Il se trouvait face à moi. Son imposante carrure projetant son ombre dans ce crépuscule naissant, ses puissants membres tendus me reprochant ma faiblesse, ses yeux ancrés dans leurs orbites irradiant de rage, ses poings serrés sous la volonté de m'épargner, de ne pas me blesser. Se contrôlant figé, pour éviter l'éveil du monstre qui dormait en lui. Il savait. Il savait que plus aucune chance ne lui était donnée. J'étais à un autre. A jamais. Il savait que je ne pouvais lui offrir que mon amitié. Une amitié encore incertaine compte tenu de l'hostilité qui régnait entre…Ma famille et mon meilleur ami. Une amitié qu'Edward désapprouvait, qu'il avait beaucoup de mal à envisager. Le regard de Jacob me lacéra le cœur. De la tristesse, trop importante, vive. De la colère, majoritaire. Mais aucune haine. Juste la conviction qu'il m'avait perdu. Ce que j'aurais souhaité réfuter. Mais je n'avais moi-même aucune conviction.

_Comment as-tu pu Bella ? Lui pardonner ? Lui permettre de revenir sans broncher ?

Je baissai les yeux. La réponse m'était évidente. Je l'aimais…Démesurément, immuablement. Mais cet argument, cette raison ne lui serait jamais appréhensible.

_Comment as-tu pu Bella ? Ne te souviens-tu donc de rien ? De ce mal qui t'a rongé durant des mois ? De cette absence de vie ? De la mort qui t'a guetté ?

L'entendre me brisait le cœur. Comme si une fissure se dessinait peu à peu, séparant mon cœur en deux horizons. Mon amitié pour Jacob, infime. Et mon amour pour Edward. Puis ce fut ses hurlements qui m'assaillirent, marquant à chaque tonalité, plus profondément cette fissure.

_Ne te souviens-tu pas de tes larmes ? De cet abyme dans ton cœur, Bella ? Ne te souviens-tu pas de cet abandon ? Il t'a laissé, seul. T'abandonnant aux vampires, aux dangers, te faisant songer…à la mort ?

Revivre cette époque ébranla ma poitrine mais rien ne se fit sentir. Cet abyme dont parlé Jacob avait disparu. Ne reviendrait plus.

_Et tu lui as pardonné…tu lui as pardonné…murmura-t-il comme pour s'en convaincre.

Je relevai aussitôt la tête pour le voir, abattu. Tout en lui suintait l'affliction. Ses paupières se clouèrent un instant….Et la seule chose que j'eus envie de faire fut de le prendre dans mes bras, reprendre cette peine que je lui infligeais. J'eus envie de le secouer, lui hurler que je n'en valais pas la peine mais je savais que cela le torturerait que plus.

_Nous aurions pu…Je t'aurais rendu heureuse Bella…Je t'aurais permis une vie heureuse…

Des larmes s'échappèrent de mes yeux sans que je ne puisse les contrôler. Je me haïssais à cet instant. Je me haïssais de l'avoir fait espérer. Je me haïssais tout bonnement.

_Pardon Jake…Si seulement je pouvais faire quelque chose…

Ses yeux se rouvrirent, différents. Froids, déments. Et il desserra les poings en s'éloignant de quelques pas. Je tendis la main pour le retenir mais il m'ignora.

_Oublie Bella. C'est à moi de m'excuser. J'ai été naïf. Sois…heureuse avec ta sangsue.

_Non Jake…Je ne veux pas que tu partes. Nous pouvons rester…

_Amis ? M'interrompit-il.

Dès l'instant où il prononça ce mot, je sus. Edward n'était pas le seul à refuser cette amitié. Jacob y veillerait. L'air sembla me manqua lorsque je me rendis compte de ce que cela impliquait. Le perdre ? Mon rayon de soleil ? Celui qui m'avait permit une survie ? Comment le pourrais-je ?

_Jacob, j'ai besoin de toi.

Il eut un rire désabusé, l'aliénant totalement. Devant moi, nulle trace de cet ami que j'avais connu, que j'avais apprécié. Seule demeurait l'image de cet homme, mi-loup, copie si parfaite de Sam Uley. De cet être froid qui m'avait déjà laissé une fois dans le passé. Ce fut à mon tour de ressentir de l'irritation. Réagir ainsi était sot, puéril. Ne pouvait-il pas être un tantinet heureux de me revoir en vie ? De me savoir ravie ?

_Pourquoi ne peux-tu l'accepter ?

Son rire se figea de suite, se transformant en rictus. Il s'approcha de moi véhément. Je fus effrayée un court instant de ce qu'il pouvait me faire. Sa main s'approcha de mon visage. Si près que je pouvais sentir la chaleur se dégageant de celle-ci caressait ma joue. Allait-il me blesser ? En serait-il capable ? Son regard dur, s'ancra dans le mien. Et j'eus l'impression que quelqu'un quelque part avait arrêté le court des choses. Tout me semblait immobile, amorphe. Comme un tableau. Une sculpture. Seuls nos respirations brisaient la quiétude de l'instant. Je vis ses prunelles dériver vers mes lèvres et pris peur…Il ne pouvait pas penser à cela. J'eus un mouvement de recul qui lui soutira un feulement. Un gémissement. Un gémissement de douleur qui fit écho en moi.

_Je ne peux l'accepter…Jamais Bella.

Et il s'en alla, sans attendre une réponse, sans attendre une réaction. Il ne retourna pas, me laissant patauger dans ma culpabilité, dans mon mal-être…

_Jake murmurai-je.

Il aurait pu m'entendre. Il aurait pu revenir. Mais il préféra se retirer. Il préféra m'oublier. Et si cela fut son choix, je ne pouvais qu'acquiescer. Je ne pouvais qu'opiner. De nouvelles larmes furent versées. Une nouvelle blessure. Je sentis alors parfaitement mon myocarde se séparait. Non par la cloison séparant les deux ventricules mais plutôt par la métaphore. Une minuscule part appartenant jusqu'alors à Jacob se détacha de celle d'Edward sans aucun scrupule. Comme deux aimants de même pôle. Elles se repoussaient, instaurant en moi une douleur immuable. M'asseyant sur le perron, je contemplai le vent balayer les feuillages et emporter dans son sillage les restes d'une amitié sur laquelle j'avais beaucoup trop compté.

oOo

Je reposais ma dernière lecture. Roméo et Juliette. Je n'avais jamais réellement su apprécier cette œuvre à sa juste valeur. Mais en vivant ce que Juliette avait connu, je me rendis compte de la cohérence de cette histoire, du court des évènements. J'avais joué son rôle, pénétrant dans la fiction. Une fiction si réelle. Bien que notre histoire, à Edward et à moi, eut un dénouement plus heureux, il avait été Roméo. Et mon Jake, cet ami si loyal n'avait pu avoir que le rôle de Pâris, ce rôle et les désavantages que ce dernier introduisait. Notre dernière conversation aurait dû être plus joyeuse, empli de bonne humeur. Pas cela…

_Bella ?

Je me retournai, faisant face à mon unique raison d'exister. Il se tenait sur le rebord de la fenêtre, hésitant, inspectant mon état. Je tentais de faire bonne figure en le rejoignant. Il me prit tendrement dans ses bras, m'offrant le réconfort escompté. J'étais à ma place en ce lieu, près de lui. J'étais à ma place dans le creux de ses bras. Je me blottis contre lui, dessinant de vagues symboles sur son torse. Je pus noter cependant que cette infime part de moi hurlait en silence. Et rien ne saurait la faire taire. Il se défit de mon étreinte, tenant mon visage en coupe.

_Comment te sens-tu ?

_Bien lui assurais-je.

Il saisit mes lèvres doucement, prenant le soin de savourer ces dernières. J'humai son odeur. J'humai son haleine, inhalant sa fraîcheur. Avant que je ne puisse réellement y répondre, il se détacha.

_Un match de baseball est programmé pour ce soir. Te sens-tu avoir la tête à cela ?

Les revoir, tous, était exactement ce dont j'avais besoin à l'instant. Omettre la douleur de mon ami et me complaire dans mon bonheur, aussi égoïste que cela puisse paraître.

_Ce serait une bonne idée.

_Nous pouvons rester ici si tu le désires…

Je niai vigoureusement. Son sourire en coin fit battre la chamade de mon cœur bien trop fort, bien trop vite. Et ce fut en se rendant compte de cela, qu'il joignait ses lèvres aux miennes, presque fiévreusement.