jour était de retour, succédant une nuit…Pleine d'horreurs. Me revinrent en mémoire, les évènements de la veille. Elle, gisant dans cette boue. Elle, s'enlaçant vainement. Elle…Elle…Elle, constamment. Partout. Je me répugnais alors que mon cœur se remettait à hurler. Comment allait-elle ? Où était-elle ? Une odeur me parvint. Une odeur familière. Mon père. Refermant les paupières, j'espérai qu'il comprendrait. Qu'il me laisserait dans ma léthargie. Qu'il oublierait ce qui s'était passé. Vain espoir, j'en avais conscience. Mais était-ce si mal d'espérer ? Ce clébard…avait eu raison de moi, usant de ma plus grande faiblesse. Et pourtant, je ne pouvais lui en vouloir. Il l'avait relevé lorsque je l'avais abattu. Il l'avait sauvé lorsque je l'avais démoli. Un faible gémissement m'échappa lorsque je revis son visage, déformée par la douleur. L'appréhension. Le doute. Même mon nom lui faisait horreur. Comme je me faisais horreur.
_Edward ?
Je ne cillai point. J'avais peur de flancher si mes lèvres s'entrouvraient. Peut-être étais-je silencieux extérieurement, impassible sûrement mais en moi un chaos incommensurable faisait rage, dévastant tout sur son passage, y compris ma volonté.
_Relève toi.
Aucune once de colère dans sa voix, ni de déception comme j'aurais cru percevoir. Son ton était suppliant, inquiet. Jamais Carlisle ne m'avait parut aussi impuissant. Je devinai qu'il ne devait pas comprendre la cause de ce phénomène. M'étais-je évanoui ? Vraiment ?
_Comment ai-je pu sombrer ? Murmurai-je.
Ma voix était rauque, douloureuse, éraillée. A la fois, fort ténor et faible assurance.
_Aucun vampire n'a jamais sombré Edward. J'aurais souhaité te répondre mais je ne peux que spéculer.
Il eut un moment d'arrêt, hésitant, jaugeant mes réactions, mes émotions avant de poursuivre.
_Ta souffrance était…Telle, hier soir, incontrôlable à vrai dire, nous en avons été tous effrayés, ébahis. Je n'avais jamais vu cela Edward. Je n'avais jamais vu quelqu'un souffrir autant. Cela a dépassé les limites du rationnel. Ton esprit n'a plus pu supporter telle douleur et s'est relâché.
J'opinai faiblement. Que pouvais-je ajouter ? Ce phénomène était unique. Les Vampires n'étaient pas du genre à pleurer une compagne ou un amour perdu. D'ailleurs l'amour n'avait jamais été pris en compte chez les Vampires moyens. Le Désir charnel avait toujours prédominé. Dans certains cas, une réunion d'intérêts pouvait entraîner une relation durable. Cependant, cette…humanité que nous conférait notre alimentation, nous rendait plus susceptible, plus fragile face à nos émotions.
_Edward, qu'as-tu vu ? Que t'as montré Jacob ?
Je grimaçai. Il était normal que Carlisle s'en enquisse mais étais-je prêt ? Ne serait-il pas déçu de mon attitude ? Ne m'en voudrait-il pas ? Après tout, lorsque j'avais décidé de quitter Bella, ce maudit jour où j'avais signé mon arrêt de mort, il fut le premier à qui j'en eus parlé. Carlisle m'avait alors dit qu'il me soutiendrait quelque soit mon choix, comme toujours. Néanmoins, il avait souligné, que je n'y survivrais pas. Que cette séparation provoquerait beaucoup plus de mal. Je ne l'avais pas cru. Obnubilé par mon instinct protecteur. Elle avait faillit mourir, je devais partir. En voici les conséquences, et j'étais le seul responsable. Je rouvris les yeux, acceptant pour la première fois de croiser ceux de mon père. De mon ami. De mon mentor. Ses traits étaient impassibles bien que ses yeux me laissèrent pantois. Il avait vraiment eu peur pour moi. Après tout, j'avais été son premier compagnon. Le premier membre de sa famille. Voulant mettre fin à sa torture, je consentis à y répondre. Je m'assis sur mon divan, reprenant mes esprits. Mes sens se stabilisaient, je redevenais un monstre.
_J'ai juste vu combien j'avais été stupide. Combien je l'avais fait souffrir. Dans cette forêt, lorsque je l'ai quitté, je lui ai fait croire que je ne l'aimais plus, que je ne l'avais jamais. Que tout était imposture…Je pensais qu'une rupture brutale l'aiderait à m'oublier.
J'eus un rire désabusé, froid. Un rire dénué de sentiments, indifférent. Le genre de rire qu'on se permettait lorsque l'on n'avait plus la force de feinter.
_Je suis partit la laissant dans la forêt....
Je recouvrais mon visage de mes mains, revoyant la scène encore et encore. Je devais terminer. Je devais en parler.
_Sam l'a retrouvé, quasi-démente. Son corps était couvert de boue, et elle marmonnait de vagues paroles. Je pensais la protéger. Elle a tant souffert Carlisle. Tant souffert.
Le silence s'installa dans ma chambre. Mon antre. Ma prison et mon exutoire. Elle avait pénétré en ces lieux, déposant son odeur. Et si je humais les murs, je pouvais retrouver sa fragrance. Et si je me blottissais contre le divan, je retrouverais son parfum. L'illusion de sa présence.
_Edward, cette histoire est un immense malentendu. Vous souffrez tous les deux de manière déraisonnée. Je t'ai laissé le temps de prendre conscience de la situation, mais tu n'en as rien fait. Tu t'es juste laissé aveugler. Il est temps que tu te ressaisisses, Edward. Tu es en vie, voilà qui est heureux. Elle est en vie, voilà qui est heureux. Tu l'aimes, voilà qui est heureux. Et elle t'aime, quoique tu penses ou veux penser.
M'aimer moi ? Après tout ce que je lui avais infligé. Qu'il me permette de douter. Je n'avais jamais eu autant l'assurance de sa haine envers moi qu'à cet instant. Je n'étais pas aveugle, au contraire, j'étais le seul à y voir clair.
_Non Carlisle. Tu n'as pas idée de ce qu'elle a vécut. Elle est heureuse maintenant. Elle a trouvé…Quelqu'un. Je ne veux plus la faire souffrir. Je veux juste qu'elle soit heureuse. C'est tout ce que je demande. J'ai été assez arrogant pour croire qu'elle m'appartenait. Je ne veux plus avoir à revoir cela. J'en ai eu assez en une éternité. Je serais celui qui la protègera, qui la consolera. Mais jamais, elle ne devra savoir…Combien elle compte pour moi.
Une boule obstruait ma gorge. Je me sentais si las. Comme si j'avais vécu mille ans. Mais je savais avoir raison. Je prenais la bonne solution. Je verrais Bella, lui présenterai mes excuses pour l'avoir tant fait souffrir, je la féliciterai pour son nouvel ami et je retournerais à mon vaste monde, sans but, sans horizon. Carlisle me scruta avant de se lever. Il n'y avait plus rien à ajouter. J'avais cependant une question.
_Comment va-t-elle ?
_Mal.
Je sursautai. Qu'avait-elle ? En quoi pouvais-je aider ? Avant que je ne puisse émettre le moindre son, poser la moindre question, mon père m'intima le silence.
_Elle ira mal tant que tu n'ouvriras pas les yeux. Tu devrais apprendre de tes erreurs Edward. Tu as eu la preuve qu'elle te haïssait. Moi j'ai la preuve qu'elle t'aime, autant que tu l'aimes. Parce que quand tu t'es effondré hier soir, et que j'ai dû assister à tes hurlements. J'ai cru que mon esprit se scindait en deux. J'ai vraiment eu peur de te perdre. Parce que tu es mon fils.
Et pourtant, alors que je te relevais, que j'espérais retirer cette douleur en toi, je l'ai vu agoniser. Le moindre de tes frémissements déchirait son être tout entier. Un cadavre voilà ce que j'ai vu en elle. Tu l'avais peut-être convaincu que tu ne l'aimais pas, mais elle, Edward elle n'a pas cessé.
Ce serait trop étrange, trop facile, trop beau, trop illusoire. Ce serait aussi fou que merveilleux, aussi inattendu qu'espéré, aussi salvateur que douloureux. Je refusais d'y croire. Mon cœur était déjà assez mal au point.
_Comment peux-tu croire cela ?
_Parce que moi, je la regarde sans avoir le voile de la culpabilité sur les yeux.
Il sortit alors après un dernier sourire. Je vis dans sa tête, l'image de Bella, effondrée dans les bras d'Emmett. Aurait-elle pu s'effondrer en réponse à ma souffrance ? Ou n'étais-ce que culpabilité ? Se pouvait-il qu'il ait raison ? Que Bella m'aime un tant soit peu ? Qu'il y est un espoir ? Je rejetai ma tête en arrière, la reposant sur le dossier de mon divan. Non Edward, n'espère pas. Non Edward, n'y crois pas. Et si je voulais y croire ? Et si je voulais voir se réaliser mon rêve. Je ne souhaitais qu'une chose qu'elle soit heureuse. Mais étais-ce trop demander de participer à son bonheur ? D'être la cause de son bonheur ?
Je ressentis alors ses caresses sur mes bras, comme dans ce rêve, je palpai la douceur de sa peau, je percevais l'éclat de ses prunelles, son éblouissant sourire. Je me complaisais dans ce rêve absurde, cette illusion ratée. L'illusion où elle serait mienne, et moi sien. Où elle serait de nouveau cette reine, gouvernant mon âme, bâtissant mon Moi, ravivant la flamme vitale de mon être.
