Chapitre 6
Point de vue de Bellamy
Ses mains dansaient avec élégance sur les touches blanches et noires du piano à queue. Légères et souples, elles semblaient caresser les notes de musique. Octavia semblait prise dans sa mélodie, emportée par le flot de blanches et de noirs qui la submergeaient, sans pour autant jouer trop fort. Je suppose qu'elle ne souhaitait pas que mon père l'entende et la chasse du palais pour avoir utilisé un objet familial, ou toute sa famille et ses biens se trouvaient…
Je m'approchai, lentement, mais elle ne me repéra pas. La lettre à Elise. Je venais de reconnaitre ce fabuleux morceau. Elle le représentait mieux que quiconque.
Elle termina son morceau, et retira ses mains du piano en soupirant. Je ne pu m'en empêcher : j'applaudis.
-C'était magnifique, Octavia.
Elle se tourna vers moi, paniquée, et se leva d'un bond.
-Je…Je suis désolée !
Elle partit en courant vers la porte, mais j'attrapai son bras pour la retenir avant qu'elle ne m'échappe.
-Vous jouez très bien.
Elle fut aussi surprise que moi de mon emploi du « vous ». J'avais développé une forme de respect pour cette sœur qui avait eu une vie aux antipodes de la mienne, reniée par sa famille, réduite au rang de domestique…
Elle rougit, embarrassée, et je lui souris.
-C'est l'heure du thé de ma mère. Vous devriez aller la voir. Je ne dirai rien, ne vous en faites pas.
Je la regardai hocher la tête et déguerpir comme une petite souris, avant d'emprunter le même chemin qu'elle. Je voulais savoir ce que ma mère allait faire dans une telle situation…Certes, c'était cru et froid, mais c'est le prix d'une vengeance légitime. Oui, je suis rancunier.
Je la vis toquer à la porte, et se glisser dans la chambre. Je m'approchai, pour mieux écouter.
« Madame De Blake, je suis venue pour votre thé. Comment le désirez-vous, aujourd'hui ? »
Après un moment, j'entendis ma mère répondre, après s'être raclé la gorge.
« Je n'en prendrai pas, je te remercie. »
« Vous en êtes sûre ? D'après ce qu'on m'a dit, ça ne vous arrive jamais… Je ne voudrai pas paraitre insolente, loin de moi cette idée, cependant je ne voudrai pas risquer des représailles si on ne vous a pas servie par ma faute… »
« Ne t'en fais pas, s'empressa de dire ma mère, il ne t'arrivera rien, j'y veillerai. »
« Bien madame. Au revoir madame. »
Des pas se rapprochèrent de moi, et je reculai un peu pour donner l'impression que j'arrivai.
Octavia pâlit légèrement en me voyant. Croyait-elle sincèrement que j'allais la dénoncer, pour ce qui est du piano ? Je commençai à douter de l'image qu'on avait de moi…
Je la dépassai et me retrouvai face à ma mère, qui me regardait tristement. Je fermai derrière moi, avant de la regarder, gravement.
« Les roses sont arrivées ce matin, de très bonne heure. Des blanches et des rouges, bien entendu, elles sont magnifiques tu verras. Le mariage a lieu dans sept jours, tu sais, c'est court. Nous devons encore… »
« Mère, je vous prie de m'excuser, mais ce n'est là pas l'objet de ma visite. Je crois que nous devrions agir, en ce qui concerne Octavia. »
« Ton père la tuerait pour la faire taire, Bellamy, je ne veux point la perdre… »
« Elle a droit autant que moi au rang que son sang lui donne, et si vous la reniez, je me verrai dans l'obligeance de partir également. »
Je savais bien que jamais cette menace ne se ferait réelle, mais je voulais provoquer une réaction chez elle.
« Je…Bellamy, non, tu ne peux pas faire ça… »
Elle se mit à pleurer. J'étais certainement allé trop loin…
Point de vue de Clarke :
« Plus que sept jours ! »
Une semaine. Une ridicule, minuscule, méprisable petite semaine. Ma mère était euphorique.
Nous marchions dans les rues de la ville si rapidement que le protocole en était presque délaissé. Ce jour-là, nous devions acheter ma robe, et je devinais déjà que le temps allait me paraitre long.
Nous entrâmes dans une boutique immense et luxueuse, dont le parfum de rose et de vanille écœurant emplit mes poumons immédiatement. Je suivais ma mère dans le dédale de tissus et de jeunes femmes qui s'émerveillaient devant les nouveaux modèles à la mode. Décidément, je n'étais pas du même monde…
L'attention d'Abigail se porta finalement sur un étalage de dentelle. Visiblement, j'allais porter du blanc, ce qui me déplaisait : j'aurai préféré être plus originale, plus rebelle, peut-être pour montrer à tous que pour moi, ce mariage n'en était pas un.
Nous passâmes l'après-midi entier dans cet endroit aux effluves tellement sucrées qu'elles me faisaient tourner la tête. La robe était d'un blanc pur comme la neige, agrémentée d'un châle en voile brodé déposé sur mes épaules. Des perles de couleur crème avaient été cousues sur la jupe, et une rose rouge avait été accrochée au ruban qui resserrait ma taille, pour rappeler le thème des festivités. Mes bras étaient nus, dénudés de manches, et mon col était légèrement décolleté, de manière sage : c'était élégant, et de loin pas indécent. Mes cheveux étaient relevés en un chignon voluptueux, et des mèches blondes retombaient sur mes épaules ou encadraient mon visage. Je portais des souliers de verre, et je ne pu m'empêcher de sourire en me remémorant un conte très joli que me lisait parfois ma gouvernante, au moment du coucher. Sauf que Cendrillon se mariait par amour…
Point de vue d'Octavia
Le monde s'arrêta de tourner, mon cœur de battre, mon esprit de penser, et seules mes oreilles vibraient, ébranlées par ce que je venais d'entendre. Abasourdie, je laissais tomber la tasse vide que j'avais apportée, qui se brisa en une multitude de morceaux de porcelaine blanche sur le carrelage poli.
