Sanguine, mon frère

Sanguine, mon frère!

Disclaimer: The elder scrolls IV Oblivion appartient à Ubisoft et Bethesda Softworks. Je ne fais que me baser sur le monde qui y a été développé et je ne gagne pas d'argent pour ça…

Voilà trop longtemps que je n'avais rien posté ! C'est la rentrée, les cours reprennent et donc, je me ferai sans doute moins régulier à poster de nouveaux chapitres. Je vais cependant faire de mon mieux pour que le décalage entre chaque nouvelle partie ne soit pas trop grand. En attendant, voici le chapitre 6 !

D.f.t.G.F. : Dommage que les détails te fatiguent ! J'adore ça, les descriptions. Avec Oblivion, c'est dur de ne pas décrire les lieux (qui sont vraiment magnifiques !). Les développeurs ont fait un excellent travail de ce côté-là. J'attends de voir ce qu'ils vont donner dans les paysages bien moins idylliques de Fallout 3 !

Professeur wob : Merci du compliment et bravo pour avoir trouvé l'identité de l'Ecoutant ! C'est vrai que la possibilité de jouer dans le camp des mauvais est intéressante. Curieusement, de toutes les factions disponibles, je trouve que c'est la Confrérie la plus aimable ! C'est assez ironique, quand on y pense. Comme si les créateurs du jeu avaient voulu que nos assassins préférés forment une charmante petite famille.

Chapitre 6: la rose aux épines mortelles

Junia Rosa était partie de Chorrol en même temps que ses frères et sœurs assassins. Elle avait traversé à cheval la partie Ouest de la Grande Forêt, jusqu'à parvenir à la Réserve impériale, ces vastes plaines occidentales longeant Lenclume. La rougegarde avait pour ordre de se rendre à Kvatch, mais ses projets étaient tout autres. Au lieu de partir vers le Sud pour atteindre Skingrad et ensuite suivre la route menant à la cité en reconstruction, elle galopa droit vers Anvil. La peur lui tenaillait le ventre. Elle avait rejoint la Confrérie il y a trois ans. Trois années pendant lesquelles elle s'était crue en sécurité, prenant la vie de ses cibles et bénéficiant de la protection de la plus puissante organisation secrète de Cyrodiil. Trois années qui lui avaient permis à de nombreuses reprises de laisser sa magie se déchaîner sur ses proies sans défense. Junia était alors ce qu'elle avait toujours rêvé d'être : une messagère de la mort. A présent, elle se sentait menacée et haïssait cela. Elle avait vu la tête tranchée de Marcus et écouté les témoignages de Qualda et Médéric. Ba'ruka avait maintenant ordonné la dispersion du groupe, soi-disant le temps de construire un nouveau sanctuaire… La vérité, elle en était certaine, désormais : les assassins fuyaient, tout simplement, ce tueur qui semblait si bien les connaître. Ils se terreraient tous dans leur cachette, tandis qu'il les exterminerait un par un. Mais pas elle ! Junia n'irait pas à Kvatch, ni autre part en Cyrodiil ! Elle comptait prendre le premier navire qui quitterait Anvil pour Lenclume, sa patrie. Elle allait se fondre dans la population, adopter une nouvelle identité et disparaître. Cela lui vaudrait certainement les foudres de la Main Noire, mais le tueur masqué était une menace bien plus immédiate.

Des heures durant, elle obligea sa monture à garder une vitesse maximale. Elle n'avait plus ressenti cette peur depuis longtemps. La terreur de se savoir traquée. Sa vie d'avant la Confrérie Noire lui paraissait loin, pourtant seules quelques années s'étaient écoulées depuis. Mage au sein de la guilde de Skingrad, Junia vivait alors une existence tranquille et mortellement ennuyeuse. Depuis son admission en tant qu'apprentie, elle avait monté les échelons hiérarchiques et était devenue une sorcière respectée. On la disait posée, douce, d'une grande sagesse… Dans son cœur, cependant, brûlait depuis toujours le désir de détruire. A l'époque, elle en éprouvait de la honte. Elle se savait capable de foudroyer d'un geste, de glacer jusqu'aux os, de réduire en poussière, de broyer par la pensée, mais elle ne le faisait pas, de peur d'être rejetée. Une seule fois, elle avait demandé à rejoindre les mages de bataille de la guilde, sans succès : sa place était dans un laboratoire à suivre fidèlement la voie des magiciens. Junia en prit son parti. Elle refoula son besoin de libérer ses pouvoirs et se consacra à l'étude, pendant des années. La rougegarde se passionna pour la magie d'invocation, qui permettait de lier son esprit à une créature d'Oblivion et de la faire apparaître, complètement assujettie à la volonté du sorcier. Elle réalisa nombres d'expériences et finit par découvrir un moyen révolutionnaire pour invoquer jusqu'aux princes daedras eux-mêmes. Elle était si enthousiaste qu'elle en parla à tous les membres de la guilde des mages de Skingrad, qui la félicitèrent chaudement. Sur les conseils de la doyenne du chapitre, Adrienne Berene, Junia entama la rédaction d'un livre sur le sujet, fruit d'une dizaine d'années de recherche.

Au bout d'un moment, malgré ses coups d'éperons répétés, le cheval refusa de garder son allure, épuisé qu'il était par sa course. La rougegarde chercha un endroit où se reposer. Elle songea un instant à abandonner sa monture et continuer à pied. Il faisait nuit noire dans la plaine. Un vent froid la traversait, faisant bruisser les feuilles des arbres solitaires. Junia jeta un sort de détection. A part elle et son cheval, elle ne perçut aucune présence. Un peu rassurée, elle arracha des herbes sèches et quelques branches cassées, avant de les entasser entre quatre grosses pierres et d'y mettre le feu par magie. Elle s'assit devant les flammes, laissant sa monture brouter en liberté, et repensa à tout le chemin qu'elle avait parcouru dans la vie. Ses yeux se plissèrent et ses sourcils froncèrent en songeant à la trahison qui l'avait faite partir de la guilde des mages. Durant six mois, elle avait travaillé à rédiger son ouvrage sur l'invocation. Elle y passait des heures entières, parfois en oubliant de manger ou de dormir, trop enflammée par l'aboutissement de ses travaux pour se laisser distraire. Quand il fut terminé, elle l'apporta à Adrienne. Cette brétonienne était une femme de caractère, toujours très occupée, et c'est donc d'une voix distraite qu'elle promit de mettre son ouvrage à la connaissance de l'université Arcanes dès qu'elle aurait classé tous ses dossiers. Les semaines passèrent lentement, mais la réponse des sorciers de la capitale finit par arriver. Un soir, Junia fut conviée à discuter avec un envoyé du conseil des mages, tout juste débarqué à Skingrad. La magicienne se sentait pousser des ailes en grimpant les marches de pierres menant au bureau d'Adrienne Berene. Elle se figea en voyant les regards contrits de sa supérieure et de son invité. Cette conversation marqua un tournant décisif dans la vie de la rougegarde. Ils lui expliquèrent avec énormément de tact que ses découvertes représentaient un trop grand danger, non seulement pour les mages, mais pour tout Cyrodiil, et qu'invoquer un seigneur daedra dans ce monde-ci n'apporterait jamais rien de bon.

« Vous ne réalisez donc pas ? s'écria Junia. Soumettre Vaermina, Sheogorath, Nocturne et les autres, les obliger à révéler leurs secrets… Ce que j'ai découvert pourrait révolutionner tout ce que nous connaissons de la magie !

- Est-ce ce que nous voulons, cependant ? demanda Adrienne. La dernière fois qu'un prince daedrique s'est trouvé à Tamriel, l'Empire a failli connaître l'anéantissement. Junia, nous ne pouvons pas permettre qu'une telle catastrophe se produise à nouveau.

- Nous avons détruit l'exemplaire que vous nous avez envoyé, dit le mage de l'université. D'après Adrienne, il s'agissait de l'unique version de vos travaux, mais je demanderai une fouille complète de vos appartements, par sécurité. Quant à vous, je crois que vous avez besoin de tranquillité. Vous serez bientôt mutée à Bruma.

- Comment pouvez-vous me faire ça ? murmura Junia, au bord des larmes. J'ai travaillé si dur et c'est ainsi que vous récompensez mes efforts ?

- Je suis désolée, lui dit la responsable de la guilde, inhabituellement compatissante. Je suis certaine que vous vous sentirez aussi bien à Bruma qu'ici. ».

Adrienne commit la dernière erreur de son existence en tapotant l'épaule de sa consoeur. Toute la colère, la haine et la rancœur de la rougegarde n'attendaient que ce déclic. D'un mouvement d'épaule, elle rejeta la main de sa supérieure. Elle posa la sienne sur le front d'Adrienne. Cette dernière ne comprit pas ce geste. Junia libéra alors son pouvoir et un arc de foudre projeta la responsable du chapitre de Skingrad à travers une fenêtre. Adrienne Berene s'écrasa dans la rue quelques secondes plus tard. Le mage haut placé se remit de sa surprise rapidement. Il lança ses sortilèges de protection, mais la rougegarde le transforma en statue de glace avant qu'il n'ait fini. Alertés par le vacarme, les autres membres de la guilde arrivèrent. Pour la première fois de sa vie, Junia réalisa ses rêves de destruction. Par le feu, la foudre, la glace, les créatures invoquées d'un autre monde, elle massacra tous ses anciens confrères. Le bâtiment se transforma en un enfer mortel. Druja brûla vive après avoir reçu une boule de feu de plein fouet. Vigge le prudent fut écrasé par un buffet projeté sur lui par magie. Sulinus Vassinus se retrouva éventré par un daedroth appelé hors d'Oblivion. Lorsque la magicienne trahie sortit, les deux étages s'effondrèrent derrière elle. Junia tua également les gardes qui vinrent à sa rencontre, avant de s'enfuir de la cité. Longtemps, elle fut traquée pour son crime. Elle se trouva obligée de se cacher, de chasser ou voler sa nourriture, de vivre chaque instant dans la peur d'être retrouvée et de finir en prison. Ba'ruka la débusqua avant la légion impériale et lui proposa d'entrer dans la Confrérie Noire.

Se plonger dans ses souvenirs calma un peu la rougegarde. Elle réalisa qu'elle était épuisée et affamée. L'adrénaline, après l'avoir poussée en avant sur ses ailes de pur ressenti, refluait et la laissait maintenant affaiblie. Anvil était encore loin et son cheval avait besoin de repos. Elle décida de manger une partie de ses provisions et d'aller se coucher. Soudain, elle entendit des pas feutrés qui se rapprochaient. Elle utilisa à nouveau son sortilège de détection : six silhouettes s'illuminèrent à une vingtaine de mètres d'elle. Il lui sembla reconnaître des loups, un ours et même un troll. Les animaux se dirigeaient tous vers la tueuse, sans se battre, ce qui lui paraissait tout à fait inhabituel. Junia invoqua une armure magique sur elle et fit apparaître une boule de feu dans sa main, prête à embraser la première créature à trop se rapprocher. D'un accord tacite, loups, ours et troll se jetèrent sur elle en même temps. La magicienne visa le loup le plus proche qui vola en arrière sous la violence du choc avec la sphère enflammée. Elle appela un allié à l'aide à travers les mondes et un atronach de feu se matérialisa devant le troll. Le lutin de flamme fit reculer la créature simiesque, apeurée par l'élémentaire brûlant. Junia, juchée sur un rocher, avait fort à faire avec les loups qui lui tournaient autour. Elle les tuait un par un par ses traits foudroyants, mais elle avait plus de mal à esquiver leurs attaques. Pour ne rien arranger, l'énorme ours brun se rapprochait de plus en plus. L'atronach venait d'incendier la fourrure sèche et sale du troll qui poussait des hurlements inhumains sous l'effet de la douleur. La tueuse ordonna par la pensée à la créature daedrique de s'occuper des animaux restant. L'élémentaire bondit sur le dos d'un loup qui s'enflamma à son tour. Junia élimina encore deux canidés avant de se retrouver face à l'ours. Celui-ci lui asséna un coup de patte qui l'envoya à terre. Malgré son armure invoquée, elle resta sonnée un instant. La bête planta ses dents dans son bras gauche et secoua la tête pour le lui arracher. La rougegarde hurla. Sa déconcentration lui fit perdre le contrôle de l'atronach qui s'évanouit dans l'Oblivion. Elle surmonta sa souffrance et contre toute attente, plongea sa main droite dans la gueule de l'animal. Junia lança alors son plus puissant sortilège foudroyant directement dans le gosier de l'ours. Sa tête explosa. Toutes les bêtes qui avaient assailli la magicienne étaient mortes.

Elle se releva difficilement et constata les dégâts : des griffures et des morsures sur ses jambes, son bras gauche ensanglanté en piteux état, quelques brûlures dues à ses propres sortilèges. Elle regretta de ne pas connaître la magie de guérison. En passant devant le cadavre du troll, elle remarqua un détail dérangeant. Dans les yeux de la créature, une petite lumière venait de disparaître. Junia la reconnut pour l'avoir vue nombres de fois : elle était le signe d'un sortilège de frénésie, qui rendait celui qui y était soumis enragé. L'attaque qu'elle venait de subir n'était en rien un hasard. La rougegarde se tourna de tous les côtés, paniquée. Elle avait utilisé énormément de ses forces magiques dans le combat. Désormais, elle était trop faible pour résister à une nouvelle attaque. Le moment était parfait pour celui qui avait enchanté ces bêtes de venir la tuer sans difficultés. Junia allait s'enfuir, lorsqu'une douleur atroce lui déchira les entrailles. Le goût acre du sang lui emplit la bouche. Elle baissa les yeux sur la lame qui l'avait transpercée de part en part. Elle songea qu'elle n'avait même pas entendu son agresseur arriver. Elle se sentit tomber. Des bras la retinrent et l'assirent délicatement dans l'herbe sèche. La tueuse reconnut la description faite par Médéric et Qualda : le crâne rouge masquant son visage, la cape noire, la voix asexuée qui lui dit :

« J'ai attendu ce moment avec joie, Junia Rosa. Ce combat contre six bêtes féroces restera dans ma mémoire. Quelle grâce ! Quelle volonté ! Quel carnage !

- Pour…pourquoi… nous… tuer ? balbutia la magicienne.

- Ne perdez pas vos dernières secondes en questions vaines ! Je dois vous avouer une chose : de tous les membres de la famille du Roc Noir, vous êtes celle que je respecte le plus. Marcus Garrus n'était qu'un balourd sans finesse. Médéric Milvan, s'il a réussi à m'échapper, n'en reste pas moins une menace sans importance. Vous êtes différente, Junia. Je sais reconnaître la passion qui vous anime, celle de la destruction. Vous aimez tuer. En cela, vous êtes une bonne servante de Sithis. Nous nous ressemblons beaucoup. Quel dommage que vous soyez dans le mauvais camp ! Celui des traîtres…

- Soyez… maudit ! répondit-elle en crachant un mélange de salive et de sang sur le masque.

- Non, Junia. C'est moi, votre malédiction. ».

Le tueur retira son épée d'un coup sec. La rougegarde faillit s'évanouir. Elle tomba à terre, à peine consciente. Son assassin sortit une gemme noire des replis de sa cape. Il la plaqua sur le front de Junia. Cette dernière tenta de pousser un cri d'horreur, mais elle n'en avait plus la force. Son âme lui fut arrachée sans qu'elle puisse réagir.

Médéric commençait à s'ennuyer. Son séjour au Sanctuaire de Cheydinhal ne manquait certes pas d'intérêt, mais l'inaction lui pesait. Depuis l'assassinat de Voranil, il n'avait rien d'autre à faire de ses journées que s'entraîner ou lire les livres à disposition. Les quelques grimoires magiques traitaient tous d'une magie trop avancée pour lui. Il apprit cependant des choses intéressantes sur la magie d'altération, permettant de modifier le tissu de la réalité : ôter son poids à un objet, faire s'ouvrir une serrure verrouillée, respirer sous l'eau… Les autres assassins étaient trop occupés pour qu'il discute avec eux. De plus, ils semblaient dérangés par son horreur de la lumière. Arquen lui avait aussi interdit de sortir du Sanctuaire. L'ennui rendait le bréton morose. Les autres membres de son groupe lui manquaient. Il erra à travers les souterrains pour la énième fois. Les assassins étaient réunis autour du responsable de la famille de Cheydinhal. Ils avaient tous l'air agités. Médéric s'avança vers eux, plus par envie de rompre la monotonie de sa journée que par véritable curiosité.

« Il se passe quelque chose d'anormal, c'est la seule explication ! s'écria une impériale.

- Arquen ne t'a rien dit de plus ? demanda un dunmer à son chef.

- Non, seulement qu'elle s'absentait pour assister à un conseil exceptionnel de la Main Noire, répondit-il.

- Toute la Main Noire se réunit ? Même l'Ecoutant ?

- Oui. Je ne sais quoi en penser. D'habitude, ils restent tous dans leur domaine d'influence et se débrouillent seuls. S'ils doivent se retrouver ainsi, sans prévenir, c'est que quelque chose d'important se prépare. ».

Le jeune assassin les laissa faire leurs hypothèses sur l'évènement. Il retourna dans la salle d'entraînement pour la cinquième fois de la journée. Si seulement il pouvait se trouver une distraction quelconque !

Loin au Sud, près de la limite entre Elsweyr et Cyrodiil, une maison abandonnée au milieu des bois se trouvait pour une fois occupée. Tous les membres de la Main Noire y étaient rassemblés. Installés autour d'une table poussiéreuse à l'étage, cinq personnages en robe noire devisaient. Tous étaient tendus, sauf l'Ecoutant, qui semblait plus agacé qu'autre chose.

« Ba'ruka ! aboya un Annonceur argonien. Pour quelle raison nous avez-vous convoqués ? J'ai mille choses de mieux à faire que de venir me perdre dans le weald !

- Notre sœur ne nous a certainement pas invités pour boire un verre, n'est-ce pas ? fit Arquen sur un ton ironique.

- J'attends votre explication. », dit simplement l'Ecoutant.

Ba'ruka regarda tour à tour ses compagnons. Elle en détestait plusieurs et n'accordait vraiment son respect qu'au chef de la Main Noire. En temps normal, elle n'aurait jamais demandé quoi que ce soit à ces gens et surtout pas leur avis. Hélas ! On s'attaquait à une des familles dont elle avait la charge. Le responsable restait encore inconnu, malgré l'enquête d'autres assassins et de son propre Silencieux. Elle-même commençait à se sentir vulnérable. Ba'ruka ne pouvait pas le supporter.

« Vous savez tous qu'une de mes familles subit des attaques depuis quelques temps…

- Ah, oui, le fameux tueur masqué ! ricana un Annonceur bosmer. On croirait être dans un mauvais roman.

- Peut-être que ceci vous prouvera qu'il n'y a rien d'imaginaire dans mes propos. », répondit la khajiite.

Elle se pencha et prit un gros récipient de terre cuite posé à ses pieds. Elle en sortit la tête de Junia Rosa. Le tueur était allé jusqu'à l'accrocher au chêne de Chorrol par les cheveux, comme un message à l'Annonciatrice. Ba'ruka avait du agir pour subtiliser aux gardes ce qu'il restait de la magicienne. Le restant de la Main Noire se tu devant le spectacle.

« Voici la deuxième victime de cet ennemi qui semble en savoir très long sur la Confrérie. Est-ce que cela suffit à vous ouvrir les yeux ? Nous sommes en danger. S'il s'attaque à un groupe bien précis, rien ne l'empêchera plus tard de s'en prendre à d'autres familles de notre organisation.

- Votre mise en garde n'a jamais été prise à la légère, dit l'Ecoutant en accordant un regard appuyé à certains de ses subordonnés. Que demandez-vous exactement, ma sœur ?

- Le futur Sanctuaire qui accueillera l'ancienne famille du Roc Noir est bientôt prêt. Je voudrais que les systèmes de sécurité y soient augmentés et que des Gardiens Noirs y soient postés.

- C'est tout ? fit l'argonien. Vous nous avez tous mobilisés pour ça ?

- Bien sûr que non ! s'offusqua Ba'ruka. J'ai encore une demande. Nous avons affaire à un tueur méthodique et extrêmement rusé. Le fait de narguer la Confrérie Noire comme il le fait le désigne également comme une personne qui ira jusqu'au bout de son œuvre meurtrière. Pour le contrer, je veux utiliser la Rose.».

Cette fois, personne ne se moqua d'elle, pour la bonne raison que les Annonceurs et l'Ecoutant étaient tous estomaqués. Arquen finit par réagir en s'emportant violemment.

« La Rose de Sithis ? Vous n'êtes pas sérieuse, j'espère ! Comment pouvez-vous penser à utiliser le pouvoir du Père de la Terreur pour un minable tueur que vous êtes incapable de débusquer ?

- Il nous menace tous ! répéta Ba'ruka.

- Cela reste à prouver, rétorqua un Annonceur. Quoi qu'en dise notre frère Ecoutant, je ne vois aucune preuve que votre « problème » connaisse d'autres sanctuaires de la Confrérie. Sans doute s'agit-il d'un parent ou d'un ami d'une ancienne cible qui cherche à se venger. Vous devriez pouvoir vous en occuper, si vous avez atteint le grade d'Annonciatrice ! Arquen a raison : cela ne vaut pas la peine d'invoquer l'arme de Sithis.

- Bah ! fit Arquen. Les khajiits aiment bien la démesure ! Que voulez vous attendre d'une ancienne renrijra krin ?

- Je vois que le danger que représente ce tueur ne vous inquiète pas, dit Ba'ruka. Puisque ma sœur prononce le nom de mes vieux compagnons de bataille, permettez-moi de les citer : « Si cela n'est pas réaliste, alors nous accepterons un but différent, simple et pragmatique. La vengeance. Avec le sourire. ».

Ses compagnons acquiescèrent en silence. Ils votèrent l'utilisation de la Rose de Sithis à l'unanimité. Après tout, ils ne connaissaient pas de plus noble raison que de faire payer de leur sang ceux qui sous-estimaient de la Confrérie Noire.

Deux jours plus tard, on vint annoncer à Médéric que le nouveau sanctuaire était finalement terminé. Ses amis assassins et lui devaient se retrouver au Chêne et la Crosse, à Chorrol. Il rassembla ses affaires et, la nuit tombée, il partit sans un mot. Sa galopade à l'air libre sous les lunes de Tamriel le remplit d'euphorie. Les deux autres journées de voyage jusqu'à Chorrol lui semblèrent une délicieuse promenade. Il arriva dans la cité forestière au milieu de la nuit. Caché sous un long manteau à capuche, il entra dans l'auberge convenue, bien moins agitée que lors de sa dernière visite, après son premier contrat. A la même table que pendant cette soirée mémorable l'attendaient Hliri, Feylan, Qualda et Ba'ruka. Médéric demanda si Junia était arrivée. L'explication fut courte. Chez les assassins, on préférait ne pas trop s'attacher. Les cinq compagnons restants partirent sans plus attendre pour leur nouveau foyer. Lipsand Tarn était un vestige des ayléides à Cyrodiil, un vénérable avant-poste souterrain dans les montagnes de Jerall. L'Annonciatrice leur apprit qu'une bande de vampires y avait élu domicile et que leur éradication ne fut pas facile. L'endroit était cependant sécurisé, désormais. Perdue au milieu des montagnes, accessible uniquement par un chemin tortueux où gisaient encore quelques dalles éparses de pierre blanche, l'entrée discrète s'ouvrit sur un long escalier descendant dans les profondeurs. La lumière provenait de pierres de welkynd suspendues dans des lustres de fer aux formes effilées. Médéric était émerveillé par la splendeur ancestrale qui se dégageait des lieux, dont l'éclairage spectral ne lui brûlait pas les yeux. Les assassins traversèrent un couloir truffé de pièges avant d'atteindre le Sanctuaire lui-même. La porte, identique à celle de son ancien foyer de la grotte du Roc Noir, était gardée par deux squelettes ranimés par magie, les fameux gardiens noirs. Une fois entrés, les membres de la Confrérie s'installèrent autour d'une table, au milieu d'un Sanctuaire fort semblable au précédent.

« Mes frères, mes sœurs, vous avez du travail devant vous, annonça Ba'ruka. Les contrats qui vous revenaient ont du être exécuté par d'autres familles, ce qui a un peu surchargé notre organisation. Vous avez chacun un ordre de mission. Je compte vous voir opérationnels le plus tôt possible ! ».

Elle tendit quatre parchemins à ses tueurs. Médéric prit le sien et le lut. Le relut. Regarda fixement l'Annonciatrice, avant de lire une dernière fois pour être certain qu'il n'y avait pas d'erreur. D'une voix hésitante, il interrompit la khajiite en train de discuter des détails du contrat de Hliri Daani.

« Excusez-moi, mais… ce n'est pas un meurtre, ça ! dit-il en tendant son parchemin.

- Non, il s'agit de récupérer un artéfact très important pour la Confrérie, expliqua Ba'ruka. Ta mission est aussi bien payée qu'un contrat classique, ceci étant dit ! Elle demande de la discrétion et j'ai immédiatement pensé à toi. Cela te permettra de reprendre doucement du service après cette période d'inaction.

- C'est injuste ! fit semblant de se plaindre Qualda. Je suis restée sans rien faire aussi longtemps que lui et je dois déjà aller massacrer des pirates à Leyawiin !

- C'est vraiment sérieux ? demanda Médéric sans se soucier de la nordique. Je dois me rendre dans un village perdu dans les bois que personne ne connaît et en ramener… une flèche ?

- Si tu pouvais nous acheter du pain en passant… ajouta l'elfe des bois.

- Feylan !

- D'accord, ce n'était pas drôle.

- La Rose de Sithis est une flèche enchantée par le Père de la Terreur en personne, expliqua la khajiite. Elle n'est appelée dans ce monde que pour une cible bien précise, quelqu'un qui a causé du tort à la Confrérie Noire, en général. Pour tester si nous sommes dignes de la recevoir, Sithis la fait apparaître à chaque fois à un endroit dangereux, mais rien d'insurmontable pour un assassin comme toi. ».

Médéric prit note que l'Annonciatrice le traitait pour la première fois comme un véritable tueur. Il empocha son ordre de mission et partit dans ses appartements, laissant ses sœurs et frères discuter de leurs contrats. Il lui tardait de se remettre en action, mais pas au point de sauter une bonne journée de sommeil. Il serait largement temps de se rendre dans ce village, Coupeterre, la nuit prochaine.

Le lendemain, alors que le bréton dormait encore loin des rayons aveuglants du soleil, une cavalière de la légion impériale traversait la Grande Forêt. Alessia Phillida avait quitté sa garnison de Leyawiin après avoir reçu d'un ami de son père, Giovanni Civello, des informations sur des disparitions qui pourraient bien avoir un lien avec la Confrérie Noire. Le village de Coupeterre n'avait strictement rien de remarquable, cependant on dénombrait un certain nombre de personnes qui, passant dans ses environs, ne réapparurent jamais plus. Comme la forêt était peuplée de bêtes sauvages et de créatures dangereuses, la garde avait toujours conclu à une énième attaque de voyageurs qui s'étaient trop écartés de la route. Alessia avait fouillé dans les archives de la légion et trouvé trace d'un évènement qui lui mit la puce à l'oreille. Quarante ans plus tôt, Coupeterre avait été presque rasée par les soldats de l'empire. Le rapport à ce sujet manquait cruellement de précision, mais elle réussit à découvrir un détail qui pourrait impliquer les assassins. Ce n'était qu'une piste vague parmi tant d'autres. Elle s'était donc mise en route pour le village, habillée en civile, en espérant avoir découvert quelque chose d'intéressant. Seule. Alessia avait eu beau expliquer à Giovanni que Coupeterre pouvait être une base de la Confrérie, il n'avait pas voulu lui prêter un détachement d'homme tant qu'elle n'aurait pas de preuves solides. Peu lui importait. Elle comptait bien enquêter sur ce village et s'il cachait quoi que ce soit, elle le découvrirait! La jeune femme arriva à destination peu avant le coucher du soleil. Coupeterre n'était rien de plus qu'un groupe de maisonnettes en bois, agrémenté d'une petite chapelle, et entouré des restes calcinés d'anciennes habitations. Elle attacha son cheval à un arbre. L'impériale ne se sentait pas à l'aise, ici. La Grande Forêt l'entourait à perte de vue et pourtant, aucun bruit familier des bois ne lui arrivait à l'oreille. Uniquement le vent qui soufflait, lugubre, entre les branches. L'endroit semblait inhabité. Le capitaine Phillida entra dans la seule auberge de la bourgade. A l'intérieur, tout était sinistre : la faible luminosité, la crasse du sol, l'absence de client, jusqu'à l'aubergiste qui la dévisageait sans masquer son mécontentement.

« L'établissement est fermé, dit le tenancier. Reprenez votre monture et partez ! Vous trouverez de très bonnes auberges à Chorrol.

- C'est trop loin et la nuit va bientôt tomber. Ne pouvez-vous me louer une chambre ?

- Non ! Allez-vous en, maintenant ! ».

L'aubergiste devint clairement hostile. Il sortit un gourdin de derrière son comptoir. Alessia posa la main sur le pommeau de son épée et l'avertit de garder son calme. Au lieu de passer à l'attaque, il se servit de son arme pour taper trois fois au sol. Peu après, une trappe s'ouvrit dans le plancher et cinq hommes en sortirent. Ils étaient tous torse nu et armés de gourdins, eux aussi. Leurs yeux protubérants ne cillaient jamais.

« Frères ! Nous avons une intruse ! prévint l'aubergiste.

- Attention à ce que vous comptez faire ! dit l'impériale en voyant les hommes s'approcher. Je suis capitaine de la légion. Vous risquez de gros ennuis en vous en prenant à moi ! ».

La mise en garde s'avéra inutile. Ils se jetèrent tous sur elle avant qu'elle n'ait pu dégainer son épée.

La nuit suivante, Médéric se glissa sans bruit dans le village silencieux. Dans sa combinaison d'assassin, il se fondait si bien dans les ténèbres qu'un spectateur averti aurait quand même eu du mal à le repérer. L'atmosphère de Coupeterre lui donnait des frissons. Quelque chose n'allait pas du tout. En furetant entre les bâtiments en ruine, il aperçut un homme et une femme en train de discuter.

« Te rends-tu compte ? demanda le premier. Après quarante années d'attente, ils sont enfin de retour ! Si seulement mon père était encore de ce monde pour voir ça…

- Pas de précipitation ! lui conseilla la seconde. Il n'y en a qu'un seul pour le moment. De plus, il n'est pas très gros, à en croire les textes sacrés.

- Quelle importance ! Nous avons enfin rétabli le contact avec les Profonds ! ».

Ils partirent en entendant plusieurs portes s'ouvrir. Les villageois sortaient un par un de leur maison et se dirigeaient vers la chapelle. L'assassin les suivit, intrigué. Il restait très prudent : si le Père de la Terreur faisait apparaître sa rose dans des endroits dangereux, alors ces gens ne devaient certainement pas être de simples paysans inoffensifs. Une fois tous rentrés dans le lieu de culte, Médéric les observa en se hissant jusqu'à un vitrail cassé. Les habitants de Coupeterre s'étaient réunis autour d'un homme à l'air enthousiaste. Celui-ci, bien que le bréton ne fut pas en mesure de l'identifier, était l'aubergiste qui avait capturé Alessia Phillida.

« Mes amis, réjouissons-nous ! Les Profonds ont daigné nous envoyer un des leurs. Il est apparu dans le lac souterrain aujourd'hui. Bien que blessé, il nous a tout de même parlé.

- Et qu'a-t-il dit ? demanda un autre homme au milieu d'un brouhaha joyeux.

- Il veut un sacrifice, comme il en a toujours été avant que la légion ne rase notre village et ne chasse ses semblables. Je pense que notre captive fera office d'un bien bon repas pour lui !

- Tu as dit qu'il était blessé ?

- Hélas ! Une flèche étrange est enfoncée profondément dans son corps et je n'ose pas la retirer, de peur de le blesser davantage. Elle me semble… maudite. Heureusement, les Profonds sont résistants et il pourra attendre sans problème qu'on prépare de quoi le soigner. D'ici là, les Frères s'occuperont de lui.».

A la mention de la flèche, Médéric sursauta. Ce devait forcément être la Rose de Sithis ! Il redescendit du rebord de la fenêtre et se cacha dans un coin sombre. Les villageois ressortirent vers minuit. Ils ne rentrèrent pas tous chez eux, cependant. Certains entrèrent dans les restes des maisons incendiées entourant Coupeterre. Le bréton les vit ouvrir une trappe dans le sol que même sa vision nocturne n'avait pu déceler. Il patienta quelques minutes après qu'ils soient tous descendus et leur emboîta le pas.

Coupeterre était construite sur un réseau souterrain étendu. Médéric s'en rendit compte en se glissant dans les tunnels étroits. Nulle torche ou bougie ne venait l'éblouir. Il pouvait entendre des bruits de pas et des conversations étouffées de l'autre côté de la paroi. Le bréton continua sa route à pas de loups. A un détour, il tomba sur deux hommes aux torses nus et aux yeux globuleux. L'un d'eux transportait un panier en osier rempli de viande saignante. Tous deux marmonnaient doucement, mais le jeune assassin entendit clairement les mots « sacrifice », « Profond » et « prisonnière ». Les hommes se séparèrent. Médéric suivit celui qui, comme il pouvait le deviner, portait la nourriture du mystérieux « Profond ». Ils entrèrent dans une partie des souterrains qui paraissaient plus récente. Il le mena jusqu'à un cul-de-sac, une petite grotte circulaire avec au centre trou large comme un bouclier de la légion impériale. L'homme laissa tomber le contenu de son panier dans l'orifice. Le bruit qui en résulta indiqua qu'il y avait de l'eau au fond. L'assassin se faufila derrière le porteur et dégaina sa lame. D'un rapide estoc, il le poignarda entre les côtes, puis il le poussa à son tour dans le trou. L'homme tomba sans crier. Le son du plongeon laissa croire à Médéric que le plan d'eau en dessous devait être assez profond. Il entendit soudain des pas qui se rapprochaient. Il se cacha du mieux qu'il pu dans un recoin de ténèbres. Les villageois marchaient dans le couloir rocheux à la file indienne, escortés d'autres hommes sans chemise. Ils poussaient devant eux une femme impériale qui se débattait de toutes ses forces. Les habitants de Coupeterre entonnèrent un chant incompréhensible. Leurs concitoyens aux yeux exorbités poussèrent alors leur captive jusqu'au trou. La jeune femme eut beau ruer, crier et se cabrer, elle ne réussit pas à leur échapper et ils la jetèrent dans l'orifice. Le bréton sortit alors de sa cachette et se jeta en avant, bousculant les villageois effarés. Il plongea à son tour avant qu'ils puissent réagir. Sa chute lui parut durer des siècles. Pourquoi avait-il fait ça ? En attendant que les habitants s'en aillent, il aurait pu accéder au lac souterrain plus discrètement. Il se dit qu'il avait agi parce que l'impériale pourrait faire office de diversion tandis qu'il abattrait le « Profond » et… Mais non. C'était en la voyant, elle, se démener pour lutter contre le sort qu'on lui avait choisi qu'il avait préféré la suivre. Sa raison lui disait combien c'était stupide. C'était autre chose qui l'avait poussé. Trop tard pour l'introspection, cependant ! Médéric plongea violemment dans une eau glaciale et sombre, à dix mètre plus bas de la seule issue connue. Lorsqu'il ressortit la tête à la surface, il vit une large caverne remplie d'eau, avec une seule petite île au centre. La prisonnière nageait jusqu'à elle. Elle ne s'était même pas arrêtée en entendant le plongeon de Médéric. Il comprit pourquoi : l'eau était si froide qu'il ferait mieux se mettre au sec pour ne pas tomber en hypothermie. Le bréton nagea en direction de l'affleurement rocheux au milieu du lac. L'impériale l'avait atteint et scrutait les ténèbres. Contrairement à elle, l'assassin pouvait la voir parfaitement : une taille moyenne, la peau mate, les cheveux bruns et coupés courts, le visage en cœur, les yeux noirs… Médéric secoua la tête. Ce n'est pas en détaillant cette femme qu'il allait sortir de l'eau !

Alessia grelottait. Elle chercha de quoi allumer un feu. Ce rocher était nu, hélas ! Rien, pas même une brindille pour se réchauffer. La jeune femme ne voyait pratiquement rien, mais les parois de la grotte lui renvoyaient tous les sons. Elle entendit nager. De quoi pouvait-il s'agir ? Elle s'était rendue compte que quelque chose d'autre était tombé après elle. Peut-être de la nourriture pour appâter ce fameux Profond. Peut-être un second prisonnier. Peut-être un des Frères venu achever la sale besogne. Aucune importance. Elle en avait vu d'autres au cours de ses expéditions avec la Légion. Si qui que ce soit qui approchait se révélait hostile, elle saurait l'accueillir. Elle fit le tour de l'îlot à la recherche d'une arme de fortune. Sur un côté, un grand rocher aplati était posé. C'est, du moins, ce qu'elle supposa de ces tentatives pour percer l'obscurité. L'impériale s'en approcha. Il lui sembla distinguer quelque chose planté au sommet. Derrière elle, elle entendit qu'on sortait du lac. Elle se retourna et se mit dos au rocher. Une forme imprécise s'avança, puis s'arrêta net.

« Attention ! Derrière vous ! ».

Ce genre d'avertissement est comme un levier pour une soldate endurcie. Alessia se jeta en avant et roula par terre. A l'endroit où elle se tenait juste avant, quelque chose de lourd avait frappé le sol assez fort pour fissurer la roche. Maintenant qu'elle commençait à s'habituer aux ténèbres ambiantes, elle perçut le roc aplati différemment : il bougeait et possédait divers appendices. Une voix s'éleva, chuintante, avide :

« Ffffaim… Mangeeeer ! ».

Médéric avait sorti sa dague dès l'instant où il avait identifié le troisième être vivant sur cet îlot. Le Profond n'était autre qu'un crabe de vase gigantesque, de la taille d'une charrette. La Rose de Sithis était plantée dans sa carapace. L'impériale reculait. Elle n'avait pas l'air vraiment terrifiée. Elle lui rappelait un guerrier juste avant un combat. Etait-ce le cas ? Il se positionna sur le côté gauche de la bête. Le crustacé était plus attiré par la jeune femme que par lui. Médéric planta son arme dans l'articulation d'une des pattes. La créature émit un cri inhumain. Elle riposta d'un coup de pince que le brétonnien évita difficilement. Profitant de la diversion, Alessia trouva enfin de quoi se défendre : un morceau de silex, long et pointu. A son tour, elle attaqua. Son arme improvisée égratigna à peine la carapace du monstre, mais l'énerva assez pour qu'il se retourne vers elle.

« Il lui faut du temps pour pivoter ! cria-t-elle à son allié du moment. Restez en mouvement !

-Compris ! », lui répondit une voix masculine.

Tour à tour, ils enchaînèrent les attaques. Epine de Douleur se révélait une dague terriblement efficace. Médéric arrivait même à percer la solide carapace du crabe. Son équipière l'impressionna par l'audace de ses coups. Seulement armée d'une pierre, elle avait déjà cassé une patte de la bête et endommagé sa pince droite. Malheureusement, le Profond était robuste et les deux combattants fatiguaient.

« Il faut s'en débarrasser au plus vite ! cria Médéric.

- Vous avez une arme digne de ce nom ? demanda l'impériale.

- Oui.

- Alors, venez jusqu'à moi ! ».

L'assassin fit le tour de la créature et rejoignit Alessia. Elle lui cria qu'elle l'aiderait à sauter sur le dos du monstre, sans savoir que Médéric la voyait déjà prête à faire la courte échelle. Il posa son pied sur les mains jointes de l'impériale. Grâce à son élan et à la poussée de la guerrière, il fut projeté sur le dos du crabe géant. Ce dernier tenta de le faire tomber. Malheureusement pour lui, la flèche que l'assassin était venu chercher lui offrait une prise sûre. Malgré les secousses et les coups de pinces en vain, il se stabilisa, sa dague dans une main, l'autre fermement serrée autour de la Rose de Sithis. Il poignarda le Profond, encore et encore, transperçant son armure naturelle, frappant jusqu'à révéler la chair rose en dessous. La créature poussait des cris informes. Ses mouvements devinrent de plus en plus lents et saccadés. Ses pattes finirent par lâcher sous sa masse. Alessia profita de l'occasion pour rejoindre son allié et l'aider à achever le monstre. Ensemble, ils frappèrent jusqu'à ce que leur ennemi s'affaisse, laissant échapper un dernier râle d'agonie.

Ils restèrent un instant silencieux, en train de reprendre leur souffle. L'impériale s'écarta alors, son bout de pierre toujours en main. A présent que le combat était terminé, elle se demanda qui était son mystérieux renfort inopiné. Loin de s'occuper d'elle, la première chose qu'il fit fut d'arracher la flèche plantée dans le cadavre du crabe. Médéric admira l'artéfact qu'il avait entre ses doigts. Une flèche taillée dans l'obsidienne la plus noire, à la tête en forme de losange, délicatement gravée de motifs en pétales de rose. Elle émanait une puissance rentrée et mortelle. Il la glissa à sa ceinture et rangea son couteau. Alessia se décrispa. Tous les deux se rendirent soudain compte qu'ils étaient transis. L'action n'avait pas réussi à sécher leurs vêtements et l'air dans la grotte était à peine moins froid que le lac.

« Nous devons sortir d'ici et trouver de quoi nous réchauffer, annonça la jeune femme. Sans quoi, nous pourrions bien mourir de froid !

- Je préfèrerais me sécher en premier, répondit l'assassin. Je suis sur les rotules. Je ne me sens pas capable de retourner dans l'eau maintenant.

- A la réflexion, moi non plus, dit l'impériale en réalisant sa fatigue. Mais nous avons un problème : il n'y a rien pour faire un feu, ici !

- Je ne peux pas y retourner, répéta le bréton. Je sens à peine mes doigts. ».

Elle les lui prit entre ses mains et les frotta pour les réchauffer, ni gentiment, ni brutalement. Médéric sentit le rouge lui monter aux joues. Il ne fut pas au bout de ses surprises : l'impériale commença à se dévêtir.

« Qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-il, malgré l'évidence de la réponse.

- J'enlève mes habits. Ils sont trempés, ça ne va pas m'aider à sécher ! Vous devriez faire la même chose. ».

Il s'exécuta. Alessia avait plusieurs fois effectué des missions, avec d'autres soldats de l'Empire, à Bordeciel, où la glace et la neige peuvent s'étendre à perte de vue. Là, dans ces déserts blancs, préserver sa chaleur était une question de vie ou de mort, et lorsqu'il n'y a aucun combustible à des kilomètres à la ronde… Elle ne voyait rien de dégradant à faire l'amour avec cet inconnu si leur survie en dépendait. C'était la méthode la plus rapide qu'elle connaissait pour se réchauffer sans feu. Elle se colla à lui. D'abord réticent, il finit par perdre sa timidité et devint à son tour très entreprenant. Tous les deux, dans cette grotte plongée dans le noir, à même le sol, ils échangèrent un peu de chaleur corporelle.

Quand ils eurent terminé, ils n'étaient plus en danger d'hypothermie. Alessia écouta son compagnon respirer profondément. Il avait été brusque, maladroit, intimidé par moments, sauvage à d'autres. Inexpérimenté. Elle ne pouvait pas le voir, mais elle était certaine d'avoir à faire à quelqu'un d'encore jeune. D'après sa corpulence, qu'elle avait pu examiner au toucher, il devait être bréton ou elfe des bois. En l'embrassant, elle avait remarqué sa lèvre fendue. Bec de lièvre ou cicatrice ? Elle préférait la seconde option, la première lui rappelant trop l'apprenti de Tsavi, enlevé par la Confrérie Noire. Médéric se sentait un peu engourdi. Pas par le froid, mais par un doux sentiment d'abandon. A cet instant précis, il ne pensait plus à sa mission, à la Confrérie, au crabe géant ou aux villageois fanatiques de Coupeterre. Il n'avait jamais fait l'amour avant. Il ne sortait guère et les personnes qu'il rencontrait ne vivaient souvent pas longtemps après l'avoir vu. De toute façon, la plupart des femmes qui l'avaient regardé en face n'avaient pu cacher leur dégoût. Une seule fois, il avait tenté de séduire une de ses consoeurs. Il avait opté pour Junia (Qualda n'était pas son genre de femme, Hliri l'intimidait trop et Ba'ruka avait l'âge d'être sa mère), qui l'avait envoyé sur les roses d'un petit rire indulgent. L'impériale essora ses vêtements et les remit. Médéric profita une dernière fois de sa nudité et repassa sa combinaison. L'habit des assassins avait cet inconvénient de sécher très lentement.

« S'il y a une sortie, elle doit se trouver sous l'eau, dit Alessia. J'ai senti un faible courant quand je nageais. Il s'agissait peut-être d'un tunnel où l'eau s'engouffre.

- Je l'ai senti aussi. Je crois que je peux retrouver l'endroit, répondit l'assassin.

- Il ne reste plus qu'à espérer que nous atteindrons l'air libre avant de périr noyé ou gelés !

- Contre la noyade, je crois que je pourrais arriver à lancer un sort de respiration aquatique, précisa Médéric en se souvenant des grimoires lus à Cheydinhal.

- Merveilleux ! Ne tardons pas plus ! ».

Le bréton répéta les gestes et les incantations apprises quelques jours plus tôt et, après deux essais infructueux, réussit à lancer son sortilège. Ils plongèrent à nouveau dans le lac. Le froid leur coupa le souffle comme un coup de poing au plexus. Grâce à sa vision nocturne, le jeune homme parvint à repérer facilement une ouverture au fond de l'eau. Ils nagèrent jusqu'à elle, Médéric guidant Alessia en lui tenant la main. Un long tunnel inondé s'enfonçait vers les profondeurs. L'assassin espéra de tout cœur que les crabes géants ne venaient pas de là. Le passage multipliait les virages et semblait ne jamais finir. Le sortilège finit par se dissiper. Les deux survivants de Coupeterre nagèrent le plus rapidement possible. Alors qu'ils étaient au bord de l'asphyxie, ils aperçurent le ciel étoilé loin au dessus d'eux. Ils remontèrent sans attendre. Ils crevèrent la surface d'une mare au milieu d'un bosquet. Leur reprise d'air effraya des biches et des cerfs, venus boire tranquillement. Médéric sortit de l'eau en premier. Il tendit la main à sa compagne. Alessia la saisit et écarta ses mèches mouillées de devant ses yeux. Elle reprit doucement contact avec l'air frais de la forêt. L'impériale allait remercier le jeune homme, lorsqu'elle le vit nettement pour la première fois. Un bréton, défiguré, correspondant au signalement fait par les sœurs khajiites de Leyawiin, et portant les habits de la Confrérie Noire. Elle fronça les sourcils et lui adressa un regard haineux qui parut le surprendre. Sans prévenir, elle tira sur la main qu'elle tenait toujours et envoya son genou à la rencontre de l'estomac du bréton. Médéric, surpris, ressentit une douleur sourde et une brusque nausée qui le firent tomber à terre. L'impériale le plaqua au sol d'une main et leva le poing pour assommer son adversaire, mais un violent coup de pied de l'assassin dans les côtes la repoussa en arrière. Il effectua une roulade arrière, se redressa et sortit son arme de sa botte.

« Qu'est-ce qui vous prend ? s'exclama-t-il.

- Chien d'assassin ! Vermine de la Confrérie ! l'invectiva Alessia.

- Ah. Je vois…

- Sais-tu bien qui je suis ? fit-elle en se ramassant sur elle-même.

- Aucune idée, répondit Médéric sans la quitter des yeux, prêt à frapper.

- Alessia Phillida, fille d'Adamus Phillida, l'homme qui s'est dressé contre vous toute sa vie et que vous avez lâchement assassiné, alors qu'il avait pris sa retraite et ne présentait plus une menace pour vous, sales meurtriers !

- J'ai entendu ça. Il paraît qu'on lui a tranché un doigt et qu'on l'a déposé dans le bureau de son successeur, en guise d'avertissement ! la nargua le jeune homme.

- Je vais t'amener jusqu'à la cité impériale et après t'avoir arraché ce que tu sais par tous les moyens possibles, je te laisserai pourrir au fond d'une geôle jusqu'à ton exécution ! gronda Alessia.

- Tu me veux ? Viens me chercher ! », répliqua le bréton en tranchant l'air devant lui.

Le capitaine Phillida fit lentement quelques pas de côté. Son ennemi l'imita. Il était armé et elle l'avait déjà vu à l'action, mais ses longues années passées au sein de la Légion avaient appris à Alessia à faire de ses poings et ses pieds des moyens de défense tout aussi efficaces. Elle se projeta sur lui à la vitesse du fauve en chasse. Médéric l'esquiva et riposta d'un aller-retour de sa lame, raté également. L'impériale lui attrapa le poignet et lui infligea deux coups de genou dans le ventre, avant que l'assassin ne se dégage d'une frappe du coude vicieuse dans les reins. Il recula rapidement et se saisit d'un de ses couteaux de jet. Voyant ça, Alessia se jeta de côté au moment où le projectile allait la frapper. Hélas pour elle, le poignard tomba à l'eau, sans espoir de le récupérer. Elle paya cher ce moment d'inattention : l'assassin repassa à l'attaque avec une violence redoublée. Sa dague lacérait l'espace entre elle et lui et l'impériale avait trop de mal à l'éviter pour contre-attaquer. Non content de lui faire perdre du terrain, Médéric se permit de la railler :

« Tu te déplaces avec la grâce d'une vache pleine ! Je te trouvais bien plus douée pour me réchauffer ! ».

Il tentait de l'énerver pour l'amener à commettre une erreur. Il avait beau savoir jouer du couteau, ce n'était pas un véritable combattant, contrairement à son adversaire. Il sentait qu'il ne tiendrait pas longtemps face à elle. Sa stratégie n'eut pas l'effet escompté. Au lieu de la déstabiliser, Alessia semblait plus déterminée que jamais. Médéric cessa brusquement son assaut et recula encore. La jeune femme s'apprêtait à ce qu'il lui jette un autre coutelas, mais au lieu de cela, il tendit la main vers elle, paume à plat, et récita une incantation. Aussitôt, elle sentit comme une masse énorme lui tomber sur les épaules. Ses propres vêtements lui semblaient avoir décuplés de poids. Elle avait déjà vu un mage de bataille lancer un sort de fardeau, mais c'était la première fois qu'elle en ressentait l'effet. L'assassin lui sourit méchamment, son rictus enlaidi par sa difformité, et reprit le combat. Alessia se protégea comme elle en fut capable. La sensation de pesanteur accrue la ralentissait beaucoup. Elle subit plusieurs blessures en parant les coups. Le brétonnien voulait en finir avant que le sortilège disparaisse. L'impériale esquiva un autre arc de cercle d'acier tranchant. Au moment où son ennemi afficha une ouverture, elle se rua sur lui de tout son poids. Elle l'enserra entre ses bras et tomba sur lui. Le sortilège de fardeau se révéla à double tranchant : Alessia était si pesante qu'il n'arriva pas à se dégager. Il le regretta d'autant plus lorsque le poing alourdi de l'impériale vint s'écraser sur son visage, l'envoyant dans les noirceurs de l'inconscience.

Le capitaine Phillida sentit le poids du maléfice disparaître au moment où elle assomma l'assassin. Elle soupira et essuya la sueur de son visage. Un peu plus loin, elle apercevait les lumières d'une maisonnette. Elle y traîna son prisonnier et demanda aux habitants, deux frères jumeaux fort aimables, de lui prêter une corde et un cheval. Alessia ligota Médéric et avec l'aide des frères, elle le coucha en travers de sa monture. Elle comptait bien ramener cette ordure de tueur à la capitale, où elle pourrait l'interroger à loisir sur la Confrérie. Elle utiliserait les menaces, les promesses de libération, la torture s'il le fallait, mais il parlerait. Ce ne serait qu'une question de temps. Et quand elle en saurait assez, alors elle pourrait s'atteler à rendre Cyrodiil un peu plus sûre, en commençant par celui qui l'avait sauvée des villageois de Coupeterre…

A suivre…

Encore désolé pour avoir été si long ! Comme les vacances de Toussaint arrivent, j'espère pouvoir avancer le prochain chapitre plus rapidement. N'hésitez pas à me laisser vos commentaires, que vous ayez appréciés ou non ! Merci de votre lecture.