Bonjour à tous !

J'espère que vous allez bien depuis le mois de… Mars ?! (*court se cacher à dix pieds sous terre tellement l'auteur a honte du délai écoulé depuis le précédent chapitre*).

C'est avec un grand soulagement que je vous poste enfin le chapitre 28 qui s'intitule le Retourneur de Temps ! Mine de rien, il m'a donné du fil à retordre… Il est assez prise de tête à rédiger (faire coller les deux univers simultanément tout en restant cohérente, c'est parfois source d'une intense réflexion ! En particulier dans ce chapitre, vous comprendrez pourquoi…). Bref, j'espère que ce nouveau chapitre va vous plaire.

Bonne lecture !


Chapitre 28 – Le Retourneur de Temps

Soledad avait l'étrange sensation de flotter dans les airs. Ses poumons la brûlaient comme s'ils avaient momentanément manqué d'air. À bien y réfléchir, cela avait été le cas lorsqu'elle avait chu dans le lac. Autour d'elle résonnait sourdement des bruits de pas et des bruissements de tissus. La sorcière fit un effort pour ouvrir les paupières : le plafond de pierre défilait sous ses yeux plissés. Tentant de se redresser, elle grogna de mécontentement en réalisant qu'elle était figée. La personne qui marchait derrière elle dut s'en rendre compte car elle se stoppa et marmonna une formule magique. Brusquement, le sortilège de lévitation cessa et elle atterrit sur le sol sans douceur.

- Connard ! grinça-t-elle entre ses dents en fusillant Severus Rogue du regard.

- Vous disiez Miss Lopès ? sourcilla-t-il durement.

- Où est Black ? demanda-t-elle en réalisant que seuls les corps de Harry et Hermione flottaient à côté d'eux.

- Ne commencez pas vos simagrées sinon je vous suspends par les pieds, la menaça-t-il froidement.

- Comme si vous en étiez capable ! railla-t-elle. Enfin, quand je suis consciente, bien sûr… marmonna la jeune femme en s'époussetant énergiquement le coude.

À cet instant, une porte s'ouvrit à la volée pour laisser apparaitre une Madame Pomfresh agitée :

- Ah Severus, vous les avez trouvés ! s'exclama l'infirmière soulagée. Emmenez-les vite dans l'infirmerie ! Par Merlin Miss Lopès, que faites-vous à terre ? Relevez-vous, vous allez tomber malade mouillée ainsi !

- Je nettoie le sol ! répliqua la jeune femme d'une voix remplie de haine. Où est Dumbledore ? l'interrogea-t-elle en se redressant avec le plus de fierté possible, rejetant en arrière ses cheveux qui formaient une cascade des boucles indisciplinées.

- Tout va bien, il parle avec les Aurors au sujet de Black, la tranquillisa-t-elle, et le jeune Weasley et Anabellissë sont en sécurité à…

- QUOI ? Faut que je lui parle IMMÉDIATEMENT ! s'exhorta la jeune femme en serrant des poings.

- Calmez-vous Miss Lopès ou je serais contrainte de vous administrer une potion calmante…

- Je me calmerai qu'une fois après avoir parlé à Dumbledore, insista-t-elle en reculant d'un pas face à la soignante qui tentait de l'approcher.

- Il ne devrait pas tarder à arriver. Allez l'attendre à l'infirmerie, proposa-t-elle dans une tentative de conciliation.

Mais la jeune femme ne l'entendit pas de cette oreille et se mit à courir en direction du bureau directorial. C'est le premier endroit où elle pensait le trouver. Ses bronches se rétrécirent et la brûlèrent en guise de douloureuse protestation. Elle se remit à tousser et à expulser de l'eau du lac. Malgré ce désagrément, elle ne s'arrêta pas et ignora les exclamations perplexes des portraits qui s'agitaient sur son passage. Au bout de cinq minutes d'effort pour atteindre son but, elle leva sa main et l'abattit à plusieurs reprises sur le battant en bois. Attendant une réponse, elle posa son front sur son avant-bras, lui-même appuyé contre la porte qui ne s'ouvrit pas. Elle ferma momentanément les paupières, le souffle court. Lorsqu'elle les rouvrit, elle se figea, interdite.

Aliania battit plusieurs fois des cils, pas sûre d'être bien éveillée. Elle se trouvait à cheval dans une sombre forêt, entourée par des cavaliers du Rohan et certains membres de la Communauté de l'Anneau.

- Pourquoi diable traverser cet horrible endroit ? Et quel intérêt de se rendre chez Saroumane ? Avons-nous nécessairement besoin de nous jeter dans la gueule du loup ?

Gimli. C'était Gimli qui venait de maugréer cette phrase. Quelque chose n'allait pas. Mais quoi ? Pourquoi la jeune femme ressentait un profond malaise en elle ? Ce n'était pas une gêne due à l'atmosphère pourtant lugubre de la forêt. Non, c'était autre chose. Gandalf réprimanda le Nain qui rouspéta davantage. Machinalement, la sorcière répondit :

- Croyez-moi, vous n'allez pas être déçu du spectacle ! Nous n'aurons même pas à montrer patte blanche pour entrer sur les terres du traître, finit-elle à mi-voix en fronçant les sourcils.

Elle avait vraiment une étrange sensation, comme si ce qu'elle venait de dire n'était pas naturel… Comme si elle avait une impression de… déjà-vu ?

- Est-ce que quelqu'un pourrait traduire ces deux-là parce que ce n'est toujours pas clair ! grogna Gimli.

- Attendez et vous verrez ! répondit Soledad en même temps que son ancien mentor.

Cette fois-ci, la jeune femme stoppa net Noctius sous les regards interrogateurs de Legolas et d'Aragorn.

- Il n'y a pas de doute : j'ai bien là une élève fidèle à son mentor… marmonna le Nain.

- Ça fait longtemps que je l'ai dépassé, rétorqua de façon automatique l'Elfe qui se disait que vraiment, quelque chose ne tournait pas rond.

- Cela, je dois bien l'admettre… mais uniquement sur certains points ! se défendit le Magicien. Pour d'autres, la route de l'apprentissage est encore longue et semée d'embûches.

- Laissez-moi deviner, répliqua l'Elfe concernée, vous êtes sur le point de me sortir tout un discours sur le fait qu'un Magicien doit être maitre de ses émotions et que là-dessus, je ne suis pas encore à la hauteur ; ce à quoi je vous rétorque que vous êtes mal placé pour parler et qu'en plus, je suis une sorcière Protectrice donc vos règles de conduite m'importent peu. J'ai visé juste ?

- Et bien… commença Gandalf perturbé.

- Je le savais ! la coupa-t-elle. Et là, vous allez me dire de ne pas être impertinente !

- Vous m'ôtez les mots de la bouche ! s'exclama-t-il surpris. Comment cela est-il possible !

- Je sais d'avance ce qu'il va se passer. Pourquoi ? réfléchit-elle à voix haute. C'est comme si… j'avais déjà vécu ce moment. Ouais, c'est ça ! Dans quelques heures, nous allons parler à un Saroumane défait. Grima tombe du haut d'Ortanc et… vous m'avez empêché d'achever le traître ! s'insurgea-t-elle en donnant une tape inamicale à son ancien mentor qui ne saisissait pas un mot de ce qu'elle disait. Et la pierre de vision…

- Mais par tous les Valar, à quoi faites-vous mention ? s'énerva-t-il, irrité par l'attitude grotesque et irrespectueuse de son élève de jadis.

- Et après, je suis allée à Poudlard, poursuivit-elle sa réflexion. Enfin, plus précisément dans la Cabane Hurlante… Il y avait Harry, Ron, Hermione, Anabellissë… et Black ! se souvint-elle agitée. Oh non ! Il est innocent, ils vont aspirer son âme ! réalisa la jeune femme en posant une main sur son front. Il faut que j'intervienne immédiatement ! Gandalf, au moment venu, récupérez la pierre pour moi et gardez-la cachée !

La fille d'Elrond les planta là, figés dans une stupeur et une incompréhension certaine, et ouvrit un portail qui effraya les Rohirrim. Trois secondes plus tard, celui-ci disparut dès qu'elle l'eut franchi.

- Rassurez-moi, quémanda Gimli auprès de ses compagnons, cette fois-ci, je ne suis pas le seul à n'avoir rien saisi à ce qu'il vient de se passer ?

- Visiblement, vous n'êtes pas seul, mon ami, murmura Aragorn qui, songeur, remit la délégation en route.

Le passage s'ouvrit en plein devant l'entrée principale du château. Soledad pénétra dans le Grand Hall désert, ce qui était logique car tous étaient supposés être en classe. Tous exceptés Rusard et sa maudite boule de poils qui se dirigeaient vers elle. Se hâtant, l'Elfe se glissa dans les escaliers pour lui échapper. Elle ne savait pas vraiment où se trouvait son protégé. Après tout, sa rencontre avec son parrain ne devait pas avoir lieu avant le soir même. À moins que le temps n'ait pas changé dans ce monde ? Ce qui signifierait qu'elle ne pourrait pas empêcher – ou n'aurait pas pu s'empêcher – l'absorption de l'âme de l'ancien prisonnier. La pensée que la journée n'ait pas recommencé à Poudlard lui remplit l'esprit. Par Merlin, ce que ce type de trajets dans le temps pouvait être agaçant ! Elle en perdait systématiquement son elfique... Soudain, des raclements de chaises et des bruits de dizaines de pas parvinrent à ses oreilles. La sorcière se dissimula derrière une armure et vit les élèves sortirent d'une salle de classe, les yeux fatigués. Voyant leurs mines déconfites, Soledad se rappela que les étudiants étaient en pleine période d'examens et que théoriement, Ana et les autres Gryffondor de Troisième Année avaient – allaient – passer leur ultime partiel de Divination aujourd'hui. Ce constat lui souffla donc que le jour avait bel et bien recommencé car si tel n'avait pas été le cas, les élèves auraient été en week-end. Consciente du danger qu'un retour dans le temps impliquait, elle devait veiller à ne pas se montrer au grand jour. La seule marge de manœuvre qu'elle s'autoriserait sera de sauver Black. Pour cela, il fallait attendre tapie dans l'ombre... Qu'allait-elle bien pouvoir faire jusqu'à la nuit tombée ? La patience n'était absolument pas son fort. Aussi se faufila-t-elle dans un étroit passage où elle s'assit, adossée au mur, les bras croisés sur ses genoux repliés. Parfait ! Exactement ce qu'il lui fallait ! Elle allait avoir tout le loisir de ressasser et de se morfondre, seule loin de tous...

Quelques heures plus tard, l'obscurité engloutit peu à peu l'école dans son manteau de ténèbres. Soledad, qui avait une furieuse envie de se dégourdir les jambes, se leva promptement et sortit discrètement à l'extérieur. D'après ses calculs, ses protégés devaient se trouver dans la Cabane Hurlante en ce moment même. Elle devait encore patienter jusqu'à ce qu'ils sortent... D'ailleurs, devait-elle en profiter pour stopper la fuite du rat ? Ou bien valait-il mieux se contenter de privilégier celle du chien ? Tandis qu'elle s'interrogeait intérieurement, elle ouïe un craquement de branches à l'orée de la forêt. Sans perdre une seconde, elle se précipita entre les ramures en quête de la provenance du bruit. Rapidement, d'autres bruissements l'alertèrent. Elle courut dans leur direction et tomba nez à nez avec... Harry, Hermione, Anabellissë et Buck !

- Qu'est-ce que vous faites là ?

- Qu'est-ce que tu fais là ? s'exclamèrent-ils simultanément, les uns la main sur le cœur, les autres les sourcils arqués.

- Vous n'êtes pas censés être dans la Cabane Hurlante ? les interrogea la sorcière perplexe.

- Toi aussi je te signale ! reprocha Ana sans réfléchir.

- Attends, comment tu le sais ? capta son interlocutrice qui sentit que quelque chose leur échappait à tous.

- Chut, taisez-vous ! souffla Hermione paniquée. Ils sont en train de sortir !

Effectivement, un étrange cortège faisait surface des imposantes racines du Saule Cogneur. C'était assez perturbant d'assister à ce genre de scène, d'autant plus lorsque les personnes observées s'avéraient être elles-mêmes.

- Ça veut dire que vous avez aussi remonté le temps ? murmura la fille d'Elrond.

- Oui ! Mais je ne comprends pas pourquoi toi, tu es là ! Logiquement, tu ne devrais pas être ici mais juste là-bas avec eux ! Tu n'étais pas avec nous lorsque nous avons usé du Retourneur de Temps d'Hermione.

- Tu es en train de me dire que ce retour en arrière est de votre fait ?

- Taisez-vous, ils vont nous entendre ! leur somma Harry qui surveillait la scène latérale. Ça y est, Pettigrew va s'échapper... grinça-t-il des dents, les poings serrés. Je pourrais l'attrap... commença-t-il en faisant un pas juste avant d'être stoppé par Ana.

- Non Harry, personne ne doit nous voir, c'est d'une importance capitale !

- Comment ça se fait que tu possèdes un tel objet de pouvoir ? s'enquit la guerrière auprès d'Hermione.

- J'en avais besoin pour pouvoir suivre tous mes cours de cette année, dit-elle le regard fixé vers le Saule Cogneur. C'est encore plus terrible vu d'ici, vous ne trouvez pas ? gémit la jeune Gryffondor qui venait de voir Sirius voler dans les airs avant d'atterrir violemment dans l'herbe.

- Vous comptez intervenir quand ? s'informa Soledad de mauvaise humeur, fortement irritée par la découverte du secret de la meilleure élève de Poudlard.

- Lorsque Sirius sera arrêté et enfermé dans la cellule de la tour ! chuchota Hermione. Je vous rappelle que personne ne doit nous voir sinon, ce serait catastrophique !

- Ça va Miss Je-Sais-Tout, je connais mieux que toi ce genre de situation alors ne me fais pas un sermon sur les dangers des interventions dans le passé ! répliqua-t-elle sèchement. Et puis, Buck n'est pas censé avoir perdu quelque chose à cette heure-ci ?

- Dumbledore nous a fait comprendre que nous devions le sauver afin de…

- Oh ! Si le grand Dumbledore l'a dit, c'est que c'est forcément la vérité absolue ! cracha-t-elle exaspérée. Et pourquoi Lupin ne se barre pas ? Il s'était bien enfui la dernière fois, non ? Là, on dirait que tu es sur le point de te faire bouffer...

- Mais c'est vrai ça ! réagit le Survivant. Pourquoi est-ce que...

Mais il fut interrompu par son amie qui porta les mains à ses lèvres et poussa un hurlement semblable à celui du lycanthrope. Ce dernier réagit aussitôt et se précipita dans leur direction.

- On s'arrache ! s'exclama Soledad qui poussa ses compagnons à l'opposé. Dépêche-toi Buck ! le somma-t-elle en tirant sur sa corde.

Voyant qu'il campait fièrement sur ses positions, elle lâcha un soupir de frustration et poussa à son tour un faux hurlement sinistre afin d'attirer le loup-garou loin du groupe. Elle s'empressa de s'enfoncer dans les profondeurs des bois tout en s'assurant qu'il la suivait. Une chance que ses yeux d'Elfe perçaient l'obscurité avec une aisance déconcertante ! Il faut dire qu'elle passait une bonne partie de son temps à rôder parmi les ombres, telle une rapace chasseresse en quête d'une proie en pleine nuit noire. À la différence d'une buse qui ne faisait qu'assouvir un besoin primaire, la sorcière traquait les forces malveillantes pour la satisfaction de les détruire, mettant en œuvre autant d'adresse que de ténacité dans sa démarche. Le loup la pistait toujours. D'ailleurs, elle avait la désagréable impression que la distance qui les séparait se rétrécissait. Est-ce que les lycanthropes grimpaient aux arbres ? La jeune femme allait bientôt le savoir : elle s'agrippa à un tronc d'arbre rugueux et en entreprit l'ascension. Lorsqu'elle fut à bonne hauteur, elle vit l'animal poursuivre son chemin sans même ralentir ! À ce constat, elle rit pour elle-même : Lupin, bien que métamorphosé en loup, n'était pas un si bon traqueur que cela. Bon point pour elle en somme. Maintenant qu'elle était débarrassée de lui, elle devait retourner rapidement au château afin de libérer Black. Même si les autres devaient théoriquement s'en charger, la guerrière préférait s'assurer de la réussite de leur plan.

Rebroussant discrètement chemin d'un pas furtif, l'Elfe traversa la Forêt Interdite tout en espérant ne pas faire de mauvaises rencontres. Non pas qu'elle craignait de se retrouver nez à nez avec une infâme créature velue, mais plutôt d'arriver trop tard pour sauver le parrain d'Harry. Si tout se déroulait bien, l'ancien prisonnier sera réhabilité et pourra accueillir chez lui son filleul qui n'espérerait probablement pas mieux. Entre survivre chez de cruels et stupides moldus et vivre chez le meilleur ami de ses défunts parents, Harry ne devait pas beaucoup hésiter… Bien qu'elle ne connaisse pas Sirius Black, Soledad sentait qu'il était digne de confiance. Après tout, ne lui avait-il pas sauvé la vie quelques semaines plus tôt ? Elle préférait savoir son protégé en vacances chez un sorcier qui se soucie réellement de lui et non chez des moldus qui le traitent comme si il était leur esclave. La jeune femme ne saisissait absolument pas pourquoi le vieux Dumbledore exigeait systématiquement le retour d'Harry à Privet Drive, lieu où il vivait un véritable calvaire depuis sa pseudo adoption. Si ça ne tenait qu'à elle, Soledad aurait déjà proposé au jeune Survivant de venir à Imladris durant les vacances. Au moins, il ne serait pas traité comme un nuisible. Néanmoins, même si l'idée lui avait effleurée l'esprit plusieurs fois, elle ne lui avait jamais suggéré cette solution de repli. En toute logique, son monde n'était pas une véritable source de quiétude depuis quelques temps. Il aurait été imprudent de l'emmener dans un pays agité par les conflits. Jusqu'à présent, la cité Imladris avait été épargnée par les batailles, mais cela ne perdurerait pas. Qui plus est, des personnes mal intentionnées menaient régulièrement des offensives dans le secteur. Soledad se voyait mal annoncer au monde magique que leur sorcier préféré avait été blessé ou pire encore dans un univers qui n'est pas le sien.

Une vingtaine de minutes plus tard, elle accéda à un long escalier en spirale qui menait au sommet d'une des tours du château, la seule qui possédait une cellule digne d'une prison. La jeune femme s'était déjà questionnée sur la raison de son existence au sein d'une école. De ce qu'elle en savait, Poudlard avait toujours été un lieu d'apprentissage pour les jeunes sorciers. Cependant, si elle croyait les dires de Rusard, les châtiments étaient un peu brusques quelques décennies auparavant. Peut-être que le concierge avait-il usé de cette geôle à l'époque ? Elle frissonna, et cela n'avait rien à voir avec sa précédente pensée. Les Détraqueurs étaient tout proche… Ne connaissant pas un moyen efficace de les repousser, cela risquait de lui poser problème. Elle pria mentalement pour que ces pourritures ne gardent pas de trop près la cage. Risquant un rapide coup d'œil à l'extérieur, elle poussa un infime soupir de soulagement en constatant qu'aucune cape noire ne flottait à proximité. Elle se précipita vers les barreaux derrière lesquels l'homme à l'allure bien misérable la dévisageait avec espoir.

- Je vais vous faire sortir de là, lui sourit-elle. J'imagine que vous en avez assez d'avoir une vision rayée ! plaisanta-t-elle en désignant les barreaux.

- Vous n'avez pas idée ! admit-il piteusement.

- Oh que si, j'imagine très bien…

- Dois-je comprendre que je ne suis pas le seul à avoir fait de la prison ? sourcilla-t-il surpris.

- On peut dire ça comme ça, éluda la jeune femme en chassant de sa tête des brides d'anciens souvenirs, notamment ceux de sa captivité à Barad-Dûr. Écartez-vous, je vais ouvrir !

L'homme avait à peine rampé d'un mètre en arrière que la guerrière arracha la grille de ses gongs à l'aide de son pouvoir de télékinésie. Faisant fi des débris qui se déposèrent sur ses vêtements, l'Elfe s'approcha et lui tendit la main. Le parrain d'Harry semblait assez fatigué – il faut dire qu'il venait d'échapper à une centaine de détraqueurs friands d'absorber son âme – et peinait à se mettre sur ses pieds. Le regard reconnaissant, il accepta son aide et se leva.

- Je serai surprise que le bruit de l'explosion soit passé inaperçu… Vous devez partir ! le pressa-t-elle.

- Je ne suis pas certain de pouvoir me transformer suffisamment longtemps pour m'enfuir, murmura-t-il gêné.

- Vous n'en aurez pas besoin ! s'exclama une voix bien connue aux oreilles de la guerrière.

- Harry !

- Partez avec Buck, ils ne pourront pas vous rattraper ! Vite ! McNair est en route et a prévenu les détraqueurs !

- Sans blague… maugréa la fille d'Elrond goguenarde.

- Comment pourrais-je vous remercier ? balbutia l'homme, ému d'être aussi proche de la liberté.

- En restant libre ! la coupa Ana en plongeant brièvement son regard dans le sien.

- Nous nous reverrons un jour, assura Black à son filleul en montant sur Buck. Tu es... Tu es le digne fils de ton père, Harry...

Dans un large déploiement d'ailes, l'hippogriffe s'envola et prit rapidement de l'altitude. Sentant l'angoisse s'emparer de son protégé, Soledad lui passa un bras réconfortant autour des épaules. À cet instant précis, Harry ignorait s'il reverrait un jour son parrain nouvellement retrouvé. Cela ne devait pas être évident à vivre, surtout en pensant qu'à peine une heure plus tôt, l'homme lui avait proposé de venir vivre chez lui dès qu'il sera innocenté. Mais le sera-t-il seulement un jour ? Rien ne permettait de le penser pour l'instant, les seules preuves tangibles de son innocence étant Pettigrew et les versions de trois adolescents, un loup-garou et deux Elfes… Rogue se fera une joie d'appuyer une toute autre vérité par pur besoin de vengeance.

Lorsque les deux évadés ne furent plus qu'un point invisible aux yeux des adolescents, Ana les ramena à la réalité en leur rappelant qu'ils devaient être à l'infirmerie d'ici dix minutes, avant que Dumbledore ne les enferme là-bas.

- Il faut que tu retournes à l'endroit exact où tu te trouvais avant de remonter le temps, précisa Hermione en dévisageant Soledad.

- Ouais, je sais ! Tic-tac, l'heure tourne ! Allez-y !

Sur ce dernier échange, ils se séparèrent. Tandis que les deux jeunes adolescents accompagnés d'Anabellissë se dirigèrent vers l'antre de Madame Pomfresh, la fille d'Elrond prit son temps pour regagner l'escalier menant au bureau de Dumbledore. De toute façon, le vieux fou n'y était pas puisqu'il trainait du côté de l'infirmerie. Elle lui laissait trente minutes avant de foncer lui arracher des explications et lui faire ravaler son éternel sourire ! Un Retourneur de Temps ! Il en avait donné un à une gamine pour qu'elle s'instruise mais il ne lui avait jamais suggéré cette solution pour ramener Alana ! Cette pensée la rendait ivre de rage ! Le vieux fou possédait entre ses mains le pouvoir de ressusciter la Protectrice Tombée et il n'avait rien fait ! C'était inconcevable pour la jeune femme. Il avait vu les ravages que la perte d'Alana avait provoqués sur sa jumelle, il aurait pu y remédier… Ce fut remontée à bloc que la guerrière se rendit dans le bureau directorial, prête à informer son propriétaire de l'état d'esprit dans lequel elle se trouvait.

Anabellissë venait de s'asseoir dans un confortable fauteuil en chintz en face du secrétaire doré d'Albus Dumbledore. Ce dernier venait de prendre congé du Ministre de la Magie, Cornélius Fudge, et de son bourreau désigné, McNair, tous deux très mécontents de l'évasion incroyable du sorcier le plus recherché de Grande-Bretagne. L'Elfe s'apprêtait à offrir à son hôte sa version des récents évènements lorsque des bruits de pas courus retentirent dans les escaliers en colimaçon. Avant même qu'ils puissent s'attendre à une demande d'autorisation pour entrer, la porte s'ébroua et s'ouvrit avec fracas. Soledad fit son apparition et, sans perdre de temps, commença à agresser le vieil homme malgré les protestations de sa congénère :

- À aucun moment l'idée de me faire part de l'existence d'un tel objet n'a effleuré votre brillant esprit ? lâcha-t-elle d'une voix très mal maîtrisée.

- Notre Monde possède un grand nombre d'objets magiques que je me ferai une joie de vous présenter, commença tranquillement le Professeur Dumbledore qui avait à peine sourcillé face à l'attitude inacceptable de la jeune femme.

- On ne parle pas d'un stupide objet capable de faire une tour de magie minable ! le coupa la guerrière le souffle saccadé. On parle d'un Retourneur de Temps ! UN RETOURNEUR DE TEMPS ! fulmina-t-elle, le visage rouge de colère. Pourquoi ne pas m'en avoir parlé ? Il aurait pu changer bien des choses !

- Son pouvoir est extrêmement limité et ne doit pas être utilisé à la légère.

- Donc permettre à une gamine – aussi brillante soit-elle – de suivre un double cursus, ça ne pose pas de problème mais sauver quelqu'un – au passage, une talentueuse et irremplaçable guerrière au service de tous – ce n'est pas acceptable ? Vous vous foutez de la gueule de qui ?

- Les choses ne sont pas aussi simples… Votre sœur a perdu la vie dans votre monde et le Retourneur n'aurait rien pu faire contre cela…

- C'est là où vous vous trompez ! ragea la sorcière en faisant éclater un des fragiles instruments posés sur le bureau. J'étais chez moi et j'ai revécu la même journée aujourd'hui ! C'est la preuve que nos deux univers ont simultanément remonté le temps.

- Quand bien même ceci soit réel, les évènements passés se sont produits pour une raison précise, même si elle nous échappe à tous encore.

- Quoi ! Vous sous-entendez que c'était sa destinée de mourir ? Vous ne savez pas ce que c'est de perdre quelqu'un, sinon vous n'oseriez jamais me tenir ce genre de discours futiles !

Une ombre passa sur le visage de Dumbledore. Aveuglée par sa haine, Soledad n'y prêta aucune attention contrairement à sa sœur adoptive qui intervint :

- Ça suffit Aliania tais-toi ! l'asséna-t-elle en tapant du poing sur la table.

- Non, toi tais-toi ! Je parle avec Dumbledore alors tu ne t'en mêles pas ! le rembarra-t-elle avec virulence.

- J'apprécierais que tu t'adresses à moi sur un autre ton, l'assassinat Ana du regard.

- On règlera nos comptes plus tard alors va m'attendre dehors ! lui ordonna-t-elle en pointant vivement de l'index la sortie.

- Je ne suis pas sous tes ordres Aliania, lui rappela-t-elle fortement. Et c'est à toi d'attendre dehors ! C'est à moi de gérer avec le Directeur ce qu'il vient de se passer. Je suis la responsable de cette mission !

- Mais je suis dans une réalité alternative ou quoi ! s'offusqua la guerrière. JE SUIS PROTECTRICE ! Poudlard fait partie de MES missions depuis trois ans !

- Et cela fait deux ans que j'assume ton rôle, signala-t-elle sévèrement.

- Mesdemoiselles, cela n'est pas utile de… tenta le Directeur en levant ses deux paumes de mains devant lui en signe de paix.

- Je ne te l'ai jamais demandé ! l'ignora complétement la sorcière dont l'attention était désormais centrée sur sa sœur adoptive. Tu t'es attribuée toute seule cette tâche sans mon consentement.

- Tu n'avais qu'à être là au bon moment aussi ! se défendit l'intéressée offensée.

- Dixit celle qui m'a clairement fait part de son refus que j'approche mes propres protégés, railla-t-elle écœurée. Faut savoir ce que tu veux !

- Il fallait bien agir ! Tu avais disparu et même si tu es revenue, tu es toujours aussi absente ! Et lorsque tu es là, tu es instable, voire même dangereuse !

- N'importe quoi ! Je ne suis pas dangereuse pour mes protégés ! s'étrangla la Protectrice scandalisée.

- Bien sûr que si ! Tu penses que c'est prudent de venir que lorsque cela te chante ? Que c'est normal de côtoyer des enfants alors que tu es sous l'emprise d'alcool ou d'autres tristes substances ? Que c'est responsable de te taillader les veines à proximité de l'école ? Alors, dis-moi, tu n'es pas un réel danger pour ces jeunes ? l'asséna-t-elle violemment d'ardentes vérités.

Autant dire qu'à ce moment-là, la haine que l'Elfe ressentait envers le Directeur se reporta automatiquement sur sa congénère. Les objets survivants se remirent à vibrer et ils eurent la désagréable sensation que la température de la pièce augmenta – ce qui était probablement le cas puisque le petit feu de cheminée s'était transformé en un brasier incandescent dans l'âtre.

- Mesdemoiselles, et si nous tentions de nous calmer avant de poursuivre cette... conversation ? suggéra le vieil homme.

- Vous auriez dû me laisser sauter dans le vide, comme ça, ça t'aurait évité de te farcir ce genre de scènes puisque tu n'as pas l'air capable de le supporter ! cracha Soledad, outrée par les précédents propos de celle qu'elle avait toujours considérée comme une fidèle confidente.

- Non mais tu t'entends ? rétorqua-t-elle. Comment pourrais-je te faire confiance avec ce genre de discours suicidaire ?

- Tu ne peux comprendre par quoi je suis passée Ana, ne me juge pas !

- Peut-être que je ne peux pas comprendre par quoi tu es passée, reprit son interlocutrice, mais ce que je constate, c'est que tu es toujours captive de tes démons intérieurs…

- ILS L'ONT MISE EN TERRE ! rugit Soledad, les yeux menaçant de déverser des larmes brûlantes, alimentées par la tristesse et la haine. COMMENT VEUX-TU QUE J'OUBLIE ÇA ?

Le feu crépita et un jet de flamme en sortit, atterrissant sur un tapis finement brodé qui s'embrasa immédiatement. Machinalement, Dumbledore leva sa baguette et éteignit l'incendie comme si de rien n'était. Ana allait finir par croire que rien de ce que pourrait faire Soledad ne le pousserait à bout. Souhaitant éviter de nouvelles étincelles, la fille adoptive d'Elrond se radoucit :

- Elle nous manque à tous… soupira l'Elfe tristement. Mais Alana n'aurait sûrement pas voulu que tu te comportes de la sorte.

- Quelle importance ? Elle n'est plus là pour me le dire. Je n'ai de compte à rendre à personne !

- Soledad, votre sœur ne souhaitait pas vous voir malheureuse, appuya doucement le sorcier.

- Ce ne sont pas vos affaires, esquiva la jeune femme froidement, je vous ai dit ce que j'avais à dire. Vous prétendez vouloir m'aider mais c'est faux ! Sinon vous auriez utilisé le Retourneur de Temps ! cracha-t-elle en donnant un autre violent coup de pied dans une vitrine dont les carreaux volèrent en éclats.

- ALIANIA ! s'égosilla sa congénère scandalisée et gênée par son comportement.

Soledad se dirigea vers la sortie aussi vite qu'elle était venue mais fit volteface au dernier moment pour toiser Ana :

- Juste pour info si jamais ça t'intéresse – vu que tu me reproches entre autre de ne pas avoir été constamment à Poudlard cette année – la Terre du Milieu s'apprête à entrer dans une nouvelle ère ! Ce que je ne sais pas, c'est si ça sera l'avènement de Sauron ou celui des Peuples Libres… Ah oui, point positif quand même : j'ai fait mordre la poussière à ce connard de Saroumane ! Et les Ents ont fait le grand ménage dans l'Isengard. Lendiwëll est mort lors d'une grande bataille au Gouffre de Helm, son corps est en route pour Imladris. Arthélius a décidé de m'attaquer à ce moment-là juste après que j'ai affronté Saroumane. Je m'en suis tirée avec une grosse migraine et les muscles en feu mais bon, ce genre d'occupations ne justifie probablement pas à tes yeux mes absences prolongées…

- Lendiwell est mort ? réagit-elle abasourdie.

- Oui, grogna Soledad en serrant des dents.

- Saroumane est déchu ? poursuivit-elle derechef.

- Ouais, c'est ce que je viens de dire ! Tu es sourde ou quoi ?

- Quelle est la prochaine étape ? murmura Ana qui venait de se laisser choir dans un fauteuil, trop sonnée pour rester debout.

- Rejoindre le Gondor au plus vite pour repousser l'Ultime Mal, déclara sombrement la jeune femme qui ne semblait plus vouloir partir puisqu'elle s'adossa contre la porte brisée.

- Qui donc ? s'alarma la jeune femme sonnée.

- Mon armée Ana. Qui d'autre ? Théoden ne semble pas décidé à pousser ses survivants dans une nouvelle bataille, d'autant plus que les Gondoriens ne les ont pas secourus ces derniers temps.

- Ton armée ? répéta sourdement sa sœur adoptive. Elle ne sera jamais assez puissante contre celle de Sauron. Il va certainement vider ses terres pour détruire la Cité Blanche.

- Ce n'est pas en restant terrés à Imladris que nous vaincrons l'ennemi ! On ne peut plus continuer à attendre que chaque peuple soit décimé avant d'intervenir individuellement.

- Bien sûr que non. Alors commence par réunir sous une seule bannière les bataillons des deux lignées de Protectrices, pensa intérieurement Ana.

- Ravie de voir que nous sommes au moins d'accord là-dessus ! se reprit Soledad en quittant la pièce sans s'inquiéter davantage des sentiments alambiqués que ses révélations avaient fait naître dans le cœur d'Anabellissë.

Voyant l'air abattu et perdu de la jeune femme, le Professeur lui accorda un moment de répit. Les secondes s'écoulèrent avec pour seule perturbation les crépitements du feu qui dansait doucement dans l'âtre. Le Professeur Dumbledore patienta encore quelques instants avant de reprendre doucement la parole :

- Je suis désolé pour ce Lendiwëll, son trépas semble dur à accepter pour vous… Étiez-vous proches ?

- Non… C'était le promis d'Alana, explicita l'Elfe en se levant pour se donner une contenance. Il… Je ne le connaissais que prés peu. Mais l'annonce de sa mort ravive de mauvais souvenirs. Il s'est passé tant de choses depuis que je suis ici ! Je culpabilise de ne rien pouvoir faire pour eux… Soledad n'a pas exactement tort : je lui reproche beaucoup de choses mais moi-même je ne suis pas toute blanche. Il est vrai que je ne me suis pas renseignée depuis longtemps de l'avancée de la guerre en Terre du Milieu. Pourquoi n'ai-je rien demandé ? Peut-être par crainte… soupira-t-elle en parlant plus pour elle-même que pour son interlocuteur. Mais c'est difficile d'être ici sans pouvoir agir pour les miens. Je ne suis pas une guerrière ; je ne puis être utile dans ce combat… déclara-t-elle en plongeant son regard dans la nuit noire.

- Je pense que vous sous-estimez votre valeur, intervint le Directeur en se levant à son tour. Nous possédons tous un talent même si parfois, certains mettent plusieurs années avant de le découvrir. Ne pas savoir se battre à l'épée ne signifie pas que vous êtes incapable de vous défendre et de protéger vos proches. Par exemple, vous êtes venue prendre la relève de Soledad dans cette école au moment où elle n'était plus en état d'en assurer la protection. Vous saviez sans doute que si quelque chose était arrivé en son absence à l'un de ses protégés, elle s'en serait voulu. Votre présence lui permet de prendre du recul et de se concentrer sur d'autres missions plus prioritaires. En cela, vous rendez d'autres endroits plus sûrs.

- Je n'avais jamais envisagé les choses de cette manière, avoua Ana d'un petit sourire triste en lui faisant à nouveau face. Ce doit être cela votre don – au-delà de vos formidables capacités magies, j'entends – vous savez trouver du potentiel en chacun et le valoriser.

- Mais ces qualités s'appliquent tout autant à vous, souligna-t-il. Lorsque Soledad est revenue, elle était très démoralisée et agressive. Vous êtes l'une des personnes qu'elle accepte le mieux car vous savez l'écouter et ne pas la juger. Du moins, cela était le cas en début d'année scolaire. J'ignore ce qui a mené à une telle dégradation de votre relation, mais je suis persuadé que cette animosité n'est qu'une passade. D'après ce que je sais, Soledad est loin d'être une personne stable : ses souffrances la hantent et la poussent à être violente envers les autres et aussi envers elle-même. J'imagine combien il doit être difficile de voir une personne que l'on chérit se détruire jour après jour. Vous vous êtes montrée compréhensive et pleine de sollicitude pour elle, ce qui ne vous semble pas avoir suffi. Constatant que la gentillesse et la neutralité ne l'aidaient pas suffisamment à remonter la pente, vous avez fini par opter pour la méthode forte ce qui, à mon sens, n'était pas une mauvaise chose à tenter. Parfois les gens ont besoin d'être secoués pour se ressaisir. Je pense que Soledad a grand besoin que quelqu'un qui tient à elle lui tienne tête. Elle a l'impression de ne plus compter pour personne, que seule sa défunte sœur pouvait la comprendre et l'aimer de manière inconditionnelle et que tout lui est permis puisqu'elle a la sensation de n'avoir plus rien à perdre. Se mesurer à elle et la cadrer peut inconsciemment la rassurer. Elle doit se sentir très seule et être terrifiée. Désormais, tout repose sur ses épaules, son aînée n'étant plus de ce monde. La perte est deux fois plus tragique : non seulement elle a perdu celle qu'elle considérait comme sa moitié, mais aussi son meilleur allié au combat…

- Vous avez visiblement beaucoup réfléchi à la question, murmura Ana en baissant les yeux, songeuse.

Une telle psychanalyse la troublait et la mettait mal à l'aise. Se pouvait-il que ses pensées soient justes ? Et surtout, comment avait-il pu autant percer le psychisme de sa sœur adoptive alors que celle-ci le fuyait comme la peste ? À bien y réfléchir, Ana comprenait maintenant mieux pourquoi Soledad s'arrangeait pour ne jamais approcher Dumbledore plus que nécessaire : il cernait trop aisément le cœur des gens, aussi complexe soit-il. Le Directeur avait assemblé bribe par bribe chaque information recueillie depuis la première année pour en faire une analyse approfondie sur la jeune femme. Cela en était presque effrayant. Ana connaissait plutôt bien Soledad, ce qui était normal étant donné leurs passés communs, mais avait mis du temps avant de comprendre le mode de fonctionnement de sa congénère. Albus Dumbledore avait été plutôt rapide et assez précis pour le coup.

- Il n'empêche que je suis en colère, souffla-t-elle. Je n'ignore pas sa souffrance, au contraire, je la comprends. Mais cela ne lui donne pas le droit de faire n'importe quoi. Ses actes ne sont pas sans conséquence pour l'entourage qui reste. Je sais qu'Alana lui manque horriblement mais je suis encore là ! Je me sens complètement ignorée depuis ce funeste jour. Avant, nous étions de proches confidentes, comme si nous étions véritablement liées par le sang. Depuis, seul son mal-être compte. Notre peine à nous autres est étouffée par la sienne. Plus rien n'a d'importance à ses yeux. Comment continuer à vivre alors qu'elle ne désire pas reprendre le cours de son existence ? À croire qu'elle se complait dans son malheur !

- Elle ne se complait probablement pas dans son malheur. Si tel était le cas, si tout espoir de guérison avait déserté son cœur, alors elle aurait déjà rejoint l'une de ses grandes sœurs.

- Je vous rappelle qu'elle a tenté par deux fois de mettre fin à ses jours... souleva avec perspicacité l'Elfe.

- Mais elle n'a pas réussi. Les personnes qui souhaitent réellement en finir avec la vie parviennent généralement à leur but. Elle n'en a probablement pas conscience, mais elle se raccroche bien plus à la vie qu'elle n'en a l'air.

- Je ne perçois pas son attitude comme responsable. Elle ne me donne pas l'impression de vouloir s'en sortir. Plus elle grandit, plus elle devint immature.

- Il me semble qu'il ne faudrait pas confondre immaturité et débordement émotionnel. Derrière la provocation peut se cacher bien d'autres choses plus profondes qu'une simple jouissance à contester l'autorité.

- Je suis lasse de ses écarts de conduite. J'ai épuisé ma patience... souffla Ana dépitée. Elle agit comme une enfant !

- Tâchons de garder à l'esprit que Soledad n'a pas eu – à ma connaissance – une vraie enfance. Sa destinée a exigé d'elle une responsabilité bien lourde pour ses épaules dès son plus jeune âge… Il me parait d'ailleurs miraculeux de voir à quel point elle s'en sort bien étant donné les circonstances dramatiques.

- Si vous le dites… grommela Ana qui n'était pas vraiment d'humeur à écouter Dumbledore trouver des excuses à sa sœur adoptive.

Aliania fit irruption en pleine salle à manger où la quasi-totalité de sa famille restante était attablée. Sa colère n'était toujours pas retombée mais elle s'évertuait à la masquer. Ce n'est pas en criant d'entrée de jeu qu'elle obtiendrait quoique que ce soit avec ses tantes…

- Anàrion n'est pas encore arrivé j'imagine ? demanda-t-elle d'emblée à Alania qui n'avait même pas tressailli face à cette visite inattendue.

- Bonjour, moi aussi ça va, je suis heureuse de te revoir après toutes ces semaines sans nouvelles. Tu veux un fruit ? s'enquit-elle ironiquement en lui tendant une pomme.

- Ce que tu peux être susceptible ! s'exclama la guerrière en ignorant son offre. Ma très chère petite sœur aurait-elle passé une mauvaise semaine ? se renseigna-t-elle goguenarde.

- Sans doute moins pire que la tienne vu ta tête de déterrée, répliqua-t-elle.

- Là, je suppose que tu penses quelque chose du genre « Et tiens ! Prends-toi ça dans la gueule ! », c'est ça ?

Face au haussement d'épaules en réalité très significatif de sa benjamine, Aliania laissa échapper un petit rire sarcastique. Décidemment, il y avait de la rébellion dans l'air chez les petites Elfes d'Elrond…

- Quelles nouvelles de la Communauté de l'Anneau ? Comment te portes-tu ? changea de sujet leur tante préférée.

- La Communauté ? Je la trouve un peu dispersée, plaisanta-t-elle cyniquement. Quoique, à l'heure qu'il est, des retrouvailles ont dû avoir lieu, dit-elle en repensant aux deux jeunes Hobbits. Le peuple de Théoden a remporté une belle bataille contre Saroumane tandis que celui-ci a mordu la poussière.

- Est-il mort ? l'interrompit Elrond sur le qui-vive.

- Jusqu'à ce que je le recroise, il pollue toujours notre atmosphère, grogna sa fille en serrant du poing au point de faire blanchir ses jointures.

- Tu n'as pas reçu la visite d'Arthélius par hasard ? demanda innocemment Alania.

À ces mots, les muscles de la jeune femme se raidirent. Leur dernière rencontre au Gouffre de Helm n'était pas l'un de ses meilleurs souvenirs.

- Ouais et mes os s'en souviennent encore… gronda-t-elle. Pourquoi cette question ? la demanda-t-elle suspicieusement.

- Disons qu'il nous avait informés que tu serais la suivante sur sa liste, lâcha Prestya qui jusqu'à présent avait gardé le silence malgré ses lèvres pincées et son regard glacial.

- Oh vraiment ? Cela vous aurait-il dérangé de me prévenir ?

- Visiblement, il a loupé son coup car tu es toujours là, cracha-t-elle.

- Prestya ! s'insurgea sa sœur outrée.

- Disons que je n'ai rien entendu… Où est Arwen ? réalisa soudain Aliania en un froncement de sourcils.

- Elle est souffrante. Une ombre malfaisante grandit et s'étend hors des frontières du Mordor. Tant que l'Anneau existera, elle ne pourra guérir.

- Je suis étonnée qu'elle soit encore à Imladris. Ne comptiez-vous pas l'envoyer de l'autre côté des rivages ?

- Et une fois de plus, j'ai lamentablement échoué à mon devoir de protection de père… souffla-t-il tristement.

La sorcière ressentit la peine de son géniteur et culpabilisa légèrement face au sous-entendu. Un silence gênant commença à s'installer entre eux. Prenant son courage à deux mains, la jeune femme reprit la parole tout doucement en évitant les prunelles du Seigneur de la Cité :

- Ce n'est pas un échec… Le véritable échec aurait été de perdre Arwen en l'envoyant de force par-delà la Mer, la privant ainsi de l'espoir de retrouver Aragorn un jour. Vous n'avez rien à vous reprocher. Ce n'est pas comme d'autres, souligna-t-elle en toisant du regard sa tante.

La plus jeune se racla la gorge avant de dévier rapidement vers un sujet moins dangereux :

- Puisque tu es là, j'en profite pour t'informer qu'il y a une pièce dans la demeure des soldats que personne ne parvient à ouvrir.

- Laquelle ? sourcilla Aliania.

- Celle qui se trouve entre notre chambre et la pseudo bibliothèque.

- Comment ça tu n'arrives pas à l'ouvrir ? Vous avez perdu la clef ? railla la guerrière.

- Non, elle tourne dans le vide. Même un bélier n'a rien pu y faire, précisa platement son interlocutrice.

- Je vais aller voir… grommela-t-elle.

- Mais j'y pense, pourquoi t'attends-tu à voir Anàrion ici ? réalisa Léïa. Il est parti avec Lenya il y a quelques temps…

- Ils nous ont rejoints à Helm. Mais je les ai renvoyés ici. Ils devaient… raccompagner deux personnes.

- Tu développes ou nous devons deviner ?

- Celeborn et Galadriel ont envoyé un bataillon de soldats pour nous seconder. Lendiwëll était présent.

- Et ?

- Et il a combattu bravement jusqu'à son dernier souffle… déclara sombrement Aliania. J'ai chargé Lenya de ramener son corps ici.

- Pourquoi ne pas l'avoir renvoyé en Lorien ? intervint Prestya.

- Parce qu'il doit reposer auprès de la femme qu'il aimait, répliquèrent simultanément les jumelles, l'une blasée, l'autre peinée par la nouvelle.

- Ils n'étaient pas mariés ! Nous ne pouvons pas lui accorder l'accès au caveau familial ! protesta-t-elle dédaigneuse.

- Ils étaient sur le point de s'unir officiellement ! s'énerva Alania. Sur ce point-là, tu n'as rien à dire Prestya, je regrette, trancha-t-elle nettement.

- Pas d'autres oppositions ? les défia la guerrière satisfaite de la réaction de sa sœur. Bien ! Puisque l'heure est à la discussion, autant régler un autre sujet maintenant : la fin de la guerre est imminente. Dans quel sens ? Je l'ignore. Mais le sort de tous peut dépendre en partie de notre décision.

Devant le silence éloquent, la jeune femme expira fortement et attendit en croisant des bras. Son père semblait perdu dans ses pensées tandis que Léïa dévisageait sa sœur aînée. Alania paraissait subitement trouver ses ongles captivants. Voyant qu'aucune des personnes présentes n'étaient prêtes à réagir, Aliania quitta la pièce, désireuse de s'isoler dans ses quartiers. Mais elle ne s'y rendit pas. Ses pas la menèrent légèrement plus loin, vers la mystérieuse pièce verrouillée.

Située entre une pièce qui lui servait de refuge dans le campement principal et une autre accueillant des livres de magie, celle-ci n'avait pas de véritable fonction. Tantôt les sœurs l'usaient comme salle de repos, tantôt comme un laboratoire. Et effectivement, le battant refusa de s'ouvrir lorsque la guerrière actionna la poignée. Rapidement, des ondes magiques hérissèrent les poils de la Protectrice. Celles-ci ne lui étaient pas inconnues pour la bonne raison qu'elles portaient la signature d'Alana… Réprimant un frisson, la jeune femme se concentra et invoqua mentalement l'autorisation d'entrer. Généralement, elle était apte à désensorceler une barrière dressée par son double. Il lui semblait même étonnant que celle-ci subsistait toujours au-delà de son trépas. Une vague de magie déferla de ses doigts et décrocha la serrure. Avec précaution, l'Elfe pénétra dans le laboratoire. Ne possédant pas d'autres ouvertures, l'endroit était plongé dans l'obscurité et sentait le renfermé. Aliania s'empara d'une vieille torche, l'embrasa d'un simple regard et entreprit d'allumer les quatre autres crochetées aux différents murs. Ceux-ci étaient gribouillés par une écriture familière. Prenant du recul, la fille d'Elrond inspecta l'ensemble de la salle : des étagères soutenaient une quantité de bocaux et d'instruments dédiés aux potions ; au centre se dressait un autel drapé d'une nappe autrefois blanche, tâchée de cire rouge. Au-dessus reposait un parchemin coincé sous une plume de corbeau et un flacon d'encre noire encore ouvert. Le liquide s'était asséché avec le temps. Un tabouret renversé trainait sur le dallage poussiéreux, comme si la dernière personne qui s'était tenue dessus était partie précipitamment. La sorcière le remit d'aplomb et s'assit lentement dessus. Avant de saisir la lettre, elle décrypta l'écriture claire de sa défunte sœur qui tapissait les pans de pierre. Inscrite à la craie en de nombreuses langues différentes, une seule phrase revenait inlassablement : « Je sais ce que je suis mais j'ignore qui je suis… Pourquoi nous ont-ils menti ? ». Perplexe et inexplicablement inquiète, Aliania prit le papier jauni entre ses mains légèrement tremblantes et en commença silencieusement la lecture :

Chère petite sœur,

Je ne sais pas si j'agis bien en t'écrivant cette lettre… Peut-être le fais-je en réalité plus pour me vider l'esprit ? Aujourd'hui, mon cœur est dans l'incertitude, pris au piège par un terrible doute. Qui suis-je réellement ? Qui sommes-nous ? Les mensonges jalonnent plus notre vie que je ne le pensais jusqu'à présent. Je ne comprends pas, je ne le peux pas. Ou bien ne le veux-je pas ? Cette situation est perturbante, déstabilisante même. Oh par tous les Valar, j'espère que tu ne liras jamais cette lettre et que tu continueras à vivre dans l'ignorance ! Oui, il faut qu'il en soit ainsi : dès que j'en aurai achevé la rédaction, je la détruirai avant que ce ne soit elle qui te détruise. Mais avant cela, il faut que je couche sur le parchemin ce que je soupçonne. Cela fait trop mal de le garder pour moi et en même temps, je ne peux le confier à personne. Le risque est trop grand… Pourquoi nous ont-ils fait ça ? C'est inimaginable… La vérité. Je veux la vérité ! Mais comment l'obtenir ? Comment découvrir quelque chose d'aussi bien caché sans alerter les principaux concernés, les détenteurs de la vérité ? Et si je divaguais ? Peut-être que je me suis égarée dans des fabulations délirantes ? Si seulement ça ne pouvait être que cela… Dois-je fouiller au plus profond de notre passé ? L'authenticité des faits est-elle préférable au mensonge ? Question bien philosophique… Or, je ne suis pas disposée à raisonner en cet instant. Il n'y a qu'une seule chose qui ressasse dans ma tête : ils nous auraient mentis ! Pourquoi suis-je tombée sur leur mystérieux échange ? J'en ai suffisamment entendu pour me torturer l'esprit mais pas assez pour avoir de certitudes. Ô douce ironie ! Ne suis-je déjà pas assez occupée entre mes missions et les préparatifs de mon mariage ? Pourquoi le destin joue-t-il aussi avec mes sentiments ? Durant la cérémonie, à qui devrais-je véritablement donner mon

La lettre s'arrêtait ainsi, sans fin de phrase, comme si Alana avait été interrompue dans sa laborieuse rédaction. Ce message ne ressemblait à aucun autre. Aliania n'était même pas censée en avoir eu connaissance… Bien que cet écrit ne soit pas daté, la jeune femme pouvait supposer qu'il avait été fait peu de temps avant le départ de sa sœur puisque qu'elle faisait référence aux préparatifs de son union avec Lendiwëll. Or, celui-ci aurait dû avoir lieu le jour de ses obsèques… Les pensées de l'auteur de cette lettre étaient tumultueuses, presque incohérentes. Aliania ne comprenait pas ce qui avait poussé sa jumelle dans cet état d'esprit… Qu'avait-elle découvert ? Peu de temps avant sa mort, elle était assez agitée mais à l'époque, Aliania avait mis cela sur le compte du stress et de la fatigue. C'était d'ailleurs pour cette raison qu'elle lui avait presque ordonné de tout lâcher pour retrouver sa sérénité auprès de Lendiwëll. De mémoire, la jeune femme s'était absentée trois semaines d'Imladris et était réapparue totalement calmée. Rien ne laissait supposer qu'une tempête intérieure ravageait son cœur.

Aliania relut plusieurs fois le parchemin dans l'espoir de trouver un sens caché derrière ce chaos de mots. Et cette phrase gravée sur les murs ! Qu'est-ce que cela signifiait ? Pourquoi s'interrogeait-elle sur qui elle était ? Il est de notoriété publique que les quatre filles d'Elrond et d'Éäriel constituaient une génération de sorcières Elfes, dames Protectrices de leurs terres et de celles confiées par le biais de leurs missions. La guerrière ne voyait pas quels soupçons avaient pu naitre dans l'esprit pourtant lucide de son double. Quel échange avait-elle pu surprendre ? Qui d'autres étaient concernés par ce secret ? La phrase inachevée interrogeait vraiment Aliania : « Durant la cérémonie, à qui devrais-je véritablement donner mon ». Donner mon quoi ? Mon « cœur » ? Cela n'avait aucun sens ! Alana ne pouvait pas avoir de doutes sur les sentiments forts sincères de Lendiwëll ! Si tel avait été le cas, pourquoi aurait-elle été soulagée de le rejoindre en Lorien ? À moins qu'ils ne se soient expliqués durant ces trois semaines ? Mais non, cela ne collait pas… Le secret semblait concerner le passé de leur lignée. Qui leur aurait menti ? Leurs proches ? Des amis ? D'anciens mentors ? Alana devait vraiment être bouleversée pour en arriver à taguer les parois en une dizaine de langues étrangères… Qui avait-il eu de si grave pour la mettre dans un tel état, au point d'espérer halluciner et de préférer taire ses craintes plutôt que de les partager avec sa confidente ? Encore un mystère de plus à élucider…

- Tu es parvenue à entrer ? l'interrompit Alania d'une voix douce. Mais qu'est-ce que c'est que ça ? murmura-t-elle plus pour elle-même qu'autre chose en reluquant la salle.

- On dirait que quelqu'un a refait la déco, s'empressa de répondre son aînée en cachant l'écrit sous ses vêtements.

- Est-ce que tout va bien ? Tu sembles… étrange.

- Ouais, j'étais juste perdue dans mes pensées. Je veux que tous les commandants d'équipes se rendent dans la salle du Conseil dans trente minutes précises ! exigea-t-elle en se remettant brusquement sur son séant.

- Pourquoi ? sourcilla Alania méfiante.

- La guerre nous attend ! déclara la sorcière, l'air déterminé.

Une demi-heure plus tard, une quinzaine de soldats se rassemblèrent à l'endroit même où la Communauté de l'Anneaux s'était formée quelques mois auparavant. La famille royale était également présente à la demande d'Aliania. Tous se dévisageaient d'un air grave, conscients qu'une telle réunion ne pouvait qu'être sinistrement importante.

- Les dernières forces des Peuples Libres de la Terre du Milieu s'amenuisent grandement alors que le pouvoir de Sauron ne fait que croître. Nous arriverons bientôt à un point de non-retour si nous n'agissons pas maintenant ! décréta sombrement Aliania. Le Gondor s'apprête à être submergé par les ombres et risque fortement de sombrer dans le chaos. Si Minas Tirith tombe sous le joug du Mal, alors ce sera le début de la fin.

- Alors il est temps, intervint un homme dont la carrure ne donnait pas envie de l'avoir pour ennemi.

- Temps de faire quoi ? cracha Prestya, fidèle à elle-même.

- La guerre ma Reine, rétorqua-t-il en la toisant de haut.

- N'oubliez-pas de vous êtes mon subordonné ! s'écria-t-elle. vous n'avez pas à donner votre avis !

- Dame Aliania, je demande à passer sous votre commandement, requerra hargneusement le soldat.

- Votre offre, je l'aurais acceptée sans condition ne fusse seulement deux mois en arrière, répondit-elle sans émotion aucune. Mais désormais, les temps ont changé. Ce n'est plus l'heure de nous disperser ! Cessons ces querelles internes qui ne nous mèneront à rien si ce n'est à l'échec. Mettons notre rancœur de côté pour le plus grand bien. Endormons momentanément ces conflits qui nous empoisonnent depuis trop longtemps et marchons ensemble sur les Portes Noires ! Qu'en dites-vous ?

- Aurais-tu définitivement perdu l'esprit ? la fusilla sa tante du regard.

- Je te prierais de cesser de t'adresser à moi avec ton habituel air méprisant. Je suis Aliania, Dame Protectrice de ce royaume et des terres environnantes. Si ma requête ne t'atteint pas en tant que tante, elle doit te faire réagir en tant que dirigeante. Pour une fois dans ta vie, considère que cette conversation a lieu entre deux adultes matures et réfléchies, aptes à faire fi de leurs désaccords dans le but de servir une plus grande cause. Pouvons-nous nous entendre là-dessus ? la sollicita sa nièce en lui tendant une main décidée.

Après un moment où les soldats auraient pu entendre les mouches voler, beaucoup furent étonnés de voir la Reine Prestya s'emparer de la paume ouverte de sa nièce honnie. Bien que les mains ne se touchèrent qu'une fraction de seconde, tous étaient témoins du pacte de trêve entre les deux lignées des Protectrices. Connaissant l'animosité néfaste entre les deux contractuelles, ils pouvaient déjà considérer cet engagement comme une première victoire.

- Il nous faut nous unir sous une seule bannière, reprit Léïa le sourire aux lèvres. Aliania, souhaites-tu prendre la tête de l'Armée nouvellement Unifiée ? Tu as bien plus de connaissances actualisées en la matière que nous.

C'était incroyable comme une simple phrase pouvait montrer à la fois une reconnaissance et une capitulation d'un parti. En admettant que ses aptitudes au combat étaient plus adaptées que les leurs, ses tantes concédaient ainsi à une vérité longtemps altérée : la seconde lignée assurait mieux la protection que la première depuis des millénaires...

Aliania accepta en soulignant que même si elle dirigerait les opérations, elle resterait ouverte aux suggestions des autres chefs en second. Un plan de bataille ne pouvait être que plus efficace lorsque plusieurs esprits l'échafaudent. Chacun s'empressa de se rendre à son poste pour entamer les préparatifs de leur marche ouverte vers les Terres Noires.

Lorsque naquit la nuit, un son de cor retentit. Alertées, les jumelles sortirent en trombe dans la cour. Un petit cortège composé de quatre Elfes de la Lorien – alors qu'ils étaient cinq au départ de Helm – escortait le corps de Lendiwell. Lenya, seule femme de la procession, montait l'unique cheval en maintenant en équilibre le défunt.

- Vous avez fait vite ! s'exclama Aliania en aidant sa cousine à faire descendre l'Elfe tombé au combat.

La dépouille fut allongée sur le dallage le plus respectueusement possible. La fille de Prestya se laissa glisser au sol, épuisée par le trajet qui avait probablement dû être mouvementé. Elle massa ses bras engourdis et étouffa un bâillement.

- Oh... juste une ou deux embuscades. Nous avons enterré Lurion en chemin... Quelles nouvelles de votre côté ?

- Aliania s'apprête à défier ouvertement Sauron avec notre Armée. La routine en somme, répondit Alania sereinement.

- Ma mère part aussi en guerre ?

- Je ne sais pas encore, admit-elle. Tu lui poseras la question. Idem pour ta tante…

- Il faut bien qu'elles commandent leurs propres soldats, fit remarquer la jeune fille.

- En fait, j'aurais dû préciser : ma chère sœur va mener une armée unifiée.

- Et comment un tel miracle s'est-il produit ? se renseigna-t-elle ébahie.

- Un bon discours assorti d'une généreuse dose de maturité.

À ces mots, la guerrière s'esclaffa avant de répondre :

- Oui, je sais, c'est le début de la fin.

Puis, en posant les yeux sur l'ancien compagnon de son aînée, son rire se bloqua dans sa gorge : il allait falloir ouvrir le caveau familial et elle ne savait pas si elle était prête pour cela. Enfin si elle le savait : évidemment qu'elle n'était pas prête ! Elle pensait même ne jamais l'être. La perte de son double faisait partie de ces deuils qui ne meurent jamais. Quand bien même elle parvenait à occulter sa peine une heure, elle culpabilisait énormément dès qu'elle s'en rendait compte. Alors, le chagrin déferlait avec virulence sur son cœur meurtri. N'ayant pas le temps de s'apitoyer sur elle-même, la jeune femme reprit contenance et ordonna aux quelques Elfes qui n'avaient pas déserté la Cité de s'occuper des voyageurs. Il fut convenu que les obsèques auraient lieu au petit matin, juste avant le départ de l'Armée. Elle ne pouvait s'attarder une lune de plus. Aliania s'inquiétait sur le temps nécessaire pour parcourir une telle distance. Sans magie, il paraissait certain qu'elle arriverait trop tard. Quand bien même elle trouverait le moyen de téléporter toute une Armée, elle manquerait ensuite de puissance pour se battre. Elle s'alliant avec toutes ses sœurs, elle aurait eu une possibilité de réussir. Mais seule, cette chance se réduisait à un suicide – non que cela la dérangerait plus que cela, mais des milliers d'innocents avaient besoin d'aide.

La nuit fut éprouvante pour la famille royale : elle préparait d'une part la réouverture de la stèle de celle qui leur manquait tant ; et d'autre part le départ en guerre de trois mille soldats. Aliania avait confiance en chacun d'entre eux – du moins en tous ceux qui lui avaient fait serment d'allégeance avant l'Unification – mais se demandait toutefois s'ils allaient à la rencontre de leur ultime fin. Il était difficile de garder la foi… Heureusement, ses guerriers étaient bien entraînés et connaissaient leurs tâches respectives. Leur mental d'acier et leurs corps musclés s'avéraient redoutables sur les champs de bataille. Mais combien de temps pourraient résister trois mille êtres face à l'Armée Noire du Seigneur des Ténèbres et de ses alliés ? Eux se moquaient des pertes… Ils fonçaient tête baissée dans la masse, se fichant éperdument de tuer son voisin par mégarde. Ils n'avaient aucune hésitation, aucune distraction fatale.

Une violente nausée remonta dans l'œsophage de la fille d'Elrond. La pensée des funérailles la rendait malade : elle éprouvait déjà des difficultés à se recueillir sur la stèle ancestrale, alors la voir de nouveau ouverte lui poignardait le cœur. Secrètement, elle avait espéré que la prochaine fois qu'ils auraient à enterrer quelqu'un, il aurait s'agi de son propre cadavre. Toutefois, la fortune en avait décidé autrement. Une horrible pensée traversa son esprit : « heureusement » qu'il ne s'agissait « que » de Lendiwëll. Elle ne survivrait pas à la perte d'un autre des siens – Prestya mise à part bien évidement. Immédiatement, elle culpabilisa : le gardien de Lorien ne méritait pas un tel sort ! Au contraire, il l'avait sauvée… Elle devrait lui en être éternellement reconnaissante... du moins, aussi longtemps qu'elle foulerait cette terre. Le sommeil ne la gagna pas et les premiers rayons du soleil apparurent rapidement.

Lentement, elle se dirigea vers le cimetière où ses congénères devaient l'attendre. Effectivement, une petite assemblée était regroupée autour du mausolée royal. Son estomac se serra douloureusement à sa vue. Sa plus jeune sœur ne devait guère se sentir mieux qu'elle étant donné la pâleur excessive de son visage crispé. Retenant la vague d'émotions contrastées qui menaçait de déferler dans son cœur, Aliania s'approcha lentement du corps du défunt, déposa délicatement un collier Elfique entre ses doigts – celui-ci ayant été offert à Alana lors de leur première nuit passée ensemble – puis rejoignit sa petite sœur dont les larmes s'étaient mises à couler silencieusement. Dans le fond, elles savaient toutes deux parfaitement que le chagrin ressenti n'était pas réellement causé par le trépas du garde de la Lorien mais par la douleur de devoir à nouveau rouvrir cette tombe. Prenant doucement la main d'Alania, Aliania inspira fortement avant de prendre la parole :

- Que puis-je dire ? murmura-t-elle tristement. Jamais je n'aurais pensé être celle désignée pour faire votre éloge funèbre... Il me paraissait tellement clair que... que j'aurais dû partir avant vous. Le destin est injuste. Pourquoi la Mort s'empare-t-elle des personnes à qui la Vie avait encore tant à offrir ? J'en finis par me demander si notre seul droit est de souffrir. J'entends par là que la vie d'Alana allait positivement changer. En l'épousant, vous lui offriez un incommensurable bonheur, la possibilité de fonder une famille et de s'évader un tant soit peu de ses devoirs de Protectrice. Vous l'éloigniez de la souffrance. Rien que pour cela, je ne peux que vous en être reconnaissante. J'avais de ce fait déjà une dette envers vous. À cela s'ajoute votre sacrifice : le coup fatal qui vous fut porté ne vous était pas destiné... Désormais, je ne pourrais m'acquitter d'aucun de ses dus. Je ne peux que vous assurer la sécurité de votre ultime demeure auprès de la femme que vous aimiez. Je donnerai tout pour que nos places fussent échangées... Reposez en paix, veillez l'un sur l'autre car je suis persuadée que vous vous êtes retrouvés là-haut. Adieu Lendiwëll !

Il n'y eut pas d'autres discours. Tous étaient songeurs, obnubilés par les évènements futurs. Les légions étaient prêtes à prendre la route malgré le court laps de temps qu'il leur avait été accordé pour se préparer. La première lignée des Protectrices avaient décidé de rejoindre les troupes au lieu de prendre le dernier navire pour Valinor. Le Seigneur Elrond veillerait sur Arwen, restant ainsi à Imladris avec une dizaine des siens. Tandis que les témoins des obsèques se dispersèrent, Aliania resta méditer face à la stèle. Derrière elle, son père la fixait du regard, tentant de décrypter ses pensées.

- Es-tu sûre de vouloir mener ces soldats en Mordor ? murmura-t-il, l'angoisse perçant dans sa voix.

- Je n'ai pas le choix. Si je n'agis pas maintenant, je ne pourrais plus jamais me regarder en face. Et ce n'est déjà pas facile tous les jours, songea-t-elle intérieurement. Je ne suis pas lâche, ni égoïste. J'accomplis seulement mon devoir.

Un court silence accueillit cette constatation avant qu'elle ne reprenne la parole :

- N'est-ce pas ironique ? Nous faisons la paix avec Prestya pour partir en guerre ! rigola l'Elfe de façon inattendue. Ce n'est pas le truc le plus stupide que tu n'aies jamais entendu ? En fait, je trouve ça trop drôle ! avoua la guerrière prise d'un énorme fou rire. Ouais, c'est pathétique ! Désolée, je suis… désolée. Je suis… probablement… folle, totalement cinglée même ! admit-elle pliée en deux.

Elle ne parvenait pas à s'arrêter. Satané fou rire nerveux ! Pourquoi fallait-elle qu'elle perde le contrôle devant son père ? Si jamais elle survivait aux prochains jours, il allait certainement la faire interner – enfin, obliger à parler à un guérisseur de l'esprit en l'occurrence. Comment pourrait-elle lui en vouloir ? En cet instant, elle avait vraiment l'air d'être une folle évadée de l'asile. Pourquoi fallait-il qu'elle soit saisie d'un fou rire juste après un enterrement ? Décidément, elle n'était vraiment pas nette…

- Alana est morte ! Lendiwëll aussi ! poursuivit-elle en se tenant les côtes. Des centaines d'innocents meurent chaque jour et moi, pendant ce temps-là, je suis toujours là ! C'est trop stupide ! C'est… Il faut que… que je me calme, dit-elle en tentant de reprendre son souffle devant son père médusé. Faut que je pense à quelque chose avant de partir, se ressaisit-elle tout à coup.

Elle devait récupérer le bracelet qu'elle avait autrefois confié à Lenya. Son instinct lui criait qu'il pourrait lui être utile très prochainement. Ainsi, elle courut chercher son bien avant de rejoindre les troupes qui attendaient anxieusement l'annonce du départ. Heureusement, elle croisa sa cousine au moment où elle quittait ses quartiers. Rapidement, elle fourra le bijou dans une poche intérieure sans répondre aux interrogations de son ancienne gardienne. Puis, après un regard complice, elles se mirent à faire la course en chahutant jusqu'à l'entrée de la Cité. Leur arrivée enfantine fit sourciller quelques hommes qui esquissèrent par la suite l'ombre d'un sourire.

- Au moins, ça détend l'atmosphère, souffla Lenya dans une respiration saccadée.

- Ouais, on n'a même pas commencé la marche qu'on est déjà hors service, plaisanta Aliania qui avait un point de côté. Ça craint !

- Mais je ne suis point fatiguée, parle pour toi ! protesta la fille de Léïa en se redressant le plus fièrement possible.

- J'ai trouvé pire que moi en mauvaise fois ! rigola franchement sa concurrente.

Puis, elle reprit son sérieux et se tourna vers l'Armée Unifiée qui les dévisageait étrangement. Elle interrogea silencieusement du regard les différents commandants qui hochèrent légèrement de la tête. Ils étaient prêts et n'attendaient que son signal. Après une dernière attention pour leur père, les jumelles firent sonner les cors. À cet appel, les troupes s'ébranlèrent et s'engagèrent sur le pont.

- Revenons victorieux ou ne revenons point ! décréta solennellement l'un des officiers.

- Très encourageant, grommela Alania angoissée.

- En route ! somma son aînée en la poussant à avancer.

Le Seigneur Elrond resta longuement figé dans la cour. Il souhaitait graver dans sa mémoire les dernières images qu'il avait de ses belles-sœurs et surtout de ses deux filles chéries car il avait le pressentiment qu'elles ne reviendraient pas toutes à la maison…


Je suis très impatiente de connaître votre avis et votre ressenti vis-à-vis du « Retourneur de Temps ». Si jamais vous avez trouvé des erreurs, incohérences ou autre, n'hésitez pas à m'en faire part. Étant ma propre correctrice, je ne vois pas toujours tout malgré les longues relectures…

Merci pour votre passage ! Passez de bonnes vacances et bon courage pour les travailleurs ;)